• Titre original : Shiranui kengyō
  • Date de sortie en salles (Japon) :  1er septembre 1960 avec Daiei
  • Réalisation : Kazuo Mori
  • Distribution : Shintarō Katsu, Tamao Nakamura, Fujio Suga & Tōru Abe
  • Scénario : Minoru Inuzuka d’après une pièce de kabuki de Nobuo Uno
  • Photographie : Sōichi Aisaka
  • Musique : Ichirō Saitō
  • Support : Blu-ray Roboto (2025) en 2,35:1 /91 min 
Synopsis :

Suginoichi, aveugle de naissance, est recueilli par un kengyō, maître respecté d’une école pour aveugles, dans laquelle il apprend les arts traditionnels du massage, de l’acupuncture et du shamisen. Cependant, Suginoichi refuse d’accepter sa condition modeste et aspire à un pouvoir social et matériel plus élevé que ce que lui offre son rang. Il met très tôt son intelligence au service de la ruse et de la manipulation. Il devient progressivement un criminel sournois, usant du vol, de l’escroquerie et du meurtre pour abuser de femmes sans défense et éliminer ses rivaux dans la quête de succession à la tête de l’école des aveugles, allant jusqu’à s’associer à une bande de malfrats sans scrupules.

Fin décembre 2025, l’éditeur Roboto films proposait à la vente un coffret alléchant intitulé « les Origines de Zatoïchi » volume 1 : cinq films en blu-ray glissés dans des digipacks solides au sein d’un étui rigide de bonne facture, chaque film étant en outre accompagné en bonus d’une présentation exhaustive par Clément Rauger des Cahiers du Cinéma.

De quoi attirer tous les cinéphiles en général, les amateurs de wu xia pian en particulier mais également les plus jeunes, qui ont découvert la saga Zatoïchi avec l’un de ses derniers avatars, le film de Takeshi Kitano de 2003. Car cette saga est un monument du cinéma nippon : le film de 2003 en marque ainsi le 27e opus d’une histoire également déclinée au théâtre et à la télévision.

Sauf que le film que nous vous présentons aujourd’hui, bien qu’intégré dans le coffret cité plus haut, ne concerne pas le personnage du masseur/sabreur aveugle s’efforçant d’aider les plus démunis : Suginoichi, quoiqu’affublé du même handicap, est bien loin d’avoir les mêmes principes et aspirations que Zatoïchi. En dehors du contexte historique, le seul autre point commun justifiant sa place dans l’édition réside dans l’acteur principal, Shintarō Katsu, qui justement incarnera plusieurs fois le héros légendaire de cette saga par la suite.

Suginoichi attendant patiemment que son maître lui confie une mission.

En effet, le Bandit aveugle est sorti en 1960, soit deux ans avant le premier film officiel de la franchise, la Légende de Zatoïchi : le Masseur aveugle, réalisé par Kenji Misumi. Sa mise en scène a été confié à un cinéaste bien rôdé qui végétait quelque peu mais disposait d’un savoir-faire certain hérité de son expérience : Kazuo Mori sait placer son cadre, gérer les espaces restreints typiques des intérieurs japonais et diriger ses acteurs. Fait intéressant : on lui confiera d’ailleurs les rênes du plusieurs autres films de la saga, où il retrouvera donc Katsu.

Ce dernier est sans aucun doute l’atout majeur du Bandit aveugle : son interprétation totalement habitée, à la limite du sur-jeu, finit par emporter l’adhésion, et hausse le drame proposé par Mori au-dessus du tout-venant, s’achevant sur un final où son emphase presque hallucinée s’ajoute à la dramatisation de l’événement qui met fin à la carrière de ce gredin.

Car contrairement à Zatoïchi, comme nous vous le disions, Suginoichi est un ambitieux sans scrupules. La première séquence nous montre un charmant bambin au sourire enjôleur et à la diction précise, flanqué d’un garçon un peu simplet, Tomekichi, qui use de sa cécité pour attirer la sympathie des adultes et, ainsi, tenter de leur soutirer quelque menue monnaie. Car le maigre pécule rapporté par le père ne le satisfait pas, et il fait sienne la devise de sa mère : « Tout tourne autour de l’argent. » Dès lors, son admission dans un institut dirigé par un kengyō (un sage aveugle dirigeant une sorte d’académie de non-voyants qui apprennent l’acupuncture et l’art du massage) ne constituera qu’une étape de son ascension sociale, qu’il désire irrésistible.

Dès lors, devenu masseur, mais visiblement relégué au second rang de cette école, Suginoichi attend son heure. On l’a vu, enfant, malicieux et retors, capable d’extorquer de l’argent à des adultes crédules (et bien naïfs). Il a développé son esprit pour être capable de profiter de la moindre occasion de s’enrichir sur le dos des autres. Il fait de son handicap un atout, le rendant insoupçonnable (d’autant que les aveugles avaient un statut assez respecté, surtout lorsqu’ils possédaient des aptitudes de soignants). Lors d’une mission à l’extérieur, il commet son premier forfait mais se voit contraint de partager son butin avec Kurakichi, un malfrat notoire surnommé « le coupeur de têtes » qui avait été témoin de son acte.

Suginoichi soulageant (définitivement) les douleurs d’un voyageur imprudent.

Suginoichi se retrouve donc à la solde de ce bandit de grand chemin, lui promettant l’accès aux maisons les plus respectées dans le but d’y dérober les richesses cachées. On sent bien que l’aveugle cherchera par tous les moyens à se servir de ses complices avant de se débarrasser d’eux : le véritable visage du masseur se fait jour. Katsu se fait un malin plaisir de nous le montrer en apparence vulnérable, obéissant et poli avant de dévoiler une face obscure, machiavélique et immorale.

Les jeunes femmes mariées sont des proies aisées pour lui, et l’on comprend également qu’outre le vol et l’extorsion de fonds, il n’hésitera pas non plus à abuser d’elles en se servant de leurs plus grands secrets. Il suffit de voir comment il traite son éternel acolyte, Tome, pour comprendre à quel point il s’estime supérieur à la plèbe laborieuse.

N’y cherchez pas cependant de combats de sabre ou de séquences d’arts martiaux : le Bandit aveugle est avant tout une histoire dramatique suivant un homme que rien n’arrêtera sur la voie du succès, se plaçant d’office au-dessus de la morale et des principes sociaux. Il n’hésitera ni à tromper, flouer, ou mentir, ni encore à assassiner ou violer ses victimes, sans regret ni remords. Assez déstabilisant si l’on pensait suivre l’ascension d’un héros redresseur de torts. Pour le coup, le rythme s’en ressent également, bien alourdi par la musique lancinante.

Le blu-ray est une semi-réussite de la remastérisation, compte tenu de l’âge du métrage. La piste VO en DTS HD-MA 2.0 s’avère relativement claire et épargnée par le côté nasillard des enregistrements de l’époque, même si elle manque de dynamique.

Suginoichi devenu maître à son tour – mais cela ne suffit pas à son ambition sans limites.

Côté image, les plans ont été nettoyés mais certains conservent encore quelques scratches et griffures – qui ne gênent néanmoins pas la lecture. L’ensemble est plutôt propre. On déplorera le manque de contraste dans la plupart des scènes, visible dans les séquences nocturnes ou dans les transitions extérieur/intérieur, et une tendance à une petite surexposition des scènes diurnes. Cela étant dit, les gros plans révèlent une définition satisfaisante, ce qui permet de mettre en valeur la réalisation qui n’est pas avare de ceux-ci.

À vous à présent de juger sur pièces pour un film jamais sorti au cinéma en France, très rarement édité en vidéo (il n’est pas inclus dans le coffret Critérion, on le trouve parfois référencé sous le titre Agent Shiranui) qui dépeint quelques aspects méconnus d’une civilisation pleine de contradictions au travers de l’ascension d’un salopard ingénieux. Une rareté donc, à l’image de bon nombre de pièces de ce coffret qui ravira les collectionneurs et les cinéphiles.


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