• Titre original : the Odyssey
  • Date de sortie en salles : 15 juillet 2026 avec Universal Pictures
  • Réalisation : Christopher Nolan
  • Distribution : Matt Damon, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Tom Holland, Elliot Page, John Leguizamo, Charlize Theron, Zendaya & Jon Bernthal
  • Scénario : Christopher Nolan d’après l’œuvre d’Homère
  • Photographie : Hoyt van Hoytema
  • Musique : Ludwig Göransson
  • Support : 35 mm en 2.39:1/ 172 min

 

Synopsis : Récit mythique dans lequel on suit le lent périple de retour d’Ulysse après la Guerre de Troie qui s’est achevée grâce à sa ruse légendaire, tandis que la fidèle Pénélope a de plus en plus de mal à résister à la pression des prétendant au trône sur l’île d’Ithaque…

Courant après depuis un bon moment, Christopher Nolan a enfin pu mettre en scène son fantasme absolu : l’Odyssée, poème épique attribué à Homère narrant le voyage de retour semé d’embûches de l’un des héros de la Guerre de Troie vers son île d’Ithaque, où l’attend sa femme bien-aimée Pénélope et son fils qu’il a à peine connu, Télémaque.

Ulysse (Matt Damon) et ses hommes explorant un territoire inconnu (celui des Lestrygons)

Quel que soit son niveau d’éducation, n’importe qui sait peu ou prou de quoi il en retourne, qu’il en ait lu des fragments à l’école, des adaptations en albums ou en bandes dessinées, qu’il ait regardé l’excellent dessin animé de Jean Chalopin (transposant la scène dans le futur et l’espace) ou l’une des nombreuses tentatives cinématographiques depuis un court-métrage de Georges Méliès en 1905 jusqu’au film d’Uberto Pasolini de 2024 (the Return), en passant par l’Ulysse de Camerini (1954, avec Kirk Douglas & Anthony Quinn) ou le truculent O’Brother des frères Coen.

Œuvre mythique et fondatrice, elle a contribué à forger les fondements de la civilisation européenne, et son influence est incontestable dans la culture occidentale : prenez 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick et vous décèlerez rapidement les nombreux parallèles avec le poème d’Homère.

Les Troyens tout fiers de récupérer une statue dédiée à Athéna. S’ils savaient…

Mais remettons-nous un peu en mémoire ce qui constitue l’Odyssée, avant d’évoquer la pertinence du travail de Nolan. Le récit homérique s’articule sur trois volets, dont chacun représente un genre à lui seul :

  • Un récit d’initiation : celle de Télémaque, le fils d’Ulysse, confronté à l’outrecuidance des prétendants au trône et à la main de sa mère, qui va d’abord endurer les brimades de ces profiteurs, s’endurcir avant de partir en quête de réponses dans d’autres royaumes.
  • Une épopée : celle d’Ulysse, de son périple, ses rencontres avec des peuples plus ou moins accueillants (les pacifiques Lotophages ou les Lestrygons cannibales), des monstres (le cyclope Polyphème, la sanguinaire Scylla), des magiciennes (Circé), des nymphes amoureuses (Calypso), des fantômes (les âmes des défunts qu’il invoque au pays des Cimmériens) et même des dieux (Athéna veille toujours sur lui).
  • Un récit de vengeance : Ulysse raconte ses malheurs au peuple qui l’a recueilli (celui de Nausicaa) qui accepte de l’aider à exercer sa juste vengeance sur les prétendants qui harcèlent sa femme, humilient son fils et pillent son palais.
Pénélope (Anne Hathaway) et sa suivante, se demandant si Ulysse est encore vivant après toutes ces années.

Un matériau bien dense pour une histoire située dans ce que les historiens nomment l’époque archaïque, entre la chute de Mycènes et l’avènement hellénistique (donc vers le VIIIème siècle avant Jésus-Christ). Pas évident de s’approprier cela sur un film de moins de trois heures sans faire des coupes sévères et des concessions, tout en essayant de demeurer intelligible, et passionnant.

Le prince Télémaque (Tom Holland) qui brûle de succéder à son père dont les chances de retour s’amenuisent.

C’est manifestement ce qu’a tenté le réalisateur d’Interstellar et qu’il a en grande partie réussi, tout en conservant l’ampleur de la vision homérique (choc des cultures, voyage sur plusieurs continents et panthéon divin) et en cherchant désormais à atteindre un absolu : celui d’un texte fondateur de civilisation, marquant la fin d’une ère et la promesse d’une autre. En transcendant le matériau de base, Nolan s’est appliqué à créer un film définitif, témoin et marqueur de son époque, jetant à la face du monde les bases fragiles d’un univers qui vacille et se souvient des gloires et des erreurs de son passé. Sans spoiler outre-mesure, ce n’est pas autre chose que révèlent les dernières paroles prononcées à l’écran, teintées d’amertume où transparaît encore un mince espoir.

Ulysse tente de se souvenir, aidé par Athéna (Zendaya)

Là où il lorgnait un peu trop ostensiblement sur le 2001 de Kubrick pour Interstellar, on se surprend à détecter dans l’Odyssée des bribes de ce qui faisait la majesté solennelle d’Excalibur de John Boorman : la mort d’Arthur et de Merlin, c’est la mort des dieux et l’avènement d’une autre religion, d’autres paradigmes, qui se superposent aux anciens, s’en nourrissant et faisant de leurs protagonistes des mythes et de leurs artefacts des symboles. Ainsi naissent et meurent des civilisations entières.

Sur ce point, la réussite de l’entreprise est totale. Reste qu’il a fallu en passer par des travaux d’adaptation qui ont fait couler pas mal d’encre. On ne va pas polémiquer ici sur le casting : oui, on peut tiquer sur la composition de l’équipage d’Ulysse, avec des interprètes issus de nombreuses minorités représentées dans les États-Unis modernes. Des concessions discutables mais pas outrancières : la part de symbolique du récit peut s’accommoder de cette licence.

Le sac de Troie : une grande victoire, mais un souvenir amer

Cela dit, si d’un côté on a une réalisation très stricte sur le rendu des matériaux utilisés (avec des armes en bronze volontairement patinées, des tenues en lin usées et rapiécées), refusant les perruques mais préférant un travail de fond sur le maquillage et la coiffure, choisissant autant que possible de tourner sur site (par exemple dans une grotte néolithique en Grèce pour la scène du Cyclope), pourquoi ne pas avoir poussé l’exigence jusque dans le langage, à l’instar de Mel Gibson dans Apocalypto et la Passion ? Ici, Achéens et Troyens, dieux et monstres, tout le monde parle anglais. On fera avec.

Et puisqu’il fallait faire des choix, on peut comprendre que certains événement et personnages-clefs aient été mis de côté (exit donc Nausicaa et les Phéaciens, qui jouent pourtant un rôle central dans l’histoire d’Ulysse). L’essentiel y est, raconté d’une manière à la fois chaotique et fluide, moins déconstruite que dans la plupart des autres films de Nolan, et qui colle particulièrement bien au poème de départ. Toutefois, dans certains partis-pris, on sent bien que le metteur en scène et scénariste a choisi de réorienter subtilement certains caractères, en insistant sur quelques paroles, en modifiant quelques comportements et motivations.

Antinoos (Robert Pattinson) ruminant un moyen pour s’emparer du trône et de la main de Pénélope

On s’éloigne pour le coup du héros archétypique qu’on connaissait jusque-là, l’homme aux mille ruses qui défie les dieux, parfois arrogant mais rarement pris en défaut : ici Matt Damon, impérial, campe un chef de guerre qui doute, qui se fourvoie, qui hésite, et dont les ordres sont régulièrement mis en doute par ses hommes. Dès le départ on sent que quelque chose lui pèse sur la conscience – des choix qu’il a faits et qui le rongent.

Le moment de vérité : affronter Charybde (le tourbillon à gauche) ou Scylla (le passage, à droite, qui recèle on ne sait quel danger mortel) ?

Lorsque les combats font rage, on retrouve certains des défauts inhérents au cinéma de Nolan, avec des séquences qui manquent souvent de lisibilité, plus agitées que dynamiques. Toutefois, le souffle qui anime le métrage emporte le regard, et le tempo s’avère presque idéal à naviguer entre des scènes intimistes très réussies (dans lesquelles vont exceller Tom Holland, Robert Pattinson et surtout une fabuleuse Anne Hathaway) et des paysages à couper le souffle (le choix de l’Islande pour un moment pivot du film est capital). Le tout soutenu par une bande originale dans laquelle Ludwig Göransson déploie des trésors de créativité en tirant le meilleur d’instruments anciens, parfois recréés pour l’occasion : les basses abyssales illustrent à merveille ce que peut être un mouvement d’humeur divin, et quand Zeus se râcle la gorge, toute la salle tremble à l’unisson.

« I see dead people. »

J’en profite pour souligner un des points forts de cette entreprise : l’insertion du divin. L’Iliade et l’Odyssée narraient un conflit entre dieux du Panthéon qui utilisaient les Achéens et les Troyens comme des pions, allant jusqu’à se mêler à eux sur les champs de bataille – c’est là que les plus grands héros de chaque camp ont acquis leurs lettres de noblesse en se montrant capables de tenir tête à des divinités (Diomède, roi d’Argos, parvient ainsi à blesser Arès le dieu de la guerre dans le Chant II de l’Iliade). Une divinité mal gérée au cinéma, et qui a totalement disparu dans le Troie de Wolfgang Petersen, non dénué de qualités pourtant (difficile de faire mieux que Brad Pitt et Eric Bana dans les rôles d’Achille et Hector).

Agammemnon (Benny Safdie), étrangement iconisé tout au long du métrage

Cette frilosité se ressent ailleurs dans les productions hollywoodiennes : ainsi, le MCU a-t-il bien du mal à assimiler le panthéon cosmique dans ses films (en dehors d’une approche intéressante dans les Éternels avec l’apparition des Célestes). Nolan a opté pour une approche discrète mais efficace : Athéna/Zendaya se manifeste à Ulysse, l’incitant à choisir une voie plutôt que l’y obligeant, dans des scènes très élégantes. Quant à Poséidon et Zeus, c’est par le biais du déchaînement de leurs attributs (l’océan, la foudre, le tonnerre) que leur influence, ou simplement leur mécontentement, se fait sentir.

Ulysse a été recueilli par Calypso (Charlize Theron) et on comprend mieux pourquoi il n’est pas si pressé de retourner chez lui…

Voilà un film qui fait honneur à son support, qui mérite absolument d’être vu en salles avant de pouvoir être apprécié dans une bonne installation qui saura magnifier le son et l’image. Nolan a signé une œuvre prestigieuse, empreinte de solennité, transfigurée par une photo chirurgicale, des décors impressionnants et une distribution stupéfiante. S’il n’atteint pas cette forme d‘absolu qu’avait touchée Kubrick, il balaie toutes les appréhensions légitimes qui avaient surgi ces derniers mois et constitue un aboutissement méritoire pour un cinéaste visionnaire.


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