• Titre original : Jingi no hakaba
  • Date de sortie en salles : 23 avril 1980 avec les Films de l’Effraie
  • Réalisation : Kinji Fukasaku
  • Distribution : Tetsuya Watari, Tatsuo Umemiya, Eiji Gō & Mikio Narita
  • Scénario : Tatsuhiko Kamoi, Hirô Matsuda & Fumio Kônami d’après deux romans de Goro Fujita
  • Photographie : Hanjirô Nakazawa
  • Musique : Toshiaki Tsushima
  • Support : Blu-ray Roboto (2026) en 2.35:1 / 94 min

 

RÉSUMÉ : L’histoire vraie de Rikio, jeune yakuza porté sur la violence, dont la vie brutale sera marquée par de nombreux incidents qu’il a provoqués, en s’attaquant à d’autres clans, en agressant son propre chef avant d’être emprisonné et banni. C’est dans son exil qu’il commencera à se droguer, ce qui l’entraînera dans une spirale encore plus morbide lorsqu’il décidera de revenir malgré tout à Tokyo pour monter son propre clan, au grand dam de ses anciens protecteurs…

La sortie (pour la première fois) en blu-ray du Cimetière de la Morale de Kinji Fukasaku permet de s’arrêter sur cette oeuvre remarquable, qui s’appuie sur les codes rigides des yakuza eiga pour mieux les exploser. Le réalisateur est un habitué du genre, qu’il avait déjà commencé à maltraiter avec des oeuvres comme Okita le Pourfendeur et surtout Combat sans code d’honneur. Là où l’on s’attend à des portraits de personnages mus par un code strict, l’honneur et la loyauté envers leur boss, il nous présente des anti-héros brutaux animés par une rage et des pulsions inextinguibles, répandant la mort et le chaos autour d’eux.

Avec le Cimetière de la Morale, Fukasaku va plus loin encore, dans ce qui constitue sans doute son chef-d’oeuvre (on le retrouvera peu après dans le réjouissant mais très kitsch les Évadés de l’espace). Pourtant, le film commence de manière classique, avec une voix off nous faisant comprendre qu’on assiste à une sorte de documentaire sur la vie d’un homme tandis que s’égrènent quelques photos d’archives. Ce sont celles d’un enfant qui a connu une vie miséreuse avant de se retrouver, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, enrôlé dans le clan Kawada, seule manière de s’en sortir plus ou moins dans un Japon occupé, qui tente de se reconstruire politiquement. Les premières séquences animées sont présentées dans un sépia qui colle parfaitement au noir et blanc des photographies d’époque et nous présentent des rues bondées et sales, des logements vétustes, des hommes brutaux et des femmes survivant grâce à la prostitution.

Puis s’opère le passage à la couleur, mais des couleurs délavées, ternes, qui trahissent l’ambiance oppressante et maladive de la société nippone traumatisée par la défaite honteuse, tandis que paradent les Coréens et les Chinois sous les yeux condescendants des forces de l’ordre américaines. Le blu-ray semble décevant sur le point de l’image, mais il apparaît que son traitement est au contraire tout à fait satisfaisant lorsqu’on remarque, de temps à autre, les explosions de rouge des robes des geishas et du sang qui jaillit des blessures.

Rikio apparaît, et n’engendre aucune sympathie : simple exécutant dans son clan, il se montre narquois et violent à la première occasion, et traite les femmes avec ce sentiment de supériorité masculine typique de l’époque, mais poussé à son maximum (dans une scène précoce, il leur pisse carrément dessus). Notre gars est loin d’être un héros modèle et, contrairement aux récits actuels qui ont tendance parfois à glorifier le truand, rien ou presque dans les 94 minutes du métrage ne déclenchera la sympathie du spectateur.

Sa rencontre avec Chieko, une jeune prostituée chez qui il se planque après un raid foireux contre un gang chinois, aurait pu insérer un petit moment de tendresse opportun. Même pas : il la viole sans ménagement (sans doute pour la remercier de l’avoir aidé à se cacher). Toutefois, il semble sincèrement touché par les dégâts qu’il a occasionné dans sa petite chambrée et lui donne tout l’argent qu’il a dérobé en lui promettant de revenir.

Ce paradoxe-là fera tut le sel de la personnalité de Rikio. Même s’il s’enfonce constamment dans la provocation, la violence (souvent disproportionnée) et les outrances, on sent chez lui quelque chose qui pourrait résonner à l’unisson de la détresse des autres. Néanmoins, son attitude bravache constitue une armure derrière laquelle se cachent ses éventuelles faiblesses, inacceptable pour le monde dans lequel il évolue.

Rikio n’est pas un idéaliste. Il semble montrer une certaine ambition (monter son propre clan a l’air de l’intéresser) mais utilise les pires moyens pour la satisfaire. Quant à son code de l’honneur, il est rapidement mis à mal. Au départ, il se justifie de ses raids contre des tripots concurrents en disant qu’ils étaient sur le territoire du clan – sans comprendre qu’il risque de déclencher une guerre des gangs aussi meurtrière qu’inutile. Ensuite, il ne cherche même plus à s’excuser et larde de coups de couteau, ou flingue, quiconque vient lui donner des ordres : ses collègues, son boss et même son protecteur y passent !

Commence alors une descente aux enfers, douloureuse et difficile à supporter. Seule sa relation étrange avec Chieko apporte une touche de sensibilité : il est attaché à elle, même s’il la maltraite (mais qu’attendre d’autre d’un homme qui n’a connu que ce genre de rapports ?).

Outre cette histoire chaotique, le film étonne par ses parti-pris cinématographiques. Fukasaku enchaîne les dutch angles (basculement de l’angle de prise de vues) avec des plans caméra à l’épaule qui traduisent à merveille la frénésie de certaines scènes : les fêtes où l’alcool et les billets coulent à flots, les bagarres dans les petits espaces entre des yakuzas musculeux, les fusillades, les poursuites dans les ruelles sont cadrées au plus près des visages et engendrent une sensation de vertige bruyant (la bande son étant saturée par les cris des protagonistes). Le montage est à l’unisson du dynamisme de la mise en scène et comprime les séquences avec une nervosité constante.

Fukasaku propose un film extrêmement brutal pour une production des années 70 et parvient à montrer des scènes de meurtre et de viol tout en contournant les limites de la censure. Il sait également terminer une séquence sur un plan arrêté, point d’orgue d’une série d’actions sanglantes ou destructrices. La bande-son est tout aussi intéressante avec une musique rythmée puisant autant dans les sonorités traditionnelles que dans l’imaginaire du western : les amateurs de Tarantino ne seront pas dépaysés.

Cependant, outre l’étourdissante maîtrise formelle de la réalisation, c’est la noirceur de l’histoire qui sidère, d’autant qu’elle est l’adaptation d’une histoire vraie, narrée par un romancier qui a été un ancien yakuza lui-même. Ceux qui cherchaient une conclusion cathartique ou une rédemption bienfaitrice en seront pour leurs frais : la spirale infernale n’a pas d’issue possible ici.

Un mot sur Rikio : Testuya Watari, malgré son investissement impressionnant, n’en fait pas une figure tutélaire du crime organisé. Ni héros, ni symbole. Malgré les Ray-Ban vissées sur son nez, l’allure dégingandée et le blouson en cuir, on est loin de la coolitude d’un Chow Yun-fat dans les films de John Woo. Et heureusement, car ce n’est pas le but recherché.

Pour mieux profiter du film, nous vous conseillons l’excellent documentaire présenté par Stéphane du Mesnildot, conçu spécialement pour cette édition collector chez Roboto Films (sortie le 12 novembre 2026) : sa connaissance du cinéma nippon fait merveille et il donnera plein d’indications pour mieux se rendre compte de l’importance de l’oeuvre. L’édition est d’ailleurs extrêmement riche et vous aurez droit à un portrait du réalisateur, un making-of commenté par l’assistant-réalisateur, des bandes annonces, un livret et une affiche.

C’est Noël avant l’heure pour les amateurs.


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