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Vance Venner

Vance Venner
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Lecteur, spectateur et rédacteur. Je vais encore au cinéma (mais moins qu'avant, c'est vrai), le reste du temps je profite d'une bonne installation pour visionner films et séries de tous genres avec une prédilection pour la SF. "Mon Dieu, c'est plein d'étoiles !"

3 Hommes et un couffin, de Coline Serreau

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  • Titre original : 3 Hommes & un couffin
  • Date de sortie en salles : 18 septembre 1985 avec Acteurs Auteurs Associés
  • Réalisation : Coline Serreau
  • Distribution : Roland Giraud, André Dussolier, Michel Boujenah, Dominique Lavanant, Philippine Leroy-Beaulieu & Marthe Villalonga
  • Scénario : Coline Serreau
  • Photographie : Jean-Jacques Bouhon & Jean-Yves Escoffier
  • Musique : 
  • Support : blu-ray Rimini (2026) en 1.78 :1/ 106 min

Synopsis : Jacques, Pierre et Michel, trois célibataires, partagent un grand appartement parisien. Très attachés à leurs vies sans contraintes ni enfants, ils héritent d’un bébé, apparemment celui de Jacques, déposé là par sa mère. Entre biberons, couches et nuits d’insomnies, les trois amis sont vite débordés par le travail que nécessite un nourrisson.

Pierre (Roland Giraud), Michel (Boujenah) et Jacques (André Dussolier) sont dans un appartement…

Énorme succès public dans les années 80 (plus de dix millions d’entrées en France, près de 40 millions à l’international), la comédie césarisée de Coline Serreau s’est refait une jeunesse avec une nouvelle édition limitée, remasterisée en 4K, que les éditions Rimini mettront en vente dès le 17 juillet 2026 dans un combo blu-ray+DVD.

40 ans après, 3 Hommes & un couffin aura-t-il le même impact ? Les attentes du public ne sont plus les mêmes, et la société a bien évolué : ce qui apparaissait en 1985 comme avant-gardiste (trois célibataires endurcis confrontés aux « joies » de la maternité) n’est plus aussi révolutionnaire – quand bien même les poncifs aient encore bien du mal à reculer.

… quand arrive un couffin. Avec un bébé.

En outre, les ressorts comiques reposent désormais sur d’autres critères. Il faut dès lors bien admettre que la principale péripétie du scénario (une histoire de drogue) fait tache par sa naïveté dans cette gentille comédie jouant davantage la carte de l’émotion et des relations. Or, c’est précisément le domaine dans lequel, un peu à notre grande surprise, le film fonctionne encore très bien.

Certes, quelques scènes ouvertement humoristiques susciteront sans doute rires et sourires (Pierre et Michel complètement perdus chez la pharmacienne qui leur explique patiemment les arcanes du lait maternisé ou des couches-culottes ; Pierre qui pique une crise devant la nounou – imperturbable Dominique Lavanant (la Boum) – que désire embaucher Jacques) mais l’essentiel est ailleurs.

Des débuts difficiles…

En effet, comme deux des trois suppléments (des entretiens avec l’équipe du film et la réalisatrice) vous l’apprendront, c’est surtout dans ces moments d’intimité que se crée cette émotion particulière : la musique se tait (d’ailleurs le film n’a pas de compositeur attitré, juste quelques morceaux sélectionnés du répertoire classique), la caméra se focalise sur l’un des trois adultes avec Marie, l’adorable bébé, et la magie opère. Coline Serreau avait d’ailleurs à l’époque souligné l’une de ses plus belles réussites : cet instant où Michel (Boujenah, véritable pile électrique qui fond totalement face à Marie), nourrissant le bébé, finit par s’endormir avec elle sur ses genoux.

Un bébé, qu’est-ce que c’est épuisant !

Ce qui au départ générait des fou-rires (les premières couches, jamais une partie de rigolade pour qui que ce soit) finit par devenir un fragment de tendresse ritualisée : Pierre qui lui donne son bain en marmonnant des paroles affectueuses, Michel qui prépare les biberons à moitié endormi. C’est dans cette délicieuse alternance entre émotion et humour que s’articule la principale réussite du film, au point qu’on ne ressent qu’à peine le regard un peu trop appuyé sur les amis m’as-tu-vu du trio, des bourgeois friqués insensibles aux pleurs d’une petite fille.

Évidemment, c’est surtout la bascule du regard qui aujourd’hui risque de provoquer quelques reproches : il est vrai que ces pauvres garçons riches (ils sont copropriétaires d’un immense appartement à Paris et n’ont pas de problème avec l’argent), confrontés à la dure réalité de l’éducation d’un nourrisson, tombent bien vite de leur piédestal – et leurs masquent tombent, révélant des individus sensibles qui vont finir par placer le bien-être de ce bébé au-dessus de leurs précédentes préoccupations (le boulot, le plaisir et le sexe).

Parfois, il n’y a plus qu’à chanter…

Trois hommes forcés de subir les contraintes énormes imposées par un nourrisson. Mais les femmes dans tout ça ? Pas grand-chose à dire, à croire que Coline Serreau n’avait pas assez de matière pour leur accorder une place dans sa comédie. D’accord, on a une jeune mère qui cherche vraisemblablement à punir Jacques en le plaçant face à ses responsabilités – mais ensuite on nous la présente comme une jeune femme paumée, incapable de faire face seule au cercle vicieux imposé par sa vie de mère célibataire (pour gagner de l’argent, elle doit travailler et donc faire garder la gosse, mais pour cela elle doit gagner de l’argent…). Les autres femmes ne sont que de gentilles caricatures : la nounou rigide, la pharmacienne impassible, la concierge trop curieuse, la grand-mère qui s’éclate en croisière avec sa carte vermeille.

C’était plus drôle et plus percutant de renverser les rôles traditionnels que d’écrire une comédie d’émancipation féminine. Cela fonctionne encore, preuve s’il en était besoin que les images d’Épinal (papa travaille, maman s’occupe des enfants) sont encore bien ancrées de nos jours.

Enfin arrive la maman. Les trois hommes vont pouvoir reprendre leur vie de débauche… à moins que ?

Outre les entretiens mentionnés plus haut, le blu-ray est complété par une interview de Brigitte Rollet sur les questions de genre et de sexualité au cinéma. L’image peut sembler décevante : très douce, elle montre une agréable colorimétrie et a été nettoyée de la plupart des scratches et griffures tout en conservant un grain très cinéma. En revanche, elle paraîtra totalement dépassée pour les jeunes générations de spectateurs, qui la trouveront manquant de piqué et parfois de netteté, loin des standards de la haute-définition. Il n’empêche que c’est un film qui fait du bien, empli de sincérité et souvent touchant dans lequel Roland Giraud, plus habitué des comédies pétaradantes (Tant qu’il y aura des femmes, Papy fait de la Résistance, Quatre Garçons pleins d’avenir), se montre particulièrement émouvant et juste.

Le Jour le plus long, de Darryl F. Zanuck

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  • Titre original : the Longest Day
  • Date de sortie en salles : 25 septembre 1962 avec 20th Century Fox
  • Réalisation : Gerd Oswald, Darryl F. Zanuck, Ken Annakin, Andrew Marton & Bernhard Wicki
  • Distribution : John Wayne, Robert Ryan, Richard Burton, Eddie Albert, Paul Anka, Arletty, Jean-Louis Barrault, Bourvil, Pauline Carton, Sean Connery, Mel Ferrer, Henry Fonda, Gert Fröbe, Curd Jürgens, Roddy McDowall, Peter Lawford, Sal Mineo, Robert Mitchum, Rod Steiger, Robert Wagner & Red Buttons
  • Scénario : Romain Gary, James Jones, David Pursall, Jack Seddon & Cornelius Ryan d’après son roman
  • Photographie : Jean Bourgoin & Walter Wottitz
  • Musique : Maurice Jarre
  • Support : blu-ray Fox (2009) en. 2,35 :1/ 179 min

Synopsis : De la veille au lendemain du 6 juin 1944, le film tente de retracer toute la série d’événements, de décisions, de paroles historiques, d’accidents, d’erreurs et de coups du sort qui ont contribué à la réussite du Débarquement en Normandie. Il essaie de s’attacher aux points de vue respectifs du Haut-Commandement allié, des officiers américains et britanniques, des commandos français et des groupes de Résistants intérieurs mais également des officiers allemands.

L’exemple type de la « superproduction », le Jour le plus long est une œuvre ambitieuse et méritoire à plusieurs titres. Tout d’abord, impossible de ne pas passer à côté de ce casting monumental vanté sur les affiches et les bandes-annonces : certains des plus grands acteurs américains, britanniques, allemands et français sont à l’affiche, parfois juste le temps d’une réplique – parfois aussi, malheureusement, coupés au montage. De quoi ravir l’oeil nostalgique du cinéphile, même si la réalité historique s’en est trouvée parfois bien malmenée (John Wayne par exemple joue le rôle d’un parachutiste deux fois plus jeune que lui, et pesant 20 kg de moins ; Richard Burton lui-même a avoué être mal à l’aise en interprétant un pilote aussi âgé : lui-même ayant servi dans la RAF, il savait que les pilotes avaient très rarement plus de trente ans pendant la guerre). Cependant, quelques clins d’oeil font chaud au coeur puisque le générique comporte des comédiens ayant réellement servi pendant la Seconde Guerre mondiale.

John Wayne (droite) ne s’est pas fait que des amis sur le tournage, payé dix fois plus que ses homologues et se permettant quelques paroles blessantes envers les Français.

Bien que muselé par un budget bloqué à 10 millions de dollars (le plus élevé jamais débloqué pour un film en noir et blanc jusqu’à la Liste de Schindler), Zanuck a pu obtenir le droit de tourner des prises de vue sur site (la pointe du Hoc, Ouistreham, le château de Chantilly et surtout Sainte-Mère-Église), délocalisant certaines scènes sur l’île de Ré ou des plages corses. Les différents États participant à la production l’ont autorisé à faire tourner près de 23 000 soldats de plusieurs pays, dont un millier de commandos français. Au moins six navires ont été prêtés par la Marine américaine. Comme il ne s’entendait pas avec le scénariste auteur du livre éponyme, un conciliateur a été nommé pour mener à bien les opérations, et quelques grandes plumes (dont Romain Gary) ont apporté leur contribution sur certains dialogues ajoutés.

Le script multiplie ainsi les points de vue, permettant à Zanuck de tenir sa promesse de mettre « une star dans chaque séquence du film » afin de rassurer les financiers de la Fox échaudés par les dépassements de budget de Cléopâtre. Ainsi, on aura autant les déclarations des grands officiers de l’État-Major allié que quelques bons mots de troufions destinés à détendre l’atmosphère très tendue de la première heure. Détail amusant : Sean Connery y interprète un soldat irlandais (rappelons qu’il était écossais) s’étonnant de la présence d’un joueur de cornemuse à l’avant des troupes britanniques.

Le tout est parfois impressionnant (les travellings aériens sur les combats, parfois pris d’hélicoptère, sons saisissants) mais accuse aussi son âge avec une violence atténuée, des morts théâtrales (les victimes de coups de feu décèdent systématiquement les bras en croix), un rythme en dents de scie avec une exposition très longue et des dialogues qui ne sont là que pour donner du temps d’écran à chaque star au générique. À l’époque (1962), la séquence d’Omaha Beach devait être fascinante, mais depuis, les nouvelles générations ont connu Il faut sauver le soldat Ryan (ou même le jeu Medal of Honor) qui la surclasse sur tous les compartiments.

Autre point à souligner que les jeunes spectateurs ne pourront peut-être pas identifier : pour un film américain de 1962, il faut reconnaître une certaine audace à avoir tourné dans les trois langues, sachant que les dix premières minutes du film sont uniquement en allemand. Certes, il existe une version entièrement tournée en anglais, mais le marché de la vidéo permet de visionner avec plaisir une version originale où chaque interprète utilise le dialecte de son personnage (précisons tout de même que dans le blu-ray Fox de 2009, les trois quarts de la séquence du casino d’Ouistreham, menée donc par des commandos français, est doublée).

On pourra aussi regretter une vision un peu trop américano-centrée, avec des comédiens français de renom interprétant de bien pâles civils (en dehors de Christian Marquand dans le rôle du commandant Kieffer, dont les 177 fusiliers-marins devaient s’emparer du casino d’Ouistreham). Quant aux troupes canadiennes sur Juno Beach, les seules à avoir entièrement atteint leurs objectifs dans le temps imparti, elles ne sont quasiment pas mentionnées : il était plus spectaculaire de se concentrer sur le désastre d’Omaha et les exploits de la pointe du Hoc, sans doute. Cela dit, le cinéphile francophile se gargarisera de savoir que l’Oscar de la meilleure photographie a été attribuée à Jean Bourgoin (chef opérateur de Mon oncle mais aussi de la Grande Illusion) et son partenaire Walter Wottitz. Et la bande originale a été confiée aux bons soins de Maurice Jarre.

Richard Burton, bien désabusé avant le déploiement sur le front.

Toutefois, les nombreuses anecdotes enrichiront les spectateurs et leur permettront de mieux mettre en contexte des productions plus récentes sur le même thème : une place non négligeable est ainsi laissée à la Résistance, et l’on y verra une accorte jeune femme faire tourner les têtes des soldats allemands pour mieux permettre à son partenaire de passer du matériel à leur nez et à leur barbe – fait avéré, et qu’on retrouve peu ou prou sous les traits de Anamaria Vartolomei dans la Bataille De Gaulle.

Irina Demick incarne Janine, dont le décolleté détournera habilement l’attention des soldats du check point.

Malgré tous ses défauts, dont beaucoup sont inhérents à sa production d’une ampleur inhabituelle, le Jour le plus long a bercé l’enfance de nombreux cinéphiles, épatés par l’héroïsme des uns et par le sang-froid des autres, éblouis de voir autant de vedettes réunies dans un même film.

La Bataille De Gaulle : J’écris ton nom, d’Antonin Baudry

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  • Titre original : La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom
  • Date de sortie en salles : 26 juin 2026 avec Pathé
  • Réalisation : Antonin Baudry
  • Distribution : Simon Abkarian, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider , Félix Kysyl, Thierry Lhermitte, Campbell Scott & Simon Russell Beale
  • Scénario : Antonin Baudry & Bérénice Vila d’après le roman de Julian T. Jackson Une certaine idée de la France
  • Photographie : Pierre Cottereau
  • Musique : Théo Cascio
  • Support : 35 mm en. 2,39 :1/ 157 min

 

 

Synopsis : En 1943, tout reste à faire pour De Gaulle et les Forces Françaises Libres. Si Leclerc commence à attirer l’attention avec ses victoires éclair en Afrique, la coalition alliée a décidé de se débarrasser de lui, trop gênant, pour mettre à sa place un fantoche qui leur permettra de mieux gérer le territoire français après-guerre. Une solution inacceptable pour De Gaulle qui a désormais besoin de jouer sa dernière carte : la constitution du Conseil National de la Résistance, première base sur laquelle construire un gouvernement provisoire soutenu par des élus.

Mission accomplie pour Antonin Baudry (le Chant du loup): son diptyque ambitieux, concentré sur le coeur de la Seconde Guerre mondiale entre la Débâcle et la Libération de Paris, se conclut avec maestria sur une sélection pertinente d’images d’archives tandis que s’égrènent les vers de Paul Éluard soutenus par les violons d’une remarquable bande originale. Point d’orgue de presque six heures de film coupées en deux parties alternant tension politique, dialogues engagés ponctués de punchlines historiques et faits d’armes héroïques (critique de la première partie ici).

Baudry et son équipe ont parfaitement su doser les ingrédients nécessaires à la réalisation d’un grand film historique. Si De Gaulle demeure à juste titre le pilier et le pivot du récit, incarnant les doutes et atermoiements méconnus d’un destin continuellement menacé par la pression des Alliés et les attentes de tout un peuple, s’ajoute à son histoire deux axes majeurs qui sous-tendent son projet bien illusoire : Jean Moulin et le général Leclerc.

La Force L de Leclerc poursuivant les chars d’une panzerdivision

Trois hommes, trois destins illustres, les deux derniers servant de base à l’ambition nécessaire du premier : libérer la France et la sauver non seulement de ses envahisseurs, mais aussi de ceux qui prétendent l’aider. Le discours du film est clair, et résonne pertinemment avec la situation politique actuelle : De Gaulle n’est pas ici l’incarnation du Messie, l’Homme providentiel (ou la Femme, si l’on pense à Jeanne d’Arc, d’ailleurs citée par le Général) sur lequel s’est souvent appuyé la Nation. Il est simplement celui qui, de par sa position privilégiée mais ô combien fragile, sait que l’heure est venue pour le sursaut salutaire. Celui qui impulsera l’élan indispensable pour l’avenir de son cher pays.

Cela dit, on comprend très vite qu’il se rend compte de l’importance du domaine politique dans cette guerre-là qui se joue sans coups de feu ni explosions, mais par des signatures, des accords et des poignées de mains. Cette dimension de la lutte, qu’il méprisait et dans laquelle il se fourvoyait régulièrement au départ, il commence à présent à en assimiler les processus et rouages. Constamment ballotté par les Britanniques, qui l’admirent tout en le craignant, dénigré par les Américains qui le prennent de haut, De Gaulle, homme de terrain, va apprendre à user de ces ficelles perverses que tirent les politiciens, et notamment une arme encore trop mal maîtrisée par les Français à l’époque : les médias.

De Gaulle à Washington face à Roosevelt : le dur apprentissage des rouages de la politique

Sauf que sa situation est extrêmement précaire : en 1943, le vent a tourné en Europe et la perspective d’une libération des pays envahis se fait jour car l’Amérique et sa puissance industrielle colossale vient peser dans la balance. Mais l’Amérique n’a que faire d’un histrion comme De Gaulle et préfère construire un plan d’aménagement des futurs territoires occupés  qui la préserverait de potentiels conflits déstabilisants – et ferait de l’Europe une multitude d’États inféodés, dépendant de son bon vouloir. Le nouvel ennemi, jamais mentionné dans le film, viendra de l’Est, et Washington préfère se constituer un rempart inexpugnable avec non pas des alliés, mais des sujets.

Churchill et ses conseillers devant la carte du projet américain d’occupation des territoires.

La situation de Churchill n’est pas vraiment meilleure : il aime sincèrement De Gaulle et la France, mais entre celui-ci et Roosevelt, son gouvernement n’hésitera pas une seconde. Les USA sont nécessaires pour remporter cette guerre, alors que le brave Général et son armée de coloniaux ne peuvent faire pencher la balance.

le (désormais) Général Leclerc (Niels Schneider) face à son ancien mentor

C’est là qu’interviennent Leclerc et Jean Moulin. Leclerc, par ses exploits abondamment commentés en Afrique (le film s’ouvre sur la conquête du Fezzan, un territoire au sud de la Libye, en janvier 1943), donne désormais du poids aux Forces Françaises Libres. Les Américains n’aiment rien tant que les héros, surtout ceux qui n’ont pas froid aux yeux comme lui. Les Britanniques, à l’image de Montgomery, déplorent certes sa témérité, à la limite de l’insubordination, mais admirent sa détermination, son sang-froid et l’efficacité de ses prises de risque.

Comme il est difficile de se passer de sa division et du symbole qu’il représente, il suffit alors de le mettre sous la coupe d’un pantin : le Général Giraud (Thierry Lhermitte, très juste avec cette touche de comédie qui sied bien au personnage) sera cet homme, suffisamment ambitieux pour être à la solde de ceux qui lui promettent monts et merveilles, et suffisamment veule pour ne pas tenter de faire cavalier seul – bien secondé en sous-marin par Jean Monnet, revenu des USA avec des instructions claires.

le Général Giraud (Thierry Lhermitte), ex-grand militaire et chef d’opérette

Reste l’autre atout de De Gaulle : Jean Moulin. En coordonnant la Résistance intérieure, il pourrait construire un dispositif essentiel dans la réussite des débarquements envisagés. Eisenhower n’est pas dupe : il préfère une opération avec un maximum de chances de succès. Sauf que Moulin se heurte autant à la traque acharnée de la Gestapo qu’au refus des élus de participer au Conseil de la Résistance, ce qui lui confèrerait une assise politique impossible à nier. Le temps presse, et De Gaulle se retrouve avec cette unique carte à jouer : sur les fondements de ce conseil représentatif de la Nation, il pourrait constituer le gouvernement provisoire d’un État souverain, empêchant alors les Alliés de s’en partager les morceaux.

Jean Moulin (Félix Kysyl) escorté à distance par ses guetteurs

Voici tous les enjeux d’un film remarquable, sans doute moins fluide dans sa narration que le premier, mais mené de main de maître. Anamaria Vartolomei y interprète magnifiquement une jeune Résistante en personnifiant tous les moyens dont Jean Moulin et ses acolytes ont usé pour lutter dans l’Armée des Ombres : surveillance, sabotage, codage, décryptage et envoi de messages ou de matériel. Une féminisation bienvenue qui met en lumière l’incroyable travail des femmes pendant ces années noires, et notamment les plus jeunes et accortes dont le charme a pu permettre de faire passer bon nombre d’informations cruciales au nez et à la barbe des occupants.

Livia (Anamaria Vartolomei) sur les toits de Paris

On saluera de même la mise en lumière de l’apport logistique des femmes dans la 2e DB avec cette troupe d’ambulancières débarquée d’Amérique qui ne désire que travailler avec Leclerc : aucune exagération car l’anecdote est bien réelle (il s’agit du Groupe Rochambeau dirigée par Florence Conrad), tout comme l’entreprise de « blanchiment » de la Division Blindée dont les soldats africains ont progressivement été remplacés par des membres des maquis, pourtant nettement moins expérimentés.

De Gaulle (Simon Abkarian) devant le monument aux morts de 1918

Tension, suspense, exploits inondent l’écran, alternant avec quelques sentences bien assénées par un Simon Abkarian nettement plus à l’aise dans le costume du Général. Et surtout, l’émotion déborde de certaines séquences, s’écoulant des regards étonnés, choqués ou soulagés des protagonistes. En se concentrant sur un nombre restreint de personnages, Baudry a opté pour une humanisation du récit qui l’empêche parfois d’être très clair (il manque bon nombre d’éléments historiques en raison de raccourcis nécessaires) mais qui a le mérite de nous garder au coeur de ces événements tragiques, et capitaux pour le destin de notre pays.

Et quelques scènes sont dignes d’être montrées aux écoliers en classe de CM2. Une grande réussite qui fait honneur au cinéma national, et au courage, à la détermination et à la résilience de tout un peuple.

Wolf Creek, de Greg McLean

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  • Titre original : Wolf Creek
  • Date de sortie en salles : 9 août 2006 avec TFM
  • Réalisation : Greg McLean
  • Distribution : John Jarratt, Nathan Phillips, Cassandra Magrath & Kestie Morassi
  • Scénario : Greg McLean
  • Photographie : Will Gibson
  • Musique : François Tetaz
  • Support : 35 mm en 1.85 :1/ 95 min

 

Synopsis : Trois jeunes randonneurs partent pour trois semaines de trekking dans le désert australien. Ils en profitent pour aller admirer Wolf Creek, un cratère causé par un météorite vieux de plusieurs milliers d’années. Cette nuit-là, ils retrouvent leur voiture en panne. Lorsqu’un autochtone leur propose de l’aide, ils se croient sauvés. Pourtant, le vrai cauchemar commence…

Wolf Creek est un film étrange, presque inclassable, répondant pourtant aux critères des survival horror fleurissant ces deux dernières décennies. Un pitch classique : trois touristes voyageant en Australie tombent en panne près du cratère de Wolf Creek qu’ils venaient de visiter. Ils pensent être tirés d’affaire quand un homme du cru leur propose son aide à la nuit tombée. C’est qu’en plus, il a l’air sympathique, le bonhomme ! Bien entendu, les choses ne se passeront pas comme elles auraient dû…

Pourquoi se plaindre ? C’est exactement ce qu’on cherche lorsqu’on s’apprête à visionner ce type de métrages. D’ailleurs, Wolf Creek s’ouvre sur un texte évoquant les très nombreuses disparitions que connaît ce continent chaque année – dont seules 10% sont élucidées. En outre, on marche en terrain balisé : la Colline a des yeux ou même Hostel proposaient à l’époque ce genre d’intrigues assez répandues dans les années 70. Beaucoup plus récemment, Apex reprend les mêmes critères en réduisant encore le nombre de protagonistes.

Ici, nous avons deux jeunes femmes, un homme et le désert australien : tous les éléments devant engendrer l’irruption de la sauvagerie loin de la civilisation, mener à des scènes de boucherie, à du sadisme glauque, bref, à de la chair, du sang et de la peur.

Eh bien, pour cela, il faut s’accrocher. En effet, pendant une demi-heure, on va suivre nos touristes sur la route. Le tout sur fond de paysages sublimes, rehaussés par une très belle photo au grain très présent. Les dialogues sont rares, la caméra mouvante n’épargne pas les gros plans, la musique est surprenante. C’est plutôt bien fichu. La première véritable péripétie survient au bout de trois quarts d’heure après un rythme lent et contemplatif.

Puis tout bascule.

Comme ça, d’un coup.

Des vastes étendues désertiques on passe à des réduits sombres au sein d’une ville abandonnée. Le réveil est brutal. Et on suit les efforts désespérés de nos pauvres touristes pour s’échapper du piège qui s’est refermé sur eux. Habilement, la caméra demeurera sur l’un d’entre eux pendant un long moment, avant de passer à l’autre. Chacun aura ainsi droit à ses moments de gloire et de désespoir alors que rôdera constamment la menace de leur bourreau…

Déroutant dans sa construction et jusqu’à sa conclusion, pas vraiment effrayant mais distillant quelques moments haletants, il s’agit d’une œuvre à part, frustrante pour les amateurs de gore mais intrigante par le soin apporté à la réalisation. Ça a l’air complètement vain et pourtant ça laisse un goût amer qui perdure sans qu’on parvienne exactement à déterminer ce qui le déclenche. Greg McLean a manifestement écrit et réalisé quelque chose qui sort du tout venant de ces productions souvent réservées à un public adolescent en mal de sensations. Il faut souligner qu’il a suffisamment convaincu pour réussir à trouver le financement d’une suite (Wolf Creek 2, 2016) suivie d’une série.

 

Terminons par une mention spéciale à John Jarrat (Pique-nique à Hanging Rock), avec son profil à la Freddy Krueger : il est simplement impressionnant.

La Bataille de Gaulle : l’Âge de fer, d’Antonin Baudry

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  • Titre original : La Bataille de Gaulle : l’Âge de fer
  • Date de sortie en salles : 3 juin 2026 avec Pathé
  • Réalisation : Antonin Baudry
  • Distribution : Simon Abkarian, Benoît Magimel, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider & Mathieu Kassovitz
  • Scénario : Antonin Baudry & Bérénice Vila d’après le roman de Julian T. Jackson Une certaine idée de la France
  • Photographie : Giora Bejack & Pierre Cottereau
  • Musique : Volker Bertelman
  • Support : 35 mm en. 2,39 :1/ 160 min

 

Synopsis : Juin 1940.

La France s’effondre et signe l’armistice. Au milieu du chaos, un homme refuse de baisser les bras. Seul contre vents et marées, ce général inconnu s’enfuit à Londres pour sauver ce qui reste de liberté. Sans armée, sans soutien, sans espoir. Mais avec une conviction irrationnelle : la France, sa France, n’a pas déposé les armes. Faisant le pari ultime, il cherche à convaincre le monde que la bataille pour la France n’est ni terminée ni perdue. La réalité, cependant, est inébranlable et semble déterminée à lui prouver qu’il a tort. Pourtant, petit à petit, des résistants, des étudiants rebelles et des soldats déterminés se soulèvent en Angleterre, en France et en Afrique pour rejoindre la cause. Leur foi, leur audace et leur soif de liberté défient ce que l’histoire semblait avoir écrit d’avance.

La Seconde Guerre mondiale au cinéma semble avoir le vent en poupe : la programmation du Festival de Cannes l’a en partie démontré. Les raisons en sont nombreuses et pas forcément convaincantes, et ce ne sera pas le sujet ici. Ce qui nous intéresse est moins le contexte historique, voire le personnage dépeint, que la valeur du film.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, du simple point de vue pédagogique (après tout, il s’agit d’un film historique), le premier volet du diptyque d’Antonin Baudry (le Chant du loup) sur le Général de Gaulle et la constitution de la France libre est assez réussi.

Après une introduction somme toute classique fondée sur des images d’archives montées avec frénésie, on se retrouve à l’aube de la Débâcle en compagnie d’une division de blindés français (chose qu’on voit si rarement au cinéma !), menée par un colonel Charles de Gaulle qui, dès ses premières répliques, pose déjà les bases du personnage : on a beau lui expliquer que la ville où il se rend est prise par les Allemands, il lui faut y aller pour s’en rendre compte par lui-même.

Le reste, on le connaît, même de manière fragmentaire : le refus de la capitulation, la fuite pour Londres et la volonté de poursuivre le combat de l’extérieur, comptant sur des volontaires (qu’il n’a pas encore) et le potentiel recelé par les colonies. Sauf qu’il est bien vite désavoué par le tout nouveau Gouvernement de Vichy et que les Anglais, qui salent son panache, ne voient guère d’autre en lui qu’un illuminé qui risque de leur mettre des bâtons dans les roues par la suite. Des événements déjà racontés dans un autre film avec Lambert Wilson qui s’achevait lors de l‘appel du 18 juin 1940.

Fernand vous salue bien

Pourtant, Churchill lui conserve sa sympathie, parfois contre l’avis de son cabinet : ils partagent tous deux la conviction qu’il ne faut pas laisser le moindre espace à un individu aussi dangereux qu’Hitler, et que les projets de cessez-le-feu, voire de traité de non belligérance, ne sont que de la poudre aux yeux pour un dictateur aussi déterminé, et aussi particulièrement préparé au combat.

La première partie du film nous montre donc les dessous d’un projet qui n’allait pas du tout de soi : comment De Gaulle, à qui l’on va faire l’aumône d’un modeste quartier général en plein cœur de Londres, s’acharnera à constituer une force d’abord politique, puis militaire, dans le but de reprendre la lutte armée contre l’envahisseur nazi et, à terme, de le bouter hors des frontières. Un projet qui nécessite la participation pleine et entière des Britanniques, pour le support logistique au départ – or ces derniers misent avant tout sur l’atout US : Roosevelt est certes désireux d’entrer en guerre, mais l’opinion américaine y est pour l‘heure hostile, et surtout il refuse de se compromettre avec ce général d’opérette qui sera trop compliqué à manœuvrer.

On a donc d’un côté un homme droit comme un i, tout entier tendu vers un objectif illusoire mais incapable de faire les compromissions nécessaires dans un cadre diplomatique (par fierté mal placée parfois, par orgueil patriotique souvent mais aussi du fait d’un caractère insuffisamment souple et de principes qui apparaissent alors comme rétrogrades) et de l’autre un Premier Ministre admiratif, sincèrement touché par les efforts de De Gaulle de faire vivre un espoir aussi ténu, mais également pressé de toutes parts (par son parti, son gouvernement et ses alliés) de se débarrasser de cet olibrius ingérable.

À table avec Churchill & De Gaulle

Au départ, Churchill choisit le camp du Général, se disant sans doute que la très faible chance qu’il représente pourrait faire pencher la balance lorsque l’heure sera venue. C’est alors que survient la terrible décision de Mers El Kébir, et le premier drame de l’entreprise : les Britanniques ont bombardé la flotte française, l’opinion hexagonale se sent trahie, De Gaulle est anéanti et ses collaborateurs l’abandonnent.

Tout l’intérêt du film réside dans ces moments intimes entre le Général, digne et raide, et le Premier Ministre, affable mais perspicace, agrémentés de dialogues teintés d’humour et d’une petite pointe d’émotion ; mais également dans ce parcours chaotique, où De Gaulle aura plusieurs fois touché le fond, renvoyé de son bureau, remplacé par un autre, cloué au lit en pensant être invulnérable aux maladies tropicales… et se remettra en selle en thésaurisant sur de maigres mais précieuses victoires : le ralliement du Tchad (première étape vers la réunion des Forces Françaises Libres avec les armées coloniales) et surtout l’impressionnante bataille de Bir Hakeim.

Le Général Koenig (Benoît Magimel) surveillant la progression des forces de l’AfrikaKorps vers le camp fortifié de Bir Hakeim.

C’est sans conteste l’autre grand atout de ce métrage, et son incontestable point d’orgue : le fait d’avoir consacré (pour la première fois au cinéma) vingt bonnes minutes à cet événement-clef pour les FFL. Baudry raconte ainsi en images comment une troupe très inférieure en nombre à réussi à tenir une position fortifiée afin de permettre aux Britanniques, coincés à Tobrouk, de se replier vers l’Est pour y établir une nouvelle tête de pont (qui sera plus tard stratégiquement décisive lors de la bataille d’El Alamein). Pour la seconde fois depuis la début de la guerre, après Dunkerque, le sacrifice de nombreux Français a permis à leurs alliés de s’en sortir.

Grâce à une belle science du montage et une narration qui sait utiliser habilement les ellipses temporelles sans diluer ou dilater le récit, Baudry parvient à nous captiver tout au long des 160 minutes et ce, malgré l’impression persistante d’assister parfois à une transcription un peu austère, un peu hiératique, d’anecdotes piquantes et de répliques cinglantes. Abkarian, qu’on avait aperçu dans Casino Royale, s’il donne par moments le sentiment d’avoir revêtu un habit trop grand pour lui, finit par convaincre dans la peau de cet individu (haut) perché, inaltérable et inflexible, mais non dénué d’émotions dignement contenues. Son De Gaulle ressemble à un archétype historique mais colle parfaitement à la vision du réalisateur : un héros, certes, mais un héros parfois difficilement compréhensible, peu amène, distant, porté avant tout par une idée de la France qui supplante toute reconnaissance.

Sa grandeur un peu archaïque, parfois risible, vient surtout d’un espoir en quelque chose qui n’existe déjà plus, mais qu’il est persuadé de faire renaître. En ce sens, ses constantes références à Clovis, bien naïves (et historiquement infondées), illustrent le paradoxe vivant qu’il représentait. Les producteurs ne s’étaient pas cachés de leur volonté de « rendre De Gaulle plus humain » ; on a davantage le sentiment qu’ils l’ont rendu plus iconique.

Fernand & Livia sur les toits de Paris

Néanmoins, la Bataille de Gaulle n’oublie pas un autre composant essentiel du parcours du Général : la Résistance. Les personnages de Fernand et Livia (Anamaria Vartolomei, qui allie charme et talent) personnifient ainsi les hommes de l’ombre, mus par l’honneur et fermement attachés à leur Patrie : l’épisode véridique de la sanglante célébration du 11 novembre vient rétablir un pan important de notre mémoire collective. Avant l’apparition d’un certain Jean Moulin, préalablement à l’unification des très nombreux mouvements de Résistance spontanés.

Sur le plan formel comme sur le plan narratif, le film de Baudry est une réussite dont peut s’enorgueillir le cinéma national, qui se permet enfin d’éclairer de nombreux points obscurs de notre Histoire.

Crows Zero, de Takashi Miike

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  • Titre original : Kurôzu zero
  • Date de sortie en salles (Japon) : 27 octobre 2007 avec Toho
  • Réalisation : Takashi Miike
  • Distribution : Shun Oguri, Meisa Kuroki & Kenta Kiritani
  • Scénario : Shôgo Mutô, d’après le manga de Hiroshi Takahashi
  • Photographie : Takumi Furuya
  • Musique : Naoki Ohtsubo
  • Support : Blu-ray Roboto Films (2026) en 1.85:1 / 130 min

Synopsis : Genji a décidé de s’emparer du lycée de Suzuran, de devenir le maître de toutes les bandes d’adolescents qui s’y affrontent depuis des années et qu’on surnomme les corbeaux. C’est le moyen qu’il a trouvé pour convaincre son père, leader d’un gang de yakuzas, qu’il est digne de lui succéder. Sauf que d’autres prétendants sont sur les rangs, dont Serizawa dont on dit qu’il est le plus fort de tous. Genji n’a pas d’autres choix que de demander l’aide de Ken, qui a tenté de réussir cet exploit il y a longtemps – sans savoir que ce dernier travaille pour un gang rival de celui de son père…

Scène d’ouverture : une exécution façon yakuza

Comptant une centaine de films comme réalisateur au compteur, dont les très controversés (et très culte) Audition ou Ichi the Killer, Takashi Miike a également porté à l’écran deux films adaptés de l’univers de Takahashi. Ces mangas s’inscrivent dans la mouvance furyô, typiquement créée pour ce support, voire pour l’animation : des histoires ayant pour protagonistes des bandes de jeunes délinquants, souvent désoeuvrés, avançant dans la vie à coups de poings et de tatanes, mais pas dépourvus de sentiments malgré l’allure qu’ils se donnent. Mains dans les poches, têtes penchées et regards de biais, ces jeunes s’habillent avec ce qui leur tombent sous la main et compensent leurs manques de moyens par une accessoirisation à outrance : chaînes, ceintures, colliers trop grands et des coupes de cheveux indescriptibles (quand ils ne sont pas rasés ou décolorés).

Le furyô a ses adeptes au Japon, toutefois il a eu du mal à prendre en France (pourtant le second marché mondial du manga) : ces récits n’ont passionné qu’une frange d’amateurs passionnés. Jusqu’au succès assez inattendu récemment de Tokyo Revengers.

La série Crows d’Hiroshi Takahashi a été publiée dans les décennies 1980 et 1990. Elle narrait le quotidien du lycée de Suzuran, un établissement pour les classes populaires dans lequel la violence est de mise : des chefs de bande se muent un temps en caïds et tentent de soumettre des classes ou d’autres bandes. Alliances et mésalliances sont fréquentes, se font et se défont au gré de la volonté des plus persévérants, des plus forts et, surtout, des plus craints parmi les prétendants.

Miike, qui n’est pas du genre à transposer directement une oeuvre à l’écran (il aime bien se qualifier d' »arrangeur »), a choisi dans ses deux films de resituer le contexte avant celui de la série, réalisant ainsi des « préquelles ». Les fans y retrouveront donc quelques personnages, dont Bandō, et l’univers qu’ils connaissent par coeur : murs défraîchis et couverts de tags, bâtiments presque en ruines, salles de classe désertées avec des professeurs qui se font dessus. Quant aux couloirs, cages d’escaliers, terrasses et cours, ils servent de champ de bataille lors des affrontements massifs, ou des duels d’honneur. Et les balcons font office de tribunes.

Roboto Films nous propose ainsi de pouvoir revoir ce diptyque en France sur un support de qualité (Wild Side l’avait déjà édité en DVD). Disponible à la vente depuis le 21 mai 2026, vous aurez la possibilité de visionner les deux films dans leur VO et dans une VF correcte, au mixage satisfaisant, avec quelques rares bonus qui vous permettront de mieux appréhender cet univers aux codes singuliers.

Entrer dans le film n’est pas chose aisée. Si l’on connaît un peu Miike, on sera surpris de ne pas y retrouver sa tendance à explorer les limites de la décence et de la violence. Seuls ceux qui ont déjà lu des manga comme Bakuon Rettō ou Racaille Blues (ou à la rigueur le nettement plus connu GTO) se sentiront en terrain connu. Les autres risquent d’être déstabilisés par cette succession de scénettes alternant les bagarres, les poursuites et les gags foireux, et surtout ces lignes de dialogues construites autour de punchlines en carton.

 

Prenez la première demi-heure d’Akira avec ces jeunes loubards à moto, enlevez la moto et rajoutez des séquences comiques façon le Collège fou, fou, fou et vous aurez une vague idée de ce que vous propose Crows Zero. Au départ, on suit Serizawa et son pote Tokyo et on n’arrive pas à comprendre comme ce petit bonhomme peut terroriser tout un établissement. Cependant, la manière dont il parvient à semer la police et un commissaire bien maladroit nous montre qu’il a de la ressource.

Serizawa, la clope au bec

C’est alors qu’on bascule sur Genji. Mince, élancé, beau gosse, regard sombre et voix basse. Pas étonnant que la jolie chanteuse Ruka se montre intéressée par lui. Mais son projet est de devenir le maître de Suzuran, la condition qu’a imposée son père pour qu’il puisse hériter de son empire mafieux. On s’aperçoit très vite que, coté baston, Genji a du répondant. Mais comme le lui dira Ken, un ancien élève assez pitoyable, être balèze ne suffit pas pour accomplir cette mission impossible : il lui faut des alliés, des groupes ou des classes entières qui accepteront de le suivre. Parfois, vaincre un leader suffit, mais d’autres fois, il faudra se montrer nettement plus persuasif, ou inventif.

Genji vous salue bien

Honnêtement, le début est donc assez consternant. Pourtant, une fois que les codes ont été posés et les protagonistes définis, on se prend au jeu de cette guerre de territoire avec ces défis, ces baston, ces menaces et plein de coups fourrés et de traquenards qui remplissent la vie de ces lycéens qu’on ne voit jamais bosser sur leurs leçons. Le double-jeu de Ken (ancien élève minable devenu yakuza tout aussi minable), l’apprentissage de Genji (qui se heurtera à plus fort que lui), la sérénité de Serizawa troublée uniquement par la santé de son camarade (qui est un ancien ami de Genji) et l’ombre des clans d’adultes qui se servent de ces affrontements comme bon leur semble donnent une épaisseur et une tension imprévue à ce métrage.

Le duel au soleil qu’on attendait

Néanmoins, entre deux gags nawak et quelques dialogues retors, les séquences de baston sont assez impressionnantes, montées dynamiquement avec une caméra très ludique qui sait se servir des décors. Et l’on s’aperçoit qu’au final on a passé un bon moment.

Outre les bandes-annonces, deux bonus intéressants aideront à mieux comprendre cet univers dont certains codes nous échappent sans doute : Crows Zero par Azz l’Épouvantail et le Furyo par Babilonya. Et si vous avez apprécié, un second film réalisé par Miike est également disponible.

Persépolis, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

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  • Titre original : Persépolis
  • Date de sortie en salles : 27 juin 2007 avec Diaphana Films
  • Réalisation : Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud
  • Distribution : Les voix en VO de Sean Penn, Iggy Pop & Gena Rowlands – en VF de Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Simon Abkarian, Arié Elmaleh & Chiara Mastroianni
  • Scénario : Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, d’après la bande dessinée de Marjane Satrapi
  • Photographie : François Girard
  • Musique : Olivier Bernet
  • Support : DVD TF1 (2007) zone 2 en 1.85:1 / 95 min

 

Synopsis : Téhéran 1978 : Marjane, huit ans, songe à l’avenir et se rêve en prophète sauvant le monde.

Choyée par des parents modernes et cultivés, particulièrement liée à sa grand-mère à la langue bien pendue, elle suit avec exaltation les évènements qui vont mener à la révolution et provoquer la chute du régime du Shah. Avec l’instauration de la République islamique débute le temps des « commissaires de la révolution » qui contrôlent tenues et comportements. Marjane qui doit porter le voile, se voit désormais en révolutionnaire : la jeune fille rêveuse se mue en ado rebelle, puis en femme libre…

 

Marjane Satrapi nous a quittés récemment, morte de chagrin après avoir perdu son conjoint un an auparavant. Et tout le monde de l’art, tant francophone qu’international, en est affecté. Car cette artiste touche-à-tout, avec Persépolis, avait conquis le coeur de bien des lecteurs, avant de convaincre bon nombre de cinéphiles lors de son adaptation sur grand-écran, récompensée à Cannes et saluée par la critique.

Une vie extraordinaire

Marjane est née à Rascht en Iran en 1969, dans une famille plutôt aisée avec un père ingénieur et une mère progressiste. Elle ira très tôt dans une école française afin de s’ouvrir à une autre culture. Et toute petite déjà, elle parlait à Dieu et voulait être prophète. Seulement voilà que pour ses 10 ans éclate la révolution : le peuple se soulève contre le roi fantoche au service des puissances occidentales. Marjane se met à s’intéresser au marxisme et imagine des discussions entre Dieu et Karl Marx.

Mais la révolution va laisser un pays exsangue, ne sachant que glorifier les martyrs, favorisant la montée des courants extrémistes. Les libertés se restreignent alors même que la guerre contre l’Irak menace. Les femmes surtout voient leur quotidien se transformer, ce que la mère de Marjane a du mal à supporter, au point qu’elle préfère envoyer Marjane en Autriche, loin d’eux, afin qu’elle y continue ses études artistiques.

Expérience malheureuse : Marjane y rencontrera certes l’amour, mais également une civilisation décadente et ingrate malgré le confort apporté par la société de consommation et les libertés induites. Elle reviendra alors au pays pour s’y conformer un temps à des mœurs beaucoup plus strictes – et pour se reconstruire – mais son éducation privilégiée, les valeurs défendues par sa mère et l’échec de son mariage la pousseront de nouveau à quitter son pays, pour la France cette fois, et définitivement.

 

Persépolis : la bande dessinée

Persépolis n’est donc rien moins que le récit d’une vie bouleversante, extraordinaire au sens propre du terme, que Marjane s’est appliquée à traduire en bandes dessinées d’abord, avec ce style si particulier fait de grands aplats noirs dans lequel se retrouvent une grande influence de David B. (l’auteur de l’Ascension du Haut-Mal, également autobiographique).

Ce graphisme singulier laisse entrevoir ses somptueuses influences persanes : certaines cases comportant beaucoup de personnages deviennent stylisées et s’approchent des bas-reliefs assyriens autant que des comics underground des années 70. Les scènes de répression d’une populace révoltée témoignent d’un grand savoir-faire artistique, mais on s’extasiera aussi sur ces planches où Marjane connaît ses premières hallucinations. Le reste du temps, le lecteur fait face à un dessin direct, sans fioriture, axé sur des expressions exagérées et misant autant sur un sens du détail inouï (Marjane a la faculté d’avoir une mémoire phénoménale) que sur un recul lui conférant un humour délicat et piquant. Lire les commentaires acerbes sur la façon dont les autorités religieuses justifient le port du voile pour les femmes ou la manière dont les médias occidentaux traitaient l’information sur la guerre Iran/Irak est un réel bonheur.

Marjane Satrapi a d’abord poursuivi ses études de graphiste à Strasbourg avant de se diriger vers l’illustration sur le conseil de ses professeurs, qui lui reprochaient d’avoir une approche trop rétrograde. C’est à Paris, entourée d’amis, qu’elle s’est peu à peu retrouvée confrontée au monde de la BD – bien qu’elle ait aussi rédigé des contes pour enfants, une autre de ses passions. Quoiqu’elle soit régulièrement retournée à Téhéran pour y revoir ses parents, c’est en France qu’elle a fini par s’installer.

On pourrait croire que ce récit est un pamphlet politique alors qu’il est avant tout celui de la vie hors du commun d’une jeune fille native d’un monde chargé d’Histoire et s’apprêtant à connaître de profonds bouleversements sociaux, une fille élevée dans le dualisme entre un respect profond pour ses racines persanes et la volonté de s’ouvrir à des modes de pensée plus libertaires. Elle connaîtra comme tout un chacun son lot de bonheurs et de peines, à la différence cependant qu’elle a grandi au milieu du chaos de la révolution et de la guerre.

Sa première désillusion en Autriche est poignante, la laissant errante dans les rues de Vienne : l’expérience était prématurée et si la vie en Occident a ce goût de bonbon acidulé, elle a aussi quelque chose d’amer et de désenchanté. Néanmoins, elle se rendra vite compte, de retour dans son pays natal, qu’elle est déjà une déracinée, qu’elle ne comprend pas plus les filles de son âge (qui s’amusent tout autant que les filles européennes mais en cachette des autorités et des parents) qu’elle ne comprenait la jeunesse autrichienne. La pesanteur du régime en place – qui fera fuir un à un les derniers amis de la famille – poussera alors sa mère à l’encourager à suivre son chemin hors d’Iran, dans l’attente d’un retour à des temps meilleurs.

Le récit s’avère souvent amer et souvent drôle, toujours lucide et parfois émouvant. De nombreuses scènes, sous leur aspect léger ou tendre, donnent à réfléchir : on s’aperçoit très vite que nous ne savions pas grand chose de ce qui se passait là-bas.

Persépolis : le film d’animation

Persépolis est rien moins qu’une œuvre impressionnante qui tend à prouver que l’animation, ce n’est pas que des animaux en 3D qui chantent et dansent, ou des super-héros en Lego qui se moquent de leurs modèles.

Et dans le cas présent, c’est même ouvertement adulte. L’art et essai a ceci de bon qu’il tend beaucoup plus aisément à créer un pont entre la forme et le fond que le film de multiplexe moyen. Persépolis est ainsi autant un foisonnement d’idées qu’une fresque picturale. D’une douce intelligence, passant avec agilité du rire aux larmes, le film se pose en miracle d’adaptation en ne contentant pas de transposer à l’écran les cases de la BD (comme avaient tenté de le faire très maladroitement Frank Miller & Robert Rodriguez sur Sin City) mais en fournissant les clés d’une interprétation toute personnelle et pleine de pudeur d’une vie adroitement romancée.

Le dynamisme du style, qui ferait passer les horreurs de la dictature pour un parfait rebond initiatique, achève en quelques séquences la concurrence immédiate, qu’elle s’appelle Michel Ocelot ou Sylvain Chomet. Dans la même mouvance, seul Valse avec Bachir s’avère aussi pertinent et brillant. Et on ne pourra que saluer le choix des voix françaises, avec notamment une interprétation truculente de Catherine Deneuve & Danielle Darrieux.

Le Prix du Jury au festival de Cannes 2007 et le César de la Meilleure Adaptation en 2008 sont largement mérités. Marjane a continué de temps à autre à oeuvrer pour le cinéma avec des métrages toujours singuliers, comme the Voices avec Ryan Reynolds ou Radioactive sur la vie de Marie Curie avec Rosamund Pike.

 

Spartacus, de Stanley Kubrick

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  • Titre original : Spartacus
  • Date de sortie en salles : 15 septembre 1961 avec Swashbuckler Films
  • Réalisation : Stanley Kubrick
  • Distribution : Kirk Douglas, Tony Curtis, Laurence Olivier, Jean Simmons, Peter Ustinov & Charles Laughton
  • Scénario : Dalton Trumbo, d’après Plutarque & le roman de Howard Fast
  • Photographie : Russell Metty
  • Musique : Alex North
  • Support : DVD Collector Universal (2016) zone 2 en 2.35 :1 / 189 min

Synopsis : Rome, 73 avant Jésus-Christ.

En pleine République décadente, un esclave thrace mène une révolte dans une école de gladiateurs. Le soulèvement des esclaves prend de l’ampleur et s’étend à toute la péninsule italienne, au point que le Sénat décide d’engager une armée pour l’empêcher de se propager…

le sénateur Gracchus (Charles Laughton)

Le Coin des Critiques Ciné vous a déjà présenté trois oeuvres de l’immense Kubrick (Shining, Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut) mais on connaît moins bien sa première super-production, pour laquelle il n’avait d’ailleurs pas été engagé au départ : c’est Kirk Douglas, la mégastar tête d’affiche, qui a fait renvoyer Anthony Mann et l’a choisi pour prendre le relais.

Pour bien faire, nous allons utiliser une version complète qui a bénéficié de la célèbre restauration de 1991 : des scènes coupées sous la pression des ligues de vertu (essentiellement quelques séquences de violence sanglante, comme dans le duel Draba/Spartacus ou dans la bataille rangée de la fin, mais aussi des lignes de dialogue importantes qui modifient la teneur du finale ou tempèrent les sous-entendus dans la scène de bain entre Crassus et Antoninus) ont été ainsi réinsérées grâce à la recolorisation d’un interpositif, le négatif originel étant trop abîmé pour ce faire.

Draba (Woody Strode) contre Spartacus (Kirk Douglas)

Techniquement, les plus de trois heures de film font plutôt bonne figure, même si on n’a plus l’habitude de voir des œuvres avec un grain aussi prononcé (le Super Technirama semble avoir bien résisté).

Sur les fonds unis, on relèvera des couleurs légèrement vacillantes et l’ensemble du film est encore piqueté de légers scratches. Le contraste est remarquable, notamment dans les scènes sombres intérieures (les cellules des gladiateurs), mais la définition accuse le coup dans les séquences nocturnes en extérieur (le duel Spartacus/Antoninus).

Antoninus (Tony Curtis) & Spartacus

Le choix de la bande son en 5.1 pour la V.O. est un vrai plus qui efface le côté nasillard de la piste mono d’époque – sachant que la fameuse scène et son dialogue sur les huîtres et les escargots entre Antoninus et Crassus a été redoublée par Tony Curtis et Anthony Hopkins (considéré comme « doubleur officiel » de Laurence Olivier), on ne voit pas la différence.

Ces 189 minutes, il faut aussi le savoir, tiennent compte d’un visionnage « intégral », c’est à dire incluant une ouverture et un entracte musicaux sans images (un peu comme pour Lawrence d’Arabie), auquel chacun est libre de s’astreindre – même si, pendant quelques secondes, on est en droit de se demander s’il n’y a pas de problème technique. Évidemment, la musique d’Alex North, ronflante, n’a pas le charme de celle de Maurice Jarre – et on est en droit de s’impatienter, surtout à la fin de l’ouverture.

Reste le film. Il s’ouvre par une séquence dans une carrière où on va immédiatement faire connaissance avec Spartacus : ce dernier s’avance pour aider un pauvre esclave comme lui qui croule sous un fardeau insupportable. Sommé d’arrêter par des gardes armés, il se rebelle, se débat et mord l’un d’entre eux au tendon d’Achille. La punition sera terrible : on le retrouve enchaîné sur un roc, en plein soleil.

Spartacus et Bastiatus (Peter Ustinov)

C’est là que Bastiatus (l’incomparable Peter Ustinov – qui a décroché l’Oscar du Meilleur Second rôle –, allie légèreté à gravité et donne énormément de profondeur et de sympathie à un personnage assez peu engageant), venu faire son marché, l’achète afin de le former dans son école de gladiateurs réputée. Il voit déjà dans ces yeux acier une volonté inébranlable qu’il pense sans doute être le moteur d’un excellent combattant dans les arènes. Il sait aussi qu’il devra s’en méfier et chargera son second de le former à la dure. Les coups et les vexations s’ensuivront, mais Bastiatus n’est pas un sadique ou un pervers, même si la séquence où ils observent Spartacus avec Varinia (dont on trouve d’autres versions dans les scènes coupées, certaines plus humiliantes), qui n’est pas sans rappeler une scène similaire de Conan le Barbare, souligne qui sont les maîtres et qui est l’esclave. Les fans de Gladiator seront ici en terrain connu : le film de Ridley Scott n’existerait tout simplement pas sans l’influence majeure de celui-ci.

Le métrage s’engage alors sur trois voies :

  1. l’érosion d’une République sclérosée, aux valeurs foulées au pied par des partisans de réformes en faveur de la Plèbe (Gracchus, joué par un Charles Laughton  au sommet de son talent) opposés à des Patriciens favorables à une forme de dictature éclairée (Crassus et son suivant Jules César, tout jeune) ;
  2. la rébellion de Spartacus qui fait suite à l’exécution d’un gladiateur puni pour avoir voulu s’en prendre à ses maîtres ;
  3. son histoire d’amour avec Varinia.
Spartacus & Varinia (Jean Simmons)

Trois segments d’histoire que Kubrick distingue avec soin. Malgré la méticulosité de la restauration, le DVD ne peut que faire apparaître des différences flagrantes de tonalités distinguant les scènes tournées en studio des extérieurs (principalement filmés en Espagne et en Californie). Cependant, les séquences intimistes sont agréables, avec un Kirk Douglas monolithique dont le visage montre quelques failles bienvenues chaque fois qu’il détaille sa dulcinée, une Jean Simmons charmante.

Ici, le contrepoint avec la violence des combats (finalement plutôt rares), l’âpreté de sa condition d’esclave et le cynisme des dialogues entre notables est salutaire. On y voit l’homme Spartacus, généreux, tendre et optimiste, qui éclipse largement le rebelle Spartacus : la révolte des gladiateurs et l’organisation de cette armée des pauvres échappe à leur instigateur qui n’est propulsé « général des esclaves » que par sa présence au premier rang. Inculte, il a besoin des talents d’Antoninus pour lire les messages et c’est Crixus qui gère la stratégie.

On sent bien un discours démocrate, voire populiste, à peine voilé sous les événements liés à la rébellion, mais il apparaît comme étouffé. L’on sait que Kubrick s’est souvent plaint des voies imposées par la production alors que le scénariste Dalton Trumbo ne s’est pas gêné – il n’y avait pas une semaine sans qu’il changeât quelque chose au script – pour insérer des passages rappelant les actions de la Commission des Activités Antiaméricaines ou l’homophobie.

Sur le tournage, Kubrick s’est montré plein d’ambition et d’idées. Reprenant des techniques de prises de vue expérimentées sur les Sentiers de la Gloire (notamment sur des travellings arrière), il préfère ne plus se heurter à l’ego des grandes stars présentes sur le plateau et aux desiderata contradictoires des décideurs, Douglas en tête. Du coup, il se met à improviser avec eux. Pour les duels de gladiateurs, il ne lâche pas les protagonistes, privilégie les cadrages serrés et demeure au plus près de l’action (c’est particulièrement visible dans les photos de tournage). Dans les dialogues politiques, il laisse Ustinov réécrire certaines lignes et refuse l’affrontement, sans pour autant se départir d’une mauvaise humeur persistante.

Kirk Douglas, qui s’est très souvent heurté à ses prises de position, reconnaîtra son talent en ces termes :

Un jour, il sera un bon réalisateur, à condition de se prendre une bonne gamelle. Ça lui apprendra à faire des compromis.

Tout est dit. D’un budget conséquent, il tire un film rentable dès les premiers jours et prouve qu’il peut réaliser des métrages à grande distribution, gros moyens et grand spectacle (avec quatre Oscars à la clef). Du coup, il refusera tout compromis ultérieur.

Plus subjectivement, si l’on peut légitimement être encore impressionné par la gestion des figurants lors des affrontements massifs, on ne peut pas en dire autant des combats eux-mêmes, peu convaincants à l’aune de ce qu’on peut voir de nos jours. En outre, le montage intégral a tendance à déliter un peu l’aura de Spartacus, au profit d’un débat entre démocrates et élitistes : l’impression générale est celle d’un film assez bavard, pas celle d’une oeuvre épique. On retient surtout des numéros d’acteurs – avec un Kirk Douglas parfaitement dans son élément – des décors somptueux (quelques-unes des séquences ont été tournées dans l’énorme villa de Randolph Hearst) et un destin hors normes.

Kagemusha, d’Akira Kurosawa

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  • Titre original : Kagemusha
  • Date de sortie en salles : 1er octobre 1980 avec 20th Century Fox
  • Réalisation : Akira Kurosawa
  • Distribution : Tatsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki & Ken’ichi Hagiwara
  • Scénario : Masato Ide & Akira Kurosawa
  • Photographie : Takao Saitô & Shôji Ueda
  • Musique : Shinichirô Ikebe
  • Support : Blu-ray Criterion (2005) region A en 2.35 :1 / 180 min (director’s cut)

 

 

Synopsis : Le Japon, au XVIe siècle.

Le clan Takeda, dirigé par le puissant lord Shingen, est en ébullition : d’autres seigneurs de guerre dont Ieyasu, plus jeunes et ambitieux, lui disputent la suprématie sur la région de Kyoto. C’est pourquoi, bien conseillé par son frère, Shingen accepte qu’un minable voleur réchappe à la crucifixion afin qu’il soit entraîné pour devenir son double : la ressemblance est frappante et cela devrait lui permettre d’échapper aux éventuelles tentatives d’assassinat, et de mener ses projets à terme. Mais un coup du sort met fin à sa vie. Conformément à ses vœux, son double Kagemusha devra aider à dissimuler au monde son décès, pendant au moins trois ans. Trois ans pendant lesquels Kagemusha, conseillé par le frère de Shingen, connaîtra les affres d’un pouvoir dont il ne détient que l’ombre…

Poursuivons nos chroniques sur d’anciennes Palmes d’or avec ce chef-d’oeuvre signé Kurosawa (le Château de l’Araignée, la Forteresse cachée), produit par George Lucas & Francis Ford Coppola, et qui a décroché le prix prestigieux en 1980.

Kagemusha est un film impressionnant. Par son ampleur dramatique, sa perpétuelle quête esthétique et les enjeux qu’il véhicule.

L’ouverture s’effectue sur un plan fixe au décor austère, éclairé par une unique bougie : celui d’une chambre où trois personnages assis échafaudent un plan pour la survie du clan Takeda. Ainsi cadrés, de loin, on les croirait triplés, d’autant qu’ils sont vêtus pareil. Celui qui est au centre, placide, serein, est Shingen – et son ombre rôde sur les murs, prête à prendre vie, à contredire les paroles que prononcera plus tard le frère de Shingen (dont on apprend qu’il a lui-même joué le rôle de « guerrier de l’ombre », de doublure du Seigneur de guerre) :

L’ombre d’un homme ne pourra jamais se lever et s’en aller d’elle-même.

L’image du blu-ray est belle, respectant à merveille l’aspect granuleux de la pellicule. Sa précision renforce d’ailleurs le caractère fortement théâtral, empesé, des principales séquences (celles tournées en intérieur dans les studios de la Toho) : des couleurs uniformes (malgré la richesse de la reconstitution historique et la préciosité des costumes), des décors simples, des lignes de force très marquées, divisant chaque plan en des compositions ternaires impressionnantes de symbolisme et de signifiants.

Kurosawa, s’il déplace peu la caméra, sait à merveille cadrer ses séquences, qu’il tire en longueur comme s’il cherchait à nous gaver le regard par la densité et l’acuité du sien. Le contraste avec les extérieurs (essentiellement les batailles, dont on ne voit la plupart du temps que les à-côtés – Kagemusha n’est pas un film de guerre, à grand spectacle et charges massives, mais davantage un film « sur » la guerre) est saisissant : les armures rutilantes des membres des trois corps d’armée du clan (le Vent, la Forêt et le Feu) ressortent avec une précision chirurgicale sur les champs de verdure, les horizons flamboyants et les crêtes brumeuses.

La théâtralité évoquée, parfois excessive (faisant écho à une belle scène de Nô au hiératisme calculé), prend tout son sens dans les enjeux dramatiques abordés : honneur et loyauté hantent cette quête du pouvoir et d’identité. C’est presque trop beau d’assister à ces conférences secrètes entre les chefs de guerre qui tentent par tous les moyens de ne pas éventer la mort de leur Seigneur : pas un qui ne cherche à s’emparer d’un trône vide ! Tous semblent guidés par l’ombre invisible mais pesante d’un homme qui forçait le respect, celui qu’on surnommait la Montagne : inébranlable, irremplaçable, donc.

Kagemusha ne peut qu’accepter le rôle qu’on lui propose et lui non plus – même si on le surprend à lorgner sur les maîtresses de Shingen – ne paraît vouloir abuser de ce pouvoir qui lui est conféré. Mieux : il se plie aux décisions des conjurés et se lie avec le petit-fils de Shingen, désigné héritier putatif du trône, au grand dam du fils Takeda, relégué au rang de Gardien et rongeant son frein en attendant l’heure où il revendiquera, par un haut fait d’armes, ce qui lui revient de droit.

C’est évidemment shakespearien dans les conjectures : l’ombre d’Hamlet plane sur la séquence du cauchemar de Kagemusha, troublante par sa mise en scène (décors factices, plateau tournant, lumière incidente). La fin du film atteint ainsi des sommets dans la dramaturgie : la déchéance de Kagemusha (un excès de confiance le prive de tout : le respect de ses lieutenants, l’admiration de son clan, l’amour de son petit-fils) accompagne l’inéluctable chute de l’empire Takeda, brisé par la forfanterie et le manque de clairvoyance d’un fils revanchard, haché menu par les armes de Seigneurs de la guerre obstinés et roublards. On remarquera Ieyasu en fin stratège qui s’associe aux missionnaires chrétiens dont il tire des renseignements précieux mais aussi une armure complète et le goût… du vin. Précisons que ce conflit a réellement eu lieu : il s’agit de la bataille de Nagashino qui s’est déroulée en 1575.

Mais même là, lors du grand finale apocalyptique, Kurosawa étonne par ses choix : si, dans les précédentes escarmouches, il préférait se concentrer sur la position de Kagemusha alors que la bataille fait rage tout autour, là il multiplie les expériences hors-champ, usant de sons off avant d’enfin nous révéler l’étendue du désastre – et de s’y attarder avec une complaisance presque nauséeuse ; les corps sans vie jonchent la plaine, des chevaux blessés s’ébrouent, s’accrochent à l’existence, tandis que résonne une complainte symphonique aux cuivres très occidentaux, comme un trait d’union entre ses origines et les grands genres cinématographiques épiques (le western, le péplum).

Trois heures intenses, d’une densité inouïe, où ce grand réalisateur refuse systématiquement l’épique qui lui tend les bras en proposant une analyse désespérée des liens friables d’une société courant à sa perte et s’accrochant à des valeurs archaïques.

Sailor et Lula, de David Lynch

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  • Titre original : Wild at heart
  • Date de sortie en salles : 24 octobre 1990 avec BAC Films
  • Réalisation : David Lynch
  • Distribution : Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe, Crispin Glover, Isabella Rossellini, Harry Dean Stanton, Grace Zabriskie & Diane Ladd
  • Scénario : David Lynch d’après le roman de Barry Gifford
  • Photographie : Frederick Elmes
  • Musique : Angelo Badalamenti
  • Support : DVD BAC Films (2005) zone 2 en 2.35 :1 / 127 min

Synopsis : À sa sortie de prison, Sailor, ancien homme de main d’un mafieux local, décide de partir avec Lula, sa petite amie, et ce, contre l’avis de la mère de celle-ci qui voue à son futur gendre une haine féroce, au point qu’elle va engager des tueurs pour l’éliminer.

Le 89ème Festival de Cannes s’achève et a rendu son verdict, j’en profite pour donner mon avis sur un ancien lauréat.

La première fois que j’ai vu Sailor & Lula de David Lynch remonte à une époque où j’abordais le cinéma avec insouciance. Une invitation, une occasion de voir le film qui avait alors remporté la Palme d’or à Cannes en 1990.

Les souvenirs que j’en conservais étaient flous : des personnages atypiques, caricaturaux, dérangeants dans leur manière d’aborder les situations, énigmatiques par leurs gimmicks et sous-entendus ; une couleur, le rouge, dont une des actrices se couvrait le visage dans une séquence malsaine ; une route, la nuit ; des chansons d’Elvis Presley ; une veste en peau de serpent rappelant celle d’un autre film ; et un finale ridicule avec un Nicolas Cage au nez explosé en train de chanter son amour pour sa belle. C’était ce qui ressortait principalement de ma mémoire chaque fois que je l’interrogeais au sujet de Wild at heart.

Depuis, j’ai appris à apprécier le cinéma de ce réalisateur hors normes et en ai profité pour redécouvrir sa filmographie.

Et le résultat est troublant. Curieux comme on se fait des idées qui en engendrent d’autres supplantant les premières – un peu comme les souvenirs d’enfance, toujours magnifiés. Par exemple, j’étais persuadé que Sailor passait son temps à chanter Elvis. Or, ce n’est absolument pas le cas. En revanche, il insiste lourdement – et comiquement, avec ce ton décalé cher à Lynch – sur la raison d’être de sa veste en peau de serpent déjà visible dans Snake Eyes.

Et surtout j’avais complètement oublié les constants parallèles avec le Magicien d’Oz (Sailor l’avoue lui-même, et les plans au ras du bitume, annonçant ceux, plus sournois et mystérieux, de Lost Highway, mettent en évidence la ligne jaune, quoique discontinue, de leur yellow brick road à eux).

Nous voici donc devant un road-movie fantasmagorique, dans lequel le metteur en scène d’Elephant Man réutilise les codes au sens strict avant de les exploser en alourdissant le trait, volontairement, afin d’y insuffler un romantisme exacerbé doublé d’une sensualité troublante, animale. Wild at heart. Ainsi sont-ils.

Du road-movie, pourtant, là aussi on n’en retient pas grand-chose. Nos deux amoureux ont bien l’intention de gagner la Côte ouest, néanmoins Sailor tient à passer par la Nouvelle-Orléans, terre de magie et hautement symbolique, où l’attend son destin. L’asphalte défile et son long ruban monotone traverse des paysages presque hors du temps, très bien mis en valeur par la photo. Un passage nocturne, alors que le couple sillonne des étendues désolées, rappelle curieusement une séquence de Carnival of souls : Lula, regardant par la vitre, semble apercevoir le visage menaçant de sa mère, telle une vision spectrale. On notera aussi l’écho régulier de ce plan fixe sur une maisonnette perdue dans le désert qui renvoie à ceux qui scandent la série Twin Peaks, et qu’on retrouve dans son générique (le croisement de deux routes, le feu tricolore en pleine nuit…) : cette maison est le repère de personnages qui ont tous un lien avec Sailor. D’ailleurs, on sourira certainement devant le nombre d’acteurs récupérés du casting de la série TV, dont l’éternel et regretté Jack Nance, la troublante Grace Zabriskie et la délicieuse Sherilyn Fenn.

Tout au long de leur chevauchée fantastique, nos amoureux s’adonnent avec une passion torride à leurs ébats dès qu’ils le peuvent, soulignant la sensualité exacerbée de Lula qui passe son temps à prendre des poses aguicheuses propres à enflammer sa libido – tout en revendiquant une certaine innocence dans ses propos. Son passé la hante, tout comme il hante celui de Sailor auquel il est lié par le craquement d’une allumette.

Le feu, élément destructeur et purificateur, stigmatise leur passion déraisonnable, leur fougue irresponsable et souligne l’omniprésence du rouge : leur amour les consume littéralement, et l’enfer est sur leurs talons. Les êtres énigmatiques qu’ils croiseront ne semblent du coup n’être que des coquilles vides, animées de leurs propres fantasmes, vides comme leurs regards torves et leurs propos insignifiants. Toutefois, ils doivent se méfier de ceux qui sont en chasse : primaires, dotés d’une soif atavique de sang ou de sexe, à l’image de Bobby Peru (Willem Dafoe, hypnotique et déjanté, cruellement stupide), ils sont dangereux pour peu qu’on fasse trop confiance. Or Sailor et Lula ne semblent pas disposer des armes leur permettant de survivre dans un monde aussi cynique et pervers…

Bien qu’emballant, le film peut aussi prendre de court et décontenancera pas mal de spectateurs peu habitués au style de Lynch, mais il peut être assez ludique de recenser les parti-pris esthétiques et symboliques du réalisateur qui a sans doute pris un malin plaisir à flinguer les genres tout en délivrant un film assez personnel, dissimulant mal son hermétisme à travers un déroulement plutôt linéaire ponctué par des flashbacks de plus en plus explicites.

Le film peine à me séduire parce que je n’y trouve pas mon compte d’étrangeté, j’ai la sensation qu’elle est délayée, pervertie ou artificiellement induite. Pourtant, je lui reconnais une puissance intrinsèque phénoménale, comme une énergie qui le dépasse, le transcende, comme si le scénario était le vecteur de quelque chose de plus grand. Et puis aussi, dans sa façon particulière d’archétyper ses personnages, j’ai du mal à en trouver un seul de sympathique dans ce film : ils sont, au mieux, pathétiques. Diane Ladd (Joy) à elle seule, manifeste tout ce qui est détestable chez un être humain : cette femme acariâtre et amère, qui s’estime bafouée, va user de ce qui lui reste de charme pour lancer une vendetta insensée.

L’image du DVD choisi était plutôt agréable, le son enveloppant quoique un peu faible. Reste donc à le tenter à nouveau en HD.