- Titre original : A girl walks home alone at night

- Date de sortie en salles : 14 janvier 2015 avec Pretty Pictures
- Réalisation : Ana Lily Amirpour
- Distribution : Sheila Vand, Arash Marandi, Mozhan Marno & Dominic Rains
- Scénario : Ana Lily Amirpour
- Photographie : Lyle Vincent
- Musique : Bei Ru
- Support : DVD M6 Vidéo (2015) zone 2 en 2.39:1 / 97 min
Synopsis :
Dans la ville étrange de Bad City, lieu de tous les vices où suintent la mort et la solitude, les habitants n’imaginent pas qu’un vampire les surveille. Mais quand l’amour entre en jeu, la passion rouge sang éclate…
Pour fêter dignement le onzième anniversaire du Coin des Critiques Ciné, nous avons sélectionné un film qui est sorti trop discrètement en France au tout début de l’an 2015, malgré son extraordinaire cote de popularité dans la douzaine de festivals qui l’ont sélectionné et les quelques prix glanés (dont le Prix de la Révélation Cartier pour la réalisatrice au Festival de Deauville et trois récompenses décrochées à Sitges dont « Best Directorial Revelation »). Il mérite pourtant largement le coup d’oeil, et pas seulement si on est amateur de films de vampires.
De fait, A girl walks… a le don de prendre le spectateur à rebrousse-poil. Ça peut irriter, et si l’on effectue les recherches adéquates on verra que les notes des spectateurs ainsi que des critiques (professionnels ou non) l’on constatera qu’elles sont plutôt disparates. C’est bien le genre de film qui divise, qui fascinera les uns et ennuiera les autres. Typiquement, un film qui mérite donc d’être vu pour alimenter les débats entre cinéphiles passionnés.
Financé par des firmes américaines (SpectreVision et Logan Pictures), produit par Elijah Wood, le métrage donne l’impression de sortir d’Iran après être passé malicieusement sous les fourches caudines d’une censure d’État. C’est que la distribution est essentiellement américano-iranienne et la scénariste-réalisatrice, bien que d’origine perse, est née en Angleterre avant de s’installer en Floride (contrairement par exemple à Marjane Satrapi qui a grandi en Iran avant de s’installer en France). Or, le film est tourné en persan (mais en Californie…) ! Et en noir & blanc qui plus est ! Difficile à cerner donc, jusque dans ses origines – ce qui peut décontenancer le spectateur de base.
D’autant que le contenu possède les mêmes caractéristiques, mélangeant allègrement les genres tout en affichant un respect total pour les codes des oeuvres et cinéastes de référence. Oui, il y a un peu de Tarantino dans cet amalgame improbable de film de vampires et de western moderne, mais un Tarantino languissant, plus nostalgique que provocateur, préférant souligner l’ambiance plutôt que d’aligner des séquences violentes.
Avec ce choix d’un noir & blanc époustouflant (le chef opérateur a largement été cité dans la liste des lauréats des festivals, remportant le prix de a meilleure photo au Festival de Dublin), la réalisatrice opte pour un expressionnisme éthéré qui délite l’action et brouille la narration. Le cadre est à l’aune de la photo qui propose des plans parfois fuligineux, parfois géométriques, jamais anodins, jouant sur les sens et les symboles. À dire vrai, c’est dans l’immobilisme de ses séquences muettes que le film prend toute sa valeur (on sent l’origine du court-métrage), dans ce déroulement sépulcral d’une narration affectée, où les personnages et les décors deviennent plus important que l’histoire elle-même.

Pourtant, les dialogues ne sont pas délaissés et il n’est pas rare de voir ces individus, hantant la ville plus qu’ils ne l’habitent, philosopher sur une existence qui leur échappe. Bad City donne parfois cette impression d’étrangeté qu’on éprouve lors de certaines scènes spécifiques d’Eraserhead de David Lynch. Ainsi, des structures connues sont présentées hors contexte, dans un cadrage et sous un éclairage hors normes. Il y a une poésie immanente et romantique dans les errances de ces êtres dépeints par petites touches et conservant une grosse part de mystère ou dans leurs réflexions désabusées, qui confère à chaque scène une texture « fin du monde ».
Pour finir, la réalisatrice continue de cultiver ses paradoxes et ses ruptures de ton en insérant l’air de rien quelques réflexions bien senties sur la société patriarcale rigide liée à la révolution islamique (qui, si elle continue de peser sur chacun de ses membres, n’est respectée, que pour la forme, par les nantis : cette jeune aristo accepte des hommes dans sa chambre sans sourciller – sacrilège ! – sort sans voile, danse, boit et se drogue sans vergogne).
L’étrange personnage central, une vampire presque muette, tient dans cette ville sans substance un rôle intéressant, qui le rend encore plus fascinant : à la fois prédatrice et gardienne, chasseuse et bergère. Face à la sexualité un peu flétrie de la prostituée et à la sensualité provocatrice de la jeune bourgeoise, elle affiche une silhouette morbide, celée sous un voile presque intégral – comme si elle gardait en laisse son pouvoir de séduction. Discrète, spectrale, elle se fond dans le décor, la brume et la nuit et frappe ceux qui le méritent, laissant alors, et seulement, libre cours à sa soif sanguinaire. Pourtant, ce jeune homme aux allures de James Dean oriental a le don de la détourner de la voie qu’elle s’est tracée – et leur relation sera traitée avec infiniment de délicatesse.
Voici donc, pour tous les amoureux des films différents, une découverte de 2015 très riche, à la photo et au rythme hypnotique.
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