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Vance Venner

Vance Venner
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Lecteur, spectateur et rédacteur. Je vais encore au cinéma (mais moins qu'avant, c'est vrai), le reste du temps je profite d'une bonne installation pour visionner films et séries de tous genres avec une prédilection pour la SF. "Mon Dieu, c'est plein d'étoiles !"

Règlement de comptes, de Fritz Lang

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  • Titre original : the Big Heat
  • Date de sortie en salles :  8 décembre 1953 avec Columbia Pictures
  • Réalisation : Fritz Lang 
  • Distribution : Glenn Ford, Gloria Grahame & Lee Marvin
  • Scénario : Sydney Boehm d’après le feuilleton de William P. McGivern
  • Photographie : Charles Lang
  • Musique : Henry Vars
  • Support : Blu-ray Wild Side (2015) région B en 1.33:1 / 90 min
Synopsis :

Lorsqu’un policier met fin à ses jours, le sergent Bannion est chargé de clore une enquête apparemment sans histoires. Sauf qu’une jeune femme qui lui avait révélé qu’elle avait entretenu une liaison avec le défunt est retrouvée morte, et que ses supérieurs lui recommandent vivement de boucler cette affaire au plus tôt. Bannion commence à soupçonner le crime organisé et décide de poursuivre ses investigations : c’est alors qu’un drame terrible frappe sa famille…

The big Heat fait partie de ces classiques immortels régulièrement cités au gré des discussions entre cinéphiles. Les plus grands cinéastes s’y réfèrent, l’admirant ou soulignant avec effet l’importance que ce métrage a eu sur leur carrière.

Pourtant, il est parfois méconnu et on lui colle souvent des étiquettes pas toujours pertinentes. On le traite par exemple comme le mètre-étalon du genre « film noir », alors qu’en 1953, lors de la sortie en salles, on se situait plutôt sur la fin de cette tendance qui avait démarré dans la décennie suivante – une époque où les studios, entamant leur montée en puissance, mais en panne d’inspiration, s’étaient tournés vers les polars à succès de Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Certes, on y retrouve cette esthétique issue de l’expressionnisme allemand (Fritz Lang oblige) avec un jeu constant sur le sombres et un cadrage recherché ; le contexte géographique est également essentiellement urbain et le scénario baigne dans un fatalisme proche de la tragédie – mais pas de femme fatale, ni de tueur psychopathe ici.

De fait, et comme l’expliquent avec passion Martin Scorsese et Michael Mann dans les courts mais précieux suppléments de l’édition Wild Side, Lang s’est servi des modèles préexistants, de la dynamique des films noirs, pour écrire encore une fois une histoire de vengeance telle qu’il en a le secret (c’est sans aucun doute le thème qu’il a le plus traité dans son oeuvre). Une vengeance implacable et morbide, qui altère les perceptions et les valeurs de ceux qui s’y adonnent, les plongeant dans une spirale de laquelle ils ont peu de chances d’en sortir, et aucune de le faire indemnes.

Bannion est ici incarné par Glenn Ford (Milliardaire pour un jour) : un choix pertinent et crucial. Voici un gars solide, dont la carrure et le mâchoire apparaissent d’emblée rassurants. Malgré son apparente décontraction auprès de ses confrères, il incarne un homme plutôt respecté et légèrement blasé. L’enquête lui semble sans intérêt de prime abord, et il a hâte de retourner auprès des siens : une femme au caractère bien trempé qui n’a pas sa langue dans sa poche et son enfant adorée.

Sauf que… Fritz Lang (Cape & Poignard)  a su nous mettre en garde contre les apparences, tout en prenant le contrepied des standards de l’époque avec une certaine hardiesse. La première scène nous montre un homme qui se suicide sur son bureau, laissant une liasse de papiers visiblement compromettants sur lesquels met tout de suite la main sa veuve. Or cette dernière, loin de la femme éplorée et vulnérable qu’on est en droit d’attendre, réagit au quart de tour et contacte un homme qui n’est rien moins que le chef de la pègre locale : elle dispose à présent d’un moyen de pression sur l’homme qui régit secrètement toutes les affaires de la ville et auquel même les forces de l’ordre obéissent. Cependant, face aux policiers, elle sait jouer la femme fragile, choquée par le décès de son conjoint.

Bannion aurait pu, aurait dû tomber dans le même panneau que ses confrères, d’autant que son chef semble bien pressé de clore le dossier. Mais une petite pierre dans l’engrenage vient éveiller un vague soupçon chez l’enquêteur : une femme prétend qu’elle avait une liaison avec l’officier de police qui vient de mettre fin à ses jours, ce qui pourrait relancer l’enquête. Sans trop y croire (on le voit d’ailleurs traiter cette femme avec une certaine légèreté), Bannion va poser les questions qui fâchent à la veuve – et les réponses de celle-ci ne le rassurent guère. Quant à son chef, son empressement à en finir achève de le convaincre que quelque chose ne tourne pas rond. Quelque chose qui a sans doute à voir avec Lagana, ce mafieux intouchable…

C’est alors que la femme est retrouvée morte sur une route de campagne.

Bannion va commencer alors à fourrer son nez un peu plus loin dans cette affaire qui sent mauvais : la morgue, un bar, la veuve et même l’attitude de son capitaine et du commissaire en chef lui indiquent que la réalité est toute autre. On commence à le menacer, de plus en plus ouvertement. Il n’en dort plus mais sa femme l’encourage à rester fidèle à ses principes, alors il s’acharne, jusqu’à ce qu’il en paie le prix. Un prix trop élevé pour qu’il passe outre : « ils » sont allés trop loin, « ils » vont le regretter.

D’enquêteur lucide, Bannion se mue en ange de la vengeance, et personne ne pourra l’empêcher de faire éclater l’immonde vérité. Glenn Ford et vraiment impeccable dans ce registre, figure idéale du bon père de famille et du fonctionnaire affable et respectueux. La manière dont l’horrible drame qui le frappe le transforme est montrée avec savoir-faire. Il ne prend plus de gants et va user des armes mêmes contre lesquelles il luttait auparavant : menaces, intimidations, violence. S’il faut éliminer ses adversaires et sortir du cadre de la Loi, advienne que pourra.

Lente descente aux enfers d’un policier vertueux, spirale de la vengeance, le film est construit méthodiquement et met habilement en valeur les intentions des protagonistes : le cadre est millimétré, l’éclairage pertinent qui sait habilement utiliser les contraintes et les libertés du studio pour écraser les personnages dans de perpétuels huis-clos étouffants. Lee Marvin, encore dans un second rôle (celui de Vince, l’homme de main de Lagana), est assez impressionnant et montre une palette d’expressions qu’il perdra par la suite lorsqu’il incarnera des héros monolithiques dans les décennies suivantes (cf. À bout portant) : ce gangster menant grand train, brutal avec les femmes et ses subordonnés mais totalement soumis au grand patron, interprète un parfait mélange de bandit veule aveuglé par le pouvoir.

Toutefois, ce qui frappe surtout de nos jours, c’est la manière dont les femmes sont représentées : la veuve (Jeannette Nolan) avec son double visage, manipule à sa guise et les policiers (convaincus de sa vulnérabilité) et le chef de la pègre ; la femme de Bannion (Jocelyn Brando) étonne par sa liberté, son côté femme moderne qui fume et boit, picore dans les plats de son mari et le tance vertement tout en se montrant aimante et maternelle ; et surtout Debby (Gloria Grahame), la « poupée » de Vince.

Debby est en apparence une blonde évaporée, de celles que Marilyn Monroe interprétait à ses débuts (pour l’anecdote, c’est elle qui était prévue dans ce rôle, mais la Fox demandait beaucoup trop cher). Pourtant, elle n’est absolument pas dupe de la situation. Certes, elle jouit autant qu’elle peut du confort que lui procure Vince (bijoux, manteaux de fourrure et la belle vie) mais elle ne se prive pas de rappeler aux partenaires de Vince qu’ils ne sont que les pantins du big boss, auquel tout le monde obéit au doigt et à l’oeil. Et lorsqu’elle assistera à la première altercation entre Bannion et Vince (le policier prenant la défense d’une jeune femme que le malfrat martyrise), elle sera immédiatement intriguée par cet homme qui obéit à d’autres règles que celles de son monde.

Davantage que le chemin de croix du héros, c’est l’évolution de cette femme qui interpelle, ne répondant pas aux canons en vigueur à l’époque – ainsi que la violence de certaines situations, Fritz Lang ne reculant pas pour faire souffrir ses personnages, allant jusqu’à les torturer ou les défigurer. Le film est violent, brutal même, les morts nombreuses – et les cadavres disparaissent.

Incontestable réussite du cinéma des années cinquante, qui ne sera égalée que par la Soif du Mal d’Orson Welles quelques années plus tard, the Big Heat s’avère encore de nos jours puissant et inspirant. L’édition blu-ray Wild Side est remarquable tant par ses interviews que par le contenu de son très beau livret, magnifiquement illustré.

A girl walks home alone… d’Ana Lily Amirpour

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  • Titre original : A girl walks home alone at night
  • Date de sortie en salles :  14 janvier 2015 avec Pretty Pictures
  • Réalisation : Ana Lily Amirpour
  • Distribution : Sheila Vand, Arash Marandi, Mozhan Marno & Dominic Rains
  • Scénario : Ana Lily Amirpour
  • Photographie : Lyle Vincent
  • Musique : Bei Ru
  • Support : DVD M6 Vidéo (2015) zone 2 en 2.39:1 / 97 min
Synopsis :

Dans la ville étrange de Bad City, lieu de tous les vices où suintent la mort et la solitude, les habitants n’imaginent pas qu’un vampire les surveille. Mais quand l’amour entre en jeu, la passion rouge sang éclate…

Pour fêter dignement le onzième anniversaire du Coin des Critiques Ciné, nous avons sélectionné un film qui est sorti trop discrètement en France au tout début de l’an 2015, malgré son extraordinaire cote de popularité dans la douzaine de festivals qui l’ont sélectionné et les quelques prix glanés (dont le Prix de la Révélation Cartier pour la réalisatrice au Festival de Deauville et trois récompenses décrochées à Sitges dont « Best Directorial Revelation »). Il mérite pourtant largement le coup d’oeil, et pas seulement si on est amateur de films de vampires.

De fait, A girl walks… a le don de prendre le spectateur à rebrousse-poil. Ça peut irriter, et si l’on effectue les recherches adéquates on verra que les notes des spectateurs ainsi que des critiques (professionnels ou non) l’on constatera qu’elles sont plutôt disparates. C’est bien le genre de film qui divise, qui fascinera les uns et ennuiera les autres. Typiquement, un film qui mérite donc d’être vu pour alimenter les débats entre cinéphiles passionnés.

Financé par des firmes américaines (SpectreVision et Logan Pictures), produit par Elijah Wood, le métrage donne l’impression de sortir d’Iran après être passé malicieusement sous les fourches caudines d’une censure d’État. C’est que la distribution est essentiellement américano-iranienne et la scénariste-réalisatrice, bien que d’origine perse, est née en Angleterre avant de s’installer en Floride (contrairement par exemple à Marjane Satrapi qui a grandi en Iran avant de s’installer en France). Or, le film est tourné en persan (mais en Californie…) ! Et en noir & blanc qui plus est ! Difficile à cerner donc, jusque dans ses origines – ce qui peut décontenancer le spectateur de base.

D’autant que le contenu possède les mêmes caractéristiques, mélangeant allègrement les genres tout en affichant un respect total pour les codes des oeuvres et cinéastes de référence. Oui, il y a un peu de Tarantino dans cet amalgame improbable de film de vampires et de western moderne, mais un Tarantino languissant, plus nostalgique que provocateur, préférant souligner l’ambiance plutôt que d’aligner des séquences violentes.

Avec ce choix d’un noir & blanc époustouflant (le chef opérateur a largement été cité dans la liste des lauréats des festivals, remportant le prix de a meilleure photo au Festival de Dublin), la réalisatrice opte pour un expressionnisme éthéré qui délite l’action et brouille la narration. Le cadre est à l’aune de la photo qui propose des plans parfois fuligineux, parfois géométriques, jamais anodins, jouant sur les sens et les symboles. À dire vrai, c’est dans l’immobilisme de ses séquences muettes que le film prend toute sa valeur (on sent l’origine du court-métrage), dans ce déroulement sépulcral d’une narration affectée, où les personnages et les décors deviennent plus important que l’histoire elle-même.

Le chat, pas prévu au scénario, est devenu un personnage à part entière du film.

Pourtant, les dialogues ne sont pas délaissés et il n’est pas rare de voir ces individus, hantant la ville plus qu’ils ne l’habitent, philosopher sur une existence qui leur échappe. Bad City donne parfois cette impression d’étrangeté qu’on éprouve lors de certaines scènes spécifiques d’Eraserhead de David Lynch. Ainsi, des structures connues sont présentées hors contexte, dans un cadrage et sous un éclairage hors normes. Il y a une poésie immanente et romantique dans les errances de ces êtres dépeints par petites touches et conservant une grosse part de mystère ou dans leurs réflexions désabusées, qui confère à chaque scène une texture « fin du monde ».

Pour finir, la réalisatrice continue de cultiver ses paradoxes et ses ruptures de ton en insérant l’air de rien quelques réflexions bien senties sur la société patriarcale rigide liée à la révolution islamique (qui, si elle continue de peser sur chacun de ses membres, n’est respectée, que pour la forme, par les nantis : cette jeune aristo accepte des hommes dans sa chambre sans sourciller – sacrilège ! – sort sans voile, danse, boit et se drogue sans vergogne).

L’étrange personnage central, une vampire presque muette, tient dans cette ville sans substance un rôle intéressant, qui le rend encore plus fascinant : à la fois prédatrice et gardienne, chasseuse et bergère. Face à la sexualité un peu flétrie de la prostituée et à la sensualité provocatrice de la jeune bourgeoise, elle affiche une silhouette morbide, celée sous un voile presque intégral – comme si elle gardait en laisse son pouvoir de séduction. Discrète, spectrale, elle se fond dans le décor, la brume et la nuit et frappe ceux qui le méritent, laissant alors, et seulement, libre cours à sa soif sanguinaire. Pourtant, ce jeune homme aux allures de James Dean oriental a le don de la détourner de la voie qu’elle s’est tracée – et leur relation sera traitée avec infiniment de délicatesse.

Voici donc, pour tous les amoureux des films différents, une découverte de 2015 très riche, à la photo et au rythme hypnotique.

L’un des nôtres, de Thomas Bezucha

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  • Titre original : Let him go
  • Date de sortie en salles :  16 juin 2021 avec Universal Pictures
  • Réalisation : Thomas Bezucha
  • Distribution : Kevin Costner, Diane Lane, Lesley Manville & Jeffrey Donovan
  • Scénario : Thomas Bezucha & Larry Watson d’après son roman
  • Photographie : Guy Godfree
  • Musique : Michael Giacchino
  • Support : Blu-ray Universal (2021) en 2.39:1 / 113 min
Synopsis :

Après la perte de leur fils, le shérif à la retraite George Blackledge et son épouse, Margaret quittent leur ranch du Montana pour sauver leur jeune petit-fils des griffes d’une dangereuse famille tenue d’une main de fer par la matriarche Blanche Weboy. Quand ils découvrent que les Weboy n’ont pas l’intention de laisser partir l’enfant, George et Margaret n’ont pas d’autre choix que de se battre pour réunir enfin leur famille.

Kevin Costner (Horizon ; Robin des bois, prince des voleurs) à cheval sur fond de soleil couchant dans les contrées verdoyantes et vallonnées du Montana, ça a quelque chose de rassurant, de puissant et de noble qu’on contemple avec un respect mêlé de nostalgie : il y a dans sa silhouette placide, son regard éthéré et son accent traînant un sentiment de normalité, de l’ordre de la tradition ancestrale, qui vous réchauffe et vous enveloppe à l’instar de ces plaids cousus par la grand-mère et patiemment assemblés à partir de vieux bouts d’étoffe élimés par le temps. Instantanément, il évoque en vous de ces souvenirs grandioses, flamboyants et sauvages, de Silverado à Open Range en passant par l’incontournable Danse avec les loups.Costner & Diane Lane (Serenity ; Dalton Trumbo), c’est pareil : un couple qui semble une évidence, tout de charme et de sagesse ; en eux étincelle encore par moments ce pouvoir de séduction dont ils jouèrent à leurs débuts, sourires aguicheurs et œillades complices, parfois coquins, jamais vulgaires. Et depuis Man of steel, impossible de ne pas penser à leurs séquences de bons parents aimants et attentionnés, appliqués à faire de leur super-enfant trouvé le Messie qui sommeillait en lui.

Les voici donc à nouveau réunis, toujours à la campagne, environnés de chevaux et menant une vie simple et pacifique. Du Kansas où se situait la ferme des Kent, les voilà au Montana : Kevin interprète un shérif à la retraite désireux de profiter de la vie, loin du tumulte lié à ses précédentes fonctions.

Ainsi, derrière son visuel proche des westerns contemporain, le film dissimule une aura beaucoup plus psychologique et n’hésite pas, selon la volonté du réalisateur, à mêler les genres, entre road-trip et thriller. Plantant sagement sa caméra dans les faubourgs de Vancouver censés reproduire les horizons du Montana, Thomas Bezucha s’attache à nous lancer doucement sur la route périlleuse qui conduira ce couple modèle à affronter des êtres pernicieux : ils ont déjà perdu un enfant, ils ne peuvent plus se permettre de perdre leur petit-fils.

D’office, on va aimer ces deux-là, on va souffrir avec eux et on les suivra dans leur périple vengeur, portés par la farouche détermination de Margaret que tempère à grand-peine un George prudent car conscient de ses limites. Ex-garant de la Loi, il connaît la rouerie et la brutalité des hommes et fera tout pour empêcher que dégénère une situation dont il sait par avance, et avec raison, combien elle peut s’envenimer, pour un oui ou pour un non.

C’est à travers ces deux personnages merveilleusement interprétés, que l’on va suivre une histoire parfois cousue de fil blanc, qui ne surprendra jamais sauf dans certains excès de violence : on sait très vite ce qu’il adviendra du jeune Indien solitaire que rencontre Margaret et on comprend immédiatement, dès l’apparition sinistre de Blanche, la matriarche, que la confrontation tournera au vinaigre. Cette dernière est également parfaitement campée par Lesley Manville (Mum ; Queer), déjà sublimement redoutable dans un rôle similaire dans la série Harlots.

L’Un des nôtres n’a pas vocation à révolutionner, voire à choquer. Il s’agit d’un métrage honnête, filmé consciencieusement, mis en valeur par la grâce de ses interprètes principaux et la splendeur des paysages traversés – pour l’anecdote, le cinéphile y retrouvera les décors ayant servi à Brokeback Mountain. Cet homme solide, cette mère courage, cette matrone perfide sauront faire résonner en chaque spectateur quelques souvenirs, éveiller quelques émotions et délivrer quelques messages évidents.

Il vaut mieux privilégier évidemment la VO pour jouir pleinement des dialogues souvent bardés de sous-entendus. L’image du blu-ray est particulièrement soignée, avec ces nombreuses scènes nocturnes, au coin du feu, ou sous les lueurs fragiles d’un soleil naissant, qui confèrent une atmosphère singulière à cette quête de réponses se muant en équipée sauvage.

Un drame dans une ambiance de thriller en somme, comme Netflix en sort régulièrement (Le Diable, tout le temps notamment).

Le Dictateur, de Charlie Chaplin

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  • Titre original : the Great Dictator
  • Date de sortie en salles :  4 avril 1945 avec United Artists
  • Réalisation : Charlie Chaplin
  • Distribution : Charlie Chaplin, Paulette Goddard & Reginald Gardiner
  • Scénario : Charlie Chaplin
  • Photographie : Karl Struss & Roland Totheroh
  • Musique : Charlie Chaplin & Meredith Wilson
  • Support : Blu-ray MK2 (2011) en 1.33:1 / 125 min
Synopsis :

Dans le ghetto juif vit un petit barbier qui ressemble énormément à Adenoid Hynkel, le dictateur de Tomania qui a décidé l’extermination du peuple juif et prépare activement l’invasion du pays frontalier. Au cours d’une rafle, le barbier est arrêté en compagnie de Schultz, un farouche adversaire d’Hynkel, évadé d’un camp de concentration…

Hannah et le petit barbier

Voici un authentique chef-d’oeuvre qui continue à fasciner les cinéphiles et à être présenté à l’école. Pourtant, on n’en connaît généralement que certains extraits, alors que le métrage dans son entier mérite largement le détour.

Car c’est un film étonnant, aussi sincère dans sa démarche que déroutant dans sa construction. Chaplin, qui y utilise pour la dernière fois les attributs de son double vagabond (officiellement retiré à la fin des Temps modernes), y a construit une œuvre où le mélange d’émotion et de burlesque caractéristique de la majorité de ses réalisations se trouve soudain perturbé par des préoccupations beaucoup plus évidentes que par le passé. Car il y a investi énormément : du temps, de l’énergie, de la créativité, au point que ses relations humaines en ont pâti (son couple avec Paulette Goddard en souffrira cruellement et ses collaborateurs ont plusieurs fois souligné son intransigeance inhabituelle).

Les deux dictateurs jouant à celui qui a la plus haute.

Commencé en 1937, le tournage a également été perturbé par la menace des studios de refuser d’accorder les fonds – au point que le Président Roosevelt lui-même a dû intervenir. Ces écueils, tant politiques qu’économiques, n’empêcheront pas Chaplin de mettre la touche finale à son œuvre alors que le monde entier découvrait les véritables intentions d’Hitler, cet homme dont Chaplin avait du mal à supporter la ressemblance (ils sont d’ailleurs né à une semaine d’intervalle !).

Et le résultat n’est rien moins qu’admirable. Le premier film intégralement parlant de ce cinéaste de génie (interprète-scénariste & compositeur) suscite le respect tant par son montage (malgré quelques ellipses intempestives dues parfois au fait que le réalisateur s’était passé des script-girls) que par l’interprétation faite de ce dictateur tour à tour pathétique et inquiétant, grandiloquent et lâche. On applaudit le parallèle permanent avec le personnage immédiatement sympathique du barbier juif, héros malgré lui, toujours aussi généreux et sensible mais capable de se révolter, plus déterminé qu’auparavant. On rit devant les bouffonneries de Herring et on s’interroge lorsque l’âme damnée d’Hynkel, Garbitsch, lui murmure la marche à suivre pour étendre sa domination sur la planète.

Le monde à portée de main…

Il y aurait tant à dire sur les enjeux de ce film puissant et prémonitoire, automatiquement propulsé comme classique (Eisenhower s’est empressé de le faire doubler en français pour qu’il soit diffusé au lendemain de la Libération) même si les Italiens durent attendre 2002 pour en voir une version non expurgée des scènes de Napaloni – par respect pour la veuve de Mussolini

Chaplin semble avoir été profondément déçu de ne recevoir aucun des cinq Oscars pour lequel son film avait été nommé. Cependant, nul doute qu’il a dû pousser un soupir de soulagement à la fin du tournage de cette œuvre nécessaire, parfois maladroite mais toujours sincère où le contrepoint du rire n’empêche pas l’amer constat de l’échec de la diplomatie. On n’oubliera plus jamais le plan-séquence fameux chez le barbier (sur du Brahms), la danse avec le globe (qui a fait le tour d’internet) ou l’émouvant et lancinant discours final.

La Grande Course autour du monde, de Blake Edwards

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  • Titre original : the Great Race
  • Date de sortie en salles :  17 février 1966 avec Warner Bros.
  • Réalisation : Blake Edwards
  • Distribution : Tony Curtis, Natalie Wood, Jack Lemmon, Peter Falk, Keenan Wynn & Ross Martin
  • Scénario : Arthur A. Ross & Blake Edwards
  • Photographie : Russell Harlan
  • Musique : Henry Mancini
  • Support : DVD Warner zone 1 (2001) en 2.35:1 / 146 min
Synopsis :

Au début du XXe siècle, le Grand Leslie, cascadeur cultivé et homme du monde, accomplit prouesse sur prouesse, battant des records à chaque tentative ; ce qui rend fou de rage son rival, le Professeur Fatalitas, génial mais malchanceux inventeur en quête de notoriété. Lorsque Leslie propose à une firme automobile de promouvoir sa voiture en organisant une course New-York-Paris, Fatalitas y voit le moyen d’enfin ridiculiser Leslie : il met au point un véhicule bourré de gadgets et ne s’arrêtera devant aucune forfaiture pour parvenir à l’emporter. Pendant ce temps, Maggie DuBois, une suffragette décidée, use de tous ses atouts pour couvrir la course en tant que reporter…

Voilà un film qui est étrangement tombé dans l’oubli malgré les investissements financiers conséquents, le casting éblouissant et le succès relatif de l’époque (il a rapporté rien qu’aux États-Unis 12 millions de dollars environ). Désormais quasi introuvable en DVD (et encore moins en blu-ray), il a pourtant fait le bonheur de nombreuses familles lors des diffusions sur TF1.

Il s’agit sans conteste de l’une des plus grandes réussites de Blake Edwards. Un peu comme dans le célèbre the Party avec Peter Sellers, l’histoire débute tambour battant, passé un écran fixe sur fond musical : il faut dire que, à l’instar des Dix Commandements, on est partis pour une très longue séance (la version cinéma dure 2 heures et 40 minutes, mais elle a été souvent raccourcie à la télé, avec des montages qui suppriment l’une des sous-intrigues sur les suffragettes). Du coup, l’entracte (mais oui !) n’étonnera pas les cinéphiles.

Le film a cependant du mal à conserver tant d’intensité sur la durée : on y sent le réalisateur complètement libre de ses mouvements, prolongeant ses séquences jusqu’à plus soif, mettant de longues minutes avant d’amener un gag ou un jeu de mot loufoque. On n’a pourtant pas le loisir de s’occuper des paysages variés (une grande partie du métrage a été tournée en Autriche, une autre à Paris, le reste en studio) tant la caméra fait la part belle aux duos et trios d’acteurs. En ce sens, on est servis : Jack Lemmon (l’Adorable Voisine, la Garçonnière) en Fatalitas (Fate en VO) avec un rire incroyable emporte l’adhésion par son abattage, d’autant qu’il interprète également un gentil prince un peu niais d’Europe de l’Est. Il a toujours considéré ce rôle comme son préféré.

Son acolyte et âme damnée, Max, n’est autre que l’inénarrable Peter Falk (l’Histoire sans fin),  véritable fouine plus maladroite que stupide. Il ponctue régulièrement les propos de son maître par un « Diabolique, professeur ! » qui rend encore mieux en version originale.

En face, Tony Curtis joue la sobriété : le Grand Leslie, toujours impeccable dans ses tenues immaculées, circulant dans un magnifique véhicule blanc, est en effet le prototype du héros viril et élégant au sourire étincelant auquel nulle femme ne résiste. Sauf peut-être Natalie Wood (West Side Story, la Fureur de vivre), totalement rayonnante, une « femme émancipée » qui nous gratifie en outre du premier karaoké de l’histoire du cinéma dans une séquence destinée à faire chanter le public des  salles. Son personnage change constamment de tenue à chaque scène, ce qui confère à chacune de ses apparitions une dimension humoristique. Enfin, véritable personnage du métrage, la Hannibal 8, le prototype à 6 roues du professeur, aussi noir que ses pensées, force l’admiration : elle aurait pu faire bonne figure dans un James Bond.

La Grande Course… est de ces films prétextes à rassembler un maximum de têtes d’affiche sur un plateau afin de multiplier les scènes dans lesquelles ils interagissent. Une recette qui resurgit de temps à autre chez les producteurs peu inspirés, mais qui ne fonctionne vraiment qu’avec un réalisateur inventif. C’est le cas ici : le métrage s’avère bourré de trouvailles, de décors sensationnels – souvent réduits en poussière après le passage de nos concurrents, comme ce saloon au début de l’épreuve – et de situations loufoques, proches du vaudeville (l’action en parallèle des suffragettes qui militent pour obtenir des emplois féminins). On pourra du coup regretter que l’argument de la course ne tient pas très longtemps, celle-ci se réduisant très vite à un duel à distance et à des péripéties complètement insensées.

Sur des airs de Bach et une musique originale virevoltante de Mancini qui s’est amusé à remixer des airs patriotiques ronflants,  cette comédie emporte l’adhésion, proche par son traitement des Merveilleux Fous volants dans leurs drôles de machines de Ken Annakin (1965), autre comédie à grand spectacle avec une pluie d’étoiles au casting. Entre quiproquos, pièges machiavéliques et duel à l’épée, l’œuvre culmine avec la très fameuse scène des tartes à la crème : 2357 tartes à 7 parfums différents – un record – que se balancent allègrement les protagonistes dans une séquence culte qui a nécessité 5 jours de tournage (pour environ 4 minutes à l’écran). Bien que fondée sur des ressorts comiques dépassés aujourd’hui, elle est encore vraiment irrésistible.

Une scène entrée dans les annales qui illustre également la manière dont le budget a explosé suite aux demandes de plus en plus farfelues du metteur en scène qui s’est inspiré pourtant, pour la situation de départ, d’une véritable course New-York-Paris ayant eu lieu en 1908. Le montant de la facture finale (le double du budget initialement prévu) a sans doute découragé les producteurs à poursuivre ce genre d’entreprises.

La fin de la course est également très réussie, avec des dialogues ambivalents, aux délicieux sous-entendus, rappelant le Grand Sam (Henry Hathaway, 1960). Un spectacle qui rend nostalgique devant tant de bonne humeur, de cocasseries et d’inventions, annonçant le non moins célèbre dessin animé des Fous du volant que les producteurs Hanna & Barbera ont calqué sur l’intrigue du film, lequel se veut un hommage aux grandes comédies muettes de l’ère du Noir & Blanc (le film est d’ailleurs dédié à Laurel & Hardy).

Les DVD Warner qu’on trouve actuellement ont pu bénéficier d’une formidable remastérisation datant de 2001 : les images ont été restaurées avec soin, magnifiant les ambiances colorées pleines de contrastes (Leslie et son équipement, toujours blancs, Fatalitas toujours en noir, les femmes dans des tenues hautes en couleurs et chamarrées). Ni griffure ni tache ne subsistent et même la compression tient la route. Certains décors peints ne résistent plus à l’examen, mais l’ensemble est de très haute tenue. C’est un réel bonheur pour les yeux.

Les oreilles ne sont pas en reste : très agréable surprise que cette VF en mono ! D’abord on retrouve les doubleurs habituels de Jack Lemmon et surtout de Tony Curtis (avec un Michel Roux un peu moins en roue libre que dans Amicalement vôtre mais tellement plus expressif que l’original !) ; ensuite, à part quelques rares variations de tonalité, elle garde une bonne dynamique, avec des dialogues très audibles qui ne dénaturent pas la musique. Cette bande s’avère du coup très peu nasillarde, en tout cas beaucoup moins que nombre de pistes mono de cette époque. La VO remasterisée en 5.1 élargit considérablement l’espace sonore, même si l’essentiel est concentré sur l’avant : les bruitages de la Hannibal 8 (une sorte de grondement sourd) et les scènes de foule bénéficient d’un rendu très convaincant. C’est, à n’en pas douter, de la très belle ouvrage.

Sinon, il est disponible à l’achat ou la location sur Apple +. Ou alors, attendre une rediffusion sur Arte.

the Shadow’s Edge, de Larry Yang

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  • Titre original :  Bu feng zhui ying
  • Date de sortie en salles :  3 décembre 2025 avec Space Odyssey
  • Réalisation : Larry Yang
  • Distribution : CiSha, Jackie Chan, Tony Leung Ka Fai, Wen Junhui & Zhang Zifeng
  • Scénario : Larry Yang d’après le film coréen Eye in the sky
  • Photographie : Tiantian Qian
  • Musique : Nicolas Errèra
  • Support : Blu-ray AB Vidéo (2026) en 2.39:1 / 141 min
Synopsis :

À Macao, un mystérieux mafieux et ses sept fils adoptifs manipulent et ridiculisent la police en piratant le système de surveillance ultramoderne de la ville, dans le but de récupérer une fortune en crypto-monnaie. La police devenue impuissante doit faire appel à un ancien expert qui va s’associer avec une jeune policière à laquelle il est lié par un secret qu’elle ignore. Une partie d’échecs commence alors, où les cerveaux et la loyauté seront mis à l’épreuve.

Tout auréolé de nombreux prix glanés dans les festivals asiatiques, the Shadow’s Edge de Larry Yang a fini par sortir en France en décembre 2025, axant sa campagne sur le retour de Jackie Chan essentiellement. Et même si le métrage compte bien d’autres atouts, la présence de cette star incontestable des films d’arts martiaux hong-kongais, grand admirateur de Belmondo, constitue une sorte de plus produit. À plus de 60 ans (il est né en 1954), l’interprète de Rush Hour, Police Story, du Marin des mers de Chine mais également du remake de Karaté Kid ou du plus récent the Foreigner montre qu’il a encore du potentiel – et que les jeunes n’ont qu’à bien se tenir.

Chris Tucker & Jackie Chan dans « Rush Hour 3 ».

C’est d’ailleurs plutôt revigorant de le voir en pleine action quand on sait le nombre incroyable de blessures qu’il a endurées (le bougre ayant accompli la quasi-totalité de ses cascades lui-même). Ceux qui ne le connaîtraient pas peuvent compter sur Internet qui regorge de vidéos de ses exploits ahurissants, ses chutes monumentales et ses cabrioles. Cependant, c’est surtout pour sa maîtrise des arts martiaux qu’il est connu, arrivé dans le métier (après avoir bien galéré) pour percer peu après l’ère Bruce Lee. Mais comme il lui fallait se distinguer, il s’est tourné vers la comédie, adoptant des postures et des attitudes presque clownesques, inventant un genre à lui-seul : même s’il a également interprété l’illustre Wong Fei-Hung dans Combats de maîtres, il s’est avant tout fait un nom dans toute une série de films mettant en avant sa truculence et son sens du timing, capable de prouesses acrobatiques qu’il effectue au millimètre en donnant l’impression de « ne pas le faire exprès ».

Il est ainsi devenu un maître dans l’art d’utiliser l’environnement immédiat pour se défendre lorsque son personnage est en mauvaise posture (c’est à dire tout le temps, il incarne régulièrement des individus mettant les pieds dans le plat), apte à utiliser l’objet le plus banal comme arme. Toutefois, the Shadow’s Edge a bien d’autres choses à présenter qu’une énième succession d’acrobaties de Jackie Chan, et notamment la paternité, la filiation, la loyauté, le progrès et le conflit de générations.

De gauche à droite : Zifeng Zhang/He Qiuguo ; Wong Tak-shung/Jackie Chan & Fu Longsheng/Tony Leung Ka Fai

Bien qu’assez long, le métrage se suit avec plaisir grâce à un montage enlevé enchaînant des séquences de haute volée : fusillades, pugilats, piratage informatique, traque, poursuites, filatures mettant en avant la haute technologie tout autant que les capacités physiques hors normes des protagonistes. Le tout commençant par un braquage sous tension, qui s’avère bien vite irrespirable. La police de Macao est très tôt avertie qu’un crime va avoir lieu et active alors son système vedette : l’Eye in the Sky est un réseau de milliers de caméras de surveillance piloté par une intelligence artificielle, à même de prévoir la progression des malfrats captés par ses yeux électroniques et d’échafauder la meilleure parade possible.

Sauf que, tout foire, et les forces de police constatent leur impuissance face à un groupe parfaitement organisé, rapide, précis et semblant avoir systématiquement plusieurs coups d’avance – d’autant qu’ils ont piraté leur réseau informatique, semant les inspecteurs, pourtant compétents, et les envoyant sur de fausses pistes. Imaginez Ocean’s Eleven rencontrant le Mission : Impossible de De Palma, avec des relents de Heat et de the RaidContre un groupe aussi bien dirigé par un leader totalement maître de son sujet, les policiers même les plus efficaces et observateurs n’ont aucune chance : ce groupe leur a tout simplement filé entre les doigts. À croire qu’il y a un traître parmi eux…

Quelques secondes avant le remake de la scène de l’ascenseur de « Captain America : Winter Soldier »…

Le résultat ne se fait pas attendre : tandis que la bande concocte déjà la seconde partie de son plan extrêmement ambitieux, les flics sont sommés de prendre toutes les mesures nécessaires pour les retrouver. Le problème vient de leur inaptitude à agir correctement sans l’appui des réseaux informatiques : il faut donc en revenir aux bonnes vieilles méthodes. C’est là qu’on va faire appel à une ancienne gloire des forces de l’ordre, désormais à la retraite (il est dog-sitter !) : Wong Tak-Chung aura tôt fait de comprendre que derrière ce casse diabolique se cache l’un de ses anciens adversaires, Fu Longsheng, maître des illusions et des déguisements, que personne n’a jamais identifié.

L’ancien flic reconverti en dog-sitter…

C’est là qu’on aborde l’acte II du the Shadow’s Edge : la traque. Les indices sont très minces et Wong sait qu’il faudra mettre en place un programme de filature patient et méticuleux. Or, les policiers d’aujourd’hui ne sont plus formés à ce genre d’exercice. Autre problème : il faut absolument utiliser des recrues dont le visage ne sera pas connu des malfrats. Voilà donc Wong à la tête d’un groupe de jeunes flics qu’il affuble de noms de code grotesques. Parmi eux, He Qiuguo, la fille de son ancien partenaire, mort à cause de lui : les relations, évidemment, seront d’abord extrêmement tendues entre le caractère farouche de la jeune fille et le paternalisme coupable du vieil enquêteur…

Si l’on perd évidemment en rythme après la très intense première demi-heure, la réalisation parvient à entretenir un tempo soutenu par une succession de petites saynètes et quelques intermèdes plutôt drôles, avant de passer aux choses sérieuses et de resserrer le noeud autour de leur cible. L’utilisation malicieuse des drones permet de varier adroitement les points de vue sans exagérer comme on a pu le voir dans les récentes productions Netflix, ou le dernier Michael Bay.

Cependant, le traqué se mue très vite en traqueur, et l’équipe de braqueurs, qui a des velléités d’autonomie, pourrait bien choisir de se passer de son vieux chef. De quoi pimenter encore un peu plus le film qui se dirige vers une résolution finale parsemée de retournements de situation avec des scènes d’action encore plus brutales où Jackie Chan fait parler sa classe en vieux flic qui en a sous la pédale. Toutefois, il aura fort à faire avec un Tony Leung assez impressionnant, tandis que les jeunes flics font face à des hors-la-loi tout aussi jeunes et assez charismatiques.

Parmi ces derniers, les aficionados reconnaîtront sans peine Junhui Wen du groupe de K-Pop Seventeen : sa grâce et son physique de BG le trahissent immédiatement. À ses côtés se révèle CiSha dans le rôle de Simon, l’aîné des « enfants » de Longsheng, dans un personnage ambivalent : les cinéphiles l’avaient sans doute remarqué dans Creation of the Gods. La jeune Zifeng Zhang se montre plutôt prometteuse sous sa moue boudeuse. Toutefois, Tony Leung Ka Fai emporte l’adhésion : l’inoubliable interprète de l’Amant de Jean-Jacques Annaud (mais aussi de Detective Dee : le Mystère de la flamme fantôme ou des Cendres du temps) se révèle tout à fait convaincant, voire impressionnant dans la peau de ce caméléon qui envisage chaque action comme un mouvement aux échecs.

Les ressorts dramatiques sont certes usés jusqu’à la corde et on sait qu’on aura son lot de twists (et même une scène post-générique !), mais l’ensemble est agréable, tendu et délassant, avec une belle complicité entre les anciens et les modernes et un regard assez intéressant sur l’usage de la technologie. Tout au long du générique de fin, comme c’est de coutume dans les films de Jackie Chan, vous pourrez avoir quelques prises ratées démontrant la rudesse de certaines scènes et l’implication des comédiens.

Les vieux loups montrent encore les dents…

Le blu-ray sortant le 7 avril 2026 chez AB Vidéo procure une image propre, très synthétique, qui colle bien aux séquences bourrées d’acrobaties et d’écrans. La bande son diffuse des basses généreuses, surtout en VO (tout le film a été tourné en mandarin). De quoi redonner sa chance à ce bon blockbuster asiatique qui annonce une suite.

Million Dollar Baby de Clint Eastwood

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  • Titre original : Million Dollar Baby
  • Date de sortie en salles :  23 mars 2005 avec Mars Distribution
  • Réalisation : Clint Eastwood
  • Distribution : Clint Eastwood, Morgan Freeman, Hilary Swank, Jay Baruchel & Anthony Mackie
  • Scénario : Paul Haggis d’après le roman de F. X. Toole
  • Photographie : Tom Stern
  • Musique : Clint & Kyle Eastwood
  • Support : Blu-ray Studio Canal (2008) region B en 2.35:1 / 132 min
Synopsis :

Rejeté depuis longtemps par sa fille, l’entraîneur Frankie Dunn s’est replié sur lui-même et vit dans un désert affectif, en évitant toute relation qui pourrait accroître sa douleur et sa culpabilité. Le jour où Maggie Fitzgerald, 31 ans, pousse la porte de son gymnase à la recherche d’un coach, elle n’amène pas seulement avec elle sa jeunesse et sa force, mais aussi une histoire jalonnée d’épreuves et une exigence, vitale et urgente : monter sur le ring, entraînée par Frankie, et enfin concrétiser le rêve d’une vie. Après avoir repoussé plusieurs fois sa demande, Frankie se laisse convaincre par l’inflexible détermination de la jeune femme. Une relation mouvementée, tour à tour stimulante et exaspérante, se noue entre eux, au fil de laquelle Maggie et l’entraîneur se découvrent une communauté d’esprit et une complicité inattendues…

Dans la filmographie du grand Clint Eastwood (Juré n°2, le Cas Richard Jewell) qui a vu sa popularité en Europe grandir au fur et à mesure qu’on regardait ses premiers Inspecteur Harry d’une manière plus détachée, Million Dollar Baby figure parmi les succès les plus consensuels, drainant les spectateurs et la sympathie de la plupart des critiques, même les plus blasés.

Il y avait pourtant de quoi le critiquer, car l’oeuvre s’avère complètement prévisible : nombre de situations sont déjà vues et l’on devine souvent la conclusion dès leur entame (l’arrivée chez sa mère avec les clefs de la nouvelle maison : on se doutait déjà que l’accueil serait glacial). Parfois, on n’est pas loin du mélo, il faut bien se l’avouer. Et il ne s’en faut pas de beaucoup pour qu’on dise de Million Dollar Baby que c’est juste un énième film sur des concepts éculés.

Pourtant, l’ensemble fonctionne. Étonnamment bien, avouons-le. Parce que les comédiens sont formidables, la mise en scène soignée et élégante, sans effet de manche, la musique discrète et juste : parce qu’une réelle synergie nous concocte dans une vieille marmite avec une vieille recette un des métrages les plus enthousiasmants et les plus émouvants de la décennie 2000. 

En fait, il fallait trois éléments : les trois comédiens principaux, tout simplement, l’un d’entre eux étant en outre le chef d’orchestre touche-à-tout (compositeur, entre autres choses). Tout le long du film, Eastwood se rapproche de son sujet, l’enveloppe, le cerne avant de le magnifier avec élégance et discrétion. Peu de gros plans avant la fin, magistrale et pourtant cadrée si simplement que c’en est bluffant de maîtrise. La lumière participe de cette progression : l’intégralité du métrage baigne dans une atmosphère ouatée, dans une ambiance délétère entre vestiaire et chambre d’hôpital ; on sent presque l’éther et la sueur, l’odeur du vieux caoutchouc et du moisi, celle d’un cheeseburger complaisamment donné à un ami – ou d’une tarte au citron meringué fait maison…

Eastwood maîtrise le clair-obscur et n’expose que rarement ses personnages qui naviguent toujours entre l’ombre et la lumière ; seule Maggie, dont le sourire illumine certaines images, se révèle, tout en gardant quelques secrets qu’elle dévoilera au spectateur patient et attentif.

Car malgré le thème de la boxe, le film n’a rien de violent, au contraire : il s’articule sur beaucoup de dialogues monocordes dont Eastwood et Freeman ont le secret, une voix off qui ponctue le film et lui donne une fluidité et une limpidité hallucinantes. Toutefois, il y a aussi des combats. Brutaux, rythmés, saisissants… et rapides. Clint ne s’appesantit pas sur eux, tout en en laissant suffisamment pour ne pas frustrer l’amateur de punchs et d’uppercuts.

C’est uniquement le destin de deux personnes qui se joue, deux êtres qui vont se trouver grâce à une troisième personne : le personnage de Morgan Freeman (Robin des bois, prince des voleurs, les Évadés) est indispensable à ce duo improbable, il constitue un liant indissociable de la préparation, un trait d’union humain. Freeman, justement, y est extraordinaire et son jeu sans fioriture est un exemple pour ceux qui cherchent à en faire trop. Vous me direz qu’il a l’avantage de l’âge. Peut-être, mais quelle élégance et quel charisme ! Gwyneth Paltrow ne tarissait d’ailleurs pas d’éloges sur son partenaire de Seven, dans des termes équivalents, alors qu’elle interprétait la femme de Brad Pitt !

On en oublierait presque d’évoquer Hilary Swank : merveilleuse, lumineuse, elle nous interprète une Maggie à l’enthousiasme juvénile alors que la vie l’a déjà bien consumée, une vie misérable dans un contexte misérable. Elle a une chance à saisir, une seule peut-être, et elle choisit de la confier à cet ancien soigneur devenu patron d’une salle de boxe et qui vient justement de perdre son poulain le plus prometteur. Une relation chaotique commence alors, emplie de heurts et beaucoup de non-dits, mais une relation appelée à évoluer. C’est cette relation qui cimente le film et on finit par s’apercevoir qu’on n’est pas si loin de la tendre passion de Sur la Route de Madison. Les Oscars obtenus, ne serait-ce que de ce point de vue, sont amplement mérités.

N’oublions pas Clint, tout de même : il campe un être digne, dur mais qu’on devine vulnérable, tournant en bourrique le prêtre de l’église qu’il fréquente chaque jour et nourrissant une culpabilité qui le ronge. Il interprète son personnage avec beaucoup de justesse, juste ce qu’il faut de robustesse et de fêlure. Un grand numéro également, qu’on aura par la suite l’occasion de revoir par intermittences dans Gran Torino ou the Mule. Il fait écho à la prestation majuscule de Nick Nolte dans Warrior, dans un registre similaire.

Reste le final : sans tambour ni trompette, la dernière séquence vient couronner cette œuvre magistrale qui ne déroutera personne et a dû en émouvoir beaucoup.

le Bandit aveugle de Kazuo Mori

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  • Titre original : Shiranui kengyō
  • Date de sortie en salles (Japon) :  1er septembre 1960 avec Daiei
  • Réalisation : Kazuo Mori
  • Distribution : Shintarō Katsu, Tamao Nakamura, Fujio Suga & Tōru Abe
  • Scénario : Minoru Inuzuka d’après une pièce de kabuki de Nobuo Uno
  • Photographie : Sōichi Aisaka
  • Musique : Ichirō Saitō
  • Support : Blu-ray Roboto (2025) en 2,35:1 /91 min 
Synopsis :

Suginoichi, aveugle de naissance, est recueilli par un kengyō, maître respecté d’une école pour aveugles, dans laquelle il apprend les arts traditionnels du massage, de l’acupuncture et du shamisen. Cependant, Suginoichi refuse d’accepter sa condition modeste et aspire à un pouvoir social et matériel plus élevé que ce que lui offre son rang. Il met très tôt son intelligence au service de la ruse et de la manipulation. Il devient progressivement un criminel sournois, usant du vol, de l’escroquerie et du meurtre pour abuser de femmes sans défense et éliminer ses rivaux dans la quête de succession à la tête de l’école des aveugles, allant jusqu’à s’associer à une bande de malfrats sans scrupules.

Fin décembre 2025, l’éditeur Roboto films proposait à la vente un coffret alléchant intitulé « les Origines de Zatoïchi » volume 1 : cinq films en blu-ray glissés dans des digipacks solides au sein d’un étui rigide de bonne facture, chaque film étant en outre accompagné en bonus d’une présentation exhaustive par Clément Rauger des Cahiers du Cinéma.

De quoi attirer tous les cinéphiles en général, les amateurs de wu xia pian en particulier mais également les plus jeunes, qui ont découvert la saga Zatoïchi avec l’un de ses derniers avatars, le film de Takeshi Kitano de 2003. Car cette saga est un monument du cinéma nippon : le film de 2003 en marque ainsi le 27e opus d’une histoire également déclinée au théâtre et à la télévision.

Sauf que le film que nous vous présentons aujourd’hui, bien qu’intégré dans le coffret cité plus haut, ne concerne pas le personnage du masseur/sabreur aveugle s’efforçant d’aider les plus démunis : Suginoichi, quoiqu’affublé du même handicap, est bien loin d’avoir les mêmes principes et aspirations que Zatoïchi. En dehors du contexte historique, le seul autre point commun justifiant sa place dans l’édition réside dans l’acteur principal, Shintarō Katsu, qui justement incarnera plusieurs fois le héros légendaire de cette saga par la suite.

Suginoichi attendant patiemment que son maître lui confie une mission.

En effet, le Bandit aveugle est sorti en 1960, soit deux ans avant le premier film officiel de la franchise, la Légende de Zatoïchi : le Masseur aveugle, réalisé par Kenji Misumi. Sa mise en scène a été confié à un cinéaste bien rôdé qui végétait quelque peu mais disposait d’un savoir-faire certain hérité de son expérience : Kazuo Mori sait placer son cadre, gérer les espaces restreints typiques des intérieurs japonais et diriger ses acteurs. Fait intéressant : on lui confiera d’ailleurs les rênes du plusieurs autres films de la saga, où il retrouvera donc Katsu.

Ce dernier est sans aucun doute l’atout majeur du Bandit aveugle : son interprétation totalement habitée, à la limite du sur-jeu, finit par emporter l’adhésion, et hausse le drame proposé par Mori au-dessus du tout-venant, s’achevant sur un final où son emphase presque hallucinée s’ajoute à la dramatisation de l’événement qui met fin à la carrière de ce gredin.

Car contrairement à Zatoïchi, comme nous vous le disions, Suginoichi est un ambitieux sans scrupules. La première séquence nous montre un charmant bambin au sourire enjôleur et à la diction précise, flanqué d’un garçon un peu simplet, Tomekichi, qui use de sa cécité pour attirer la sympathie des adultes et, ainsi, tenter de leur soutirer quelque menue monnaie. Car le maigre pécule rapporté par le père ne le satisfait pas, et il fait sienne la devise de sa mère : « Tout tourne autour de l’argent. » Dès lors, son admission dans un institut dirigé par un kengyō (un sage aveugle dirigeant une sorte d’académie de non-voyants qui apprennent l’acupuncture et l’art du massage) ne constituera qu’une étape de son ascension sociale, qu’il désire irrésistible.

Dès lors, devenu masseur, mais visiblement relégué au second rang de cette école, Suginoichi attend son heure. On l’a vu, enfant, malicieux et retors, capable d’extorquer de l’argent à des adultes crédules (et bien naïfs). Il a développé son esprit pour être capable de profiter de la moindre occasion de s’enrichir sur le dos des autres. Il fait de son handicap un atout, le rendant insoupçonnable (d’autant que les aveugles avaient un statut assez respecté, surtout lorsqu’ils possédaient des aptitudes de soignants). Lors d’une mission à l’extérieur, il commet son premier forfait mais se voit contraint de partager son butin avec Kurakichi, un malfrat notoire surnommé « le coupeur de têtes » qui avait été témoin de son acte.

Suginoichi soulageant (définitivement) les douleurs d’un voyageur imprudent.

Suginoichi se retrouve donc à la solde de ce bandit de grand chemin, lui promettant l’accès aux maisons les plus respectées dans le but d’y dérober les richesses cachées. On sent bien que l’aveugle cherchera par tous les moyens à se servir de ses complices avant de se débarrasser d’eux : le véritable visage du masseur se fait jour. Katsu se fait un malin plaisir de nous le montrer en apparence vulnérable, obéissant et poli avant de dévoiler une face obscure, machiavélique et immorale.

Les jeunes femmes mariées sont des proies aisées pour lui, et l’on comprend également qu’outre le vol et l’extorsion de fonds, il n’hésitera pas non plus à abuser d’elles en se servant de leurs plus grands secrets. Il suffit de voir comment il traite son éternel acolyte, Tome, pour comprendre à quel point il s’estime supérieur à la plèbe laborieuse.

N’y cherchez pas cependant de combats de sabre ou de séquences d’arts martiaux : le Bandit aveugle est avant tout une histoire dramatique suivant un homme que rien n’arrêtera sur la voie du succès, se plaçant d’office au-dessus de la morale et des principes sociaux. Il n’hésitera ni à tromper, flouer, ou mentir, ni encore à assassiner ou violer ses victimes, sans regret ni remords. Assez déstabilisant si l’on pensait suivre l’ascension d’un héros redresseur de torts. Pour le coup, le rythme s’en ressent également, bien alourdi par la musique lancinante.

Le blu-ray est une semi-réussite de la remastérisation, compte tenu de l’âge du métrage. La piste VO en DTS HD-MA 2.0 s’avère relativement claire et épargnée par le côté nasillard des enregistrements de l’époque, même si elle manque de dynamique.

Suginoichi devenu maître à son tour – mais cela ne suffit pas à son ambition sans limites.

Côté image, les plans ont été nettoyés mais certains conservent encore quelques scratches et griffures – qui ne gênent néanmoins pas la lecture. L’ensemble est plutôt propre. On déplorera le manque de contraste dans la plupart des scènes, visible dans les séquences nocturnes ou dans les transitions extérieur/intérieur, et une tendance à une petite surexposition des scènes diurnes. Cela étant dit, les gros plans révèlent une définition satisfaisante, ce qui permet de mettre en valeur la réalisation qui n’est pas avare de ceux-ci.

À vous à présent de juger sur pièces pour un film jamais sorti au cinéma en France, très rarement édité en vidéo (il n’est pas inclus dans le coffret Critérion, on le trouve parfois référencé sous le titre Agent Shiranui) qui dépeint quelques aspects méconnus d’une civilisation pleine de contradictions au travers de l’ascension d’un salopard ingénieux. Une rareté donc, à l’image de bon nombre de pièces de ce coffret qui ravira les collectionneurs et les cinéphiles.

Final Fantasy VII : Advent Children de Nomura et Nozue (2006)

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  • Titre original : Final Fantasy VII : Advent Children
  • Date de sortie en salles :  27 janvier 2006 avec Sony Pictures
  • Réalisation : Tetsuya Nomura & Takeshi Nozue
  • Distribution : les voix en VO de Takahiro Sakurai, Ayumi Ito, Maaya Sakamoto, Andrea Bowen, Keiji Fujiwara & Shutaro Morikubo 
  • Scénario : Kazushige Nojima d’après le jeu vidéo éponyme
  • Photographie : Shunya Onishi
  • Musique : Nobuo Uematsu, Kenichiro Fukui, Keiji Kawamori & Tsuyoshi Sekito
  • Support : DVD Sony (2006) en 1,77:1 /101 min (139 min en version longue)
Synopsis :

Cloud Strife, ancien soldat devenu mercenaire, luttant avec les souvenirs de son passé, décide de mener une vie solitaire dans la ville tranquille de Midgar. Un jour, Cloud reçoit l’appel d’un dénommé Kadaj, un homme mystérieux qui lui demande d’assurer sa protection. Lorsque Kadaj, Loz et Yazoo, commencent à rechercher leur « mère », ils décident bientôt de prendre possession de l’orphelinat où Cloud a élu domicile.

Alors que se profile la sortie de la troisième partie du remake du jeu légendaire, profitons-en pour nous pencher sur l’une de ses adaptations en long-métrage. Celle qui nous intéresse date de 2006.

Disons-le tout de go : le film est assez décevant dans sa globalité (à moins d’être un fan absolu de la saga de jeu vidéo dont il est tiré), conçu d’ailleurs comme une suite à l’opus VII universellement acclamé et adulé dans le cercle des joueurs depuis 1997. À l’époque de sa sortie, on peut admettre qu’il se voulait également un extraordinaire catalogue de ce qu’il était possible de faire dans l’animation 3D « réaliste » tout en y adjoignant les accélérations et trucages propres aux animes (notamment dans les combats). Admettons : néanmoins, cela n’en rend pas l’histoire plus intéressante, a fortiori pour ceux qui n’ont jamais joué à un des jeux de la saga. Quand on apprend que les créateurs du film ne savaient pas du tout comment mettre en scène un métrage de cinéma et qu’ils se sont appuyés uniquement sur leur maîtrise du gaming, on comprend mieux.

Avec cette longue liste de personnages débarquant d’on ne sait où, qui se réfèrent régulièrement au passé, on a effectivement davantage la sensation de voir un épisode supplémentaire qu’un film à part entière. Comprenez : ce qui s’est passé il y a deux ans n’est pas complètement fini. D’ailleurs, le premier plan reprend la dernière scène du jeu vidéo.

Autant dire que le risque de s’y ennuyer sérieusement est assez élevé, malgré les graphismes vraiment maîtrisés qui peuvent à eux seuls, pour un temps, laisser béats les spectateurs. On tiquera sans doute sur les visages, qui baignent régulièrement dans une sorte de flou artistique : alors que les gestes, les postures, les déplacements des personnages sont encore plus réussis que dans le précédent film Final Fantasy, les figures semblent moins travaillées, comme si les concepteurs s’étaient aperçus qu’il était vain de chercher à reproduire les mimiques si particulières de l’être humain.

Ce qui implique que les gros plans sont plus rares. Les cheveux donnent également l’impression d’être ceux d’une poupée et ne cessent de bouger au gré d’un vent inexistant. Mais ce ne sont que des détails – détails qui rappelleront aux cinéphiles les plus anciens une polémique qui était née à propos de Taram & le chaudron magique : des critiques un peu pointilleux s’offusquaient alors de l’extrême agitation du personnage dessiné, comme si les animateurs de chez Disney avaient voulu démontrer leur savoir-faire en faisant bouger perpétuellement sa chevelure où les pans des vêtements. Nul doute qu’il y ait eu un peu de ça, mais cela n’explique pas l’accueil glacial qui fut le sien à sa sortie, tant au cinéma qu’en vidéo.

Pour en revenir à notre anime, ajoutons que les combats sont l’occasion d’opérer avec des cadrages tournoyants et vertigineux, avec par exemple un Cloud maniant une épée impossible, issue de l’imagination d’un fétichiste complexé. Les premiers affrontements sont néanmoins très réussis et, malgré la rapidité des passes, plutôt intelligibles. Le combat final est moins clair, plus épileptique, multipliant les effets d’accélération au détriment de la clarté.

Encore une fois, il est dommage de ne pas avoir voulu faire un véritable film plutôt qu’une séquelle à un épisode de jeu. Les amateurs ont été bien servis (d’ailleurs l’œuvre leur est dédiée expressément) et les plus jeunes des spectateurs pourront encore apprécier sa frénésie juvénile. Quant aux autres, plus âgés ou plus blasés, ils vibreront peut-être par moments mais ressentiront plus vraisemblablement de la frustration : encore un métrage qui sacrifie le fond à la forme et sert davantage de vitrine technologique que de support à une histoire cohérente et passionnante.

Avec le recul, Final Fantasy, les Créatures de l’esprit apparaît plus solide, plus maîtrisé et même, plus ambitieux dans son approche – alors qu’il était déjà décevant à bien d’autres égards à l’époque de sa sortie.

Les éditions vidéo existant dans le commerce sont de qualité, toujours soignées même et jusque dans leur emballage. Les bonus sont nombreux, dont beaucoup se concentrent sur les personnages du jeu vidéo ; on apprend tout de même qu’au départ le film se voulait plutôt un moyen-métrage, il s’est ensuite étoffé conséquemment. On y trouvera suivant les éditions des scènes supplémentaires (dont certaines seront réinjectées dans une version incluant un montage plus long) et un making-of.

La VF 5.1 du DVD de l’éditions spéciale s’appuie sur des dialogues un peu étouffés, pas toujours très audibles. La musique en revanche est très claire, avec une dynamique élevée et disposant de basses impressionnantes. Les effets surround peuvent même être surprenants.

Les images sont éblouissantes, dotées d’une définition irréprochable. Certains plans sont de toute beauté, élaborés avec beaucoup de recherches sur l’éclairage (coucher de soleil, contre-jour) et les textures (on admirera ainsi de magnifiques jeux de reflets sur l’eau). Mais l’on privilégiera si possible la version remastérisée en 4K récemment (voir la vidéo ci-dessous), qui est davantage adaptée à nos standards actuels.

A normal family, de Hur Jin-ho

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  • Titre original : Botong-ui Gajok
  • Date de sortie en salles :  11 juin 2025 avec Diaphana distribution
  • Réalisation : Hur Jin-ho
  • Distribution : Sul Kyung-gu, Jang Dong-gun, Kim Hee-ae & Claudia Kim
  • Scénario : Park Joon-seok & Park Eun-kyo d’après le roman Het Diner de Herman Koch
  • Photographie : Go Rak-sun
  • Musique : Sung-woo Jo
  • Support : Blu-ray Diaphana (2025) en 1,85:1 /116 min
Synopsis :

Deux frères, un avocat matérialiste et un chirurgien idéaliste, se retrouvent régulièrement avec leurs épouses respectives pour dîner. Lorsqu’une affaire criminelle qui les implique explose dans les médias, leur sens de la morale va être mis à l’épreuve.

Quatrième adaptation du roman néerlandais Het Diner (« le Dîner »), A normal family, présenté d’abord au Festival de Toronto en 2023, a reçu de par le monde et au gré des projections un excellent accueil, récoltant plusieurs prix (dont le prix du Meilleur Scénario à porto et à Mons). En France, il a eu l’honneur de clôturer le Festival du Film coréen en novembre 2024 avant d’être projeté dans les salles à l’été suivant.

Repas de famille dans un grand restaurant

Le réalisateur a rassemblé deux acteurs chevronnés (Sul Kyung-gu, aperçu dans Sans pitié, et Jang Dong-gun), qui avaient déjà joué ensemble dans une adaptation remarquée des Liaisons dangereuses, afin d’interpréter deux frères totalement opposés dans leurs principes, mais unis malgré eux. En effet, ils doivent s’occuper de leur mère atteinte de démence, avant de gérer ensuite le problème engendré par leurs enfants respectifs.

Jae-wan est un avocat brillant, vivant sur un grand train. Il a connu une période difficile après le décès de sa première femme et a dû s’en remettre à son frère cadet pour prendre soin de leur mère et de sa fille Hye-yoon. Il vient à peine de retrouver bonheur et stabilité dans les bras de sa nouvelle (et très jeune) épouse, Ji-soo, avec laquelle ils ont eu un bébé. Les cinéphiles reconnaîtront sans doute en cette dernière Claudia Kim, mannequin qui a débuté au cinéma dans Avengers : l’Ère d’Ultron avant d’enchaîner sur les Animaux fantastiques.

Ji-soo aux côtés de son mari Jae-wan

Ji-soo est une jeune femme élégante et dynamique, préoccupée par l’entretien de sa condition physique mais également par sa volonté de s’intégrer dans cette famille. Un objectif honorable quoique ardu car sa belle-fille ne lui adresse pas la parole. Quant à sa belle-soeur, elle ne l’accepte pas du tout, qui ne se prive pas de lui envoyer des piques et des remarques déplacées lors de leurs traditionnelles réunions de famille au cours d’un dîner dans un grand restaurant.

Jae-gyoo & sa femme Yeon-kyeong

La belle-soeur se nomme Yeon-kyeong. Elle aurait pu avoir une grande carrière de traductrice sauf qu’elle a une double charge sur les bras : sa belle-mère, dont la mémoire flanche et que l’aide-soignante a bien du mal à maîtriser ; et son fils, Si-ho, garçon taciturne aux résultats scolaires décevants, qui doit en outre supporter les brimades de ses harceleur. L’on comprend ainsi aisément la rancoeur de Yeon-kyeong, qui supporte de plus en plus mal les sacrifices financiers qu’ils ont dû consentir – et voit dans la jeune belle-soeur tout ce qu’elle ne peut pas être.

Si-ho, le fils du médecin

Cependant, elle ne tient pas (encore) rigueur à son mari d’être absent. Jae-gyoo s’avère être un homme intègre, un médecin admiré dans sa profession, qui se donne corps et âme à son travail, au point de payer pour les patients sans le sou, et d’accomplir des actions humanitaires un peu partout dans le monde. Un homme de principes, au sens moral élevé, qui digère mal les activités de son aîné, lequel peut être amené à défendre (en tant qu’avocat) des personnalités douteuses.

Hye-yoon, la fille de l’avocat

Ou carrément abjectes.

Comme ce chauffard, fils d’une grand famille, qui au début du film renverse volontairement un joueur de base-ball, le tuant sur le coup et envoyant sa fille à l’hôpital. Le pronostic vital de la gamine est engagé. Cet accident soulève l’opinion, et instille des tensions dans les relations déjà compliquées entre les deux frères. Car c’est Jae-gyoo qui a opéré la petite, et passe ses journées à consoler une mère éplorée, mais c’est Jae-wan qui va défendre le chauffard, la famille de ce dernier payant grassement ses honoraires.

La première réunion de famille se déroule dans ce cadre tendu : les deux frères sont opposés sur la manière de gérer cet accident, mais aussi sur ce qu’il convient de faire pour leur mère grabataire. L’aîné évoque une pension de retraite luxueuse, dont il paierait les 4/5, mais le médecin se braque – ne tenant même pas compte du poids qu’il fait peser sur les épaules de sa propre femme.

Les deux frères discutent de la garde de leur mère

C’est alors que survient l’incident dramatique qui va bouleverser leurs rapports, quand leurs propres enfants respectifs seront mêlés à une affaire sordide.

La mise en scène évite le spectaculaire mais se montre d’une fluidité extrêmement agréable, multipliant les champs-contre-champs sur une musique parfaitement adéquate. Elle contribue à refermer le cadre en le centrant sur les protagonistes, tous opposés (les deux frères, les deux épouses). Les deux enfants sont également différents : l’une est brillante bien que s’adonnant également aux plaisirs interdits propres à la jeunesse ; l’autre n’en a pas les moyens, ni l’intelligence, mais trouve chez sa cousine la seule relation stable qu’il connaisse.

La tension monte d’un cran…

L’intérêt du script est de présenter une situation de départ explosive, avec des caractères qui s’opposent, et d’injecter des événements qui jetteront l’huile sur le feu. Mieux : ils génèreront d’innombrables circonvolutions morales lorsque chacun des personnages sera confronté à la limite de ses principes. Que fera le père arriviste pour protéger son enfant ? Et le père intègre, jusqu’où conservera-t-il son intégrité si le bien-être de son fils (déjà bien malmené par la vie) est en jeu ? La femme du médecin pourra-t-elle supporter ce drame supplémentaire, elle qui se ruine la santé pour tenir la famille à bout de bras ?

Et les enfants ? Se rendent-ils au moins compte de l’horreur qu’ils ont commise ?

L’avocat s’apprête à commettre l’irréparable.

Chaque discussion, chaque argumentation et contre-argumentation éveillera incontestablement des échos chez chacun d’entre nous. Qu’aurait-on fait dans ces cas ? Certes, on pourra arguer que le trait est très légèrement forcé. Le déroulement suit toutefois une progression aussi logique qu’implacable, jusqu’à la tragédie finale, inéluctable. On saluera l’interprétation très digne des quatre adultes, toute en nuances. Elle parvient à éviter les explosions émotionnelles typiques du cinéma asiatique afin de privilégier les regards, les répliques acerbes et les sous-entendus malsains. En outre, on ne pourra qu’apprécier cette transposition opportune dans le cadre très policé de la société coréenne.

Une belle découverte, convaincante et glaçante par ses implications éthiques.