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Vance Venner

Vance Venner
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Lecteur, spectateur et rédacteur. Je vais encore au cinéma (mais moins qu'avant, c'est vrai), le reste du temps je profite d'une bonne installation pour visionner films et séries de tous genres avec une prédilection pour la SF. "Mon Dieu, c'est plein d'étoiles !"

La Bataille de Gaulle : l’Âge de fer, d’Antonin Baudry

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  • Titre original : La Bataille de Gaulle : l’Âge de fer
  • Date de sortie en salles : 3 juin 2026 avec Pathé
  • Réalisation : Antonin Baudry
  • Distribution : Simon Abkarian, Benoît Magimel, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider & Mathieu Kassovitz
  • Scénario : Antonin Baudry & Bérénice Vila d’après le roman de Julian T. Jackson Une certaine idée de la France
  • Photographie : Giora Bejack & Pierre Cottereau
  • Musique : Volker Bertelman
  • Support : 35 mm en. 2,39 :1/ 160 min

 

Synopsis : Juin 1940.

La France s’effondre et signe l’armistice. Au milieu du chaos, un homme refuse de baisser les bras. Seul contre vents et marées, ce général inconnu s’enfuit à Londres pour sauver ce qui reste de liberté. Sans armée, sans soutien, sans espoir. Mais avec une conviction irrationnelle : la France, sa France, n’a pas déposé les armes. Faisant le pari ultime, il cherche à convaincre le monde que la bataille pour la France n’est ni terminée ni perdue. La réalité, cependant, est inébranlable et semble déterminée à lui prouver qu’il a tort. Pourtant, petit à petit, des résistants, des étudiants rebelles et des soldats déterminés se soulèvent en Angleterre, en France et en Afrique pour rejoindre la cause. Leur foi, leur audace et leur soif de liberté défient ce que l’histoire semblait avoir écrit d’avance.

La Seconde Guerre mondiale au cinéma semble avoir le vent en poupe : la programmation du Festival de Cannes l’a en partie démontré. Les raisons en sont nombreuses et pas forcément convaincantes, et ce ne sera pas le sujet ici. Ce qui nous intéresse est moins le contexte historique, voire le personnage dépeint, que la valeur du film.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, du simple point de vue pédagogique (après tout, il s’agit d’un film historique), le premier volet du diptyque d’Antonin Baudry (le Chant du loup) sur le Général de Gaulle et la constitution de la France libre est assez réussi.

Après une introduction somme toute classique fondée sur des images d’archives montées avec frénésie, on se retrouve à l’aube de la Débâcle en compagnie d’une division de blindés français (chose qu’on voit si rarement au cinéma !), menée par un colonel Charles de Gaulle qui, dès ses premières répliques, pose déjà les bases du personnage : on a beau lui expliquer que la ville où il se rend est prise par les Allemands, il lui faut y aller pour s’en rendre compte par lui-même.

Le reste, on le connaît, même de manière fragmentaire : le refus de la capitulation, la fuite pour Londres et la volonté de poursuivre le combat de l’extérieur, comptant sur des volontaires (qu’il n’a pas encore) et le potentiel recelé par les colonies. Sauf qu’il est bien vite désavoué par le tout nouveau Gouvernement de Vichy et que les Anglais, qui salent son panache, ne voient guère d’autre en lui qu’un illuminé qui risque de leur mettre des bâtons dans les roues par la suite. Des événements déjà racontés dans un autre film avec Lambert Wilson qui s’achevait lors de l‘appel du 18 juin 1940.

Fernand vous salue bien

Pourtant, Churchill lui conserve sa sympathie, parfois contre l’avis de son cabinet : ils partagent tous deux la conviction qu’il ne faut pas laisser le moindre espace à un individu aussi dangereux qu’Hitler, et que les projets de cessez-le-feu, voire de traité de non belligérance, ne sont que de la poudre aux yeux pour un dictateur aussi déterminé, et aussi particulièrement préparé au combat.

La première partie du film nous montre donc les dessous d’un projet qui n’allait pas du tout de soi : comment De Gaulle, à qui l’on va faire l’aumône d’un modeste quartier général en plein cœur de Londres, s’acharnera à constituer une force d’abord politique, puis militaire, dans le but de reprendre la lutte armée contre l’envahisseur nazi et, à terme, de le bouter hors des frontières. Un projet qui nécessite la participation pleine et entière des Britanniques, pour le support logistique au départ – or ces derniers misent avant tout sur l’atout US : Roosevelt est certes désireux d’entrer en guerre, mais l’opinion américaine y est pour l‘heure hostile, et surtout il refuse de se compromettre avec ce général d’opérette qui sera trop compliqué à manœuvrer.

On a donc d’un côté un homme droit comme un i, tout entier tendu vers un objectif illusoire mais incapable de faire les compromissions nécessaires dans un cadre diplomatique (par fierté mal placée parfois, par orgueil patriotique souvent mais aussi du fait d’un caractère insuffisamment souple et de principes qui apparaissent alors comme rétrogrades) et de l’autre un Premier Ministre admiratif, sincèrement touché par les efforts de De Gaulle de faire vivre un espoir aussi ténu, mais également pressé de toutes parts (par son parti, son gouvernement et ses alliés) de se débarrasser de cet olibrius ingérable.

À table avec Churchill & De Gaulle

Au départ, Churchill choisit le camp du Général, se disant sans doute que la très faible chance qu’il représente pourrait faire pencher la balance lorsque l’heure sera venue. C’est alors que survient la terrible décision de Mers El Kébir, et le premier drame de l’entreprise : les Britanniques ont bombardé la flotte française, l’opinion hexagonale se sent trahie, De Gaulle est anéanti et ses collaborateurs l’abandonnent.

Tout l’intérêt du film réside dans ces moments intimes entre le Général, digne et raide, et le Premier Ministre, affable mais perspicace, agrémentés de dialogues teintés d’humour et d’une petite pointe d’émotion ; mais également dans ce parcours chaotique, où De Gaulle aura plusieurs fois touché le fond, renvoyé de son bureau, remplacé par un autre, cloué au lit en pensant être invulnérable aux maladies tropicales… et se remettra en selle en thésaurisant sur de maigres mais précieuses victoires : le ralliement du Tchad (première étape vers la réunion des Forces Françaises Libres avec les armées coloniales) et surtout l’impressionnante bataille de Bir Hakeim.

Le Général Koenig (Benoît Magimel) surveillant la progression des forces de l’AfrikaKorps vers le camp fortifié de Bir Hakeim.

C’est sans conteste l’autre grand atout de ce métrage, et son incontestable point d’orgue : le fait d’avoir consacré (pour la première fois au cinéma) vingt bonnes minutes à cet événement-clef pour les FFL. Baudry raconte ainsi en images comment une troupe très inférieure en nombre à réussi à tenir une position fortifiée afin de permettre aux Britanniques, coincés à Tobrouk, de se replier vers l’Est pour y établir une nouvelle tête de pont (qui sera plus tard stratégiquement décisive lors de la bataille d’El Alamein). Pour la seconde fois depuis la début de la guerre, après Dunkerque, le sacrifice de nombreux Français a permis à leurs alliés de s’en sortir.

Grâce à une belle science du montage et une narration qui sait utiliser habilement les ellipses temporelles sans diluer ou dilater le récit, Baudry parvient à nous captiver tout au long des 160 minutes et ce, malgré l’impression persistante d’assister parfois à une transcription un peu austère, un peu hiératique, d’anecdotes piquantes et de répliques cinglantes. Abkarian, qu’on avait aperçu dans Casino Royale, s’il donne par moments le sentiment d’avoir revêtu un habit trop grand pour lui, finit par convaincre dans la peau de cet individu (haut) perché, inaltérable et inflexible, mais non dénué d’émotions dignement contenues. Son De Gaulle ressemble à un archétype historique mais colle parfaitement à la vision du réalisateur : un héros, certes, mais un héros parfois difficilement compréhensible, peu amène, distant, porté avant tout par une idée de la France qui supplante toute reconnaissance.

Sa grandeur un peu archaïque, parfois risible, vient surtout d’un espoir en quelque chose qui n’existe déjà plus, mais qu’il est persuadé de faire renaître. En ce sens, ses constantes références à Clovis, bien naïves (et historiquement infondées), illustrent le paradoxe vivant qu’il représentait. Les producteurs ne s’étaient pas cachés de leur volonté de « rendre De Gaulle plus humain » ; on a davantage le sentiment qu’ils l’ont rendu plus iconique.

Fernand & Livia sur les toits de Paris

Néanmoins, la Bataille de Gaulle n’oublie pas un autre composant essentiel du parcours du Général : la Résistance. Les personnages de Fernand et Livia (Anamaria Vartolomei, qui allie charme et talent) personnifient ainsi les hommes de l’ombre, mus par l’honneur et fermement attachés à leur Patrie : l’épisode véridique de la sanglante célébration du 11 novembre vient rétablir un pan important de notre mémoire collective. Avant l’apparition d’un certain Jean Moulin, préalablement à l’unification des très nombreux mouvements de Résistance spontanés.

Sur le plan formel comme sur le plan narratif, le film de Baudry est une réussite dont peut s’enorgueillir le cinéma national, qui se permet enfin d’éclairer de nombreux points obscurs de notre Histoire.

Crows Zero, de Takashi Miike

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  • Titre original : Kurôzu zero
  • Date de sortie en salles (Japon) : 27 octobre 2007 avec Toho
  • Réalisation : Takashi Miike
  • Distribution : Shun Oguri, Meisa Kuroki & Kenta Kiritani
  • Scénario : Shôgo Mutô, d’après le manga de Hiroshi Takahashi
  • Photographie : Takumi Furuya
  • Musique : Naoki Ohtsubo
  • Support : Blu-ray Roboto Films (2026) en 1.85:1 / 130 min

Synopsis : Genji a décidé de s’emparer du lycée de Suzuran, de devenir le maître de toutes les bandes d’adolescents qui s’y affrontent depuis des années et qu’on surnomme les corbeaux. C’est le moyen qu’il a trouvé pour convaincre son père, leader d’un gang de yakuzas, qu’il est digne de lui succéder. Sauf que d’autres prétendants sont sur les rangs, dont Serizawa dont on dit qu’il est le plus fort de tous. Genji n’a pas d’autres choix que de demander l’aide de Ken, qui a tenté de réussir cet exploit il y a longtemps – sans savoir que ce dernier travaille pour un gang rival de celui de son père…

Scène d’ouverture : une exécution façon yakuza

Comptant une centaine de films comme réalisateur au compteur, dont les très controversés (et très culte) Audition ou Ichi the Killer, Takashi Miike a également porté à l’écran deux films adaptés de l’univers de Takahashi. Ces mangas s’inscrivent dans la mouvance furyô, typiquement créée pour ce support, voire pour l’animation : des histoires ayant pour protagonistes des bandes de jeunes délinquants, souvent désoeuvrés, avançant dans la vie à coups de poings et de tatanes, mais pas dépourvus de sentiments malgré l’allure qu’ils se donnent. Mains dans les poches, têtes penchées et regards de biais, ces jeunes s’habillent avec ce qui leur tombent sous la main et compensent leurs manques de moyens par une accessoirisation à outrance : chaînes, ceintures, colliers trop grands et des coupes de cheveux indescriptibles (quand ils ne sont pas rasés ou décolorés).

Le furyô a ses adeptes au Japon, toutefois il a eu du mal à prendre en France (pourtant le second marché mondial du manga) : ces récits n’ont passionné qu’une frange d’amateurs passionnés. Jusqu’au succès assez inattendu récemment de Tokyo Revengers.

La série Crows d’Hiroshi Takahashi a été publiée dans les décennies 1980 et 1990. Elle narrait le quotidien du lycée de Suzuran, un établissement pour les classes populaires dans lequel la violence est de mise : des chefs de bande se muent un temps en caïds et tentent de soumettre des classes ou d’autres bandes. Alliances et mésalliances sont fréquentes, se font et se défont au gré de la volonté des plus persévérants, des plus forts et, surtout, des plus craints parmi les prétendants.

Miike, qui n’est pas du genre à transposer directement une oeuvre à l’écran (il aime bien se qualifier d' »arrangeur »), a choisi dans ses deux films de resituer le contexte avant celui de la série, réalisant ainsi des « préquelles ». Les fans y retrouveront donc quelques personnages, dont Bandō, et l’univers qu’ils connaissent par coeur : murs défraîchis et couverts de tags, bâtiments presque en ruines, salles de classe désertées avec des professeurs qui se font dessus. Quant aux couloirs, cages d’escaliers, terrasses et cours, ils servent de champ de bataille lors des affrontements massifs, ou des duels d’honneur. Et les balcons font office de tribunes.

Roboto Films nous propose ainsi de pouvoir revoir ce diptyque en France sur un support de qualité (Wild Side l’avait déjà édité en DVD). Disponible à la vente depuis le 21 mai 2026, vous aurez la possibilité de visionner les deux films dans leur VO et dans une VF correcte, au mixage satisfaisant, avec quelques rares bonus qui vous permettront de mieux appréhender cet univers aux codes singuliers.

Entrer dans le film n’est pas chose aisée. Si l’on connaît un peu Miike, on sera surpris de ne pas y retrouver sa tendance à explorer les limites de la décence et de la violence. Seuls ceux qui ont déjà lu des manga comme Bakuon Rettō ou Racaille Blues (ou à la rigueur le nettement plus connu GTO) se sentiront en terrain connu. Les autres risquent d’être déstabilisés par cette succession de scénettes alternant les bagarres, les poursuites et les gags foireux, et surtout ces lignes de dialogues construites autour de punchlines en carton.

 

Prenez la première demi-heure d’Akira avec ces jeunes loubards à moto, enlevez la moto et rajoutez des séquences comiques façon le Collège fou, fou, fou et vous aurez une vague idée de ce que vous propose Crows Zero. Au départ, on suit Serizawa et son pote Tokyo et on n’arrive pas à comprendre comme ce petit bonhomme peut terroriser tout un établissement. Cependant, la manière dont il parvient à semer la police et un commissaire bien maladroit nous montre qu’il a de la ressource.

Serizawa, la clope au bec

C’est alors qu’on bascule sur Genji. Mince, élancé, beau gosse, regard sombre et voix basse. Pas étonnant que la jolie chanteuse Ruka se montre intéressée par lui. Mais son projet est de devenir le maître de Suzuran, la condition qu’a imposée son père pour qu’il puisse hériter de son empire mafieux. On s’aperçoit très vite que, coté baston, Genji a du répondant. Mais comme le lui dira Ken, un ancien élève assez pitoyable, être balèze ne suffit pas pour accomplir cette mission impossible : il lui faut des alliés, des groupes ou des classes entières qui accepteront de le suivre. Parfois, vaincre un leader suffit, mais d’autres fois, il faudra se montrer nettement plus persuasif, ou inventif.

Genji vous salue bien

Honnêtement, le début est donc assez consternant. Pourtant, une fois que les codes ont été posés et les protagonistes définis, on se prend au jeu de cette guerre de territoire avec ces défis, ces baston, ces menaces et plein de coups fourrés et de traquenards qui remplissent la vie de ces lycéens qu’on ne voit jamais bosser sur leurs leçons. Le double-jeu de Ken (ancien élève minable devenu yakuza tout aussi minable), l’apprentissage de Genji (qui se heurtera à plus fort que lui), la sérénité de Serizawa troublée uniquement par la santé de son camarade (qui est un ancien ami de Genji) et l’ombre des clans d’adultes qui se servent de ces affrontements comme bon leur semble donnent une épaisseur et une tension imprévue à ce métrage.

Le duel au soleil qu’on attendait

Néanmoins, entre deux gags nawak et quelques dialogues retors, les séquences de baston sont assez impressionnantes, montées dynamiquement avec une caméra très ludique qui sait se servir des décors. Et l’on s’aperçoit qu’au final on a passé un bon moment.

Outre les bandes-annonces, deux bonus intéressants aideront à mieux comprendre cet univers dont certains codes nous échappent sans doute : Crows Zero par Azz l’Épouvantail et le Furyo par Babilonya. Et si vous avez apprécié, un second film réalisé par Miike est également disponible.

Persépolis, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

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  • Titre original : Persépolis
  • Date de sortie en salles : 27 juin 2007 avec Diaphana Films
  • Réalisation : Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud
  • Distribution : Les voix en VO de Sean Penn, Iggy Pop & Gena Rowlands – en VF de Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Simon Abkarian, Arié Elmaleh & Chiara Mastroianni
  • Scénario : Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, d’après la bande dessinée de Marjane Satrapi
  • Photographie : François Girard
  • Musique : Olivier Bernet
  • Support : DVD TF1 (2007) zone 2 en 1.85:1 / 95 min

 

Synopsis : Téhéran 1978 : Marjane, huit ans, songe à l’avenir et se rêve en prophète sauvant le monde.

Choyée par des parents modernes et cultivés, particulièrement liée à sa grand-mère à la langue bien pendue, elle suit avec exaltation les évènements qui vont mener à la révolution et provoquer la chute du régime du Shah. Avec l’instauration de la République islamique débute le temps des « commissaires de la révolution » qui contrôlent tenues et comportements. Marjane qui doit porter le voile, se voit désormais en révolutionnaire : la jeune fille rêveuse se mue en ado rebelle, puis en femme libre…

 

Marjane Satrapi nous a quittés récemment, morte de chagrin après avoir perdu son conjoint un an auparavant. Et tout le monde de l’art, tant francophone qu’international, en est affecté. Car cette artiste touche-à-tout, avec Persépolisavait conquis le coeur de bien des lecteurs, avant de convaincre bon nombre de cinéphiles lors de son adaptation sur grand-écran, récompensée à Cannes et saluée par la critique.

Une vie extraordinaire

Marjane est née à Rascht en Iran en 1969, dans une famille plutôt aisée avec un père ingénieur et une mère progressiste. Elle ira très tôt dans une école française afin de s’ouvrir à une autre culture. Et toute petite déjà, elle parlait à Dieu et voulait être prophète. Seulement voilà que pour ses 10 ans éclate la révolution : le peuple se soulève contre le roi fantoche au service des puissances occidentales. Marjane se met à s’intéresser au marxisme et imagine des discussions entre Dieu et Karl Marx.

Mais la révolution va laisser un pays exsangue, ne sachant que glorifier les martyrs, favorisant la montée des courants extrémistes. Les libertés se restreignent alors même que la guerre contre l’Irak menace. Les femmes surtout voient leur quotidien se transformer, ce que la mère de Marjane a du mal à supporter, au point qu’elle préfère envoyer Marjane en Autriche, loin d’eux, afin qu’elle y continue ses études artistiques.

Expérience malheureuse : Marjane y rencontrera certes l’amour, mais également une civilisation décadente et ingrate malgré le confort apporté par la société de consommation et les libertés induites. Elle reviendra alors au pays pour s’y conformer un temps à des mœurs beaucoup plus strictes – et pour se reconstruire – mais son éducation privilégiée, les valeurs défendues par sa mère et l’échec de son mariage la pousseront de nouveau à quitter son pays, pour la France cette fois, et définitivement.

 

Persépolis : la bande dessinée

Persépolis n’est donc rien moins que le récit d’une vie bouleversante, extraordinaire au sens propre du terme, que Marjane s’est appliquée à traduire en bandes dessinées d’abord, avec ce style si particulier fait de grands aplats noirs dans lequel se retrouvent une grande influence de David B. (l’auteur de l’Ascension du Haut-Mal, également autobiographique).

Ce graphisme singulier laisse entrevoir ses somptueuses influences persanes : certaines cases comportant beaucoup de personnages deviennent stylisées et s’approchent des bas-reliefs assyriens autant que des comics underground des années 70. Les scènes de répression d’une populace révoltée témoignent d’un grand savoir-faire artistique, mais on s’extasiera aussi sur ces planches où Marjane connaît ses premières hallucinations. Le reste du temps, le lecteur fait face à un dessin direct, sans fioriture, axé sur des expressions exagérées et misant autant sur un sens du détail inouï (Marjane a la faculté d’avoir une mémoire phénoménale) que sur un recul lui conférant un humour délicat et piquant. Lire les commentaires acerbes sur la façon dont les autorités religieuses justifient le port du voile pour les femmes ou la manière dont les médias occidentaux traitaient l’information sur la guerre Iran/Irak est un réel bonheur.

Marjane Satrapi a d’abord poursuivi ses études de graphiste à Strasbourg avant de se diriger vers l’illustration sur le conseil de ses professeurs, qui lui reprochaient d’avoir une approche trop rétrograde. C’est à Paris, entourée d’amis, qu’elle s’est peu à peu retrouvée confrontée au monde de la BD – bien qu’elle ait aussi rédigé des contes pour enfants, une autre de ses passions. Quoiqu’elle soit régulièrement retournée à Téhéran pour y revoir ses parents, c’est en France qu’elle a fini par s’installer.

On pourrait croire que ce récit est un pamphlet politique alors qu’il est avant tout celui de la vie hors du commun d’une jeune fille native d’un monde chargé d’Histoire et s’apprêtant à connaître de profonds bouleversements sociaux, une fille élevée dans le dualisme entre un respect profond pour ses racines persanes et la volonté de s’ouvrir à des modes de pensée plus libertaires. Elle connaîtra comme tout un chacun son lot de bonheurs et de peines, à la différence cependant qu’elle a grandi au milieu du chaos de la révolution et de la guerre.

Sa première désillusion en Autriche est poignante, la laissant errante dans les rues de Vienne : l’expérience était prématurée et si la vie en Occident a ce goût de bonbon acidulé, elle a aussi quelque chose d’amer et de désenchanté. Néanmoins, elle se rendra vite compte, de retour dans son pays natal, qu’elle est déjà une déracinée, qu’elle ne comprend pas plus les filles de son âge (qui s’amusent tout autant que les filles européennes mais en cachette des autorités et des parents) qu’elle ne comprenait la jeunesse autrichienne. La pesanteur du régime en place – qui fera fuir un à un les derniers amis de la famille – poussera alors sa mère à l’encourager à suivre son chemin hors d’Iran, dans l’attente d’un retour à des temps meilleurs.

Le récit s’avère souvent amer et souvent drôle, toujours lucide et parfois émouvant. De nombreuses scènes, sous leur aspect léger ou tendre, donnent à réfléchir : on s’aperçoit très vite que nous ne savions pas grand chose de ce qui se passait là-bas.

Persépolis : le film d’animation

Persépolis est rien moins qu’une œuvre impressionnante qui tend à prouver que l’animation, ce n’est pas que des animaux en 3D qui chantent et dansent, ou des super-héros en Lego qui se moquent de leurs modèles.

Et dans le cas présent, c’est même ouvertement adulte. L’art et essai a ceci de bon qu’il tend beaucoup plus aisément à créer un pont entre la forme et le fond que le film de multiplexe moyen. Persépolis est ainsi autant un foisonnement d’idées qu’une fresque picturale. D’une douce intelligence, passant avec agilité du rire aux larmes, le film se pose en miracle d’adaptation en ne contentant pas de transposer à l’écran les cases de la BD (comme avaient tenté de le faire très maladroitement Frank Miller & Robert Rodriguez sur Sin City) mais en fournissant les clés d’une interprétation toute personnelle et pleine de pudeur d’une vie adroitement romancée.

Le dynamisme du style, qui ferait passer les horreurs de la dictature pour un parfait rebond initiatique, achève en quelques séquences la concurrence immédiate, qu’elle s’appelle Michel Ocelot ou Sylvain Chomet. Dans la même mouvance, seul Valse avec Bachir s’avère aussi pertinent et brillant. Et on ne pourra que saluer le choix des voix françaises, avec notamment une interprétation truculente de Catherine Deneuve & Danielle Darrieux.

Le Prix du Jury au festival de Cannes 2007 et le César de la Meilleure Adaptation en 2008 sont largement mérités. Marjane a continué de temps à autre à oeuvrer pour le cinéma avec des métrages toujours singuliers, comme the Voices avec Ryan Reynolds ou Radioactive sur la vie de Marie Curie avec Rosamund Pike.

 

Spartacus, de Stanley Kubrick

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  • Titre original : Spartacus
  • Date de sortie en salles : 15 septembre 1961 avec Swashbuckler Films
  • Réalisation : Stanley Kubrick
  • Distribution : Kirk Douglas, Tony Curtis, Laurence Olivier, Jean Simmons, Peter Ustinov & Charles Laughton
  • Scénario : Dalton Trumbo, d’après Plutarque & le roman de Howard Fast
  • Photographie : Russell Metty
  • Musique : Alex North
  • Support : DVD Collector Universal (2016) zone 2 en 2.35 :1 / 189 min

Synopsis : Rome, 73 avant Jésus-Christ.

En pleine République décadente, un esclave thrace mène une révolte dans une école de gladiateurs. Le soulèvement des esclaves prend de l’ampleur et s’étend à toute la péninsule italienne, au point que le Sénat décide d’engager une armée pour l’empêcher de se propager…

le sénateur Gracchus (Charles Laughton)

Le Coin des Critiques Ciné vous a déjà présenté trois oeuvres de l’immense Kubrick (Shining, Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut) mais on connaît moins bien sa première super-production, pour laquelle il n’avait d’ailleurs pas été engagé au départ : c’est Kirk Douglas, la mégastar tête d’affiche, qui a fait renvoyer Anthony Mann et l’a choisi pour prendre le relais.

Pour bien faire, nous allons utiliser une version complète qui a bénéficié de la célèbre restauration de 1991 : des scènes coupées sous la pression des ligues de vertu (essentiellement quelques séquences de violence sanglante, comme dans le duel Draba/Spartacus ou dans la bataille rangée de la fin, mais aussi des lignes de dialogue importantes qui modifient la teneur du finale ou tempèrent les sous-entendus dans la scène de bain entre Crassus et Antoninus) ont été ainsi réinsérées grâce à la recolorisation d’un interpositif, le négatif originel étant trop abîmé pour ce faire.

Draba (Woody Strode) contre Spartacus (Kirk Douglas)

Techniquement, les plus de trois heures de film font plutôt bonne figure, même si on n’a plus l’habitude de voir des œuvres avec un grain aussi prononcé (le Super Technirama semble avoir bien résisté).

Sur les fonds unis, on relèvera des couleurs légèrement vacillantes et l’ensemble du film est encore piqueté de légers scratches. Le contraste est remarquable, notamment dans les scènes sombres intérieures (les cellules des gladiateurs), mais la définition accuse le coup dans les séquences nocturnes en extérieur (le duel Spartacus/Antoninus).

Antoninus (Tony Curtis) & Spartacus

Le choix de la bande son en 5.1 pour la V.O. est un vrai plus qui efface le côté nasillard de la piste mono d’époque – sachant que la fameuse scène et son dialogue sur les huîtres et les escargots entre Antoninus et Crassus a été redoublée par Tony Curtis et Anthony Hopkins (considéré comme « doubleur officiel » de Laurence Olivier), on ne voit pas la différence.

Ces 189 minutes, il faut aussi le savoir, tiennent compte d’un visionnage « intégral », c’est à dire incluant une ouverture et un entracte musicaux sans images (un peu comme pour Lawrence d’Arabie), auquel chacun est libre de s’astreindre – même si, pendant quelques secondes, on est en droit de se demander s’il n’y a pas de problème technique. Évidemment, la musique d’Alex North, ronflante, n’a pas le charme de celle de Maurice Jarre – et on est en droit de s’impatienter, surtout à la fin de l’ouverture.

Reste le film. Il s’ouvre par une séquence dans une carrière où on va immédiatement faire connaissance avec Spartacus : ce dernier s’avance pour aider un pauvre esclave comme lui qui croule sous un fardeau insupportable. Sommé d’arrêter par des gardes armés, il se rebelle, se débat et mord l’un d’entre eux au tendon d’Achille. La punition sera terrible : on le retrouve enchaîné sur un roc, en plein soleil.

Spartacus et Bastiatus (Peter Ustinov)

C’est là que Bastiatus (l’incomparable Peter Ustinov – qui a décroché l’Oscar du Meilleur Second rôle –, allie légèreté à gravité et donne énormément de profondeur et de sympathie à un personnage assez peu engageant), venu faire son marché, l’achète afin de le former dans son école de gladiateurs réputée. Il voit déjà dans ces yeux acier une volonté inébranlable qu’il pense sans doute être le moteur d’un excellent combattant dans les arènes. Il sait aussi qu’il devra s’en méfier et chargera son second de le former à la dure. Les coups et les vexations s’ensuivront, mais Bastiatus n’est pas un sadique ou un pervers, même si la séquence où ils observent Spartacus avec Varinia (dont on trouve d’autres versions dans les scènes coupées, certaines plus humiliantes), qui n’est pas sans rappeler une scène similaire de Conan le Barbare, souligne qui sont les maîtres et qui est l’esclave. Les fans de Gladiator seront ici en terrain connu : le film de Ridley Scott n’existerait tout simplement pas sans l’influence majeure de celui-ci.

Le métrage s’engage alors sur trois voies :

  1. l’érosion d’une République sclérosée, aux valeurs foulées au pied par des partisans de réformes en faveur de la Plèbe (Gracchus, joué par un Charles Laughton  au sommet de son talent) opposés à des Patriciens favorables à une forme de dictature éclairée (Crassus et son suivant Jules César, tout jeune) ;
  2. la rébellion de Spartacus qui fait suite à l’exécution d’un gladiateur puni pour avoir voulu s’en prendre à ses maîtres ;
  3. son histoire d’amour avec Varinia.
Spartacus & Varinia (Jean Simmons)

Trois segments d’histoire que Kubrick distingue avec soin. Malgré la méticulosité de la restauration, le DVD ne peut que faire apparaître des différences flagrantes de tonalités distinguant les scènes tournées en studio des extérieurs (principalement filmés en Espagne et en Californie). Cependant, les séquences intimistes sont agréables, avec un Kirk Douglas monolithique dont le visage montre quelques failles bienvenues chaque fois qu’il détaille sa dulcinée, une Jean Simmons charmante.

Ici, le contrepoint avec la violence des combats (finalement plutôt rares), l’âpreté de sa condition d’esclave et le cynisme des dialogues entre notables est salutaire. On y voit l’homme Spartacus, généreux, tendre et optimiste, qui éclipse largement le rebelle Spartacus : la révolte des gladiateurs et l’organisation de cette armée des pauvres échappe à leur instigateur qui n’est propulsé « général des esclaves » que par sa présence au premier rang. Inculte, il a besoin des talents d’Antoninus pour lire les messages et c’est Crixus qui gère la stratégie.

On sent bien un discours démocrate, voire populiste, à peine voilé sous les événements liés à la rébellion, mais il apparaît comme étouffé. L’on sait que Kubrick s’est souvent plaint des voies imposées par la production alors que le scénariste Dalton Trumbo ne s’est pas gêné – il n’y avait pas une semaine sans qu’il changeât quelque chose au script – pour insérer des passages rappelant les actions de la Commission des Activités Antiaméricaines ou l’homophobie.

Sur le tournage, Kubrick s’est montré plein d’ambition et d’idées. Reprenant des techniques de prises de vue expérimentées sur les Sentiers de la Gloire (notamment sur des travellings arrière), il préfère ne plus se heurter à l’ego des grandes stars présentes sur le plateau et aux desiderata contradictoires des décideurs, Douglas en tête. Du coup, il se met à improviser avec eux. Pour les duels de gladiateurs, il ne lâche pas les protagonistes, privilégie les cadrages serrés et demeure au plus près de l’action (c’est particulièrement visible dans les photos de tournage). Dans les dialogues politiques, il laisse Ustinov réécrire certaines lignes et refuse l’affrontement, sans pour autant se départir d’une mauvaise humeur persistante.

Kirk Douglas, qui s’est très souvent heurté à ses prises de position, reconnaîtra son talent en ces termes :

Un jour, il sera un bon réalisateur, à condition de se prendre une bonne gamelle. Ça lui apprendra à faire des compromis.

Tout est dit. D’un budget conséquent, il tire un film rentable dès les premiers jours et prouve qu’il peut réaliser des métrages à grande distribution, gros moyens et grand spectacle (avec quatre Oscars à la clef). Du coup, il refusera tout compromis ultérieur.

Plus subjectivement, si l’on peut légitimement être encore impressionné par la gestion des figurants lors des affrontements massifs, on ne peut pas en dire autant des combats eux-mêmes, peu convaincants à l’aune de ce qu’on peut voir de nos jours. En outre, le montage intégral a tendance à déliter un peu l’aura de Spartacus, au profit d’un débat entre démocrates et élitistes : l’impression générale est celle d’un film assez bavard, pas celle d’une oeuvre épique. On retient surtout des numéros d’acteurs – avec un Kirk Douglas parfaitement dans son élément – des décors somptueux (quelques-unes des séquences ont été tournées dans l’énorme villa de Randolph Hearst) et un destin hors normes.

Kagemusha, d’Akira Kurosawa

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  • Titre original : Kagemusha
  • Date de sortie en salles : 1er octobre 1980 avec 20th Century Fox
  • Réalisation : Akira Kurosawa
  • Distribution : Tatsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki & Ken’ichi Hagiwara
  • Scénario : Masato Ide & Akira Kurosawa
  • Photographie : Takao Saitô & Shôji Ueda
  • Musique : Shinichirô Ikebe
  • Support : Blu-ray Criterion (2005) region A en 2.35 :1 / 180 min (director’s cut)

 

 

Synopsis : Le Japon, au XVIe siècle.

Le clan Takeda, dirigé par le puissant lord Shingen, est en ébullition : d’autres seigneurs de guerre dont Ieyasu, plus jeunes et ambitieux, lui disputent la suprématie sur la région de Kyoto. C’est pourquoi, bien conseillé par son frère, Shingen accepte qu’un minable voleur réchappe à la crucifixion afin qu’il soit entraîné pour devenir son double : la ressemblance est frappante et cela devrait lui permettre d’échapper aux éventuelles tentatives d’assassinat, et de mener ses projets à terme. Mais un coup du sort met fin à sa vie. Conformément à ses vœux, son double Kagemusha devra aider à dissimuler au monde son décès, pendant au moins trois ans. Trois ans pendant lesquels Kagemusha, conseillé par le frère de Shingen, connaîtra les affres d’un pouvoir dont il ne détient que l’ombre…

Poursuivons nos chroniques sur d’anciennes Palmes d’or avec ce chef-d’oeuvre signé Kurosawa (le Château de l’Araignée, la Forteresse cachée), produit par George Lucas & Francis Ford Coppola, et qui a décroché le prix prestigieux en 1980.

Kagemusha est un film impressionnant. Par son ampleur dramatique, sa perpétuelle quête esthétique et les enjeux qu’il véhicule.

L’ouverture s’effectue sur un plan fixe au décor austère, éclairé par une unique bougie : celui d’une chambre où trois personnages assis échafaudent un plan pour la survie du clan Takeda. Ainsi cadrés, de loin, on les croirait triplés, d’autant qu’ils sont vêtus pareil. Celui qui est au centre, placide, serein, est Shingen – et son ombre rôde sur les murs, prête à prendre vie, à contredire les paroles que prononcera plus tard le frère de Shingen (dont on apprend qu’il a lui-même joué le rôle de « guerrier de l’ombre », de doublure du Seigneur de guerre) :

L’ombre d’un homme ne pourra jamais se lever et s’en aller d’elle-même.

L’image du blu-ray est belle, respectant à merveille l’aspect granuleux de la pellicule. Sa précision renforce d’ailleurs le caractère fortement théâtral, empesé, des principales séquences (celles tournées en intérieur dans les studios de la Toho) : des couleurs uniformes (malgré la richesse de la reconstitution historique et la préciosité des costumes), des décors simples, des lignes de force très marquées, divisant chaque plan en des compositions ternaires impressionnantes de symbolisme et de signifiants.

Kurosawa, s’il déplace peu la caméra, sait à merveille cadrer ses séquences, qu’il tire en longueur comme s’il cherchait à nous gaver le regard par la densité et l’acuité du sien. Le contraste avec les extérieurs (essentiellement les batailles, dont on ne voit la plupart du temps que les à-côtés – Kagemusha n’est pas un film de guerre, à grand spectacle et charges massives, mais davantage un film « sur » la guerre) est saisissant : les armures rutilantes des membres des trois corps d’armée du clan (le Vent, la Forêt et le Feu) ressortent avec une précision chirurgicale sur les champs de verdure, les horizons flamboyants et les crêtes brumeuses.

La théâtralité évoquée, parfois excessive (faisant écho à une belle scène de  au hiératisme calculé), prend tout son sens dans les enjeux dramatiques abordés : honneur et loyauté hantent cette quête du pouvoir et d’identité. C’est presque trop beau d’assister à ces conférences secrètes entre les chefs de guerre qui tentent par tous les moyens de ne pas éventer la mort de leur Seigneur : pas un qui ne cherche à s’emparer d’un trône vide ! Tous semblent guidés par l’ombre invisible mais pesante d’un homme qui forçait le respect, celui qu’on surnommait la Montagne : inébranlable, irremplaçable, donc.

Kagemusha ne peut qu’accepter le rôle qu’on lui propose et lui non plus – même si on le surprend à lorgner sur les maîtresses de Shingen – ne paraît vouloir abuser de ce pouvoir qui lui est conféré. Mieux : il se plie aux décisions des conjurés et se lie avec le petit-fils de Shingen, désigné héritier putatif du trône, au grand dam du fils Takeda, relégué au rang de Gardien et rongeant son frein en attendant l’heure où il revendiquera, par un haut fait d’armes, ce qui lui revient de droit.

C’est évidemment shakespearien dans les conjectures : l’ombre d’Hamlet plane sur la séquence du cauchemar de Kagemusha, troublante par sa mise en scène (décors factices, plateau tournant, lumière incidente). La fin du film atteint ainsi des sommets dans la dramaturgie : la déchéance de Kagemusha (un excès de confiance le prive de tout : le respect de ses lieutenants, l’admiration de son clan, l’amour de son petit-fils) accompagne l’inéluctable chute de l’empire Takeda, brisé par la forfanterie et le manque de clairvoyance d’un fils revanchard, haché menu par les armes de Seigneurs de la guerre obstinés et roublards. On remarquera Ieyasu en fin stratège qui s’associe aux missionnaires chrétiens dont il tire des renseignements précieux mais aussi une armure complète et le goût… du vin. Précisons que ce conflit a réellement eu lieu : il s’agit de la bataille de Nagashino qui s’est déroulée en 1575.

Mais même là, lors du grand finale apocalyptique, Kurosawa étonne par ses choix : si, dans les précédentes escarmouches, il préférait se concentrer sur la position de Kagemusha alors que la bataille fait rage tout autour, là il multiplie les expériences hors-champ, usant de sons off avant d’enfin nous révéler l’étendue du désastre – et de s’y attarder avec une complaisance presque nauséeuse ; les corps sans vie jonchent la plaine, des chevaux blessés s’ébrouent, s’accrochent à l’existence, tandis que résonne une complainte symphonique aux cuivres très occidentaux, comme un trait d’union entre ses origines et les grands genres cinématographiques épiques (le western, le péplum).

Trois heures intenses, d’une densité inouïe, où ce grand réalisateur refuse systématiquement l’épique qui lui tend les bras en proposant une analyse désespérée des liens friables d’une société courant à sa perte et s’accrochant à des valeurs archaïques.

Sailor et Lula, de David Lynch

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  • Titre original : Wild at heart
  • Date de sortie en salles : 24 octobre 1990 avec BAC Films
  • Réalisation : David Lynch
  • Distribution : Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe, Crispin Glover, Isabella Rossellini, Harry Dean Stanton, Grace Zabriskie & Diane Ladd
  • Scénario : David Lynch d’après le roman de Barry Gifford
  • Photographie : Frederick Elmes
  • Musique : Angelo Badalamenti
  • Support : DVD BAC Films (2005) zone 2 en 2.35 :1 / 127 min

Synopsis : À sa sortie de prison, Sailor, ancien homme de main d’un mafieux local, décide de partir avec Lula, sa petite amie, et ce, contre l’avis de la mère de celle-ci qui voue à son futur gendre une haine féroce, au point qu’elle va engager des tueurs pour l’éliminer.

Le 89ème Festival de Cannes s’achève et a rendu son verdict, j’en profite pour donner mon avis sur un ancien lauréat.

La première fois que j’ai vu Sailor & Lula de David Lynch remonte à une époque où j’abordais le cinéma avec insouciance. Une invitation, une occasion de voir le film qui avait alors remporté la Palme d’or à Cannes en 1990.

Les souvenirs que j’en conservais étaient flous : des personnages atypiques, caricaturaux, dérangeants dans leur manière d’aborder les situations, énigmatiques par leurs gimmicks et sous-entendus ; une couleur, le rouge, dont une des actrices se couvrait le visage dans une séquence malsaine ; une route, la nuit ; des chansons d’Elvis Presley ; une veste en peau de serpent rappelant celle d’un autre film ; et un finale ridicule avec un Nicolas Cage au nez explosé en train de chanter son amour pour sa belle. C’était ce qui ressortait principalement de ma mémoire chaque fois que je l’interrogeais au sujet de Wild at heart.

Depuis, j’ai appris à apprécier le cinéma de ce réalisateur hors normes et en ai profité pour redécouvrir sa filmographie.

Et le résultat est troublant. Curieux comme on se fait des idées qui en engendrent d’autres supplantant les premières – un peu comme les souvenirs d’enfance, toujours magnifiés. Par exemple, j’étais persuadé que Sailor passait son temps à chanter Elvis. Or, ce n’est absolument pas le cas. En revanche, il insiste lourdement – et comiquement, avec ce ton décalé cher à Lynch – sur la raison d’être de sa veste en peau de serpent déjà visible dans Snake Eyes.

Et surtout j’avais complètement oublié les constants parallèles avec le Magicien d’Oz (Sailor l’avoue lui-même, et les plans au ras du bitume, annonçant ceux, plus sournois et mystérieux, de Lost Highway, mettent en évidence la ligne jaune, quoique discontinue, de leur yellow brick road à eux).

Nous voici donc devant un road-movie fantasmagorique, dans lequel le metteur en scène d’Elephant Man réutilise les codes au sens strict avant de les exploser en alourdissant le trait, volontairement, afin d’y insuffler un romantisme exacerbé doublé d’une sensualité troublante, animale. Wild at heart. Ainsi sont-ils.

Du road-movie, pourtant, là aussi on n’en retient pas grand-chose. Nos deux amoureux ont bien l’intention de gagner la Côte ouest, néanmoins Sailor tient à passer par la Nouvelle-Orléans, terre de magie et hautement symbolique, où l’attend son destin. L’asphalte défile et son long ruban monotone traverse des paysages presque hors du temps, très bien mis en valeur par la photo. Un passage nocturne, alors que le couple sillonne des étendues désolées, rappelle curieusement une séquence de Carnival of souls : Lula, regardant par la vitre, semble apercevoir le visage menaçant de sa mère, telle une vision spectrale. On notera aussi l’écho régulier de ce plan fixe sur une maisonnette perdue dans le désert qui renvoie à ceux qui scandent la série Twin Peaks, et qu’on retrouve dans son générique (le croisement de deux routes, le feu tricolore en pleine nuit…) : cette maison est le repère de personnages qui ont tous un lien avec Sailor. D’ailleurs, on sourira certainement devant le nombre d’acteurs récupérés du casting de la série TV, dont l’éternel et regretté Jack Nance, la troublante Grace Zabriskie et la délicieuse Sherilyn Fenn.

Tout au long de leur chevauchée fantastique, nos amoureux s’adonnent avec une passion torride à leurs ébats dès qu’ils le peuvent, soulignant la sensualité exacerbée de Lula qui passe son temps à prendre des poses aguicheuses propres à enflammer sa libido – tout en revendiquant une certaine innocence dans ses propos. Son passé la hante, tout comme il hante celui de Sailor auquel il est lié par le craquement d’une allumette.

Le feu, élément destructeur et purificateur, stigmatise leur passion déraisonnable, leur fougue irresponsable et souligne l’omniprésence du rouge : leur amour les consume littéralement, et l’enfer est sur leurs talons. Les êtres énigmatiques qu’ils croiseront ne semblent du coup n’être que des coquilles vides, animées de leurs propres fantasmes, vides comme leurs regards torves et leurs propos insignifiants. Toutefois, ils doivent se méfier de ceux qui sont en chasse : primaires, dotés d’une soif atavique de sang ou de sexe, à l’image de Bobby Peru (Willem Dafoe, hypnotique et déjanté, cruellement stupide), ils sont dangereux pour peu qu’on fasse trop confiance. Or Sailor et Lula ne semblent pas disposer des armes leur permettant de survivre dans un monde aussi cynique et pervers…

Bien qu’emballant, le film peut aussi prendre de court et décontenancera pas mal de spectateurs peu habitués au style de Lynch, mais il peut être assez ludique de recenser les parti-pris esthétiques et symboliques du réalisateur qui a sans doute pris un malin plaisir à flinguer les genres tout en délivrant un film assez personnel, dissimulant mal son hermétisme à travers un déroulement plutôt linéaire ponctué par des flashbacks de plus en plus explicites.

Le film peine à me séduire parce que je n’y trouve pas mon compte d’étrangeté, j’ai la sensation qu’elle est délayée, pervertie ou artificiellement induite. Pourtant, je lui reconnais une puissance intrinsèque phénoménale, comme une énergie qui le dépasse, le transcende, comme si le scénario était le vecteur de quelque chose de plus grand. Et puis aussi, dans sa façon particulière d’archétyper ses personnages, j’ai du mal à en trouver un seul de sympathique dans ce film : ils sont, au mieux, pathétiques. Diane Ladd (Joy) à elle seule, manifeste tout ce qui est détestable chez un être humain : cette femme acariâtre et amère, qui s’estime bafouée, va user de ce qui lui reste de charme pour lancer une vendetta insensée.

L’image du DVD choisi était plutôt agréable, le son enveloppant quoique un peu faible. Reste donc à le tenter à nouveau en HD.

Iron Maiden : Burning Ambition, de Malcolm Venville

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  • Titre original : Iron Maiden : Burning Ambition
  • Date de sortie en salles :  13 mai 2026 avec Universal
  • Réalisation : Malcolm Venville
  • Distribution : Steve Harris, Bruce Dickinson, Nicko McBrain, Dave Murray, Adrian Smith, Javier Bardem, Tom Morello, Gene Simmons & Lars Ulrich dans leurs propres rôles
  • Scénario : David Teague
  • Photographie : Matthew Gormly, Jaimie Gramston, Stuart Luck & Jeff Tomcho
  • Musique : Iron Maiden
  • Support : 35 mm en 1.85:1 / 105 min

 

Synopsis : Couvrant cinq décennies, Iron Maiden: Burning Ambition retrace leur ascension emblématique pour devenir l’un des plus grands groupes de l’histoire de la musique.

Cinquante ans ! Un demi-siècle d’existence pour ce groupe qui s’est frayé une place au panthéon du rock dans les années 80 avant une période trouble qui aurait pu les voir disparaître comme tant d’autres, mais de laquelle ils sont revenus plus forts jusqu’à atteindre de nouveaux sommets. Iron Maiden est désormais une légende qui remue encore les foules, remplit encore des stades et suscite l’admiration sans bornes de ses fans comme le respect de ses concurrents.

Steve Harris – Paul Di’Anno

Il fallait bien un film pour entretenir le mythe et transmettre le flambeau à de nouvelles générations qui s’avèrent encore sensibles à sa musique (il suffit de regarder les vidéos qui pullulent en montrant les premières écoutes de gamins, enchantés par ce qu’ils entendent). Si les années 90 avait été synonyme de fin de carrière pour bon nombre d’artistes de la même génération et évoluant dans le même registre (le public nord-américain se détournant progressivement de hard-rock et du heavy metal pour le grunge et d’autres genres plus agressifs), elles n’ont pas pour autant signé leur arrêt de mort – et le documentaire permet de nous montrer leur chemin de croix avant une quasi-résurrection presque miraculeuse.

La formation classique à partir de 1981 : Adrian Smith, Dave Murray, Clive Burr, Steve Harris & Bruce Dickinson qui fait des tractions

Mais revenons au commencement. Le film s’ouvre sur une petite animation suivie d’images d’un concert et une voix off qui souligne ce qui sera le leitmotiv du métrage : les fans. C’est pour eux, pour cette famille qui dépasse les frontières et transcende les barrières sociales, religieuses ou politiques, que les membres ont accompli ce parcours dantesque, ponctué de records de dates en tournée. Un parcours qui les a propulsés au sommet après des débuts dans des petits clubs londoniens sous l’impulsion d’un Steve Harris déjà persuadé de tenir quelque chose qui fera date.

D’où l' »ambition » du titre, qu’on croirait tirée de Macbeth.

Steve Harris et son jeu « galopant »

Il faut reconnaître au film un bon paquet de qualités. Si l’on est profane, on assistera à un portrait très complet évitant le piège de l’hagiographie et n’hésitant pas à évoquer les moments les plus douloureux de l’histoire du groupe : le choix de se séparer de leur premier chanteur, Paul Di’Anno, dont le comportement et les excès nuisaient au projet du leader de Iron Maiden ; les tensions entre Steve et le chanteur Bruce Dickinson, son départ houleux puis son retour inespéré ; l’épuisement consécutif aux tournées à répétition (qui s’étendaient parfois sur plus d’un an) ; les maladies (un cancer de la gorge, un AVC) et la pression du public…

Le vrai fan n’apprendra sans doute pas grand chose. D’autant que (et contrairement à ce qui est affirmé dans une des bandes-annonces) les membres du groupe sont déjà intervenus dans des films précédents : un documentaire en deux parties au début des années 2000 ainsi que le film Flight 666 narrant la tournée Somewhere back in Time World Tour de 2008 (23 concerts en 45 jours à bord du Ed Force One, un Boeing 757 piloté par Bruce Dickinson himself !).

Comme quoi, le rock mène à tout et même aux commandes d’un avion de ligne (quand on sait qu’un des guitaristes avait tenté sa chance en Suisse comme horloger et que Steve Harris a commencé comme éboueur…).

À l’instar de tous les biopics musicaux sortis récemment, des choix drastiques ont été effectués, et le puriste pourra sans doute tiquer en n’entendant pas parler des tout premiers membres du groupe, quand Iron Maiden, entre 1975 et 1979, hantait les petits clubs de la capitale britannique et commençait à accumuler une petite légion d’admirateurs qui entretenaient le bouche à oreille jusqu’à la sortie de leur premier album éponyme : exit donc Dennis Stratton (guitare) ou Doug Sampson (batterie) – mais il faut reconnaître qu’ils apparaissent bien à la fin dans un bandeau récapitulant tous ceux qui ont fait partie de l’aventure et les trois qui ont perdu la vie depuis.

La force du documentaire réside surtout dans la passion qui anime les témoignages de tous ces admirateurs :

  • des anonymes venant du Liban, du Kosovo, d’Argentine ou du Brésil (où la communauté est sans doute la plus bruyante et fidèle), de Pologne, chacun avec sa petite anecdote (comme celui qui était aux premiers rangs lorsque Dickinson s’est blessé sur scène à l’arcade sourcilière) ;
  • des célébrités du monde musical : Tom Morello (Rage against the Machine), Gene Simmons (Kiss) ou Lars Ulrich (Metallica) ;
  • Javier Bardem (Skyfall, Mother !), sans doute le plus investi dans ces témoignages, pardonnant tous les excès du groupe, expliquant la portée, l’influence, le lyrisme et la portée de leurs morceaux avec une flamme dans le regard et des vibratos dans la voix qui ne peuvent que convaincre les indécis.

L’autre atout réside dans les interventions vocales des Irons eux-mêmes : les voix de Steve, Bruce, des trois guitaristes (Adrian Smith, Jannick Gers & Dave Murray), des batteurs (Clive Burr puis Nicko McBrain), des chanteurs (Paul Di’Anno, Bruce et Blaze Bayley) mais aussi de leur producteur fétiche, Rod Smallwood, qui fera de la formation le groupe phare de la New Wave of British Heavy Metal. Chaque fois qu’on les entend, c’est en voix off avec un bandeau qui les nomme tandis qu’on visionne des images d’archives (les premières vidéos sont de piètre qualité). Impossible de rester insensible à leur concert en Pologne, avec les policiers qui délimitaient tout mais qui ont fini par leur demander des autographes, et cette soirée où ils ont fini par jouer du Deep Purple à un mariage (vidéo à l’appui).

Le documentaire se focalise essentiellement sur les tournées, qui ont forgé le groupe : les premiers albums sont mentionnés jusqu’à Number of the Beast (1982) qui voit Iron Maiden se stabiliser et construire une formation durable, laquelle sert encore de référence pour les critiques musicaux. Les suivants seront évoqués brièvement mais le film s’attarde plutôt sur la décennie prodigieuse des années 80 avec ces séries de concerts dans tous les continents dont un premier point culminant en 1985 (le World Slavery Tour et ce concert à Rio devant plus de 250 000 spectateurs). Avant d’entrer dans le dur : les tournées se succèdent, les spectateurs suivent mais pas la volonté ou la santé des artistes.

Les années 90 ne sont donc pas éludées, ce qui est une bonne chose : on y voit Iron Maiden en tournée aux USA dans des salles ridiculement petites par rapport à ce qu’ils ont connu. Mais le reste du monde continue d’affluer en masse à leurs concerts. Leur musique évolue également mais demeure fidèle à certains principes : des paroles recherchées, des thèmes surprenants souvent liés à l’Histoire, une forme de lyrisme dans les compositions, la basse échevelée d’Harris et les solos de guitare qui se complètent en parfaite harmonie.

Bruce : moins de cheveux mais la même énergie

Puis c’est le retour en grâce. Avec beaucoup d’opportunisme (ce n’est pas mentionné dans le film mais les Maiden ont fini par céder aux sirènes du merchandising), le groupe se relance encore par des albums millimétrés et des tournées pharaoniques. On n’oublie pas non plus de parler d’Eddie, la mascotte dont Lars Ulrich vante l’impact incroyable, à nul autre pareil – avec sans doute une pointe de jalousie. Eddie présent dès les premières affiches, qui est devenu autant ambassadeur que signature (au même titre que la police d’écriture du nom du groupe). Eddie qui est pour les musiciens, à la personnalité souvent très introvertie, un moyen d’extérioriser leurs fantasmes.

Enfin, un passage raconte le malaise provoqué suite à des incidents malheureux (un assassinat perpétré par un individu qui écoutait leurs chansons, vous imaginez l’amalgame). Dickinson aura les mots qu’il faut pour démonter tous les argumentaires fallacieux (« musique sataniste », « propos déviants », « moralement scandaleux »).

Moins de deux heures pour présenter cinquante ans de carrière : mission accomplie. Beau boulot et Up the Irons !

Légendes d’automne, d’Edward Zwick

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  • Titre original : Legends of the Fall
  • Date de sortie en salles :  5 décembre 1995 avec Columbia TriStar
  • Réalisation : Edward Zwick
  • Distribution : Brad Pitt, Anthony Hopkins, Julia Ormond, Aidan Quinn & Henry Thomas
  • Scénario : Susan Shilliday & William D. Wittliff d’après le roman de Jim Harrison
  • Photographie : John Toll
  • Musique : James Horner
  • Support : Blu-ray Sony (2011) région All en 1.85:1 / 133 min

Synopsis :

1896. Au cœur du Montana, bien à l’abri de la folie des hommes, William Ludlow élève ses trois fils, Alfred, Tristan et Samuel. Mais vient la Grande Guerre et le plus jeune des frères n’en reviendra jamais, laissant derrière lui une veuve éplorée. Entre Tristan et Alfred débute alors une lutte sourde et violente dont l’enjeu est l’amour de la jeune femme. Chacun encaissera les grandes leçons de la vie, entre illusions perdues et vaines ambitions.

En 1995, Brad Pitt (Fury, Bullet Train) explosait à l’écran et imposait définitivement une image de séducteur farouche grâce à sa composition dans Thelma & Louise, Entretien avec un vampire et, surtout, Légendes d’automne d’Edward Zwick (le Prodige).

Brad Pitt est Tristan, le fils cadet du colonel Ludlow

Que penser de cette fresque épique s’étalant sur une vie d’homme (les premières images nous montrent Tristan Ludlow tout jeune et le film s’achève sur sa mort) ? Adaptée d’un roman du grand Jim Harrison, elle s’inscrit dans la lignée des sagas familiales dans lesquelles on prend fait et cause pour l’un des membre. Sur fond d’époque tragique, elle narre les liens et les dissensions qui entretiennent une existence. Ajoutez-y des paysages somptueux baignés de la lumière « moite » du Nord américain (ainsi que l’affirme le réalisateur dans l’amusant mais respectueux commentaire audio du DVD Columbia-TriStar) sublimement photographiés par John Toll (Oscar de la meilleure photo pour ce travail). Complétez par une magnifique ballade aux accents celtiques créée par James Horner (Aliens, Willow) et vous tenez un genre d’épopée dont sont friands les Anglo-Saxons.

Anthony Hopkins incarne le colonel Ludlow

Cependant, bien que ressemblant fortement à une œuvre de David Lean (cinéaste culte dont Edward Zwick avoue s’être pourtant fortement inspiré), et malgré l’intense travail de reconstitution historique (la recréation du centre-ville d’Helena à partir des rues de Vancouver choisie pour des raisons d’économie) ou les scènes restituant l’enfer des tranchées, on a moins le sentiment d’assister à un grand film d’aventures que celui de voir la trajectoire d’un homme. Atypique, hors du temps, des modes et des principes, voici un héros moderne, profondément romantique, autour duquel ne font que graviter, attentifs à s’insérer autant que faire se peut dans une société en pleine mutation (conséquences de la Révolution industrielle, éclatement de la Première Guerre Mondiale et prémisses de la Décolonisation), des personnages moins « magnétiques », voire iconiques.

Car le métrage, débutant sur le mode du témoignage a posteriori (un vieil Indien Cree, compagnon de toujours du colonel Ludlow et nommé One Stab, raconte l’histoire de Tristan) est tout entier axé, mais de façon presque masquée et subtile, sur le destin du fils cadet. Dès le début, le Peau-Rouge, qui s’évertue à ne jamais s’abaisser à parler la langue de l’Homme blanc – tout en la comprenant fort bien – et qui deviendra son mentor, le voit comme une force de la Nature : un être sauvage, indomptable, dont la fougue n’a d’égale que l’indiscipline. Tristan, malgré l’amour qu’il porte à ses deux frères (l’aîné, Alfred, posé et pénétré de son rôle de référent ; le benjamin, Samuel, diaphane, dont l’enthousiasme le dispute à la soif de (re)connaissance), est un animal solitaire en lequel, bien qu’il s’en cache – de moins en moins ouvertement – le colonel Ludlow voit l’incarnation de cette folie qu’il cherchait à ensevelir. Loin de la guerre civile pour laquelle il avait patiemment servi un gouvernement désormais honni, loin du bruit et de la fureur des grandes villes, il vit avec ses garçons dans ce Montana immense et sauvage dont les hivers rigoureux ont fait fuir jusqu’à sa femme.

Ainsi, insidieusement, le récit s’attellera à décrire la grandeur et la décadence de cette famille qui connut ses plus belles heures jusqu’au jour où Samuel, de retour de brillantes études, lui amena sa fiancée, Susannah, une jeune femme brillante mais orpheline.

Julia Ormond est Susannah, la fiancée de Samuel

Ce n’est pas la Grande Guerre pour laquelle, recherchant tout à la fois un sens à leur vie et la reconnaissance paternelle, Samuel et Alfred vont s’engager, qui va faire basculer leur vie, mais bien l’irruption de cette future épouse dans le cercle familial restreint. Elle n’est pourtant pas la seule femme, car Ludlow est déjà entouré d’une petite famille : outre son fidèle One Stab (qui était déjà à ses côtés dans le régiment qu’il dirigeait – en tant qu’ordonnance ? aide de camp ? éclaireur ?), on découvre un homme à tout faire au passé trouble, Decker, qui les aide à élever les chevaux et le bétail. Il a eu d’une Indienne, Pet, une jeune fille surnommée Isabel Deux (la première Isabel étant l’épouse du colonel). Cette dernière n’a d’yeux que pour Tristan et envisage, dès qu’elle en aura l’âge, de l’épouser.

Cependant, dès lors que Tristan croise le regard de Susannah, on comprend que les rapports entre les membres du clan Ludlow vont devenir extrêmement compliqués : son visage radieux, ses yeux de biche et son sourire éclatant ont, de facto, conquis les trois frères. Alfred passe du temps avec elle sous des prétextes aussi maladroits que ses gestes d’attention sont empressés. Samuel demande des conseils à Tristan car il redoute de ne pas être à la hauteur la première fois où il l’honorera physiquement. Et Tristan, lui, n’a pas besoin de lui faire la cour, de lui parler, ou même d’être présent : son côté rebelle, mal dégrossi, ses longs cheveux blonds, son air angélique cachant une farouche envie de vivre ont déjà, et irrésistiblement, enflammé le cœur de la promise du benjamin. Alfred les surprend même les yeux dans les yeux, à la lisière d’un baiser qui ne surviendra pas – en tout cas, pas avant la Guerre. Car le soir venu, les trois frères partent pour le Canada, s’engager aux côtés des Anglais qui se battent en France : Samuel croit y voir l’appel d’une liberté mise en péril ; Alfred se justifie plus vaguement par une forme de patriotisme flou dissimulant mal son envie d’en remontrer à un père qui ne l’épaule guère.

Les frères partent à la guerre. L’un d’entre eux n’en reviendra pas.

Tristan, pourtant, n’est pas du même avis : s’il s’engage, c’est uniquement pour veiller sur le petit frère, trop rêveur – et peut-être confronter sa science de la survie en forêt, sa résistance à la douleur et sa témérité aux réalités du combat moderne. Ludlow, dans une scène d’adieux réglée au millimètre suivant une forme de hiérarchisation patriarcale, et Susannah ne disent pas autre chose que : « Prends soin de Samuel. Ramène-le nous. »

La guerre aura raison de ce fragile équilibre, justifiant les choix de leur père qui avait été témoin des pires horreurs de tels conflits. Un drame terrible s’abattra sur la famille et y laissera une plaie suppurante, à jamais béante. La rage primale qui bouillait en Tristan se déversera alors en un déchaînement de violence irrationnelle, qui l’entraînera à maudire jusqu’à Dieu lui-même.

Incapable de digérer cette tragédie dont il se sent responsable, Tristan ne retournera au ranch familial qu’après de longs mois de pérégrinations et d’oubli de soi. Entretemps, Alfred se sera déclaré auprès de Susannah, essuyant un refus poli : c’est vers l’autre frère que se tournent désormais les pensées de la jeune femme. Au retour du fils prodigue, leur amour éclatera au grand jour : toutefois, c’est sans compter sur cette folie viscérale que Tristan ne parvient qu’à grand’ peine à contenir et qui l’éloignera de la maison Ludlow, à nouveau, alors que les temps deviennent plus difficiles. Doublement frustré, Alfred se confronte à son père qui lui révèle pourquoi Tristan est plus aimé que lui, qui s’est pourtant toujours efforcé de suivre les règles, de se conduire décemment. Cette injustice profonde le pousse également à quitter la demeure et à s’engager en politique.

Par petites touches parfois subtiles ou tendres, parfois espiègles, entrecoupées de scènes violentes et bruyantes (la guerre, les règlements de comptes), on suit le devenir instable de ces vies qui s’entrechoquent : le père, suite à une attaque, vit retiré du monde, handicapé et presque muet ; Susannah finit par faire un mariage de raison (avouant d’ailleurs que « l’Éternité s’est avérée trop longue ») ; et lorsque Tristan revient, en fin de compte, c’est Isabel Deux qui l’attend encore…

Tristan et Isabel Deux

L’histoire ne s’arrête pas là : les drames et les moments de bonheur continueront à enrichir cette vie et à illuminer ce métrage filmé sobrement, sans fioriture, magnifiant discrètement les paysages et les décors (mention spéciale au chef opérateur qui sait trouver des plans exquis d’une Nature mouvante au gré des saisons). Brad Pitt joue un Tristan à l’allure d’un demi-dieu nordique, au regard toujours inquiet, comme à l’écoute de sa voix intérieure. Julia Ormond (Un fils du Sud) est tout simplement adorable tandis que Anthony Hopkins (Elephant Man ; Dracula) achève de prouver son talent d’immense acteur (il faut le voir bredouiller – il a presque perdu l’usage de la parole : « Screw’m ! Screw’m all ! Screw the gov’m’nt ! »). Aidan Quinn (Benny & June) incarne magnifiquement cet homme qui a grandi trop vite, et son regard hypnotique trahit parfaitement les conflits qui agitent son coeur. Quant à Henry Thomas, il parvient parfois à faire oublier son rôle inoubliable dans E.T. l’extraterrestre.

Les trois frères avec Susannah

Un beau spectacle, un très beau récit qui ne cherche pas à s’appesantir sur le mélo ou les drames (pourtant nombreux), moins maniéré que Shakespeare in love du même réalisateur. L’émotion, toujours présente, s’affirme de manière discrète – mais n’empêchera pas le surgissement des larmes chez les plus sensibles d’entre vous.

La version HD (disponible sur le blu-ray Sony de 2011) rend enfin hommage à cette œuvre splendide, récupérant les bonus existant en DVD et rétablissant enfin un peu de justesse dans les sous-titres français. Elle est bien entendu à privilégier absolument, même si les arrière-plans souffrent d’une définition perfectible, avec des ciels parfois fourmillants et une photo manquant de piqué.

Règlement de comptes, de Fritz Lang

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  • Titre original : the Big Heat
  • Date de sortie en salles :  8 décembre 1953 avec Columbia Pictures
  • Réalisation : Fritz Lang 
  • Distribution : Glenn Ford, Gloria Grahame & Lee Marvin
  • Scénario : Sydney Boehm d’après le feuilleton de William P. McGivern
  • Photographie : Charles Lang
  • Musique : Henry Vars
  • Support : Blu-ray Wild Side (2015) région B en 1.33:1 / 90 min
Synopsis :

Lorsqu’un policier met fin à ses jours, le sergent Bannion est chargé de clore une enquête apparemment sans histoires. Sauf qu’une jeune femme qui lui avait révélé qu’elle avait entretenu une liaison avec le défunt est retrouvée morte, et que ses supérieurs lui recommandent vivement de boucler cette affaire au plus tôt. Bannion commence à soupçonner le crime organisé et décide de poursuivre ses investigations : c’est alors qu’un drame terrible frappe sa famille…

The big Heat fait partie de ces classiques immortels régulièrement cités au gré des discussions entre cinéphiles. Les plus grands cinéastes s’y réfèrent, l’admirant ou soulignant avec effet l’importance que ce métrage a eu sur leur carrière.

Pourtant, il est parfois méconnu et on lui colle souvent des étiquettes pas toujours pertinentes. On le traite par exemple comme le mètre-étalon du genre « film noir », alors qu’en 1953, lors de la sortie en salles, on se situait plutôt sur la fin de cette tendance qui avait démarré dans la décennie suivante – une époque où les studios, entamant leur montée en puissance, mais en panne d’inspiration, s’étaient tournés vers les polars à succès de Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Certes, on y retrouve cette esthétique issue de l’expressionnisme allemand (Fritz Lang oblige) avec un jeu constant sur le sombres et un cadrage recherché ; le contexte géographique est également essentiellement urbain et le scénario baigne dans un fatalisme proche de la tragédie – mais pas de femme fatale, ni de tueur psychopathe ici.

De fait, et comme l’expliquent avec passion Martin Scorsese et Michael Mann dans les courts mais précieux suppléments de l’édition Wild Side, Lang s’est servi des modèles préexistants, de la dynamique des films noirs, pour écrire encore une fois une histoire de vengeance telle qu’il en a le secret (c’est sans aucun doute le thème qu’il a le plus traité dans son oeuvre). Une vengeance implacable et morbide, qui altère les perceptions et les valeurs de ceux qui s’y adonnent, les plongeant dans une spirale de laquelle ils ont peu de chances d’en sortir, et aucune de le faire indemnes.

Bannion est ici incarné par Glenn Ford (Milliardaire pour un jour) : un choix pertinent et crucial. Voici un gars solide, dont la carrure et le mâchoire apparaissent d’emblée rassurants. Malgré son apparente décontraction auprès de ses confrères, il incarne un homme plutôt respecté et légèrement blasé. L’enquête lui semble sans intérêt de prime abord, et il a hâte de retourner auprès des siens : une femme au caractère bien trempé qui n’a pas sa langue dans sa poche et son enfant adorée.

Sauf que… Fritz Lang (Cape & Poignard)  a su nous mettre en garde contre les apparences, tout en prenant le contrepied des standards de l’époque avec une certaine hardiesse. La première scène nous montre un homme qui se suicide sur son bureau, laissant une liasse de papiers visiblement compromettants sur lesquels met tout de suite la main sa veuve. Or cette dernière, loin de la femme éplorée et vulnérable qu’on est en droit d’attendre, réagit au quart de tour et contacte un homme qui n’est rien moins que le chef de la pègre locale : elle dispose à présent d’un moyen de pression sur l’homme qui régit secrètement toutes les affaires de la ville et auquel même les forces de l’ordre obéissent. Cependant, face aux policiers, elle sait jouer la femme fragile, choquée par le décès de son conjoint.

Bannion aurait pu, aurait dû tomber dans le même panneau que ses confrères, d’autant que son chef semble bien pressé de clore le dossier. Mais une petite pierre dans l’engrenage vient éveiller un vague soupçon chez l’enquêteur : une femme prétend qu’elle avait une liaison avec l’officier de police qui vient de mettre fin à ses jours, ce qui pourrait relancer l’enquête. Sans trop y croire (on le voit d’ailleurs traiter cette femme avec une certaine légèreté), Bannion va poser les questions qui fâchent à la veuve – et les réponses de celle-ci ne le rassurent guère. Quant à son chef, son empressement à en finir achève de le convaincre que quelque chose ne tourne pas rond. Quelque chose qui a sans doute à voir avec Lagana, ce mafieux intouchable…

C’est alors que la femme est retrouvée morte sur une route de campagne.

Bannion va commencer alors à fourrer son nez un peu plus loin dans cette affaire qui sent mauvais : la morgue, un bar, la veuve et même l’attitude de son capitaine et du commissaire en chef lui indiquent que la réalité est toute autre. On commence à le menacer, de plus en plus ouvertement. Il n’en dort plus mais sa femme l’encourage à rester fidèle à ses principes, alors il s’acharne, jusqu’à ce qu’il en paie le prix. Un prix trop élevé pour qu’il passe outre : « ils » sont allés trop loin, « ils » vont le regretter.

D’enquêteur lucide, Bannion se mue en ange de la vengeance, et personne ne pourra l’empêcher de faire éclater l’immonde vérité. Glenn Ford et vraiment impeccable dans ce registre, figure idéale du bon père de famille et du fonctionnaire affable et respectueux. La manière dont l’horrible drame qui le frappe le transforme est montrée avec savoir-faire. Il ne prend plus de gants et va user des armes mêmes contre lesquelles il luttait auparavant : menaces, intimidations, violence. S’il faut éliminer ses adversaires et sortir du cadre de la Loi, advienne que pourra.

Lente descente aux enfers d’un policier vertueux, spirale de la vengeance, le film est construit méthodiquement et met habilement en valeur les intentions des protagonistes : le cadre est millimétré, l’éclairage pertinent qui sait habilement utiliser les contraintes et les libertés du studio pour écraser les personnages dans de perpétuels huis-clos étouffants. Lee Marvin, encore dans un second rôle (celui de Vince, l’homme de main de Lagana), est assez impressionnant et montre une palette d’expressions qu’il perdra par la suite lorsqu’il incarnera des héros monolithiques dans les décennies suivantes (cf. À bout portant) : ce gangster menant grand train, brutal avec les femmes et ses subordonnés mais totalement soumis au grand patron, interprète un parfait mélange de bandit veule aveuglé par le pouvoir.

Toutefois, ce qui frappe surtout de nos jours, c’est la manière dont les femmes sont représentées : la veuve (Jeannette Nolan) avec son double visage, manipule à sa guise et les policiers (convaincus de sa vulnérabilité) et le chef de la pègre ; la femme de Bannion (Jocelyn Brando) étonne par sa liberté, son côté femme moderne qui fume et boit, picore dans les plats de son mari et le tance vertement tout en se montrant aimante et maternelle ; et surtout Debby (Gloria Grahame), la « poupée » de Vince.

Debby est en apparence une blonde évaporée, de celles que Marilyn Monroe interprétait à ses débuts (pour l’anecdote, c’est elle qui était prévue dans ce rôle, mais la Fox demandait beaucoup trop cher). Pourtant, elle n’est absolument pas dupe de la situation. Certes, elle jouit autant qu’elle peut du confort que lui procure Vince (bijoux, manteaux de fourrure et la belle vie) mais elle ne se prive pas de rappeler aux partenaires de Vince qu’ils ne sont que les pantins du big boss, auquel tout le monde obéit au doigt et à l’oeil. Et lorsqu’elle assistera à la première altercation entre Bannion et Vince (le policier prenant la défense d’une jeune femme que le malfrat martyrise), elle sera immédiatement intriguée par cet homme qui obéit à d’autres règles que celles de son monde.

Davantage que le chemin de croix du héros, c’est l’évolution de cette femme qui interpelle, ne répondant pas aux canons en vigueur à l’époque – ainsi que la violence de certaines situations, Fritz Lang ne reculant pas pour faire souffrir ses personnages, allant jusqu’à les torturer ou les défigurer. Le film est violent, brutal même, les morts nombreuses – et les cadavres disparaissent.

Incontestable réussite du cinéma des années cinquante, qui ne sera égalée que par la Soif du Mal d’Orson Welles quelques années plus tard, the Big Heat s’avère encore de nos jours puissant et inspirant. L’édition blu-ray Wild Side est remarquable tant par ses interviews que par le contenu de son très beau livret, magnifiquement illustré.

A girl walks home alone… d’Ana Lily Amirpour

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  • Titre original : A girl walks home alone at night
  • Date de sortie en salles :  14 janvier 2015 avec Pretty Pictures
  • Réalisation : Ana Lily Amirpour
  • Distribution : Sheila Vand, Arash Marandi, Mozhan Marno & Dominic Rains
  • Scénario : Ana Lily Amirpour
  • Photographie : Lyle Vincent
  • Musique : Bei Ru
  • Support : DVD M6 Vidéo (2015) zone 2 en 2.39:1 / 97 min
Synopsis :

Dans la ville étrange de Bad City, lieu de tous les vices où suintent la mort et la solitude, les habitants n’imaginent pas qu’un vampire les surveille. Mais quand l’amour entre en jeu, la passion rouge sang éclate…

Pour fêter dignement le onzième anniversaire du Coin des Critiques Ciné, nous avons sélectionné un film qui est sorti trop discrètement en France au tout début de l’an 2015, malgré son extraordinaire cote de popularité dans la douzaine de festivals qui l’ont sélectionné et les quelques prix glanés (dont le Prix de la Révélation Cartier pour la réalisatrice au Festival de Deauville et trois récompenses décrochées à Sitges dont « Best Directorial Revelation »). Il mérite pourtant largement le coup d’oeil, et pas seulement si on est amateur de films de vampires.

De fait, A girl walks… a le don de prendre le spectateur à rebrousse-poil. Ça peut irriter, et si l’on effectue les recherches adéquates on verra que les notes des spectateurs ainsi que des critiques (professionnels ou non) l’on constatera qu’elles sont plutôt disparates. C’est bien le genre de film qui divise, qui fascinera les uns et ennuiera les autres. Typiquement, un film qui mérite donc d’être vu pour alimenter les débats entre cinéphiles passionnés.

Financé par des firmes américaines (SpectreVision et Logan Pictures), produit par Elijah Wood, le métrage donne l’impression de sortir d’Iran après être passé malicieusement sous les fourches caudines d’une censure d’État. C’est que la distribution est essentiellement américano-iranienne et la scénariste-réalisatrice, bien que d’origine perse, est née en Angleterre avant de s’installer en Floride (contrairement par exemple à Marjane Satrapi qui a grandi en Iran avant de s’installer en France). Or, le film est tourné en persan (mais en Californie…) ! Et en noir & blanc qui plus est ! Difficile à cerner donc, jusque dans ses origines – ce qui peut décontenancer le spectateur de base.

D’autant que le contenu possède les mêmes caractéristiques, mélangeant allègrement les genres tout en affichant un respect total pour les codes des oeuvres et cinéastes de référence. Oui, il y a un peu de Tarantino dans cet amalgame improbable de film de vampires et de western moderne, mais un Tarantino languissant, plus nostalgique que provocateur, préférant souligner l’ambiance plutôt que d’aligner des séquences violentes.

Avec ce choix d’un noir & blanc époustouflant (le chef opérateur a largement été cité dans la liste des lauréats des festivals, remportant le prix de a meilleure photo au Festival de Dublin), la réalisatrice opte pour un expressionnisme éthéré qui délite l’action et brouille la narration. Le cadre est à l’aune de la photo qui propose des plans parfois fuligineux, parfois géométriques, jamais anodins, jouant sur les sens et les symboles. À dire vrai, c’est dans l’immobilisme de ses séquences muettes que le film prend toute sa valeur (on sent l’origine du court-métrage), dans ce déroulement sépulcral d’une narration affectée, où les personnages et les décors deviennent plus important que l’histoire elle-même.

Le chat, pas prévu au scénario, est devenu un personnage à part entière du film.

Pourtant, les dialogues ne sont pas délaissés et il n’est pas rare de voir ces individus, hantant la ville plus qu’ils ne l’habitent, philosopher sur une existence qui leur échappe. Bad City donne parfois cette impression d’étrangeté qu’on éprouve lors de certaines scènes spécifiques d’Eraserhead de David Lynch. Ainsi, des structures connues sont présentées hors contexte, dans un cadrage et sous un éclairage hors normes. Il y a une poésie immanente et romantique dans les errances de ces êtres dépeints par petites touches et conservant une grosse part de mystère ou dans leurs réflexions désabusées, qui confère à chaque scène une texture « fin du monde ».

Pour finir, la réalisatrice continue de cultiver ses paradoxes et ses ruptures de ton en insérant l’air de rien quelques réflexions bien senties sur la société patriarcale rigide liée à la révolution islamique (qui, si elle continue de peser sur chacun de ses membres, n’est respectée, que pour la forme, par les nantis : cette jeune aristo accepte des hommes dans sa chambre sans sourciller – sacrilège ! – sort sans voile, danse, boit et se drogue sans vergogne).

L’étrange personnage central, une vampire presque muette, tient dans cette ville sans substance un rôle intéressant, qui le rend encore plus fascinant : à la fois prédatrice et gardienne, chasseuse et bergère. Face à la sexualité un peu flétrie de la prostituée et à la sensualité provocatrice de la jeune bourgeoise, elle affiche une silhouette morbide, celée sous un voile presque intégral – comme si elle gardait en laisse son pouvoir de séduction. Discrète, spectrale, elle se fond dans le décor, la brume et la nuit et frappe ceux qui le méritent, laissant alors, et seulement, libre cours à sa soif sanguinaire. Pourtant, ce jeune homme aux allures de James Dean oriental a le don de la détourner de la voie qu’elle s’est tracée – et leur relation sera traitée avec infiniment de délicatesse.

Voici donc, pour tous les amoureux des films différents, une découverte de 2015 très riche, à la photo et au rythme hypnotique.