Manu : l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra d’Emmanuelle Bonmariage avec interview de la réalisatrice

Pays : Belgique
Année : 2018

« J’ai un drôle de père. Je suis la fille d’un cinéaste mal connu mais d’un « sacré » cinéaste quand même. D’un homme qui, sans caméra, est largué en lui-même. D’un homme qui s’est accroché toute sa vie au cinéma du réel pour y chercher un sens. Donner un sens à une réalité qui lui échappe, de plus en plus complexe, qui déborde de n’importe quel cadre (familial ou professionnel). »

En quelques phrases dans le dossier de presse, Emmanuelle Bonmariage inscrit son film dans des intentions intimistes. « Manu », c’est le regard d’une femme sur son père, Manu Bonmariage, réalisateur qui a toujours cherché à replacer une forme de véracité crue dans ses œuvres. Il était donc logique qu’Emmanuelle reprenne le format documentaire pour revenir sur cette figure excentrique. Mais dès le début, elle confronte celui-ci et son spectateur à sa réalisation. Reprochant à sa fille de mettre en scène ce qu’elle raconte, il se voit admettre que lui l’a fait également au niveau du montage. En une dispute, deux styles s’opposent, deux personnalités complémentaires qui vont donner à ce documentaire un style bien à lui qui va en faire sa force.

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Tout au long du long-métrage, Emmanuelle Bonmariage emmène son audience dans un voyage intime dévoilant les nombreuses facettes de son père et les histoires qui lui sont liées. Entre extraits de son travail (comme « Allo Police », plongée tragi-comique dans le quotidien de la police de Charleroi en 1987) et entretiens touchants, « Manu » est le portrait d’un homme ayant cherché à replacer la vérité au sens le plus strict du terme tout au long de sa carrière. Mais en faisant cela, la réalisatrice n’hésite pas à interroger son public sur des sujets plus larges d’un point de vue cinématographique, tel notre rapport à l’image et à la caméra au vu de l’omniprésence de celle-ci dans les mains de Manu.

Et voici l’une des grandes réussites du film : remettre en perspective la grandeur du travail visuel en le replaçant dans le cadre le plus intime qui soit. En même temps que Manu, on sent que sa fille se livre également à l’écran par ce regard sincère porté à son père. Sans ignorer certains points assez douloureux (la maladie de Manu, son histoire d’empoisonnement), elle nous plonge en plein milieu de la vie d’un homme à la malice touchante (notamment quand il parle de l’avantage de la perte d’un de ses yeux enfant quand il s’agit de cadrer). C’est ce cœur qui bat derrière « Manu », cette vie comme le décrit Emmanuelle dans son interview, qui nous permet de suivre la route tracée par Emmanuelle sans voir le temps passer.

À l’image de l’homme qu’il suit, « Manu : l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra » est d’un amusement prenant n’hésitant pas à aborder ses points dramatiques avec le plus grand soin tout en cherchant à être le plus vrai possible. C’est cette vérité crue, drôle et touchante qui faisait de Manu Bonmariage un homme unique dans le paysage cinématographique européen. C’est cette même vérité qui fait ici d’Emmanuelle Bonmariage une dresseuse de portrait sachant ce qu’il faut faire pour être au plus proche de son public et de son sujet. De quoi faire de ce « Manu » un documentaire à rattraper assez vite.

Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra » – © Tous droits réservés

 

Interview avec la réalisatrice, Emmanuelle Bonmariage

©Jimmy Kets – Emmanuelle Bonmariage et son père.

Pour commencer de manière assez simple, d’où est venue l’idée de faire ce film ?
J’ai au fil du temps, en allant à la rencontre de mon père, qui a consacré sa vie essentiellement à son « cinéma direct », trouvé qu’il était lui-même un sacré « personnage » en miroir aux différents protagonistes de ses films. Aussi se rencontrer à travers le média, l’outil qu’est la caméra, me semblait pertinent et « palpitant » comme dirait Manu !

Est-ce que cela n’a pas été trop « lourd » à préparer comme projet, quand on sent la charge émotionnelle qui s’en dégage ?
Lourd ? Non. La charge émotionnelle dont tu parles est venue naturellement. Mon père se définit comme « émotif-actif-primaire », ce n’est pas du tout un gars qui passe par le prisme de l’intellect du mental. Il n’est pas forcément évident à cerner, mais il sait que je ne suis pas dupe, je le connais malgré tout… Je cherchais aussi à dégager du vivant au travers des séquences, à laisser émerger la vie autant que possible… À oser être ce que nous sommes, des êtres délicieusement imparfaits !
Le plus compliqué lors de la préparation du projet était de comprendre les différentes « strates » du film, sachant que mon père a eu une vie tumultueuse portant aussi à conséquence sur sa carrière et sur ses sujets de films récurrents (l’enfermement comme l’asile, la prison, l’amour, la religion, …).
Je cherchais à mêler l’homme à son œuvre, vu qu’à mes yeux, c’est un homme qui s’est confondu à sa fonction en quelque sorte.
Comment ouvrir le film, qu’il parle à un public qui ne connait pas forcément le cinéma de Manu B. et comprendre les limites de l’intime…

Quelle scène a été la plus compliquée à tourner ?
D’une certaine manière, chaque séquence en soi était à la fois compliquée et subitement simple, voire « magique » parfois… Tout dépendait de la bonne volonté ou pas de mon père, au-delà de la maladie que j’intégrais d’office (je ne lui tendais aucun piège par rapport à ça évidemment), mais lui pouvait être par moments désorienté aussi à cause de la maladie. Certaines séquences au moment du tournage n’aboutissaient pas toujours à l’objectif recherché au départ, comme la séquence finale avec la marche aux flambeaux, où j’avais envie que mon père se mêle davantage à sa famille…
Puis, grâce au long travail de montage, nous travaillions la scène dans un autre sens et ce qu’elle racontait au final était tout aussi intéressant.

Une chose que j’ai appréciée dès le début du film, c’est la « dispute » concernant le principe de mise en scène, opposant la tienne et celle de ton père. Était-ce quelque chose d’essentiel pour toi dans la construction du film, questionner Manu sur son traitement de la réalité et en cela le spectateur même ?
Cette séquence n’était pas prévue au moment de la préparation du tournage ce jour-là, mais il était indispensable que je garde une certaine souplesse à chaque fois… J’ai donc eu l’intuition qu’il fallait qu’on filme ce moment. Il a donné ce que tu as vu, mais il traite autant sa mauvaise foi et le fait qu’il se cache lui-même derrière le cinéma direct alors qu’il sait très bien que pour le besoin de ses films, il a par moments eu besoin de demander aux protagonistes de sortir de chez eux par exemple.
Je voulais que ce film (Manu) questionne la façon de filmer le réel et les gens au sein de leur intimité… Et que pour le coup, ici, c’était à notre tour de jouer le jeu !

En cela aussi, beaucoup de fictions tentent de trouver un besoin de crédibiliser leurs récits, de rentrer dans une représentation de la réalité. Je pense récemment à « En guerre » de Stéphane Brizé ou encore à certains « found footage » ou « documenteurs » par leur mise en scène, comme « Cloverfield » en 2008. Quel est ton regard sur ce principe de revenir à des fictions « réalistes », ou du moins cherchant à trouver une crédibilité en dehors de leur nature fictionnelle ?
Tout d’abord, je n’ai pas, en tant que spectatrice, un genre de cinéma plus à défendre qu’un autre… Il y a des genres qui m’attirent plus que d’autres mais j’adore me laisser surprendre par un bon film SF par exemple, si je le trouve abouti, cohérent et cherchant à nous raconter réellement quelque chose à travers son genre. Je trouve ça, quand c’est le cas, d’une grand richesse et diversité artistique.
On plonge dans la singularité du regard du réalisateur(trice) et c’est tout à fait passionnant.
Je n’ai pas encore vu « En guerre » mais je vois le genre, comme Welcome aussi… Le danger dans ce genre de film, c’est que tout d’un coup, le réel nous semble faux ou forcé, c’est un piège auquel on doit rester attentif, me semble-t-il, et bien comprendre pourquoi on veut traiter la matière filmique de cette manière. Qu’est-ce que l’on en attend par rapport au récit que l’on souhaite traiter ? Si l’on tourne un film « réaliste », il est impératif, à mes yeux, de laisser arriver le « vrai » réel au sein de la séquence fictionnelle réaliste, tu vois ce que je veux dire ? Un peu comme Cassavetes, par exemple.
La nécessité pour lui de laisser aussi improviser les acteurs au cœur même de la séquence. Quand on cherche à capter le réel avec une caméra, il peut aussi très vite se figer et se laisser « enfermer », et là pour moi, ça devient « faux ». Dans ce cas, je préfère regarder un bon classique à la Claude Chabrol !

Ton film pose, comme dit plus haut, un regard sur la mise en scène en général mais d’un point de vue évidemment plus intimiste. Était-ce quelque chose de recherché dès le départ ?
Ce mot « intimiste » revient beaucoup par rapport à Manu, je crois que l’on a tous une perception très différente de l’intime, de notre rapport à l’intime, lié à notre éducation en grande partie.
Je n’ai pas cherché à faire un film intimiste, j’ai cherché à ouvrir un maximum le film et l’accès au « personnage » de Manu par le prisme et le regard de sa fille, en l’occurrence moi… Donc forcément, comme je partage des moments de complicité (quels qu’ils soient) avec lui et le spectateur, cela nous mène à ce rapport intimiste. Mais je pense que vous le vivez encore autrement de l’extérieur, en fonction de ce que je dis en début de question.
Il allait sans doute de soi au départ qu’en tant que fille, je n’allais pas jouer sur la distance et le vouvoiement !

Pour continuer sur ce point, la scène où Manu doit redoubler ses phrases et qu’il ne les reconnaît pas semble montrer la séparation que l’on peut avoir entre le soi « réel » et le soi « filmé ». Penses-tu que l’on peut continuer à capter une forme de réalité avec la caméra, même si celle-ci peut amener à un certain changement de comportement au vu de sa présence ?
L’idée de base de cette séquence était de revisiter avec mon père des paroles dites après son dernier film « Vivre sa mort », alors que ma prise de son était très mauvaise mais le contenu intéressant… « Je suis allé trop loin avec le cinéma direct peut-être » … C’est une façon de lui donner accès à une remise en question et un regard sur lui-même qu’il n’a quasiment jamais eu (me semble-t-il), et c’est sa fille qui l’amène à ça, puisque je l’avais filmé un an auparavant. Il se fait ici que l’intention prend un double sens avec la présence de la maladie d’Alzheimer « il ne se reconnaît plus », mais maladie ou pas, j’aurais d’office gardé l’intention de le « confronter » à lui-même. On est à un stade du film où je cherche à comprendre si l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra va quand même un peu lâcher prise et nous donner autrement de lui-même que toujours caché derrière sa propre caméra. Oui, je crois que l’on peut continuer à capter une forme de réalité malgré un changement plus ou moins léger de comportement, mais c’est ça aussi qui est intéressant. La caméra nous renvoie dans ce cas à nous-mêmes, à nos peurs, et joue le rôle de mémoire aussi…

Quand on voit l’importance de la caméra pour Manu, on peut se demander quel est ton rapport personnel avec cet objet ?
J’adore l’image, j’adore cet outil, malheureusement je n’ai aucune connaissance technique ou en tout cas bien médiocre, mais c’est et ça reste un outil, pas un prolongement de moi-même comme pour mon père Manu. Il y a un équilibre et une délicatesse à questionner sans cesse quand on la porte à l’épaule et que l’on « scrute » le monde…

Le film est le portrait de Manu Bonmariage mais je trouvais que c’était également le tien par rapport à te différencier de la mise en scène de ton père et finalement jeter ce regard doux et sincère sur celui-ci. On sent le film sur le personnage qu’est Manu mais j’ai également eu l’impression de ressentir ta personnalité derrière lui. Était-ce voulu ?
Voulu non, mais je ne comptais pas me cacher et faire semblant que je n’y étais pas non plus. La justesse de ma présence ou non était une question présente tout du long. Si je lui demande de jouer le jeu du  » filmeur filmé », je dois en être capable aussi en quelque sorte. Puis, derrière la caméra, dans ce contexte de film, il y avait quelqu’un qui n’est pas journaliste ou lisse… Il y avait sa fille.

Le film se clôture sur un passage de flambeau. Quels sont tes projets futurs et voudrais-tu continuer dans la lignée de mise en scène de la réalité comme le faisait ton père ?
Comme le faisait mon père, je ne sais pas, je ne suis pas mon père !
C’est un peu prématuré pour le moment de te pitcher ou parler des prochains projets, mais j’en ai plusieurs et de différents types (docu, docu-fiction, expérimentale, fiction tout court !).
J’ai besoin de temps cet été pour comprendre et peut-être jeter plusieurs filets… La question des productions est bien entendu ultra présente… Sans ça, c’est difficile !!
En tout cas, réaliser à nouveau me donne tout de suite envie de dire : OUI.

Liam Debruel
Amoureux du cinéma. À la recherche de films de qualités en tout genre,qu'importe la catégorie dans laquelle il faut le ranger. Le cinéma est selon moi un art qui peut changer notre vision du monde ou du moins nous faire voyager quelques heures. Fan notamment de JJ Abrams,Christopher Nolan, Edgar Wright,Fabrice Du Welz,Denis Villeneuve, Steven Spielberg,Alfred Hitchcock,Pascal Laugier, Brad Bird ,Guillermo Del Toro, Tim Burton,Quentin Tarantino et Alexandre Bustillo et julien Maury notamment.Écrit aussi pour les sites Church of nowhere et Le quotidien du cinéma. Je m'occupe également des Sinistres Purges où j'essaie d'aborder avec humour un film que je trouve personnellement mauvais tout en essayant de rester le plus objectif possible :)

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