• Titre original : l’Héritier
  • Date de sortie en salles : 22 mars 1973 avec Mercury Films
  • Réalisation : Philippe Labro
  • Distribution : Jean-Paul Belmondo, Jean Rochefort, Charles Denner, Carla Gravina, Jean Desailly & Jean Martin
  • Scénario : Jacques Lanzmann & Philippe Labro
  • Photographie : Jean Penzer
  • Musique : Michael Colombier
  • Support : DVD StudioCanal (2007) en 1.66:1 / 108 min

RÉSUMÉ : À la mort de Hugo Cordell dans un accident d’avion, son fils Bart, jeune playboy sportif, devient l’héritier d’un puissant empire industriel. S’il avait déjà un pied dans le métier en étant en charge de la branche américaine de la société, il va devoir faire ses preuves en s’installant en Europe dans la maison-mère, au sein de laquelle il veut mettre en place de nouvelles méthodes de travail qui risquent de ne pas plaire aux cadres de l’entreprise. Mais il cherche également à en savoir davantage sur les mystérieuses circonstances de l’accident mortel et engage un détective privé, mettant le doigt dans un engrenage dont il risque d’être très vite la première victime…

L’Héritier de Philippe Labro est assez intéressant à regarder aujourd’hui, pour plusieurs raisons, et à condition de bien garder à l’esprit l’époque de tournage.

Belmondo

Bart Cordell (Jean-Paul Belmondo, à droite) face à un magnat de la finance qui lui propose déjà de racheter son entreprise.

D’abord, on y retrouve Jean-Paul Belmondo, rayonnant et plutôt à son aise dans ce rôle qui fera immédiatement penser à un Tony Stark ou un Bruce Wayne (le génie scientifique en moins). Il n’est pas encore l’idole invincible des films d’action des années suivantes, bien qu’il ait déjà des films comme la Scoumoune (1972) ou le Casse (1971) qui préfigurent largement cette prochaine tendance. Il conserve encore cette aura magnétique et désinvolte qu’il arborait dans les films de Godard (Pierrot le Fou – 1965 – ou À bout de souffle –1960) et démontre qu’il est bien davantage que le casse-cou fanfaron dont on a gardé le souvenir. Notons d’ailleurs que la même année il sera la star du Magnifique, comédie d’action méta de Philippe De Broca dans laquelle il fait merveille. Avant d’enchaîner sur Stavisky puis l’impressionnant Peur sur la ville.

On est loin ici du « Bébel » des années 80, fier à bras musclé et intrépide ayant toujours le bon mot avant de mettre des bourre-pifs à ses adversaires ou de sauter d’un hélicoptère. Et les cinéphiles seront sans doute étonnés de le voir aussi austère dans son attitude, bien qu’il ait affiche cette démarche chaloupée inoubliable (rappelez-vous la séquence de fin du Professionnel). Dans la peau de Bart Cordell, Belmondo se fait d’abord discret, plus observateur qu’acteur, laissant à son fidèle « nonce » (son bras droit, titre hérité de la hiérarchie épiscopale) le soin de transmettre ses directives. Un habile montage présenté par une équipe de reportage nous permet d’en savoir davantage sur le gaillard : play-boy, bien que marié et père d’un garçon, sportif de haut niveau, il aime la vie, les jolies filles et les grosses voitures.

Bart Cordell & les femmes

Bart fait du gringue à Liza. Elle refuse, mais ce n’est que partie remise.

Pour les grosses voitures, on sera servis : là où les autres circulent dans l’incontournable DS noire, il préfère le charme racé des Jaguar. C’est sa relation aux femmes qui va nous déstabiliser : de son propre aveu, il aime les rencontres d’un soir, les relations frivoles et sans lendemain. Et quand il voyage, il aime faire l’amour : l’avion, le train sont des terrains de chasse pour cet homme qui traite les femmes avec une indifférence distinguée et préfère aller droit au but plutôt que faire la cour. Dès son arrivée, il jette son dévolu sur Liza Rocquencourt, membre du comité de rédaction du Globe, journal dont il est devenu propriétaire de facto. Le refus poli qu’elle adresse à son invitation ne fera qu’exciter son envie de possession, et il reviendra à la charge avec obstination et perversité – au point de l’inviter à dîner avec une autre femme, pour bien lui faire comprendre qui commande.

Dîner pour trois = ambiance glaciale

Son rapport avec les rares femmes présentes dans le film (Liza, donc, Lauren, une troublante call-girl rencontrée dans l’avion et Anna, sa femme) fera rugir les spectatrices et spectateurs actuels : il est brutal, insidieux et dominateur. Il use de son physique avenant, puis de son argent ou des secrets qu’il a accumulés sur elle afin d’établir une relation dominante très malaisante. Cela dit, il sait se montrer reconnaissant, mais à sa manière, souvent disproportionnée et dénuée de sentiments.

Que faire de toutes ces roses ?

Bart Cordell & les hommes

L’Héritier est clairement un film d’hommes. Non pas ces messieurs aimant la bonne chère et les bons mots des films de Michel Audiard, mais des businessmen froids et distants, aux costumes sombres (sur lesquels tranche la silhouette svelte de Bart Cordell habillé par Cerrutti avec des complets rayés et cintrés). Avec eux, l’héritier a des rapports assez conflictuels, semblant se méfier de tout le monde, les prenant de haut et leur faisant comprendre qui est aux commandes de l’entreprise. Il n’hésite pas à dire au rédacteur en chef du Globe qu’il s’agit du plus mauvais journal parisien et que son poste peut sauter à tout moment.

Le Nonce (Jean Rochefort), prêt à seconder Bart comme il l’a fait avec son père.

Contrairement à l’image publique qu’il diffuse dans les médias, le jeune Bart n’est pas né de la dernière pluie et préfère prendre ses distances, histoire de ne pas finir comme son père (on comprend très vite qu’il doute de l’hypothèse du simple accident). S’il nous apparaît profondément détestable confronté aux femmes, il acquiert dans ce domaine masculin une certaine respectabilité : il va vite, il est habile et préparé et s’adapte aisément aux contraintes européennes. David, son fidèle second (incarné par l’impeccable Charles Denner) est un peu son âme damnée, anticipant sur tous ses faits et gestes : il est bien le seul avec qui on le voit avoir des attitudes amicales, se détendre et rire. Un peu comme s’il était le seul à le connaître véritablement parce qu’il a tout vécu à ses côtés (on imagine qu’ils se sont connus à la fac).

Les trois plus proches collaborateurs de Bart : le Nonce, David et le détective.

Il semble tout de même attaché à son fils, qu’il voit très peu et qui semble avoir grandi trop vite.

Face à lui, des inconnus : les responsables des diverses branches de la société vont devoir vite assimiler le fait qu’il ne tient pas leur travail et leur poste pour acquis, et qu’il va falloir se plier à ses méthodes. En revanche, il a autrement plus de respect pour le nonce, André Berthier, le bras droit de feu son père. Il prend des gants avec lui, lui demande des conseils et des renseignements (même s’il les fera vérifier par David), sachant l’importance qu’il avait du temps d’Hugo Cordell. À travers cette relation, planera alors le doute constant d’une manigance, d’un complot au sein même de l’entreprise, dont le nonce serait le commanditaire. Avec sa distinction britannique, son phrasé élégant et sa classe naturelle, Jean Rochefort instille un doute constant car on ne parvient pas à le trouver antipathique – à l’image de son rôle de chef des services secrets dans le Grand Blond avec une chaussure noire.

Bart appelle son fils, resté aux États-Unis. En arrière-plan, sa femme.

Le film

Philippe Labro signe ici un métrage brutal, dense et dénué de temps morts. Son style très journalistique y est ici décuplé par la présence constante d’une équipe de reportage sur chacun des lieux fréquentés par Bart Cordell. Le montage est même tellement cut qu’on a parfois l’impression d’une coupe trop franche, d’une lacune dans le récit. L’Héritier n’est pas un film d’action, mais il abonde en péripéties et rebondissements et l’on se surprend à constater que le personnage principal n’en est pas toujours le moteur : malgré son charisme et son sens de l’anticipation, Bart semble se frotter à plus fort que lui et sa vie sera constamment en danger.

Un journaliste s’apprête à révéler des informations capitales à Bart Cordell.

L’intrigue est faussement nébuleuse et se construit sur l’enquête parallèle (les circonstances de l’accident d’avion) comme sur les agissements actuels de l’Héritier. La pression politique apporte une facette supplémentaire, avec l’intervention régulière de ministres, qui risquent d’être impactés par les décisions de Cordell. Petit à petit, on finit par comprendre pourquoi Labro a évoqué au sujet de son personnage le « Kennedysme » : lui-même était envoyé spécial à l’époque de l’assassinat de JFK, et il a ensuite mené sa propre enquête pour démêler le vrai du faux sur ce mystère. Et c’est vrai qu’on retrouve énormément de similitudes entre Bart et le président démocrate. Sans aller jusqu’à spoiler la fin, on peut juste vous annoncer qu’il y a bien plus qu’un énorme clin d’oeil aux événements de 1963.

Bien que peu connu, le film a eu un certain succès à l’époque. Il risque d’être moins évident à apprécier aujourd’hui, mais conserve des qualités manifestes pour tout amateur de grand cinéma.


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