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Vance Venner

Vance Venner
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Lecteur, spectateur et rédacteur. Je vais encore au cinéma (mais moins qu'avant, c'est vrai), le reste du temps je profite d'une bonne installation pour visionner films et séries de tous genres avec une prédilection pour la SF. "Mon Dieu, c'est plein d'étoiles !"

The Jacket, un voyage dans le temps immobile par John Maybury

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  • Titre original : The Jacket
  • Date de sortie en salles : 24 août 2005 avec ARP Sélection
  • Réalisation : John Maybury
  • Distribution : Adrien Brody, Keira Knightley, Kris Kristofferson, Jennifer Jason Leigh, Kelly Lynch, Brad Renfro & Daniel Craig
  • Scénario : Tom Bleecker, Massy Tadjedin & Marc Rocco
  • Photographie : Peter Deming
  • Musique : Brian Eno
  • Support : DVD TF1 (2013) zone 2 en 1.85:1 / 102 min

Synopsis : Un ancien combattant de la guerre du Golfe est envoyé à tort dans un établissement psychiatrique pour criminels aliénés, où il devient l’objet des expériences d’un médecin. Sa vie en est complètement affectée.

Bien que très mal connue, the Jacket de Jonathan Maybury s’avère être une œuvre plus ambitieuse qu’elle n’y paraît de prime abord malgré son évidente parenté avec l’Effet papillon, film malin et réussi évoquant les effets de la mémoire sur notre perception du temps (ou le contraire, ça marche aussi).

Ici, Jack Starks, soldat pendant l’Opération Tempête du Désert, ne réchappe à un tir dans la tête que par miracle. Un an plus tard, à peine sorti de convalescence, après avoir dépanné une mère et sa fille dans le Vermont, il se retrouve accusé du meurtre d’un policier. Les évidences sont contre lui, mais il ne se souvient de rien. Il est donc envoyé en institut pour fous criminels aux mains d’un médecin un brin sadique, le Dr. Becker. Ce dernier fourre d’office notre homme dans une camisole (la fameuse Jacket du titre) et l’enferme dans un tiroir de morgue. L’expérience, traumatisante, a des effets inattendus sur sa psyché puisqu’il se retrouve projeté dans… son futur – ou du moins un futur possible…

Qu’on ne s’y trompe pas : bien que surfant sur une thématique similaire, le film de John Maybury (produit par Clooney et Soderbergh) diffère singulièrement de celui avec Ashton Kutcher. D’abord parce qu’il évite des parti-pris « tendance ». Ainsi, Adrien Brody (the Brutalist, Bullet Head) qui interprète Starks, n’a rien d’un playboy. Longiligne, effroyablement maigre, au visage émacié, il nous rappelle la performance de Christian Bale dans the Machinist, avec un jeu tout en crispations et douleurs et une voix effacée, comme constamment complexée. Face à lui, Kris Kristofferson, troublant (the Last Movie, le Marin qui abandonna la mer), nous campe un personnage plutôt nuancé, entre savant fou et praticien désabusé, dont le regard enfoncé et sombre rejoint celui de son patient à la lisière de la démence.

Car le film gagne en substance en même temps que Starks avance sur la voie de la réhabilitation. D’impersonnel, froid, distant et presque clinique, le métrage devient plus humain et chaleureux au fur et à mesure que, sentant la fin approcher, l’homme se lance dans d’ultimes tentatives pour comprendre… et donner un sens à sa vie. Ce faisant, il emmène avec lui d’autres personnes qui le côtoient : le Dr. Lorenson (Jennifer Jason Leigh – les Huit Salopards –, méconnaissable et vulnérable), une femme en proie au doute mais qui se préoccupe de la santé de ses patients et Jackie (Keira Knightley, – Love actually – plutôt convaincante), personnage-clef dans le passé – et l’avenir – de Jack.

Il est ainsi fascinant de voir comment ces moments pendant lesquels Starks « se projette » sont représentés avec des tons plus chauds, plus doux malgré la rigueur de l’hiver dans le Vermont, sous une neige qui semble éternelle et dont la blancheur évoque un linceul permanent. Peu de figurants traversent ce métrage claustrophobique, conférant par là même plus de valeur aux rapports humains. On aura la surprise de trouver dans le rôle d’un autre patient, prétendant avoir tenté d’assassiner une trentaine de fois sa femme, un Daniel Craig (Skyfall, Millenium : les Hommes qui n’aimaient pas les femmes) complètement allumé.

Et la fin, bien qu’attendue (espérée ?), relève davantage encore l’ensemble du film, jetant à bas cette distanciation obtuse qui pouvait gêner dans sa première moitié. Ce sont d’ailleurs les confrontations ou les dialogues qui donnent son ton à l’œuvre et la font progresser. Ce ton est plutôt monocorde au début, puis de plus en plus riche, gagnant en harmoniques en se mettant au diapason des autres. Les personnages y souffrent tous, parfois ouvertement comme Starks dans son tiroir ; parfois aussi moins ostensiblement, d’une manière plus silencieuse, sourde, lancinante, pour ceux qui sont seuls ou vivent sous le poids d’une culpabilité non assumée (comme le Dr Lorenson et cet enfant mutique qu’elle tente de soigner).

Partant, on peut en revanche être légèrement frustré par le refus d’explorer quelques pistes annexes, comme cette réplique de Starks au Dr Becker du futur : « Nous vous hantons tous. » Les fantômes du futur ne seraient-ils que le reflet des erreurs du passé ? The Jacket prend le parti de ne s’intéresser qu’à un cas en particulier, qui interroge, celui d’un homme incompris, délaissé par la vie, mais qui aurait bien mérité d’en profiter un peu. La bande-originale signée Brian Eno achève de conférer un étrange pouvoir hypnotique au film.

Une œuvre qui mériterait sa place dans un coffret thématique, aux côtés de l’Effet papillon auquel il lui est parfois supérieur, tout en étant moins tape-à-l’œil et moins retors… quoique…

Wanted, choisis ton destin de Timur Bekmambetov

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  • Titre original : Wanted
  • Date de sortie en salles : 16 juillet 2008 avec Universal Pictures
  • Réalisation : Timur Bekmambetov
  • Distribution : Morgan Freeman, Angelina Jolie & James McAvoy, Terence Stamp, Thomas Kretchmann, Chris Pratt & Common
  • Scénario : Michael Brandt, Derek Haas & Chris Morgan d’après le comic-book de Mark Millar & J.G. Jones
  • Photographie : Mitchell Amundsen
  • Musique : Danny Elfman
  • Support : Blu-ray Universal (2009) region B en 2.35:1 / 110 min

Synopsis : Un employé de bureau frustré apprend qu’il est le fils d’un assassin professionnel et qu’il a, comme son père, et toute une confrérie de tueurs, les capacités surhumaines d’éliminer n’importe qui.

Confier l’adaptation du comic-book iconoclaste de Mark Millar au réalisateur de Night Watch n’était guère enthousiasmant : quoique prometteur dans ses intentions, le film russe s’emmêlait dans une réalisation emberlificotée percluse de grandes faiblesses narratives, mal compensées par quelques prouesses graphiques très m’as-tu-vu. Le réalisateur a depuis multiplié les navets (comme le lamentable Ben-Hur). Cela dit, à bien y réfléchir, cela pouvait également coller de manière spécieuse entre ces deux egos artistiques, le scénariste écossais (créateur de Kick-Ass et Kingsman) n’étant pas connu pour sa modestie.

Wesley (James McAvoy) aux prises avec sa cheffe de bureau intransigeante

De fait, pendant la première demi-heure, le spectateur, s’il n’a pas lu le texte original, est en droit de se demander si on ne le prend pas sérieusement pour un imbécile. Ou plutôt un de ces décérébrés qui ne jouissent (au cinéma) que suivant certains codes bien définis et maîtrisés par les grands décideurs d’Hollywood, ceux qui, tranquillement assis à leur table en chêne rouge (coucou Mr & Mrs Smith !), demanderont à un habile faiseur le taux idéal et la fréquence maximale d’effets visuels plus ou moins virtuoses, de ralentis, de punchlines instantanément cultes, de bruitages démentiels, de mélodies immédiatement reconnaissables et de références raccordées à une mass-culture bien cadrée au travers d’une histoire intemporelle fondée sur une initiation à la dure et un secret immémorial.

Barry (Chris Pratt) vient prendre des nouvelles de son pote Wesley (mais se garde bien de lui dire qu’il se tape sa femme en cachette)

Les autres, ceux qui connaissaient la mini-série de base, vont s’étonner de la justesse avec laquelle Timur Bekmambetov colle, durant plus de trente minutes, au découpage ultra-dynamique du dessinateur J.G. Jones. Avant d’obliquer résolument vers autre chose, de moins percutant, iconoclaste voire racoleur.

La bascule s’opère d’abord dans l’adaptation proprement dite, qui choisit pratiquement de mettre sous silence une bonne partie des sous-intrigues ; ensuite dans le déroulement des événements. Car pour peu qu’on passe outre ces interrogations légitimes et qu’on choisisse de profiter du moment, alors, oui, on peut kiffer sa race.

Traverser les fenêtres est parfois le chemin le plus court vers sa cible.

Parce que l’histoire (malgré quelques trous narratifs un peu gênants et des lacunes explicatives – d’où vient le pouvoir dont jouissent ces assassins millénaires ? Qui – ou quoi – est à l’origine de « la Trame du destin » ? ) se tient tant bien que mal, tout en s’alignant sur des centaines d’autres.

Parce que les scènes d’action sont vraiment bluffantes, complètement tape-à-l’œil et s’assumant comme telles, avec en outre un brin d’autodérision bienvenue, une ironie parfois délicieusement mordante.

Fox (Angelina Jolie) vient recruter Wesley.

Parce qu’Angelina Jolie (Maléfique) nous sert là un rôle incroyable : pas sur son potentiel de comédienne, connu par ailleurs, mais fondé essentiellement sur son charisme, sa silhouette et son statut iconique. Tout en elle, de sa démarche légèrement dédaigneuse à son éternel demi-sourire, et jusqu’à cette sublime façon qu’elle a d’embrasser son propre destin, est empli d’un style propre, quasi paradigmatique.

Elle a du style.

Parce que Danny Elfman (compositeur de presque tous les films de Tim Burton, dont Mars Attacks !) s’éclate littéralement et nous pond un titre mordant et sulfureux, bien loin de ses standards symphoniques habituels.

On s’en prend plein la tronche à l’image de ce pauvre gars qu’est le héros, pathétique grandiose, qui raconte sa vie de merde et se découvre une destinée unique, un pouvoir unique et un père unique – autant d’éléments qui permettront à ce petit con geignard d’accéder à une forme de Panthéon. Et l’on se surprend aussi à apprécier le sort réservé au personnage de Chris Pratt ( Reconnu coupable, Jurassic World, les Gardiens de la Galaxie) qui interprète un salopard de première doublé d’un délicieux hypocrite.

Sloan (Morgan Freeman) et une partie de sa joyeuse bande de tueurs.

Ajoutez-y de belles bagnoles, des flingues, des explosions et Morgan Freeman (Million Dollar Baby, les Batman de Christopher Nolan) ; un peu d’humour saupoudré avec parcimonie, loin des gros sabots des productions ultérieures. Cela fonctionne.

Aussi jouissif que Jumper mais en plus assumé, moins bêtement prépubère. Une petite claque avec un insistant goût de revenez-y. Tant pis pour les neurones. Comme le répète le héros, laconiquement d’abord, puis malicieusement : « Je m’excuse ! »

L’Affaire Marie-Claire – bande-annonce

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  • Titre original : L’Affaire Marie-Claire
  • Date de sortie en salles : 4 novembre 2026 avec Gaumont
  • Réalisation : Lauriane Escaffre & Yvo Muller
  • Distribution : Charlotte Gainsbourg, Cécile De France, Grégory Gadebois & Saül Benchetrit
  • Scénario : Lauriane Escaffre & Yvo Muller
  • Photographie : Jean-François Hensgens
  • Musique : 
  • Support : 35 mm / 102 min

 

Synopsis : Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est accusée d’avoir avorté illégalement. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l’ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, fait un pari fou, insensé : elle leur demande de ne pas plaider coupable. Gisèle va faire ce qui n’a jamais été fait auparavant, elle va accuser et attaquer la loi, au risque de tout perdre.

Les Couleurs du Mal, une série de polars sur Netflix

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  • Titre original : Kolory zła
  • Date de sortie en streaming : 29 mai 2024 sur Netflix (premier film)
  • Réalisation : Adrian Panek
  • Distribution : Jakub Gierszal, Maja Ostaszewska, Zofia Jastrzebska, Marianna Zydek, Andrzej Chyra & Adam Bobik
  • Scénario : Lukasz M. Maciejewski & Asrian Panek d’après le roman éponyme de Malgorzata Oliwia Sobczak
  • Photographie : Tomasz Augustynek & Karina Kleszczewska
  • Musique : Bartosz Chajdecki
  • Support : Streaming sur Netflix en 2.00:1 / 111 min (premier film) ; 110 min (second film)

Synopsis : Leopold Bilski est un jeune procureur qui cherche à oublier les circonstances tragiques du décès de son père. Bien que brillant, il a souvent des soucis avec la hiérarchie, ce qui le conduit à être régulièrement muté dans diverses régions de la Pologne, dans lesquelles il tombe sur des affaires sordides qui vont mobiliser toutes ses ressources, au risque de s’aliéner les forces de l’ordre locales…

Netflix a entrepris de mettre en chantier l’adaptation en longs-métrages des romans à succès (en Pologne) de Malgorzata Oliwia Sobczak. Deux d’entre eux sont d’ores et déjà disponibles.

Dans le premier d’entre eux, les Couleurs du Mal : Rouge, sorti en 2024, tout commence avec la découverte du corps d’une jeune femme sur une plage de Tricité (la conurbation autour de la ville de Gdańsk sur la mer Baltique), plus précisément dans le secteur de Sopot. C’est celui de Monika, la fille d’une juge locale, Helena Bogucka, qui traverse une mauvaise passe dans son couple. L’étrange mutilation du cadavre (à qui on a ôté les lèvres) pousse le procureur Bilski à ouvrir une enquête malgré les réticences de la police. Helena, choquée par cette affaire, va mettre tout son poids dans la balance pour aider le jeune magistrat.

Monika ne se doute pas qu’elle a mis le doigt dans un engrenage bien troublant. Et dangereux.

Très vite, de nombreux éléments pointent vers un club local, lieu de débauche où Monika a travaillé comme serveuse. Or, l’établissement est notoirement tenu par un ponte de la pègre qu’on surnomme Kazar, ce qui fait taire les rares témoins et tend à enrayer les opérations des forces de l’ordre, à croire que certains policiers sont corrompus. Lorsque Bilski découvre que de nombreux cas de disparitions de jeunes femmes sont plus ou moins liés à ce club, il comprend qu’il a mis le doigt dans un engrenage malsain. Mais encore faut-il trouver les preuves et, lorsqu’il tient enfin un témoin-clé, il est froidement abattu sous ses yeux.

Le médecin légiste face à la mère de la victime, qui était amie avec son propre fils.

L’enquête est rondement menée : la réalisation d’Adrian Panek (récompensé au BIFFF 2019 pour Werewolf) se concentre sur les personnages et parvient habilement à insérer un peu de rythme et beaucoup de tension dans le déroulé de cette affaire de plus en plus sordide, dont certains à-côtés glauques mettent en lumière la face obscure d’une société en déliquescence. On a même droit aux habituelles fausses pistes, et un épilogue à rebondissements. La musique anxiogène et une photo privilégiant les tons gris achèvent de camper une atmosphère digne des meilleurs thrillers scandinaves.

Les premières investigations révèlent un véritable arsenal de torture sexuelle…

C’est d’ailleurs à Millénium qu’on pense avec le second volet, sorti en 2026. Dans les Couleurs du Mal : Noir, Leopold Bilski est à nouveau muté, cette fois plus à l’ouest, en Cachoubie. On s’est déjà pris d’affection pour ce jeune homme dynamique, qui bouscule les conventions : on sent que son esprit rebelle se heurte régulièrement à la rigueur de l’administration. Pourtant il est mû par un profond sentiment de justice, sans doute hérité de son père, dont on ne sait encore pas grand-chose sauf qu’il était respecté et qu’il s’est donné la mort. Et quand il est sur un truc qui semble louche, il ne lâche pas le morceau.

Il a gardé contact avec un membre de son ancienne équipe, Kita (surnommé « Haircut » dans les sous-titres). C’est lui qui va véritablement lancer l’affaire alors que Bilski a été appelé suite à la disparition d’un enfant en plein jour, juste après qu’il a fait connaissance avec sa mère. Grâce à son ancien équipier, le jeune procureur découvre que le garçon enlevé n’est pas le premier dans la région : une ancienne affaire, mystérieusement étouffée, refait alors surface, ce qui pousse Bilski à creuser davantage. Au point de se heurter non seulement à la police, mais également à toute une communauté dont les secrets obscurs sont férocement gardés.

Leopold pas insensible au charme de cette jeune mère, quelques minutes avant le drame.

On se retrouve là dans un contexte connu depuis Twin Peaks : une enquête criminelle va mettre parallèlement au jour un passé malsain, voire nauséeux, et certains compromis morbides destinés à le garder caché. La fausse tranquillité de ce gentil village dissimule des traditions coupables et des arrangements compromettants entre les notables, qui vont causer bien des soucis à Bilski continuellement en butte à l’opposition du chef de la police. Néanmoins, sa persévérance et l’indiscutable attrait qu’il semble avoir pour la charmante mère inquiète l’aideront à progresser pas à pas vers une vérité bien dérangeante, avec un twist final très amer.

Le second film a donc été tourné dans un cadre plus restreint et joue en permanence sur l’opposition entre le charme des lieux (l’essentiel a été filmé dans la ville de Gniew) et les abominations qui s’y terrent. Le casting est plus restreint mais la tension est peut-être plus palpable. Ce n’est pas aussi nauséeux que l’adaptation des romans de Stieg Larsson mais on se rapproche de l’ambiance qui hante les films racontant les Enquêtes du Département V (six films adaptés de la saga danoise à succès de Jussi Adler-Olsen et une très bonne série, les Dossiers oubliés, également sur Netflix depuis mai 2025).

Leopold a-t-il enfin mis en lumière les vérités dérangeantes qui se cachent dans cette communauté ?

De la belle ouvrage, efficace et prometteuse. Espérons que le succès sera au rendez-vous pour proposer d’autres adaptations du même calibre.

L’Exorciste : une leçon d’horreur par William Friedkin

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  • Titre original : the Exorcist
  • Date de sortie en salles : 11 septembre 1974 avec Warner Bros. Columbia
  • Réalisation : William Friedkin
  • Distribution : Linda Blair, Ellen Burstyn, Lee J. Cobb, Jason Miller & Max von Sydow
  • Scénario : William Peter Blatty d’après son roman éponyme
  • Photographie : Billy Williams & Owen Roizman
  • Musique : Mike Oldfield & Jack Nitzsche
  • Support : Blu-ray Warner (2010) region All / 132 min (version longue)

Synopsis : Une mère de famille constate que le comportement de sa fille Regan change radicalement. Devant l’impuissance de la médecine, elle décide de se tourner vers un prêtre, le père Karras, un Jésuite qui doute de sa propre foi, tandis qu’un inspecteur de police se demande si la jeune fille n’est pas impliqué dans la mort d’un ami de la famille…

Sur un site de fouilles en Irak, le père Merrin (Max von Sydow) retrouve un vieil adversaire…

De nos jours, les salles de cinéma et complexes sont submergés par des films catalogués horreur, ou épouvante : des producteurs ont trouvé un filon, qui fonctionne chez un public jeune avide de sensations fortes. Si la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, le spectateur n’a pas la frustration d’attendre des mois, voire des années avant d’en voir un autre.

Auparavant, il y a déjà eu des vagues similaires avec des sociétés de production spécialisées dans ce genre de films, la Hammer et Universal en tête. Il y a eu aussi les films de vampires (Une nuit en enfer, Sinners, Vampire, vous avez dit vampire ?), et les films de zombies (28 jours plus tard, World War Z), et les giallo italiens (Suspiria) qui ont introduit la notion de gore. Mais en 1974, l’un de ces métrages a fait date : lorsque William Friedkin (French Connection, Police Fédérale Los Angeles) s’est emparé du script de William Peter Blatty, il a réalisé avec l’Exorciste ce qui est considéré comme le plus grand film d’horreur de tous les temps.

Pendant ce temps, à Washington, le père Karras se débat avec sa Foi, tandis que des églises sont profanées.

Ce titre est d’abord entré dans l’imaginaire collectif par les malaises en série occasionnés lors des projections en salles de l’époque. Depuis, il est devenu une référence absolue du cinéma de genre, et ce malgré la litanie de copies bâtardes et nauséeuses qui ternirent longtemps l’image des films d’épouvante. Ses récompenses (4 Golden Globes dont Meilleur Film et Meilleures actrice ! 2 Oscars pour le meilleur scénario adapté et le meilleur son) et la reconnaissance critique universelle ne contribuèrent que sur le tard à asseoir définitivement l’Exorciste en tant que grand film, et ce, dans tous les sens du terme.

La jeune Regan (Linda Blair) a du mal à dormir car son « ami imaginaire » la tourmente.

Aujourd’hui encore, cette œuvre ne parvient décidément pas à se banaliser : au-delà de la terreur des premiers visionnages, on se surprend à être époustouflé par la maîtrise formelle de ce volet, débarrassé en outre des quelques plans supplémentaires apparus dans le montage de 2000 (les inserts ainsi que la fameuse séquence de « l’araignée »). L’efficacité prime, l’efficacité du plan et du montage, avec un choix de narration n’épargnant pas les ellipses mais évitant à tout prix les baratins explicatifs.

Il n’y a pas d’à peu près dans l’Exorciste, pas de séquences gratuites : chaque mot, chaque image sont destinés à renvoyer à un élément du récit. L’accent est mis sur la Possession davantage que sur la Foi en elle-même, l’enquête policière ou encore les messes noires. Toutes ces autres pièces de l’intrigue sont pourtant toutes évoquées, ce qui densifie encore le propos. Les lecteurs remarqueront que ces éléments sont nettement plus présents dans le roman, qui s’avère plus détaillé et méticuleux dans la partie précédent l’exorcisme proprement dit.

Toute une batterie de tests, parfois douloureux, et le même constat : rien n’apparaît aux examens.

On comprend dès lors que le personnage de Kinderman (l’inspecteur débonnaire cinéphile), qui apparaît très peu à l’écran, est essentiel au bon déroulement de l’histoire, permettant de mettre en relation le père Karras et la mère de Regan. Ces trois personnages constituent les trois pôles du script : ils personnifient un élément clef de l’intrigue et cristallisent chacun des angoisses différentes de la communauté. Ellen Burstyn est complètement à son aise dans la peau de cette actrice célèbre, vivant séparée de son mari et élevant sa fille unique dans un cocon chaleureux grâce à une évidente aisance financière.

La médecine étant impuissante, essayons l’hypnose.

Cependant, Jason Miller crève l’écran : confesseur chez les Jésuites, le père Karras traverse une véritable crise de Foi liée à la maladie de sa mère qu’il se refuse à placer en institut. Son charme viril attirera l’attention de l’actrice – dont il est grand fan – qui le choisira (un peu contre toute attente) pour tenter de trouver une solution au mal qui ronge sa fille chérie, sur lequel les plus grands spécialistes de la médecine moderne se sont cassés les dents.

En désespoir de cause, Chris Mc Neil (Ellen Burstyn) va se tourner vers le père Karras.

Afin d’amener l’irruption du père Merrin, Friedkin intensifie l’attente par une mise en scène toute en ruptures de rythme (très cut, un seul fondu au noir – et justifié par la séance d’hypnose). Il la décuple par le biais d’une bande son à l’unisson (pas plus de quatre passages musicaux, tous très brefs, mais les cris, grondements sourds, raclements, vrombissement des machines d’analyse, martellement des outils d’artisans) contribuent à instiller un malaise grandissant sans jamais (sauf dans la très belle scène du rêve de Karras) user d’artifices.

L’inspecteur Kinderman (Lee J. Cobb) enquête sur une mort « accidentelle » au pied de la résidence des McNeil.

Une leçon de cinéma d’ambiance qui trouve son point d’équilibre entre les séquences très dures voyant le corps de la jeune fille mutilé et souillé (les jets de vomi sont devenus la marque de fabrique de l’Exorciste, pour le meilleur et pour le pire) et ces dialogues incisifs, plombés de sous-entendus visant à accentuer le doute sur la nature même du cas de Regan. L’exorcisme devient alors non pas un moyen de lutter contre une possession encore hypothétique (les preuves s’accumulent mais chaque fois dévaluées par une solide contre-argumentation) mais comme celui de faire croire au patient (et à son entourage) à la possibilité de s’en guérir.

Karras demande à analyser les étranges enregistrements des différentes voix de Regan.

L’affiche, sublime, marque l’arrivée espérée du père Merrin (von Sydow impeccable en homme usé par sa croisade contre les forces du Mal et les pontes de l’Eglise). D’ailleurs, le titre même du film reprend un élément capital du scénario, mais qui n’intervient que dans son dernier quart (si l’on excepte la longue et pesante séquence introductive en Irak). L’Exorciste est donc bien un film sur l’espoir, qui ne puise sa beauté et son importance que dans l’accumulation d’épreuves. Des épreuves d’autant plus insoutenables qu’elles affligent une jeune fille adorable qui faisait de la sculpture et dessinait des animaux.

L’instant précis où Regan sait que le père Merrin est arrivé (voir l’affiche).

La remasterisation récente, d’abord pour le coffret DVD zone 1 (qui avait tendance encore à virer au rouge) puis ensuite en HD pour le blu-ray de 2010, aboutissait parfois à insérer une netteté inattendue et jouait sur quelques effets d’ambiance étranges (le ciel de la ville se pare de teintes bizarres). Mais il faut tout de même la privilégier car elle donne plus de profondeur à certains moments-clefs, comme les détails troublants de la séquence archéologique – objets, sculptures, visages. Elle relève en outre le contraste des moments nocturnes. La bande-son incroyablement travaillée y a gagné également en pertinence, en explosivité et en profondeur. Évidemment, ceux qui le pourront privilégieront la version UHD 4K assez ahurissante dans sa colorimétrie.

Contrairement à la très grande majorité des films d’horreur, passés et présents, l’Exorciste a le bon goût de privilégier l’ambiance, le silence, le montage aux jump scares qui trahissent la facilité. De l’eau a coulé sous les ponts, le public est désormais plus aguerri : le film de Friedkin ne terrorisera plus les spectateurs, mais le malaise profond qu’il engendre, cette angoisse atavique et viscérale, laissera encore des traces qui hanteront leurs cauchemars. Quant au magnifique thème musical, on le trouve au début de l’excellent album de Mike Oldfield Tubular Bells.

Merrin en plein exorcisme sous les yeux médusés de Karras.

Nous avons évoqué les innombrables films plus ou moins inspirés de celui-ci, qui s’est même retrouvé cité dans les Simpson et dans Scary Movie (soulignant sa place de choix dans la culture populaire). La saga Conjuring surfe dans cette mouvance de lutte spirituelle contre le Mal, et du très bon l’Exorcisme d’Emily Rose au très mauvais l‘Exorciste du Vatican, on a vu fleurir pas mal de métrages parlant de possessions inspirées de cas réels. Mais on sait moins que l’Exorciste a donné naissance à une franchise, de niveau assez inégal, reprenant parfois des acteurs du casting initial, mais souvent intéressants dans leurs propositions. Nous y reviendrons.

Pour finir, Mike Flanagan travaille actuellement sur le septième volet de cette franchise avec Martyrs, prévu pour 2027 avec Chiwetel Ejiofor, Laurence Fishburne et Scarlett Johansson (excusez du peu !).

L’Année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais

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  • Titre original : l’Année dernière à Marienbad
  • Date de sortie en salles : 25 juin 1961 avec Tamasa Distribution
  • Réalisation : Alain Resnais
  • Distribution : Delphine Seyrig, Giorgio Albertazzi & Sacha Pitoëff
  • Scénario : Alain Robbe-Grillet inspiré du roman d’Adolfo Bioy Casares l’Invention de Morel
  • Photographie : Sacha Vierny
  • Musique : Francis Seyrig
  • Support : Blu-ray StudioCanal (2018) region B en 2.35:1 / 93 min

Synopsis : Dans un château de Bohême transformé en hôtel, des gens vivent dans une atmosphère feutrée. Ils sont là pour se reposer, et tout autre bruit que quelques paroles chuchotées est proscrit. Un homme s’attache à une femme et tente de la persuader qu’ils ont eu une aventure, l’année dernière, à Marienbad.

Les séances de ciné-club permettent non seulement de combler des lacunes impardonnables, mais également de redécouvrir des oeuvres qui ont marqué fortement leur temps et leur art de leur empreinte, tout en relativisant leur portée en fonction du recul qu’on possède à présent.

Aujourd’hui, place à Alain Resnais. Ce cinéaste de la Nouvelle Vague, de la mouvance « Rive gauche » chère à Agnès Varda et Chris Marker, est davantage connu pour les oeuvres plus récentes comme Smoking/No Smoking ou On connaît la chanson. Or, lorsque qu’on commence à étudier certains pans du cinéma, l’artiste devient incontournable : toute une partie du remarquable traité de Joséphine Jibokji, Objets de cinéma (paru dans la collection « l’Art & l’Essai » de l’Institut National de l’Histoire de l’Art), se penche sur l’Année dernière à Marienbad, au point qu’il devienne indispensable d’aller y voir par soi-même.

Histoire de.

Dès le début, le métrage vous happe en vous noyant sous des apparences, en vous fournissant des informations équivoques : ce n’est pas le scénario, éthéré et distendu, ou le cadre, intemporel, qui fascinent, mais quelque chose de subtil engendré par le hiatus entre une narration éclatée, un jeu d’acteur brumeux, un montage métronomique, une composition millimétrée et une bande-son décalée.

Le film est une expérience en soi.

On entend une voix qui marmonne avec un accent méditerranéen une forme de discours à la première personne, sur un ton détaché et un peu laborieux, tandis que les travellings se succèdent sur les lambris, les dorures, les corridors et les murs imposants d’un château baroque désert. La voix, masculine, se répète, évoque le lieu mais sans l’illustrer. Les secondes passent, des individus apparaissent : guindés, élégants mais distants, des bourgeois assistant à une pièce, immobiles et impassibles, un couple d’acteurs inertes sur scène. Certains éléments du monologue en voix off semblent correspondre à ce qu’on voit, d’autres non, naviguant ainsi à la frontière de l’univers diégétique.

La scène s’achève sur un énigmatique « Je suis à vous ! » et le rideau tombe. L’assemblée applaudit. Un peu de vie anime alors les convives qui discutent. Les voix changent, s’interpénètrent, paraissent enfin coller aux mouvements des lèvres, mais pas toujours. Est-ce lui qu’on entend ? Ou elle ?

Ces quidams parlent, mais ne se voient pas, d’autres à côté se regardent alors que leurs gestes trahissent des pensées divergentes. La caméra se faufile entre ces statues à peine vivantes, ces gens distingués qu’on ne distingue pas, ces dandys futiles et ces mondaines en discrète pâmoison. On comprend péniblement qu’il y est question d’un couple : un homme tente de persuader une femme qu’ils se sont connus. C’était l’année dernière, ou peut-être avant, ici, ou ailleurs.

Et le film se construit sur ces plans d’une terrifiante beauté plastique, qui se succèdent au gré d’un montage ludique alternant des séquences passées ou à venir, suggérées ou rêvées, en un continuum lancinant fondé sur « la coexistence de présents contingents » comme l’affirmait Gilles Deleuze.

L’homme cherche manifestement à (re?)séduire une femme qui ne ne souvient plus de leur relation, si tant est qu’elle ait existé. Alors il la persuade du bien-fondé de son initiative, essaie de la charmer en lui narrant par le menu les circonstances de leur précédente liaison : elle était là, elle se tenait ainsi, vêtu de ceci ou de cela, à cet endroit surplombant l’allée, nonchalamment appuyée sur une balustrade au pied de ce couple statuaire singulier dont les interprétations prêtent à confusion. Elle était donc là, mais l’était-elle ? « Laissez-moi ! » lui lance-t-elle, avec à chaque fois un peu plus de douleur, un peu plus de tragédie dans la voix.

Cette voix de gorge particulière, c’est la voix féérique de Delphine Seyrig qui vous ensorcelle dans ses langueurs maussades, ses dénégations esquissées tandis qu’elle arque son corps en des poses savamment compassées sublimement soulignées par des robes que Chanel fit faire exprès (Chanel qui a d’ailleurs copieusement subventionné la restauration du film en 2018 avec Studio Canal).

Elle se refuse poliment, elle s’interroge doucement, elle s’illusionne secrètement, allant jusqu’à, invariablement, implacablement, inexorablement s’abandonner à celui qui est déjà venu la prendre, celui par qui le drame survint – à moins qu’il ne soit pas encore survenu. Mais il y a cet autre, escogriffe solennel et impavide, qui semble veiller jalousement sur elle tel un trésor inestimable et inexpugnable.  Son frère ? Son gardien ? Pire encore ?

Parce qu’il fallait bien un duel… mais pas au pistolet.

Toujours est-il que le film, malgré son côté hiératique qu’on peut attribuer à un certain snobisme intellectuel, sa construction froidement calculée à la symétrie rigoureuse, ses itérations décalées comme autant de situations putatives, son caractère à la limite de l’expérimental, parvient à susciter l’émotion. Une certaine frange des critiques – assez minoritaire cependant – s’est offusquée de ce côté arty, et quelques-uns l’ont conspué.

Néanmoins, la majorité de la presse spécialisée a été proprement séduite, voire hypnotisée par cette émotion brute qui sourd au rythme de ce montage schizophrène au long de plans fugitifs, par une musique savamment pompeuse et par ce jeu élégamment outré de Mademoiselle Seyrig qui prolonge l’expérience théâtrale initiale, évoluant entre les convives comme si elle arpentait les corridors d’un musée antique.

NB : le film a obtenu le Lion d’Or à Venise, et se trouve régulièrement classé dans les listes des films à voir avant de mourir.

Convives fantômes, acteurs spectraux, présences éthériques, tous s’expriment d’une manière compassée, à la fois hautaine et désinvolte et leurs rares dialogues n’en sont pas vraiment, qui donnent l’impression que personne n’écoute véritablement les réponses ou les questions. Et parmi eux ce prétendu prétendant, cet hypothétique ami et possible amant qui s’évertue patiemment, précautionneusement à rappeler des souvenirs oubliés d’un obscur passé qu’elle persiste à oblitérer.

Un plan digne d’un tableau de Dali, ou De Chirico : observez bien les ombres…

Quelque chose de grave s’est, peut-être, déroulé, naguère, jadis, en des lieux similaires à moins que ce soit déjà ici, à moins que cela ne doive advenir, comme il était écrit de toute éternité.

Comme cela doit être, et comme cela sera.

Le blu-ray Studio Canal de 2018 permet de se rendre compte de cette véritable expérience filmique, de ce rendez-vous manqué d’étrangers en terre étrangère, amants aimants qui s’attirent et se repoussent sous la surveillance passive d’un Cerbère de la porte, ce possible parent (ou mari ? ou geôlier ?) qui interfère sans acrimonie ni violence dans ce jeu de dupes et de miroirs, ces réalités connexes qui se juxtaposent au gré des désirs de l’un, des envies de l’autre.

Un noir et blanc léché au contraste saisissant qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on le regarde et s’y plonge, qu’on y repense enfin. La version en UHD 4K devrait être saisissante.

Des dizaines d’hypothèses ont couru, d’innombrables exégèses sont nées plus ou moins spontanément, vaguement encouragées par un réalisateur facétieux et son scénariste, Alain Robbe-Grillet, qui à eux deux ont concocté de quoi assouvir des fantasmes et nourrir des illusions, ravir les rétines exigeantes par un cadrage ciselé et une recherche de profondeur rappelant certains tableaux surréalistes à la perspective fuyante. On lui trouvera beaucoup de références, mais jamais son égal.

Un grand film.

le Samouraï, de Jean-Pierre Melville

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  • Titre original : le Samouraï
  • Date de sortie en salles : 25 octobre 1967 avec S.N. Prodis
  • Réalisation : Jean-Pierre Melville
  • Distribution : Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon & Michel Boisrond
  • Scénario : Jean-Pierre Melville & Georges Pellegrin d’après le roman de Joan McLeod the Ronin
  • Photographie : Henri Decaë
  • Musique : François De Roubaix
  • Support : Blu-ray UHD 4K Pathé (2022) en 1.85 :1 / 105 min

 

Synopsis : Jef Costello, tueur à gages solitaire, abat le patron d’une boîte de nuit sous les yeux de la pianiste Valérie. Malgré l’alibi préparé avec sa maîtresse Jane, la police le soupçonne et le place sous surveillance. Lorsque son mystérieux employeur tente à son tour de l’éliminer, Jef comprend qu’il ne peut compter que sur lui-même pour échapper à tous ceux qui veulent sa mort…

Plan d’ouverture, fixe : l’appartement morne de Jef avant qu’il se lève pour aller effectuer sa mission. Seule fantaisie : la cage à oiseau.

Voir le Samouraï de Jean-Pierre Melville aujourd’hui, c’est non seulement tenter d’agrandir sa culture cinématographique avec un classique incontournable, mais aussi essayer de comprendre comment ce film sur un tueur solitaire et taciturne est devenu une référence absolue pour la plupart des cinéastes contemporains, lesquels n’ont pas hésité à le citer voir le remaker plus ou moins fidèlement.

Tous ses rituels achevés, il ne reste plus à Jef qu’à prendre son manteau et son chapeau.

Prenons quelques exemples pour ceux qui en douteraient. John Woo a quasiment érigé Melville en dieu vivant, déclarant qu’il était l’un de ses maîtres. Son film the Killer est ainsi très largement inspiré du Samouraï avec ce mercenaire isolé, répondant à un code moral strict qui finit par lui être fatal. David Fincher lui a emboîté le pas avec le film homonyme où Michael Fassbender semble une copie conforme de Jef Costello : mêmes procédures minutieusement suivies, telles des rituels cérémoniaux. Jim Jarmusch a fait de même et son Ghost Dog : la Voie du Samouraï est moins un remake qu’un hommage vibrant au film de Delon. Et si voua analysez patiemment le personnage interprété par Gosling dans Drive, vous trouverez de profonds parallèles dans l’attitude, la gestuelle et la démarche avec celles d’Alain Delon.

Jef accomplit son forfait avec précision et froideur.

D’autres ont pioché dans cette oeuvre magistrale des éléments qui ont marqué leur sensibilité naissante, et ont façonné leur propre manière de concevoir un métrage : Michael Mann semble avoir été fasciné par le goût de Melville pour la narration visuelle, exempte de dialogues (les 10 premières minutes du Samouraï sont muettes, et pourtant on comprend parfaitement ce qui est en train de se dérouler). Le professionnalisme froid et quasi chirurgical avec lequel Jef Costello se prépare ou se soigne, construit son alibi, fourbit ses armes, associé à une savante économie de mouvement et de mots se retrouvent chez les personnages de Heat ou le tueur de Collateral. Un mutisme professionnel qu’on retrouvera jusque dans la saga John Wick, un style mêlant violence froide et coolitude tragique dont s’inspirera Tarantino (pour qui Melville est l’un des plus grands stylistes du cinéma), une palette chromatique métallique et dépouillée qui a certainement donné des idées à Nolan : le Samouraï est souvent vu comme une oeuvre fondatrice du cinéma moderne.

Première confrontation avec les quelques témoins.

D’autant qu’il défie les lois du genre dans lequel il s’inscrit, faisant d’un criminel (le tueur à gages) une sorte de chevalier mû par un code d’honneur (Melville est même allé jusqu’à insérer une fausse citation du Code Du Bushido), sans pour autant chercher à le disculper : il s’y attache un volet tragique qui n’existait pas auparavant, et qui est désormais devenu une généralité. Et tout en s’inspirant lui-même des films américains d’un certain âge d’or, il a transcendé les barrières de style et injecté son ADN tant dans les westerns que dans les thrillers psychologiques ou le cinéma d’action contemporain.

Le commissaire sent que Jef est le coupable mais son alibi tient la route. Il va falloir le coincer autrement.

Donnant à voir au spectateur au lieu de lui expliquer les tenants et aboutissants, il le place dans une situation au départ inconfortable, mais qui offre bien davantage de sensations au final. Cela demeure encore totalement fascinant, voire jouissif, de suivre le périple muet de Jef dans un Paris lugubre, derrière un être méthodique qui dissimule sous son manteau une détermination implacable. À sa maîtresse, il ne répond que par monosyllabes ; à son complice qui maquille les voitures volées, il ne communique que par gestes ; à sa victime sur commande, il ne répondra à la question « Que voulez-vous ? » que : « Vous tuer. »

Seconde confrontation : le témoin n’est plus vraiment sûr que c’est lui.

Une stylisation du personnage qui s’accompagne d’une maîtrise assez évidente de la réalisation, avec un cadrage machiavélique et une caméra qui sait donner du volume à des scènes sur plusieurs plans (comme la longue séquence de la confrontation au commissariat, où l’on navigue entre plusieurs salles, bureaux et couloirs avec une fluidité déconcertante). Melville en profite pour jouer en outre avec la profondeur de champ, à l’instar d’un Orson Welles, en proposant des plans détaillés scrupuleusement. Refusant la voix off qui n’aurait fait que meubler de manière redondante (un défaut didactique trop présent chez les réalisateurs un peu frileux), il sait laisser à la bande son la place nécessaire, et François De Roubaix en profite pour concocter un score assez punchy flirtant avec le jazz, avant de dévier vers des sonorités presque horrifiques.

Jef sent que l’étau se resserre, mais son honneur est en jeu.

Reste Delon. Beau comme une statue grecque, il applique une rigueur stupéfiante aux procédures auxquelles se livre son alter-ego et affiche un visage marmoréen de circonstance, conservant une froide dignité tant devant sa maîtresse (même si on ne sait rien de leur relation, sauf qu’elle est prête à se compromettre pour lui) que devant le commissaire (François Périer, impeccable), sa victime ou ses adversaires. Mais on le sentira troublé par moments, et on admirera la lutte intérieure qui se manifeste dès lors que sa survie ou son honneur sont menacés. Cette stylisation frisant l’iconisation méritait un interprète de la classe de cet acteur, à l’époque où il n’en était pas encore à s’autoparodier.

Pourquoi la seule qui aurait pu l’identifier ne l’a-t-elle pas reconnu ?

La copie en blu-ray UHD offre un confort de visionnage assez bluffant et permettra à ceux qui ont le matériel de pouvoir visionner dans les meilleures conditions possibles un des chefs-d’oeuvre du cinéma.

Hérédité, d’Ari Aster

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  • Titre original : Hereditary
  • Date de sortie en salles : 13 juin 2018 avec Metropolitan FilmExport
  • Réalisation : Ari Aster
  • Distribution : Toni Collette, Gabriel Byrne, Alex Wolff, Ann Dowd & Milly Shapiro
  • Scénario : Ari Aster
  • Photographie : Pawel Pogorzelski
  • Musique : Colin Stetson
  • Support : DVD Metropolitan (2018) zone 2 en 2.00 :1 / 127 min

Synopsis : Après la mort d’Ellen, la famille de sa fille commence à découvrir des secrets énigmatiques et terrifiants à propos de leur généalogie. Plus ils découvrent, plus ils se retrouvent à essayer de fuit le destin sinistre dont ils semblent avoir hérité.

Sorti à la mi-juin 2018 en France, Hérédité aurait pu faire beaucoup plus de bruit que cela. Il a toutefois su intriguer bon nombre de cinéphiles dont certains ont cru déceler dans le premier long-métrage d’Ari Aster (Eddington, Midsommar)ce qu’ils avaient admiré dans les premières réalisations de Shyamalan (Sixième Sens, Incassable): une vraie culture cinématographique, une maîtrise totale du sujet abordé et un souci constant de précision, associés à une méticulosité acharnée saluée (quoiqu’endurée) par les acteurs – Toni Collette (Juré n°2, Nightmare Alley) en tête. Bref : un film qui mérite assurément le détour.

Toni Collette, Gabriel Byrne & Alex Wolff

Si Hérédité s’inscrit dans le film de pure épouvante, il se démarque rapidement, et aisément, du tout-venant de la production qui ne semble lorgner que du côté de la frousse facile destinée aux ados : du cadre à l’atmosphère en passant par le choix du casting (Toni Collette et Gabriel Byrne étant également impliqués dans la production) et par la musique confiée à Colin Stetson, l’on comprend très vite qu’on sera davantage face à un drame angoissant façon Rosemary’s Baby qu’à un succédané de Conjuring. Plutôt pauvre en jump scares, le métrage se complaît à dépeindre des situations extrêmement tendues entre les membres d’une famille marquée par des tragédies et dont on devine par certains sous-entendus un passé trouble et pesant ; en outre, il parsème sa mise en scène fluide de quelques séquences inquiétantes jouant sur le morbide et les attentes des spectateurs, lesquels interpelleront la pénombre et inspecteront systématiquement chaque recoin des arrière-plans.

Difficile de nier le soin apporté à chaque élément de l’intrigue qui entretient savamment le doute et le malaise sans effet grandiloquent outre-mesure (en dehors d’un final qui frise le grotesque tout en imposant le respect) : Ari Aster choisit de ne pas nous lâcher en entretenant patiemment et intelligemment le besoin de connaissance engendré par les questions soulevées et la peine vécue par cette famille dévastée.

Les deux plans d’ouverture nous le font aisément comprendre : un avis mortuaire imprimé sur fond noir tandis que résonnent les notes grinçantes d’un ostinato sombre, suivi d’un travelling sur des miniatures, ces reproductions de scènes ou de pièces dont Annie, la fille de la personne décédée, s’était fait une spécialité et qui dupliquent avec une troublante fidélité la réalité environnante – à tel point qu’on finit par se demander si la caméra n’évolue pas dans une de ces maisons de poupées tant les éléments du mobilier et l’arrangement des salles semblent le suggérer. Une sensation voulue par le réalisateur, bien aidé par ses accessoiristes et décorateurs qui ont préféré reconstruire la maison des Graham en studio (à Park City) afin d’avoir les mains libres pour filmer les déplacements des protagonistes dans un environnement totalement maîtrisé.

L’Utah n’a d’ailleurs pas été choisi par hasard avec cette verdure écrasée par la présence à la fois menaçante et rassurante des sommets enneigés. L’on y découvre, petit à petit, par des touches sensibles et des dialogues ciselés, les membres de cette famille dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne nage pas dans le bonheur. Annie, la mère, bien que marquée par le décès de la matriarche qui ne lui a pas laissé que de bons souvenirs, tente de passer sa douleur en se plongeant dans la confection de ses miniatures qui exigent d’elle minutie et calme olympien. Ses relations avec ses deux enfants (Peter, l’aîné, ado évanescent et renfermé, Charlie, la cadette, souffrant de problèmes de comportement) semblent sinon distantes, du moins délicates. C’est Steve, le père bienveillant, d’une sérénité forçant le respect, qui comble les vides et maintient la cohésion de la cellule familiale.

On sent que ces quatre-là n’en sont pas à leur première épreuve : beaucoup de non-dits et de regards chargés de sens stimulent l’imaginaire du spectateur. Annie souffre mais ne parvient pas à s’ouvrir si bien qu’elle choisit un groupe de parole pour s’épancher de temps en temps sur les drames qui ont criblé son existence. Peter fume avec des copains et s’enfonce dans le déni. Charlie paraît être curieusement la plus éprouvée par la disparition de sa grand-mère : ses dessins virent au cauchemardesque et son attitude se pare d’une curiosité morbide. C’est alors qu’Annie va commencer à voir ou ressentir certaines choses qui feront vaciller sa raison, altérant davantage ses rapports familiaux jusqu’à ce qu’un nouveau drame les frappe de plein fouet.

Si certains petits détails révélés sans ostentation nous poussent vers la voie du mysticisme, de la magie noire ou de la possession démoniaque, ils sont chaque fois contrecarrés par ces scènes de la vie ordinaire qui contribuent à ancrer le film dans un certain réalisme psychologique, d’autant que nombre d’allusions pouvaient faire douter de la santé mentale des Graham : la vieille, de l’aveu même d’Annie, avait « des rituels particuliers » ; Annie elle-même, qui a avoué son somnambulisme, semble perpétuellement sur le point de devenir cinglée – et rares sont les actrices aussi expressives que Toni Collette lorsqu’elle fait éclater la paranoïa de son personnage ; Charlie a visiblement une case en moins ; Peter est sous l’emprise des drogues douces.

Reste Steve, beaucoup trop « normal » pour être honnête dans ce métrage à l’atmosphère délétère, campé par un Gabriel Byrne (Usual Suspects, la série la Guerre des Mondes) toujours aussi élégant. Jusqu’à la dernière demi-heure, l’on n’aura jamais l’occasion de pouvoir déterminer avec certitude la véracité d’un fait ou la pertinence d’un point de vue. Ensuite, la bascule s’opèrera, des voiles seront levés et, si l’on pourra regretter le tempo lancinant et l’ambiance oppressante des trois premiers quarts, on saluera tout de même le soin apporté à la mise en scène de l’horreur : la bande-son et les arrière-plans joueront un rôle non négligeable au moment des révélations, et certains symboles dévoileront leur sens.

Voici donc une expérience intéressante qui parvient à jouer constamment sur l’ambivalence et les traditions, entretenant malicieusement le mystère en nous martelant que, finalement, rien n’est plus terrifiant (et mortel) que les secrets de famille.

Disponible : en DVD, Blu-ray et VOD depuis le 15 octobre 2018 chez Metropolitan FilmExport.

Apollo 13, de Ron Howard

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  • Titre original : Apollo  13
  • Date de sortie en salles : 8 novembre 1995 avec Universal Pictures
  • Réalisation : Ron Howard
  • Distribution : Tom Hanks, Bill Paxton, Kevin Bacon, Gary Sinise, Kathleen Quinlan & Ed Harris
  • Scénario : William Broyles Jr & Al Reinert, d’après le roman de Jim Lovell & Jeffrey Kluger
  • Photographie : Dean Cundey
  • Musique : James Horner
  • Support : blu-ray UHD 4K Universal (2017) en 2.39:1/ 140 min

Synopsis : L’histoire de la tragique mission Apollo 13, lors de laquelle une explosion à bord de la capsule a sérieusement compromis les chances de survie de l’équipage, poussant tous les techniciens de la NASA à élaborer une stratégie de retour sur Terre extrêmement risquée…

Contre-plongée sur l’énorme fusée Saturn V sur le pas de tir.

La périlleuse mission Apollo 13 possédait tous les éléments pour en faire un de ces blockbusters au budget confortable et au casting 5 étoiles qui agrémentent les étés au cinéma. Le scénario, fondé sur le roman coécrit par l’un des protagonistes (le capitaine Jim Lovell, commandant de bord de cette mission, incarné fidèlement par Tom Hanks), met doctement en place les éléments constitutifs de l’intrigue sans trop s’appesantir sur la symbolique du nombre 13, même si un journaliste vient rappeler les troublantes évidences (la fusée décollera à 13h13 et l’équipage sera en route pour la lune le 13 avril 1970).

Tom Hanks est Jim Lovell, ici dans son hamac en train de s’imaginer sur la Lune après un repas bien arrosé.

Ceux qui connaissent un tant soit peu l’histoire des missions spatiales savent qu’elle est jonchée de tragédies : trois ans avant le décollage prévu d’Apollo 13, en 1967, le cosmonaute Komarov périssait lors du retour sur Terre de la capsule Soyouz 1 ; la même année, les trois astronautes d’Apollo 1 sont morts dans l’incendie de leur module au sol. Des événements qui ont non seulement profondément impacté l’opinion mais également le programme de développement spatial qui a dû insérer de nouvelles procédures de sauvegarde pour éviter qu’ils se reproduisent.

Les trois astronautes se présentent dans le couloir menant à la capsule Apollo, peu avant le décollage.

L’excellente série retraçant tout le programme Apollo s’attarde justement sur ces faits, mais ils sont rappelés adroitement dans First Man par exemple, et nettement plus brièvement ici dans le prologue. Une manière de nous montrer s’il en était besoin que l’aventure spatiale n’était pas sans risques, bien au contraire, mais qu’ils avaient été pris en considération autant qu’il le fallait.

Reste que tout n’est pas prévisible dans l’inconnu du vide spatial, et les ordinateurs balbutiants de la fin des années 60 étaient bien incapables de se substituer à l’ingéniosité et l’expérience des humains dédiés à la conception, la fabrication et le pilotage de tels engins. C’est précisément ce qui fait le sel d’Apollo 13 : le traumatisme d’Apollo 1 a conduit à une redondance de systèmes de sécurité (cela aurait pu également freiner le développement du programme spatial, tel que c’est décrit dans les premiers épisodes de la série For All Mankind) qui font des astronautes de véritables experts en la matière, secondés autant que possible par une multitude de scientifiques et de techniciens au sol.

Bill Paxton est Fred Haise, en train de goûter aux joies de l’apesanteur (il rigolera moins après).

Ainsi, lorsque l’incident se produit après une longue mise en place nécessaire des personnages et des faits jusqu’au décollage de la fusée, la mise en orbite de la capsule et l’injection sur la trajectoire lunaire, le spectateur est paré : face caméra, Tom Hanks énonce la fameuse réplique entrée dans la légende (Houston, we have a problem.) et c’est le branle-bas de combat. Bien vite, le constat de la situation amène à une conclusion terrible pour l’équipage, résumée par une autre phrase pleine d’amertume :

We lost the Moon.

L’importance de cet aveu insère un peu plus de dramaturgie à toutes les procédures en urgence, et parfois à l’aveugle, qui vont se succéder : moins d’un an avant, Lovell avait fait partie du programme Apollo 8, qui lui avait permis d’accomplir plusieurs révolutions autour de notre satellite naturel, en photographier la face cachée et préparer consciencieusement les futurs alunissages. Il n’avait qu’à tendre la main pour toucher la Lune, dont la surface grise s’étendait sous son hublot. Cette expérience lui avait permis de diriger cette mission précise, avancée en raison d’un coup du sort (l’officier prévu pour Apollo 13 souffrait d’une sciatique) et voilà qu’un incident venait l’empêcher encore une fois de toucher au but.

L’époque où les calculs devaient se faire à la main, pendant qu’au sol des mathématiciens les vérifient à l’aide de règles à calcul.

La dernière heure du film met en œuvre plutôt efficacement la montée en tension consécutive à la mise en place des procédures d’urgence. D’abord, il fallait assurer la survie des astronautes (gestion de l’alimentation électrique et de l’oxygène). Ensuite, leur permettre d’adopter une trajectoire qui les ferait rentrer sur Terre avec très peu de carburant et un moteur risquant d’exploser – et ajoutez-y l’obligation de couper l’ordinateur de bord pour économiser l’énergie. La manœuvre effectuée est tellement surréaliste qu’elle a poussé des spectateurs à affirmer qu’il était impossible que l’équipage ait pu s’en sortir : c’est pourtant ainsi que cela s’est passé ! Et on n’est pas au bout de nos soucis puisque même si la capsule revient sur Terre, rien ne dit que le bouclier de protection thermique n’ait pas souffert…

Ron Howard (Rush, Willow), sans génie mais avec application, dirige adroitement une formidable équipe de comédiens, avec un Ed Harris (Truman Show, Abyss) ultra-charismatique en Gene Kranz (chef de mission au sol), qui pousse son équipe au maximum de ses capacités pour qu’Apollo 13 ne soit pas le désastre annoncé.

Ed Harris est Gene Kranz, vêtu de son légendaire gilet cousu par sa femme (et actuellement exposé au musée de la NASA).

Bill Paxton (Aliens) et Kevin Bacon (Hollow Man, Traque à Boston) font le job dans des rôles plus ingrats (les équipiers de Lovell) mais on retiendra surtout la performance de Gary Sinise (Mission to Mars) qui interprète Ken Mattingly, cloué au sol en raison d’une suspicion de rougeole – et dont la persévérance fournira les clefs de la survie de ses compagnons.

Dans ce monde d’hommes, Kathleen Quinlan incarne avec élégance la femme de Lovell, compréhensive, patiente mais capable d’accès de colère lorsque les décisions de la NASA lui semblent iniques. On retiendra également la manière dont l’opinion publique, qui commençait à se désintéresser du programme spatial, s’est mis à suivre avec ferveur l’impossible odyssée d’Apollo 13 quand le drame a été rendu public. À croire que la NASA avait fomenté l’incident pour attirer à nouveau l’attention et dégager des crédits supplémentaires.

Gary Sinise est Ken Mattingly, injustement cloué au sol pour une rougeole prévue par les médecins (mais dont il n’aura aucun symptôme).

Terminons sur la partition de James Horner (Légendes d’automne, Titanic, Aliens), un brin pompeuse et dans laquelle on reconnaît bon nombre de mesures déjà utilisées ailleurs : elle colle à l’esprit de cette super-production bien sage mais spectaculaire aux images resplendissantes et à la distribution étincelante.

L’Odyssée, de Christopher Nolan

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  • Titre original : the Odyssey
  • Date de sortie en salles : 15 juillet 2026 avec Universal Pictures
  • Réalisation : Christopher Nolan
  • Distribution : Matt Damon, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Tom Holland, Elliot Page, John Leguizamo, Charlize Theron, Zendaya & Jon Bernthal
  • Scénario : Christopher Nolan d’après l’œuvre d’Homère
  • Photographie : Hoyt van Hoytema
  • Musique : Ludwig Göransson
  • Support : 35 mm en 2.39:1/ 172 min

 

Synopsis : Récit mythique dans lequel on suit le lent périple de retour d’Ulysse après la Guerre de Troie qui s’est achevée grâce à sa ruse légendaire, tandis que la fidèle Pénélope a de plus en plus de mal à résister à la pression des prétendant au trône sur l’île d’Ithaque…

Courant après depuis un bon moment, Christopher Nolan a enfin pu mettre en scène son fantasme absolu : l’Odyssée, poème épique attribué à Homère narrant le voyage de retour semé d’embûches de l’un des héros de la Guerre de Troie vers son île d’Ithaque, où l’attend sa femme bien-aimée Pénélope et son fils qu’il a à peine connu, Télémaque.

Ulysse (Matt Damon) et ses hommes explorant un territoire inconnu (celui des Lestrygons)

Quel que soit son niveau d’éducation, n’importe qui sait peu ou prou de quoi il en retourne, qu’il en ait lu des fragments à l’école, des adaptations en albums ou en bandes dessinées, qu’il ait regardé l’excellent dessin animé de Jean Chalopin (transposant la scène dans le futur et l’espace) ou l’une des nombreuses tentatives cinématographiques depuis un court-métrage de Georges Méliès en 1905 jusqu’au film d’Uberto Pasolini de 2024 (the Return), en passant par l’Ulysse de Camerini (1954, avec Kirk Douglas & Anthony Quinn) ou le truculent O’Brother des frères Coen.

Œuvre mythique et fondatrice, elle a contribué à forger les fondements de la civilisation européenne, et son influence est incontestable dans la culture occidentale : prenez 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick et vous décèlerez rapidement les nombreux parallèles avec le poème d’Homère.

Les Troyens tout fiers de récupérer une statue dédiée à Athéna. S’ils savaient…

Mais remettons-nous un peu en mémoire ce qui constitue l’Odyssée, avant d’évoquer la pertinence du travail de Nolan. Le récit homérique s’articule sur trois volets, dont chacun représente un genre à lui seul :

  • Un récit d’initiation : celle de Télémaque, le fils d’Ulysse, confronté à l’outrecuidance des prétendants au trône et à la main de sa mère, qui va d’abord endurer les brimades de ces profiteurs, s’endurcir avant de partir en quête de réponses dans d’autres royaumes.
  • Une épopée : celle d’Ulysse, de son périple, ses rencontres avec des peuples plus ou moins accueillants (les pacifiques Lotophages ou les Lestrygons cannibales), des monstres (le cyclope Polyphème, la sanguinaire Scylla), des magiciennes (Circé), des nymphes amoureuses (Calypso), des fantômes (les âmes des défunts qu’il invoque au pays des Cimmériens) et même des dieux (Athéna veille toujours sur lui).
  • Un récit de vengeance : Ulysse raconte ses malheurs au peuple qui l’a recueilli (celui de Nausicaa) qui accepte de l’aider à exercer sa juste vengeance sur les prétendants qui harcèlent sa femme, humilient son fils et pillent son palais.
Pénélope (Anne Hathaway) et sa suivante, se demandant si Ulysse est encore vivant après toutes ces années.

Un matériau bien dense pour une histoire située dans ce que les historiens nomment l’époque archaïque, entre la chute de Mycènes et l’avènement hellénistique (donc vers le VIIIème siècle avant Jésus-Christ). Pas évident de s’approprier cela sur un film de moins de trois heures sans faire des coupes sévères et des concessions, tout en essayant de demeurer intelligible, et passionnant.

Le prince Télémaque (Tom Holland) qui brûle de succéder à son père dont les chances de retour s’amenuisent.

C’est manifestement ce qu’a tenté le réalisateur d’Interstellar et qu’il a en grande partie réussi, tout en conservant l’ampleur de la vision homérique (choc des cultures, voyage sur plusieurs continents et panthéon divin) et en cherchant désormais à atteindre un absolu : celui d’un texte fondateur de civilisation, marquant la fin d’une ère et la promesse d’une autre. En transcendant le matériau de base, Nolan s’est appliqué à créer un film définitif, témoin et marqueur de son époque, jetant à la face du monde les bases fragiles d’un univers qui vacille et se souvient des gloires et des erreurs de son passé. Sans spoiler outre-mesure, ce n’est pas autre chose que révèlent les dernières paroles prononcées à l’écran, teintées d’amertume où transparaît encore un mince espoir.

Ulysse tente de se souvenir, aidé par Athéna (Zendaya)

Là où il lorgnait un peu trop ostensiblement sur le 2001 de Kubrick pour Interstellar, on se surprend à détecter dans l’Odyssée des bribes de ce qui faisait la majesté solennelle d’Excalibur de John Boorman : la mort d’Arthur et de Merlin, c’est la mort des dieux et l’avènement d’une autre religion, d’autres paradigmes, qui se superposent aux anciens, s’en nourrissant et faisant de leurs protagonistes des mythes et de leurs artefacts des symboles. Ainsi naissent et meurent des civilisations entières.

Sur ce point, la réussite de l’entreprise est totale. Reste qu’il a fallu en passer par des travaux d’adaptation qui ont fait couler pas mal d’encre. On ne va pas polémiquer ici sur le casting : oui, on peut tiquer sur la composition de l’équipage d’Ulysse, avec des interprètes issus de nombreuses minorités représentées dans les États-Unis modernes. Des concessions discutables mais pas outrancières : la part de symbolique du récit peut s’accommoder de cette licence.

Le sac de Troie : une grande victoire, mais un souvenir amer

Cela dit, si d’un côté on a une réalisation très stricte sur le rendu des matériaux utilisés (avec des armes en bronze volontairement patinées, des tenues en lin usées et rapiécées), refusant les perruques mais préférant un travail de fond sur le maquillage et la coiffure, choisissant autant que possible de tourner sur site (par exemple dans une grotte néolithique en Grèce pour la scène du Cyclope), pourquoi ne pas avoir poussé l’exigence jusque dans le langage, à l’instar de Mel Gibson dans Apocalypto et la Passion ? Ici, Achéens et Troyens, dieux et monstres, tout le monde parle anglais. On fera avec.

Et puisqu’il fallait faire des choix, on peut comprendre que certains événement et personnages-clefs aient été mis de côté (exit donc Nausicaa et les Phéaciens, qui jouent pourtant un rôle central dans l’histoire d’Ulysse). L’essentiel y est, raconté d’une manière à la fois chaotique et fluide, moins déconstruite que dans la plupart des autres films de Nolan, et qui colle particulièrement bien au poème de départ. Toutefois, dans certains partis-pris, on sent bien que le metteur en scène et scénariste a choisi de réorienter subtilement certains caractères, en insistant sur quelques paroles, en modifiant quelques comportements et motivations.

Antinoos (Robert Pattinson) ruminant un moyen pour s’emparer du trône et de la main de Pénélope

On s’éloigne pour le coup du héros archétypique qu’on connaissait jusque-là, l’homme aux mille ruses qui défie les dieux, parfois arrogant mais rarement pris en défaut : ici Matt Damon, impérial, campe un chef de guerre qui doute, qui se fourvoie, qui hésite, et dont les ordres sont régulièrement mis en doute par ses hommes. Dès le départ on sent que quelque chose lui pèse sur la conscience – des choix qu’il a faits et qui le rongent.

Le moment de vérité : affronter Charybde (le tourbillon à gauche) ou Scylla (le passage, à droite, qui recèle on ne sait quel danger mortel) ?

Lorsque les combats font rage, on retrouve certains des défauts inhérents au cinéma de Nolan, avec des séquences qui manquent souvent de lisibilité, plus agitées que dynamiques. Toutefois, le souffle qui anime le métrage emporte le regard, et le tempo s’avère presque idéal à naviguer entre des scènes intimistes très réussies (dans lesquelles vont exceller Tom Holland, Robert Pattinson et surtout une fabuleuse Anne Hathaway) et des paysages à couper le souffle (le choix de l’Islande pour un moment pivot du film est capital). Le tout soutenu par une bande originale dans laquelle Ludwig Göransson déploie des trésors de créativité en tirant le meilleur d’instruments anciens, parfois recréés pour l’occasion : les basses abyssales illustrent à merveille ce que peut être un mouvement d’humeur divin, et quand Zeus se râcle la gorge, toute la salle tremble à l’unisson.

« I see dead people. »

J’en profite pour souligner un des points forts de cette entreprise : l’insertion du divin. L’Iliade et l’Odyssée narraient un conflit entre dieux du Panthéon qui utilisaient les Achéens et les Troyens comme des pions, allant jusqu’à se mêler à eux sur les champs de bataille – c’est là que les plus grands héros de chaque camp ont acquis leurs lettres de noblesse en se montrant capables de tenir tête à des divinités (Diomède, roi d’Argos, parvient ainsi à blesser Arès le dieu de la guerre dans le Chant II de l’Iliade). Une divinité mal gérée au cinéma, et qui a totalement disparu dans le Troie de Wolfgang Petersen, non dénué de qualités pourtant (difficile de faire mieux que Brad Pitt et Eric Bana dans les rôles d’Achille et Hector).

Agammemnon (Benny Safdie), étrangement iconisé tout au long du métrage

Cette frilosité se ressent ailleurs dans les productions hollywoodiennes : ainsi, le MCU a-t-il bien du mal à assimiler le panthéon cosmique dans ses films (en dehors d’une approche intéressante dans les Éternels avec l’apparition des Célestes). Nolan a opté pour une approche discrète mais efficace : Athéna/Zendaya se manifeste à Ulysse, l’incitant à choisir une voie plutôt que l’y obligeant, dans des scènes très élégantes. Quant à Poséidon et Zeus, c’est par le biais du déchaînement de leurs attributs (l’océan, la foudre, le tonnerre) que leur influence, ou simplement leur mécontentement, se fait sentir.

Ulysse a été recueilli par Calypso (Charlize Theron) et on comprend mieux pourquoi il n’est pas si pressé de retourner chez lui…

Voilà un film qui fait honneur à son support, qui mérite absolument d’être vu en salles avant de pouvoir être apprécié dans une bonne installation qui saura magnifier le son et l’image. Nolan a signé une œuvre prestigieuse, empreinte de solennité, transfigurée par une photo chirurgicale, des décors impressionnants et une distribution stupéfiante. S’il n’atteint pas cette forme d‘absolu qu’avait touchée Kubrick, il balaie toutes les appréhensions légitimes qui avaient surgi ces derniers mois et constitue un aboutissement méritoire pour un cinéaste visionnaire.