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Jackie : Analyse à 2 voix et 6 questions

Biopic américain sorti le 1er février 2017 (1h40) réalisé par Pablo Larrain
Avec Nathalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig.
Après Captain Fantastic, Liam et moi vous présentons notre 2ème critique croisée !

Quels partis-pris le réalisateur a-t-il-choisis pour ce biopic ?

Monsieur Popcorn : Le réalisateur Pablo Larrain aurait pu coller au schéma assez classifié du biopic, retraçant l’histoire entière d’une personne extraordinaire en n’oubliant aucunement ses faits d’armes. Mais ici, il prend une forme de contrepied, tel Danny Boyle l’année passée avec son « Steve Jobs » en se concentrant sur l’après assassinat de John Fitzgerald Kennedy. De même, l’aspect subjectif du film n’est pas dissimulé, notamment par les conversations entre Jackie et le journaliste qui reconnaissent que les propos seront modifiés au gré de l’humeur de l’ex First Lady. Les ruptures temporelles sont nombreuses et cassent le schéma-même linéaire de nombreux films de genre passés. Cela sonne ainsi comme une bouffée d’air frais dans un genre assez codifié. On peut voir également dans le récit une thématique du deuil autant personnel qu’historique que je propose d’aborder dans une autre question, avec cette rupture temporelle déjà citée et cette photographie cotonneuse touchant à une forme d’irréalité de l’événement vécu par Jackie.

CityZen : De base, je ne suis pas fan des biopics, préférant le plus souvent un bon documentaire. Très enthousiasmé par le récent Neruda du même réalisateur, je me suis laissé entrainer vers Jackie. Si le portrait du poète était raconté d’une façon fort originale (en faisant un film à la Neruda plutôt qu’un film sur Neruda), Larrain choisit ici une approche à première vue plus traditionnelle. La forme choisie est une interview avec un journaliste, qui permet une certaine distanciation par rapport aux événements et qui laisse apparente la subjectivité de l’héroïne. Jackie ne s’en cache pas, ce qui accentue l’un des propos du film : l’Histoire est (aussi) la façon dont on la raconte. Le scénariste-réalisateur chilien prend le parti de choisir une période très restreinte de la vie de Madame Kennedy : les quelques jours entre l’assassinat de JFK et son enterrement. C’est original, pertinent et astucieux, car c’est un moment qui permet de se concentrer sur les problématiques centrales du personnage. Pour éviter de s’étouffer dans un cadre trop restreint, l’ami Pablo s’autorise aussi les flashbacks, comme cette visite guidée de la Maison Blanche, là aussi très symbolique du propos du film (l’apparence, la recherche de la sympathie).

Quelle est la résonance à notre époque de ce portrait d’une femme de 1963 ?

Monsieur Popcorn : Nous sommes à une époque où malgré les nombreux combats pour l’égalité pour les femmes, celle-ci reste encore peu accessible. Il suffit de constater les différences salariales, les nombreux cas de harcèlement ou même des questions d’éducation (on apprend aux filles à ne pas s’habiller de manière provocante, pas aux garçons de ne pas sauter sur ces dernières). Ainsi, voir comment une First Lady se voit descendre de son piédestal en même temps que son mari peut sembler intéressant, surtout que l’on parle d’une période où le combat pour les droits de la femme se rapproche du centre de la société. Ici, nous parlons d’une femme plus souvent notifiée comme « La femme de Kennedy » que « Jackie », un statut assez ingrat quand même car nous voulons être reconnus pour nos propres capacités et non par le biais d’une autre personne. Certains pourraient y voir un point de vue réactionnaire (la femme au service de la gloire de son mari) mais peut-être vaut-il mieux se concentrer sur l’aspect intemporel du deuil d’une femme amoureuse sans ignorer les défauts de son mari qui cherche, à sa manière, à marquer l’Histoire.

CityZen : Les deux Kennedy allaient bien ensemble dans une logique de politique-spectacle-recherche de popularité. En ce sens, ils ont été des précurseurs alors que nous vivons à une époque où les politiques recherchent le buzz avant tout. En ce sens, c’est une résonnance très actuelle d’un événement datant de plus de 50 ans : les parallèles n’en sont que plus riches. L’une des forces du film, c’est aussi sa dualité, cette recherche du non-manichéisme. Jackie profite de ce statut de First Lady. Mais elle aime son mari (pourtant volage). Jackie & Jack, comme un symbole. Elle assume son statut de femme de Président, tout comme son rôle de maman. Elle est vraie, mais elle ne veut rien laisser au hasard en termes d’images. En tant que 1ère femme, si le Président meurt, elle n’est plus rien. Sauf peut-être si elle cultive le mythe JFK. Le passage de témoin avec le nouveau Président seulement quelques heures après l’assassinat est d’ailleurs lourd de sens. On est loin de l’hagiographie, piège dans lequel les biopics tombent si souvent…Même si finalement, de quelles femmes de Président américain se souvient-on ? Jackie et… Michèle !

Quel est le potentiel cinématographique de Jackie ?

Monsieur Popcorn : Pour reprendre le titre d’un autre film en lice pour les Oscars, Jackie est une figure de l’ombre alors qu’elle a contribué au « mythe » Kennedy, que ce soit en tant que témoin direct de son assassinat ou en orchestrant ses funérailles. Ainsi, suivre Jackie Kennedy, c’est suivre un aspect de l’Amérique peu exploré. L’aspect cinématographique de cette histoire n’est donc guère négligeable car il permet de traiter aussi bien un pan de l’histoire des Etats-Unis qu’une histoire humaine et universelle : celle du deuil d’un être aimé. Nous sommes donc face à une histoire à aborder selon de multiples facteurs mais également selon de nombreux genres. La place centrale de Jackie dans l’histoire américaine a donc un intérêt certain sur grand écran, comme quasiment toutes les histoires qu’il ait jamais existé.

CityZen : Puisque le cinéma est l’art du mouvement, peut-on dire que ce biopic dresse le portrait d’une femme en mouvement ? Même dans une position des plus extrêmes (elle perd son mari, son statut, le père de ses enfants, sa célébrité), Jackie reste en perpétuellement mouvement. Elle pourrait se laisser abattre, elle pourrait s’arrêter. Mais non. Est-ce l’énergie du désespoir ? Le cinéma permet de mettre la lumière sur des figures oubliées, ce qui donne naissance à de nouvelles histoires, avec de nouveaux angles. Et que dire de la fin ? Après un film pas facile, avec une ambiance pesante et des moments vraiment éprouvants pour le spectateur, Larrain parvient à ouvrir l’horizon avec ce Camelot si cohérent et si optimiste, comme si le mouvement ne s’arrêterait jamais.

Alors, Oscar ou pas pour Natalie Portman ?

Monsieur Popcorn : La prestation de Natalie Portman dans le rôle-titre est effectivement l’un des atouts du film. Ainsi, l’actrice reprend aussi bien la gestuelle que l’accent de l’ex First Lady (ce qui justifie un visionnage en version originale pour bien apprécier son travail). Néanmoins, au vu de la concurrence de cette année (et lorsque l’on constate l’absence d’une Amy Adams bouleversante dans « Arrival »), on peut penser que sa prestation ne sera peut-être pas assez pour recevoir une nouvelle récompense aux Oscars. Mais finalement, est-ce que cela importe tant ? Quand on voit ainsi Portman devenir Kennedy, on ne peut que se réjouir du talent de l’actrice et d’être témoin de sa prestation, une de celles qui inscrivent son nom parmi les grandes actrices qu’ait connu Hollywood.

CityZen : Pour vraiment répondre à cette question, il faut à mon sens ne pas mettre le focus uniquement sur Natalie Portman mais sur la totalité des nominées. Les récents débats sur Di Caprio m’ont fâché : la question n’est pas de savoir si l’actrice ou l’acteur sont super forts, mais de comparer les performances sur un film (ce qui n’est d’ailleurs pas du tout évident !). Isabelle Huppert, Ruth Negga, Emma Stone et Meryl Streep : du beau monde ! Je pense qu’un trio de favorites se dégage avec les stars de La La Land, Elle et Jackie. Notre française souffrira peut-être de sa nationalité. La dernière muse de Woody Allen sera peut-être sacrifiée en raison des autres trophées que ne manquera pas de remporter la comédie musicale de Damien Chazelle. Alors pourquoi pas une statuette pour Natalie Portman, parfaite dans ce rôle très exigeant, dans une Amérique qui a sûrement besoin de valoriser ses Présidents dans cette ère Trump ?

Est-ce que le cinéma peut permettre de se relever de ses drames historiques ?

Monsieur Popcorn : On a eu droit il y a quelques temps à « Patriot’s day », retraçant les événements entourant l’attentat de Boston. Ici, on a droit à un nouveau point de vue sur le meurtre de John Fitzgerald Kennedy. On peut constater que les Etats-Unis utilisent le biais cinématographique pour se relever de leurs drames historiques. Il est ainsi peu étonnant de voir que ce « Jackie », plus que le deuil d’une femme, montre le deuil de l’Amérique même sur un des drames les plus connus de son histoire. Il suffit de voir également comment des oeuvres à gros budgets utilisent le « destruction porn » comme un moyen de se dédouaner des attentats du 11 Septembre ou encore comment un « Cloverfield » replace le spectateur en position de témoin sur le vif d’une catastrophe de grande ampleur. Le cinéma a toujours permis de voir les failles des personnes ou d’un pays. On peut constater en France les nombreux reports d’un « Made in France » suivant des jeunes terroristes alors même que le film était terminé avant les événements dramatiques ayant touché le pays en 2015. Notre cinéma peut raconter qui nous sommes, en tant qu’individus mais aussi en tant que pays ou groupe social et peut, par cela, nous aider à nous faire avancer dans nos problèmes, personnels ou bien historiques. Ainsi, « Jackie » pourrait être vu comme un processus dans l’avancée de la population américaine par rapport à ce drame devenu mythe historique. Nous faisons face à un film hanté par l’histoire, tel Jackie hantée par les souvenirs de son défunt mari.

CityZen : Dans les films cités au-dessus par Monsieur Popcorn, je pense qu’il faut séparer ceux se rapportant à des faits historiques récents (Made in France, le 11 septembre 2001) et ceux qui datent un peu (à l’image de ce Jackie). Les premiers entrent dans une logique de besoin d’évacuer, verbaliser pour essayer de comprendre, même si le manque de recul n’est pas toujours source d’acuité. Pour les événements plus anciens, il y a un côté mémoriel et un côté « éclairer les zones d’ombre ». Les Américains aiment mettre en avant leur Histoire. Est-ce par égocentrisme ? Est-ce dû au fait que leur Histoire est bien plus restreinte que les autres civilisations ? En tout cas, les réalisateurs outre-Atlantique aiment parler de leur pays. Tout récemment, on peut citer le « Une journée dans la vie de Billy Linn » de Ang Lee, ou le « Sully » de Clint Eastwood. Pour Jackie, il est déjà intéressant de remarquer que Pablo Larrain est chilien. On peut donc occulter l’aspect patriotique. Pour revenir sur la question initiale, l’art en général a toujours été influencé par l’actualité et le contexte historique. Ici, pourquoi faire ce portrait Jackie ? Peut-être pour que les nouvelles générations n’oublient pas cette femme, ce drame, ce Président. Peut-être pour les rendre intemporels, en insistant sur l’extraordinaire modernité des sujets abordés.

Au final, Jackie n’est-il qu’un film à récompenses ?

Monsieur Popcorn : On peut constater de plus en plus le même reproche envers certains films sortant aux alentours des cérémonies de récompenses telles que les Golden Globes et les Oscars : n’avoir été créé que par volonté d’une rétribution matérielle de la part de ses pairs. Et si l’on peut comprendre ces critiques par rapport à certaines oeuvres, mettre « Jackie » dans cette catégorie serait fortement injuste. Ce film est en effet bien éloigné du formalisme d’autres sorties de même catégorie et a ce quelque chose derrière qui le fait ressortir. La mise en scène de Larrain est maniérée mais pas guindée, se rapprochant des personnages pour comprendre au mieux leurs émois dans tomber dans un classicisme lourd. Le scénario sort des bases de son genre comme dit plus tôt et permet une lecture s’ouvrant à l’historique et à l’humain. Et bien que Natalie Portman soit au centre de l’attention, les autres acteurs égalent son niveau avec une sincérité et une douceur qui touchent (mentions au regretté John Hurt et à la talentueuse Greta Gerwig, peu présente mais dont on sent la vie derrière son personnage). « Jackie » est donc un film qui mérite des récompenses mais qui semble aller plus loin que ceux uniquement produits pour les récolter.

CityZen : Entre les films uniquement faits pour les festivals et les films uniquement conçus pour le box office gravitent heureusement bon nombre de propositions fort intéressantes. Un « film à récompenses », dans sa dimension péjorative, est à mon sens un film beau mais creux qui va mettre en scène de jolis décors, de jolis costumes, des rôles tout en composition (avec un handicap, une transformation physique) au profit d’un scénario sans épaisseur, sans possibilité d’approfondir. Mon souvenir le plus récent serait Maguerite, calibré pour les Césars sans vraiment apporter de la profondeur. Ici, Pablo Larrain dresse un portrait réunissant simultanément une multitude d’angle de vues sur Jackie Kennedy. Ce portrait cubiste permet de cerner toute la complexité de cette femme des années 60, avec une forte résonnance sur la société d’aujourd’hui. Je rejoins donc Monsieur Popcorn pour dire qu’effectivement, Jackie peut prétendre à de nombreuses récompenses, mais c’est surtout un superbe film qui me conforte dans ma volonté de m’ouvrir davantage aux biopics !

 

 

City Zen

Nicolas, 37 ans, du Nord de la France. Professeur des écoles. Je suis un cinéphile éclectique qui peut alterner entre blockbusters, films d’auteur, films français, américains, petits films étrangers, classiques du cinéma. J’aime quand les films ont de la matière : matière à discussion, à interprétation, à observation, à réflexion… Quelques films que j’adore pour cerner un peu mes goûts : Matrix, Mommy, Timbuktu, la Cité de la Peur, Mission Cléopâtre, Ennemy, Seven, Fight Club, Usual Suspect, Truman Show, Demain, Big fish, La Haine, La Vie est belle, Django, Rubber, Shutter Island...

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