Titre original : HAMNET
Date de sortie : 21 janvier 2026
Genre : Drame
Durée : 2:05
Réalisatrice : Chloé Zhao
Nationalité : américaine
Acteurs principaux : Paul Mescal, Jessie...
Sortie 16 janvier 2026 sur Netflix
Durée 2h 13min
Titre ooriginal The Rip
Genre Thriller
De Joe Carnahan
Avec Matt Damon, Ben Affleck, Teyana Taylor, Scott Adkins, Steven Yeun,...
Editeur(s) / Développeur(s) Mountain Contour
Sortie France 22 janv. 2026
Genre(s) Stratégie RPG Aventure
Classification +16 ans
Support PS5
Synopsis
Arknights : Endfield est un jeu de rôle avec des...
Titre original : HAMNET
Date de sortie : 21 janvier 2026
Genre : Drame
Durée : 2:05
Réalisatrice : Chloé Zhao
Nationalité : américaine
Acteurs principaux : Paul Mescal, Jessie...
Sortie 16 janvier 2026 sur Netflix
Durée 2h 13min
Titre ooriginal The Rip
Genre Thriller
De Joe Carnahan
Avec Matt Damon, Ben Affleck, Teyana Taylor, Scott Adkins, Steven Yeun,...
Editeur(s) / Développeur(s) Mountain Contour
Sortie France 22 janv. 2026
Genre(s) Stratégie RPG Aventure
Classification +16 ans
Support PS5
Synopsis
Arknights : Endfield est un jeu de rôle avec des...
Cinéphile depuis mon plus jeune âge, c'est à 8 ans que je suis allé voir mon 1er film en salle : Titanic de James Cameron. Pas étonnant que je sois fan de Léo et Kate Winslet... Je concède ne pas avoir le temps de regarder les séries TV bonne jouer aux jeux vidéos ... Je vois en moyenne 3 films/jour et je dois avouer un penchant pour le cinéma d'auteur et celui que l'on nomme "d'art et essai"... Le Festival de Cannes est mon oxygène. Il m'alimente, me cultive, me passionne, m'émerveille, me fait voyager, pleurer, rire, sourire, frissonner, aimer, détester, adorer, me passionner pour la vie, les gens et les cultures qui y sont représentées que ce soit par le biais de la sélection officielle en compétition, hors compétition, la semaine de la critique, La Quinzaine des réalisateurs, la section Un certain regard, les séances spéciales et de minuit ... environ 200 chef-d'œuvres venant des 4 coins du monde pour combler tous nos sens durant 2 semaines... Pour ma part je suis un fan absolu de Woody Allen, Xavier Dolan ou Nicolas Winding Refn. J'avoue ne vouer aucun culte si ce n'est à Scorsese, Tarantino, Nolan, Kubrick, Spielberg, Fincher, Lynch, les Coen, les Dardennes, Jarmush, Von Trier, Van Sant, Farhadi, Chan-wook, Ritchie, Terrence Malick, Ridley Scott, Loach, Moretti, Sarentino, Villeneuve, Inaritu, Cameron, Coppola... et j'en passe et des meilleurs. Si vous me demandez quels sont les acteurs ou actrices que j'admire je vous répondrais simplement des "mecs" bien comme DiCaprio, Bale, Cooper, Cumberbacth, Fassbender, Hardy, Edgerton, Bridges, Gosling, Damon, Pitt, Clooney, Penn, Hanks, Dujardin, Cluzet, Schoenaerts, Kateb, Arestrup, Douglas, Firth, Day-Lewis, Denzel, Viggo, Goldman, Alan Arkins, Affleck, Withaker, Leto, Redford... .... Quant aux femmes j'admire la nouvelle génération comme Alicia Vikander, Brie Larson, Emma Stone, Jennifer Lawrence, Saoirse Ronan, Rooney Mara, Sara Forestier, Vimala Pons, Adèle Heanel... et la plus ancienne avec des Kate Winslet, Cate Blanchett, Marion' Cotillard, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Meryl Streep, Amy Adams, Viola Davis, Octavia Spencer, Nathalie Portman, Julianne Moore, Naomi Watts... .... Voilà pour mes choix, mes envies, mes désirs, mes choix dans ce qui constitue plus d'un tiers de ma vie : le cinéma ❤️
Le long-métrage le plus sobre de Xavier Dolan est également le plus étouffé, pris dans un récit dominé par l’esprit de sérieux.
Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
d’après : la pièce Tom à la ferme
de : Michel Marc Bouchard
Son : François Grenon
Montage : Xavier Dolan
Interprétation : Xavier Dolan (Tom), Pierre-Yves Cardinal (Francis), Lise Roy (Agathe), Evelyne Brochu (Sara)…
Distributeur : MK2, Diaphana
Date de sortie : 16 avril 2014
Un jeune publicitaire voyage jusqu’au fin fond de la campagne pour des funérailles et constate que personne n’y connaît son nom ni la nature de sa relation avec le défunt. Lorsque le frère aîné de celui-ci lui impose un jeu de rôles malsain visant à protéger sa mère et l’honneur de leur famille, une relation toxique s’amorce bientôt pour ne s’arrêter que lorsque la vérité éclatera enfin, quelles qu’en soient les conséquences.
Le premier plan de Tom à la ferme – des mots d’amour et d’adieu écrits à la hâte sur un mouchoir où l’encre d’un stylo Bic pleure – pose la continuité : comme dans ses précédents films, Xavier Dolan ira chercher à la source d’un lyrisme assumé la matière première de son personnage, ici un jeune graphiste branché de Montréal venu enterrer son petit ami dans une campagne qui ne sait rien de son homosexualité. Tom à la ferme signe pourtant également le sceau d’une certaine sobriété à l’intérieur même de ce lyrisme : le syndrome des « vêtements qui tombent du ciel » et autres idées visuelles souvent gratuites dont le cinéaste québécois semblait vouloir à tout prix truffer ses films, comme s’il n’allait plus avoir la place et les images pour les mettre ailleurs, s’est ici progressivement évaporé.
Les premiers cadres du film sont austères, distants presque. Formellement et visuellement, cette sobriété paie – l’exubérance des premiers films du Québécois laisse ici place à des plans plus maîtrisés, plus désirés sans doute aussi, dans une atmosphère étouffante de crépuscule rural. Sur le papier, donc, le retour à ce que Dolan sait faire de mieux – mettre en scènes les hystéries des uns et des autres, la confrontation entre mélodrame et comédie d’individus névrosés dans leur genre et leur quête d’amour.
Et pourtant, de la pièce de Michel Marc Bouchard qu’il adapte pour l’écran, Xavier Dolan peine à tirer la matière d’un long-métrage : faussement dissimulées derrière des mécanismes de révélations et de retournements, les relations entre les personnages s’épuisent rapidement, dénuées d’une chair profonde qui permettrait de dépasser la pure figure de fascination-répulsion mise en place dans les vingt premières minutes du film, et qui évolue avec linéarité jusqu’au dénouement.
Le lyrisme que cherche Dolan est ici absent de la campagne qu’il filme ; c’est non pas un défaut en soi, mais un manque certain dans l’esthétique que le cinéaste veut mettre en place – comme si la sobriété affirmée du film avait ôté la matière de la poésie. Dans un univers où la crédibilité réaliste est soigneusement contournée (le huis-clos théâtral renaissant dans la campagne québécoise), le film tente de prendre sur le terreau de la fable rurale et morale.
Contrairement à Laurence Anyways ou aux Amours imaginaires, Xavier Dolan semble se refuser à aimer ses personnages – excepté peut-être Tom, qu’il interprète, et dont le visage martyrisé au milieu des champs de maïs en fait une sorte d’élu condamné au masochisme. Le cinéaste parvient pourtant à diriger ses acteurs d’une façon précise, voire acérée (notamment l’excellente Lise Roy en mère éplorée et paradoxale), ménageant des moments d’humour pince-sans-rire et de surréalistes séquences de repas de famille.
Nous nous retrouvons tout le long du film coincés dans le regard que Tom, le « petit con » de la ville, porte au début de l’histoire sur ce monde qu’il découvre – une bêtise innommable et terrifiante, qui s’étend d’un unique personnage à la communauté tout entière. Le frère, au centre du récit, est la caricature du paysan rustre, violent, homophobe et lui-même chargé d’un fort pouvoir homoérotique ; la relation qu’il entretient avec Tom est celle d’une première idée avec une autre idée, et rarement le trouble tant désiré par le film réussit à poindre au sein des scènes.
Si trouble il y a, il existe davantage entre Tom et la ferme elle-même, sorte de lieu de mémoire qui ramène le personnage à la matérialité disparue de son amant défunt. Tom à la ferme crie son désir d’accéder au rang de film puissant et terrien ; le lyrisme et le mythe resteront pourtant étouffés par la péquenauderie dans un geste cinématographique qui, à trop vouloir être primal, se contente d’un simple conte de campagne.
L’ANALYSE :
Tom, un jeune publicitaire qui vient de perdre son amant, part à la rencontre de la famille du défunt qui vit dans une ferme isolée. Si la mère ne semble pas au fait de la nature de la relation qui unissait Tom et son fils, Francis, le frère, semble beaucoup plus suspicieux. Petit à petit, Francis devient le bourreau de Tom. Il le maltraite et le séquestre dans un jeu ambigu d’attraction et de répulsion. Tom se laisse faire, il semble même y trouver du plaisir comme dans une relecture moderne du syndrome de Stockholm.
Il peut paraître étonnant de parler de tournant dans la carrière d’un cinéaste quand celui-ci n’a que vingt cinq ans. Et pourtant, avec Tom à la ferme, Xavier Dolan cherche bien à marquer une rupture avec ses premiers films. Délaissant les questionnements d’amoureux imaginaires ainsi que l’approche plutôt naturaliste d’un Laurence Anyways, Tom à la ferme se veut un vrai film de genre, dans la veine, dixit Dolan, du Silence des agneaux.
C’est aussi, pour le cinéaste, le premier film réalisé à partir d’un scénario non original. Tom à la ferme est, en effet, adapté d’une pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard (auteur reconnu au Québec), pièce que Xavier Dolan avait découverte sur scène quelques années auparavant et qui s’est également montée au festival d’Avignon l’été dernier. On voit très bien ce qui a pu le séduire dans ce texte où il est question d’homophobie, de différences sociales, de mensonges et de perversité…
Pour hasard, le film sort aussi sur nos écrans alors qu’un succès littéraire fait beaucoup parler de lui, En finir avec Eddie Bellegueule du jeune Édouard Louis, où l’homosexualité est mise en perspective à la lueur des luttes de classes. Tom à la ferme le fait aussi à sa manière en confrontant l’homo des villes et l’hétéro des champs sous fond, comme chez Édouard Louis, de sadomasochisme.
Le texte de Bouchard était fort, complexe et plutôt explicite. Dolan, au contraire, prend le parti de laisser beaucoup d’éléments en hors-champ, de ne pas trop en dire sur la nature des relations entre Tom et Francis et de tirer complètement son film vers le thriller psychologique. C’est ce qui fait les limites de cette lecture de Tom à la ferme. Car ce qui semble préoccuper Dolan, c’est avant tout d’installer une ambiance et de montrer qu’il est capable d’amener son cinéma vers de nouveaux terrains, au risque de désincarner ses personnages.
Le ton est donné dès la première scène : une voiture qui roule à vive allure au milieu des champs, avec en fond sonore la chanson « Les Moulins de mon cœur » chantée a cappella. C’est là que Tom nous apparaît, en pleine crise de nerfs, lui qui semble venu d’une autre époque avec son look vintage, à mi-chemin entre la rock-star des années 1980 et le personnage du Joker revisité par Heath Ledger. Dolan laisse planer le mystère sur le personnage qu’il interprète.
Il distillera petit à petit ses informations. Il en fera de même avec les autres protagonistes: la mère (admirablement interprétée par Lise Roy qui avait créé le rôle sur scène) et surtout le frère (Pierre-Yves Cardinal) qui n’est d’abord qu’une présence physique tout en muscles avant d’exercer son pouvoir diabolique sur Tom. Les références cinéphiles (à peine déguisées) sont également nombreuses et, en bon élève, Dolan se place dans la filiation des maîtres du genre. On pense à Hitchcock (Psychose, La Mort aux trousses), à Misery, aux films de Brian De Palma ou encore à Shining de Kubrick.
À trop vouloir marquer son nouveau territoire cinématographique, Dolan loupe le coche de la sincérité. L’intensité qu’il s’applique à véhiculer finit par faire toc. C’est d’autant plus dommage que le réalisateur n’a plus rien à prouver stylistiquement parlant et est encore capable de nous surprendre par sa maîtrise de la mise en scène. Il faut lui reconnaître, notamment, un vrai talent pour appréhender les espaces et générer un climat claustrophobe.
À la manière d’un Fassbinder, il ouvre ses profondeurs de champ pour mieux les refermer par des effets de sur-cadrages, jusqu’à jouer d’effets de resserrement d’image chaque fois que Tom manque de se faire maltraiter par Francis. Une autre scène remarquable : ce tango mené entre la victime et son bourreau dans une étable à la géométrie parfaitement étudiée où le trouble se mêle aux aveux dans des allers-retours entre rapprochements et révélation de l’arrière-plan.
Avec Tom à la ferme, Xavier Dolan était à deux doigts de faire un grand film sur l’homophobie en campagne, de réaliser aussi l’œuvre charnière qui aurait emmené son cinéma vers des terrains plus adultes. Il n’était pas loin d’un Almodóvar qui s’est aussi exercé au film noir (En chair et en os, La Mauvaise Éducation) avec une totale conscience de ses effets stylistiques (c’est surtout vrai dans La Piel que Habito) mais sans pour autant renier son univers ni ses obsessions. Dolan est brillant mais il a sûrement agi par péché d’orgueil. Après la trêve Laurence Anyways, il se redonne le premier rôle et montre une certaine complaisance à se filmer (la séquence en flashback du karaoké en est le meilleur exemple).
À défaut de tout recul et comme s’il voulait mettre en sourdine le fond véritable de l’histoire pour mieux séduire le public, les rebondissements sonnent faux (les révélations du barman) et les personnages, délibérément vidés de psychologie, semblent complètement instrumentalisés. Seul instant réellement incarné, le pétage de plombs de la mère (qui rappelle une scène similaire de Laurence Anyways) où tout ce que le film semble avoir refoulé jusque-là nous surgit soudainement à la figure.
En somme, si Tom à la ferme laisse un goût d’amertume, c’est qu’il joue avec notre frustration de voir une œuvre qui sert avant tout de faire-valoir à son réalisateur.
Une fresque émouvante et intime sur les chassés-croisés d’un couple en pleine mutation. Laurence Anyways : Variation transgenre sur la fatalité du couple!
Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Image : Yves Bélanger
Montage : Xavier Dolan
Musique : Noia
Producteur(s) : Carole Mondello, Lyse Lafontaine, Nathanaël Karmitz, Charles Gillibert
Interprétation : Melvil Poupaud (Laurence Alia), Suzanne Clément (Fred Belair), Nathalie Baye (Julienne Alia), Monia Chokri (Stéfanie Belair)…
Date de sortie : 18 juillet 2012
Durée : 2h39
Difficile d’imaginer que Xavier Dolan a 23 ans lorsqu’il écrit et réalise LAURENCE ANYWAYS, une fresque amoureuse et intime retraçant une histoire d’amour sur une décennie, dont le format d’envergure (2H48) révèle un film d’une immense maturité et d’une intensité bouleversante. Bien sur, ce quatrième long métrage possède quelques irrégularités scénaristiques et redondances stylistiques, mais pour autant il se dégage de ce film une force éblouissante. Xavier Dolan sonde une fois de plus l’âme humaine et nous raconte l’histoire d’un homme qu’il choisit d’appeler Laurence et d’une femme, Fred, dont l’amour inébranlable se heurte à un choix intime. Xavier Dolan a vu grand et il insuffle à sa mise en scène ainsi qu’a sa direction d’acteurs, une poésie exacerbée entre une écriture très précise et quelques envolées improvisés qui octroie au film une véritable intensité.
D’ailleurs Suzanne Clément obtient pour le rôle de Fred le prix d’interprétation féminine dans la catégorie Un certain Regard à Cannes. Dans LAURENCE ANYWAYS, Dolan se révèle incroyablement sensible et saisit avec grâce et empathie l’essence de la difficulté de vivre ou d’aimer et la transforme en une œuvre cinématographique lyrique et poétique… Magnifique.
Laurence Alia est professeur de philosophie mais aussi poète, il est d’ailleurs en pleine écriture d’un recueil qu’il espère publier. Le soir de ses 35 ans, il avoue à Fred avec qui il partage une complicité sans faille et un amour passionnel, qu’il veut devenir une femme pour espérer être enfin heureux. Par amour, Fred accepte de l’accompagner dans cette transformation envers et contre tous (surtout elle même) mais quel en sera le prix ?
C’est par le prisme de la poésie que Xavier Dolan réalise LAURENCE ANYWAYS qu’il dote d’un lyrisme et d’une volubilité qui existent en tout premier lieu dans les images. Dés l’ouverture nous découvrons Laurence dans une ambiance vaporeuse marchant à travers une fumée opaque. On distingue la silhouette d’une femme mais la camera qui flirt avec son visage ne nous le dévoile jamais, nous ne saurons que quelques séquences plus tard qu’il s’agissait d’un transexuel.
Et c’est dans cette imagerie toute fantasmagorique au stylisme des années 90 que Dolan met en scène son film. Il crée des tableaux allégoriques qui viennent ponctuer le déroulement de l’histoire pour exprimer une émotions pure. Ainsi il filme en plan fixe Fred sur un lit au centre du cadre recevant sur la tête un déluge d’eau ou Laurence laissant sortir de sa bouche béante un papillon qui prend son envol.
Mais son idéal poétique ne s’arrête pas là, le réalisateur y consacre des séquences entières. Il orchestre des pluies diluviennes qui s’abattent sur des paysages témoins d’un émoi (pluie de vêtements aux couleurs criardes dans une neige blanche immaculée ou de feuille d’automnes rougies et soulevées par le vent à la sortie d’un bar). Au delà de la beauté indéniable de la photographie, c’est la haute valeur symbolique de ces plans qui propulse le film dans une dimension esthétique véritablement majestueuse.
Et si, comme à son habitude, Xavier Dolan livre un film à la direction artistique précise dont il maîtrise les influences, toujours parfaitement exécutées (entre ses emprunts à l’Elephant de Gus van Sant pour les déambulations de Laurence dans les couloirs du lycée en travelling de dos, Wong Kar-Wai pour les néons rouges dans les rues de la ville sous la pluie battante, les plans filmés au fond du couloir de Stanley Kubrick et une référence à David Lynch pour ses visages freaky), il peine cette fois à maîtriser son scénario.
”Dolan nous parle de survie, Dolan nous parle d’amour, Dolan nous parle de la blessure de l’existence. Dolan ébloui par sa lucidité et sa finesse d’analyse. (…) La beauté sensible de LAURENCE ANYWAYS est fascinante.”
LAURENCE ANYWAYS est un film qui se mérite puisqu’il trouve son envol et toute son intensité à la fin de la première heure. En effet, le début du film souffre d’une exposition mal canalisée qui traîne en longueur et ne convainc pas tout à fait. Xavier Dolan s’attache à construire exagérément et sans véritable envie l’histoire d’amour qu’il va déconstruire par la suite, et enferme ses personnages dans des scènes de dialogues illustratifs – entre petites phrases , tics verbaux et redondances d’expressions, dont on doute de la nécessité et du réel bénéfice. On frôle souvent le décrochage mais une fois le climax atteint, la mise en scène se libère, la parole se fait plus dense et nécessaire. Xavier Dolan peut enfin faire ce qui lui plait et s’engouffre avec maestria dans son thème de prédilection: les douleurs de l’âme et de l’amour. A la beauté des images et à la bande son exceptionnelle (Moderat, The Cure , Visage, Depeche mode…) vient alors se juxtaposer l’histoire puissante et déchirante qui peinait a exister.
Car LAURENCE ANYWAYS est un récit intime émouvant qui n’a rien du plaidoyer sur le transgenisme auquel on pourrait penser. Il s’agit d’une ode à la liberté et au courage d’être soi envers et contre tous. Laurence se heurte au regard du monde, des habitants de la ville, de ses élèves et de son entourage mais en fait son chemin de croix. D’ailleurs Dolan nous offre des séquences de regards-camera en travelling ralenti intenses où il nous projette littéralement dans la peau de Laurence qu’on dévisage et dont nous ressentons alors le malaise, entre gène et audace. Cette question du regard d’autrui très Sartrienne dont Laurence enseigne la philosophie est centrale.
Tout au long de sa transformation, Laurence pose les jalons de sa nouvelle identité et de sa nouvelle vie à travers le regard des autres qu’il sonde continuellement. En tout premier lieu, il interroge le regard amoureux de Fred et celui de sa mère dont il sollicite la bénédiction, puis il extirpe toute la considération humaine et éthique qu’il réclame du regard fuyant de la journaliste qui l’interviewe. Laurence trouvera son apaisement définitif au hasard du clin d’œil séducteur qu’un jeune homme pense alors adresser à une (vraie) femme…
Si LAURENCE ANYWAYS évoque le dessein d’un homme, Xavier Dolan embrasse plus largement la question du destin des autres, de ceux qui restent. Le premier rôle n’est pas celui qu’on croit, il est partagé entre trois entités. La réelle déchirure que Dolan vient mettre en scène est avant tout celle d’une femme, Fred, qui perd l’homme qu’elle aime et celle d’une histoire d’amour passionnelle qui, malgré la bataille que chacun mène pour la sauver, est devenue impossible.
Durant les dix ans que restitue Xavier Dolan, Fred et Laurence chercheront sans cesse à se retrouver, se fondre inéluctablement l’un dans l’autre comme dans le mythe d’Aristophane, mais chacune de ces retrouvailles sera le théâtre d’un nouveau déchirement. Leurs vies respectives toujours plus lointaines les ont indéniablement séparés sans jamais pourtant parvenir à les faire renoncer à leur amour. Xavier Dolan qui avait eu tant de mal à construire et installer une complicité dans les premières séquences la fait maintenant exploser.
Les dialogues préfabriqués se sont mués en effusions hystériques et passionnelles, entre improvisation brutale et réquisitoire poignant sur la difficulté d’aimer. Il y a par instant un lâcher prise inattendu dans la mise en scène (plan de dispute en shaky cam bien loin des cadres hyper composés et chiadés qui jalonnent le film) et dans la direction des comédiens qui touche à quelque chose de l’ordre de la Vérité. Suzanne Clément livre d’ailleurs une performance puissante et écorchée magistrale.
Xavier Dolan retrouve dès lors le verbiage excessif de J’AI TUE MA MÈRE et vient flirter avec notre identification éventuelle. Le récit s’intensifie , la tension se crée et l’émotion nous assiège, on y croit enfin. Alors que Laurence demande à Fred si elle l’aime encore lors de retrouvailles secrètes, le dos tourné, elle lâche dans un cris de désarroi et de culpabilité « J’taime plus que mon fils (…)Mais tu crois que je vais hypothéquer ma vie pour que tu puisses faire la tienne ? » et lorsqu’il lui demande ce qu’elle « veut », elle lui répond avec une gifle « Un homme ! je veux un homme Laurence ! »
LAURENCE ANYWAYS est finalement une fois de plus dans la filmographie de Xavier Dolan une métaphore de la confession. D’ailleurs le film s’ouvre sur un noir avec pour seule information la bande son et une discussion qui semble être une séance de psychanalyse. Une histoire racontée qui chapitrera le film jusqu’au dernier plan ou il se révélera être l’interview de Laurence Alia, femme transgenre poétesse dont nous aurons suivi le cheminement. La boucle est bouclée dans une belle prouesse narrative.
LAURENCE ANYWAYS est une histoire d’amour, une histoire humaine, mais Dolan s’est attaché à y dresser le portrait des âmes féminines en devenir, en conquête ou en reconquête de soi qui, peu importe le prix à payer (celui du bonheur amoureux), ne renonceront jamais à vivre selon leurs inspirations profondes. Dolan nous parle de survie, Dolan nous parle d’amour, Dolan nous parle de la blessure de l’existence. Dolan ébloui par sa lucidité et sa finesse d’analyse. Alors que Laurence doit devenir une femme pour survivre, Fred doit perdre Laurence pour se pas sombrer, sans jamais cesser de l’aimer… La beauté sensible de LAURENCE ANYWAYS est fascinante .
Pour aller plus loin : Les deux premiers films de Xavier Dolan avaient posé les balises de son cinéma; Laurence Anyways essaie de les surpasser. En manipulant les mêmes objets cinématographiques, les mêmes outils, mais en augmentant leur portée, dans la durée et dans l’ambition; voilà un film qui raconte une histoire qui n’arrive pas à se limiter, qui refuse en quelque sorte la simplicité; bien sûr, il n’y a rien de simple à raconter sur dix ans la vie d’un homme qui décide de changer de sexe… mais au fond, oui. Au fond, Anyways, c’est juste un film d’amour.
On comprend bien que l’histoire d’un homme qui, à 35 ans, à l’aube des années 90, décide de devenir une femme, au péril de sa relation avec sa conjointe Fred, n’est pas simple, n’est pas une histoire comme les autres. La vie de couple n’est plus la même, la vie de famille non plus, et il en va de même pour la vie professionnelle. Et pourtant, il est tout à fait logique qu’au cinéma comme dans la société (il faudrait le réexpliquer à certains, mais c’est un autre débat) les histoires d’amour ne soient plus exclusivement réservées à un homme et à une femme.
Ce sont les déclinaisons de l’amour qu’on retrouvait déjà chez Dolan, et chez Honoré. Et chez Almodovar, tant qu’à y être. À nouveau, même dans ce contexte inhabituel, Dolan propose une succession d’images et de sons qui visent à créer un affect, une émotion sans justification rationnelle. C’est donc l’amalgame des possibilités du cinéma (la musique est ici – comme toujours – parfaitement intégrée à l’histoire) qui crée tour à tour des scènes, parfois de simples fragments d’images, des sons, des émotions d’une étrange beauté, dont l’impact est photographo-épileptique – une fraction de seconde – et inexplicable. Il y en a des centaines pendant les 165 minutes de Laurence Anyways. L’instinct de Dolan pour les images fortes est toujours présent; son audace, sa témérité, son assurance, tout y est. Mais tout, c’est parfois trop.
Car bien sûr, toutes ces tentatives ne fonctionnent pas également. Cela doit différer d’une personne à l’autre, d’un vécu à l’autre. Mais on capte immanquablement quelques-uns de ces moments, comme c’était le cas dans Les amours imaginaires et dans J’ai tué ma mère. Une scène au lave-auto au son de Prokofiev s’avère tout particulièrement épique, un paroxysme de musique et d’images de cinéma. Il y en a d’autres, mais ils se découvrent mieux dans un contexte contrôlé comme une bonne salle de cinéma.
C’est aussi l’occasion de découvrir l’interprétation inspirée de Melvin Poupaud dans le rôle de Laurence, l’énergie de Suzanne Clément, la galerie colorée de personnages secondaires et d’apprécier les pointes d’humour et les clins d’oeil que Dolan fait à toutes ces choses qu’on a dites et écrites sur lui depuis son arrivée intempérante dans la sphère du cinéma.
C’est dommage que Laurence Anyways soit trop long, parce que s’il ne l’était pas, on pourrait parler d’autre chose, de toutes ses qualités et de ses quelques défauts. On devrait parler d’autre chose, en fait, mais Laurence Anyways est vraiment trop long. Les grands moments sont ainsi dispersés entre quelques scènes parfois redondantes, parfois simplement mal jouées, qui allongent inutilement une simple histoire d’amour. Pas comme les autres, on veut bien, mais elles le sont toutes. Ce n’est pas leur unicité qui rend belles les histoires d’amour, c’est leur beauté, tout simplement.
Pour aller encore plus loin : Avec Laurence Anyways, le jeune réalisateur québécois Xavier Dolan risque de surprendre ceux qui avaient vu ses deux premiers films (J’ai tué ma mère et Les Amours imaginaires). Laurence Anyways est selon nous son meilleur. Tout ce qu’il y avait de bluette légère et jeune laisse ici place à une gravité insoupçonnée et met ainsi en lumière ce qui est peut-être la figure matricielle essentielle du récit dolanien : le ressassement, le retour du même, la spirale.
Laurence Anyways, avec ses deux heures trente-neuf, ne fait que répéter les mêmes aveux, les mêmes retrouvailles, les mêmes douleurs sous des formes différentes. C’est bien de variations sur un thème qu’il est question : comment deux êtres ne cessent de se rencontrer et d’essayer en vain de vivre leur amour, quand l’obstacle à cet amour semble insurmontable à l’un des deux : le sexe (au sens physique du terme) de l’autre ?
Laurence (Melvil Poupaud), professeur de littérature, et Fred (Suzanne Clément) s’aiment et vivent ensemble. Le jour de son trentième anniversaire, Laurence confie à Fred qu’il s’est toujours senti femme et qu’il ne voit pas comment il pourrait être heureux dans la peau d’un homme.
Le choc est terrible pour Fred. Laurence est au désespoir. Ils se séparent.
Alors qu’il commence la longue métamorphose médicale et chirurgicale, les années vont passer et les deux amoureux malheureux se recroiser à plusieurs reprises. Laurence devient un écrivain célèbre. Chaque scène de retrouvailles est l’occasion de nouveaux déchirements et pourtant jamais la lassitude n’envahit le spectateur. Pourquoi ?
Parce que tout ce qui demeurait à l’état d’artifices dans les premiers films de Xavier Dolan semble ici trouver sa raison d’être. Sa propension à transformer des scènes en clips (ou le contraire), sur la piste de Wong Kar-wai, devient ici, dans le contexte d’un drame amoureux, comme un récitatif d’opéra.
Son goût pour les couleurs vives donne à la moindre scène une stylisation voulue et souhaitable : du glamour à l’hollywoodienne. Ses excès de jeunesse, sa mégalomanie, trouvent ici un sens, dans son obstination à vouloir malgré tout réunir deux êtres humains qui ne peuvent s’unir. La durée du film elle-même, qui trahit sa volonté de réaliser une grande fresque, trouve sa justification dans ce ressassement intime obligé d’un impossible amour.
Together – Suzanne Clment (on left) stars asÊFrdriqueÊandÊMelvil Poupaud (on right) stars as Laurence in Xavier Dolan’sÊLaurence Anyways.
Au fond, Dolan renoue avec un certain cinéma, celui de cette période hollywoodienne un peu incertaine du début des années 70, prise entre la fin du classicisme et le début de la modernité, où un réalisateur comme Sydney Pollack tentait de trouver une nouvelle voie en pratiquant un cinéma de stars un peu dévoyé : Laurence Anyways descend directement de Nos plus belles années, que Pollack réalisa en 1973 avec Barbra Streisand et Robert Redford, longue histoire de retrouvailles entre deux jeunes étudiants que tout (la classe sociale, les goûts, les idées politiques) séparait.
Dolan redonne à ce genre plutôt mineur un regain de juvénilité et de modernité. Melvil Poupaud, dans son plus grand rôle, prend une dimension insoupçonnée en abandonnant ceux de jeunes hommes qui ont fait son succès ; Suzanne Clément est remarquable en petite-bourgeoise quand même assez coincée ; Nathalie Baye se montre encore meilleure que d’habitude dans un de ces personnages de mère puissante et un peu effrayante dans lesquels elle a toujours excellé – notamment dans Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg).
L’ANALYSE :
Le cinéma québécois, entité qui effarouche les cinéphiles par son goût emphatique du sujet de société, n’a jamais trouvé en France, hormis quelques succès occasionnels, une attention digne du lien qui nous relie à nos seuls vrais cousins d’Amérique. Depuis peu, un jeune énergumène nommé Xavier Dolan a réduit d’un coup en miettes cette prévention.
Enervée et provocatrice, intelligente et malséante, forte de l’effervescence de la jeunesse, son oeuvre, d’emblée mise en valeur par le Festival de Cannes, a aussitôt été repérée comme un phénomène à suivre. Il faut dire que le trajet est impressionnant. Premier long-métrage à 20 ans, d’inspiration ouvertement autobiographique, sur la relation conflictuelle et fielleuse entre un adolescent homosexuel et sa mère (J’ai tué ma mère, 2009). Le film divise mais fait beaucoup parler de lui. La promesse est rapidement suivie d’une confirmation, celle des Amours imaginaires (2010), sorte de Jules et Jim de notre temps, pop, métrosexuel et enlevé.
Avec Laurence Anyways, Dolan présente son projet à ce jour le plus ambitieux. Une histoire de passion amoureuse déchirée dont l’action, qui dépasse les deux heures trente, se déroule sur une dizaine d’années, de la fin des années 1980 à l’aube du XXIe siècle. La belle affaire, dira-t-on, après Ingmar Bergman et Jean Eustache.
Précisons : il y a bien une femme et un homme qui s’aiment, mais l’homme, un beau matin, veut devenir une femme. Problème. Lucidement formulé par la femme, effondrée, lorsque son partenaire lui avoue sa décision : « Tout ce que j’aime de toi, c’est ce que tu détestes de toi. » Mais l’altérité transgenre n’est ici que le cache-sexe, pour ainsi dire, d’une problématique plus classique : la capacité d’un couple, qui se veut naïvement sans limites, à surmonter ce qui borne son désir. Le motif de la transsexualité devient ainsi une sorte de figuration littérale de la définition lacanienne de l’amour : donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.
Le film qui en ressort est un monstre déconcertant. D’un côté, la fuite baroque, le goût du kitsch, le scintillement de l’esthétique queer, la dramaturgie court-circuitée en même temps qu’intensifiée par un flot musical omniprésent (de The Funeral Party de The Cure jusqu’à la « Cinquième » de Ludwig Van Beethoven). De l’autre, un bon vieux mélo des familles, qui ne déroge pas aux canons : primat du romanesque, exposition limpide du conflit, respect du déroulement narratif, dialogues ciselés, morceaux de bravoure pathétiques. Tout démarre en 1989, par l’évocation d’un jeune couple branché qui tire de son aisance à défier les convenances le carburant d’une passion dévorante. Fred (Suzanne Clément), tempérament de feu, est scripte dans le milieu du cinéma, Laurence (Melvil Poupaud), funambule mélancolique, enseignant en littérature à l’université. Les deux personnages portent, du moins au Québec, un prénom mixte, à l’unisson d’une époque qui lâche du lest sur la définition bio-sociale des rôles et des genres.
C’est de là, logiquement, que vient la faille. Une chose est de cultiver le brouillage des identités, y compris sexuelles, une autre de vouloir en changer. Confronté à cet ultime tabou, qui vaut à Laurence son exclusion sociale, le couple est mis à l’épreuve. Laurence, honnête vis-à-vis de son désir, se transforme en femme mais pense que tout est encore possible entre eux. Fred, à laquelle est imposée cette métamorphose, veut croire qu’elle s’en accommodera mais présume de son propre désir. Le mouvement du film prend dès lors la forme tragique d’un impossible amour, d’une élégie qui prolonge sur dix années de ruptures et de retours l’agonie d’une passion vouée à un destin fantomatique.
A côté de personnages secondaires particulièrement bien campés (Nathalie Baye parfaite en mère détruite de Laurence, Monia Chokri électrisante en soeur lesbienne qui dispute à Fred le monopole de l’altérité familiale), les deux rôles principaux jouent une partition contrastée. Abattage maximal, un rien épuisant, pour Suzanne Clément, détermination tout en finesse et retenue pour Melvil Poupaud. Si l’acteur français y gagne, à n’en pas douter, le plus beau rôle de sa carrière, le film y perd en revanche une part de sa puissance. La sérénité et le minimalisme du jeu de Poupaud, destinés à naturaliser son personnage dans le cadre d’une peinture d’un couple de notre temps, ont en même temps pour effet d’étouffer le trouble et la complexité de la différence qu’il revendique. Laurence demeure, aux yeux du spectateur, un garçon charmant qui se déguise en fille, sans que rien du vertige intérieur qui détermine cette mutation ne semble affecter sa relation au sexe, à l’amour ni au monde.
Quelques films récents – on pense notamment à Tiresia (2003) de Bertrand Bonello, Wild Side (2004) de Sébastien Lifshitz, ou Mourir comme un homme (2009) de Joao Pedro Rodrigues – ont apporté sur le sujet une profondeur, une ambiguïté et une sensualité autrement plus déstabilisantes.
Il y a sans doute, de la part de Xavier Dolan, une certaine naïveté à réduire ainsi le personnage de Laurence au rôle de fer de lance d’une campagne contre la normativité sociale. Du moins, ce romantisme juvénile, associé à la grâce pimpante de sa mise en scène, offrent-ils une raison très valable d’apprécier le film et d’espérer en la maturité d’un auteur qui va aussi vite en besogne.
LOGAN LUCKY : Steven Soderbergh (Sexe, Mensonges et Vidéo (Sex, Lies, and Videotape), Hors d’atteinte (Out of Sight), L’Anglais (The Limey), Erin Brockovich, seule contre tous (Erin Brockovich), Traffic, Ocean’s Eleven, Full Frontal, Solaris, Eros, Ocean’s Twelve, Ocean’s Thirteen, Che, 1re partie : L’Argentin (Che: Part One), Che, 2e partie : Guerill (Che: Part Two), The Informant!, Contagion, Piégée (Haywire), Magic Mike….) sort de sa retraite entamé en 2013 (à la suite de la sortie du film « Effets secondaires » avec Channing Tatum, Rooney Mara, Jude Law, Catherine Zeta-Jones et du téléfilm HBO « Ma vie avec Libérace » avec Matt Damon et Michael Douglas) et reviens avec la volonté de frapper fort!
Le plus jeune réalisateur primé de la Palme d’Or, à tout juste 25 ans en 1989 pour son film Sexe, Mensonges et Vidéo, revient avec la ferme intention de revisiter le film de cambriolage selon une formule qui a déjà fait son succès. Armé d’un scénario malin et d’un casting quatre étoiles, il continue sur la lancée de ses succès passés.
Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Rebecca Blunt
Image : Steven Soderbergh
Costumes : Ellen Mirojnick
Montage : Steven Soderbergh
Producteur(s) : Gregory Jacobs, Mark Johnson, Channing Tatum, Reid Carolin
Interprétation : Channing Tatum (Jimmy Logan), Adam Driver (Clyde Logan), Daniel Craig (Joe Bang), Riley Keough (Mellie Logan), Katie Holmes (Bobbie Jo), Seth MacFarlane (Max Chilblain), Katherine Waterston (Sylvia Harrison), Hilary Swank (Sarah Grayson)…
Date de sortie : 25 octobre 2017
Durée : 1h 58min
Deux frères pas très futés décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grosse course automobile de l’année. Pour réussir, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Le problème, c’est qu’il est en prison…
Après l’avoir vu passer, pendant une dizaine d’années, de genres en genres, selon les modes du moment, sans ne jamais en marquer aucun mais s’assurant chaque fois un succès relatif grâce à la présence d’un casting toujours bankable, on aurait pu penser que la méthode Soderbergh avait atteint ses limites quand le réalisateur avait annoncé prendre sa retraite.
Quatre années plus tard, le cinéaste est pourtant de retour avec une idée qui semble juteuse : revenir au genre du film qui reste, dans les mémoires du public, le plus emblématique de sa carrière, Ocean’s eleven. Ce retour au film de braquage est cependant conçu comme l’antithèse de la vision qu’il avait donnée à son remake de L’Inconnu de Las Vegas, à savoir que l’esthétique clinquante de la ville et le charme glamour de ses voleurs de haut vol sont remplacés par une image peu reluisante de l’Amérique profonde, peuplée de rednecks cradingues.
Ceci dit, la thématique en elle est à la mode : Comancheria en est le meilleur exemple. A cela, le réalisateur ajoute une plus-value, celui d’une bande originale vintage… encore un effet de mode. Comme à son habitude, Soderbergh s’est entouré d’acteurs dont la présence est toujours un solide argument commercial. C’est ainsi que Channing Tatum et Adam Driver se retrouvent propulsés en têtes d’affiche, incarnant deux frangins marqués par une malchance pathologique.
Ce postulat aurait pu être le point de départ de nombreux gags lourdauds mais est en fait exploité comme un élément dramatique puisque présenté comme une peur de l’échec à affronter. Cette façon de ne jamais tourner à la pure comédie déjantée va, de la même façon, s’étirer sur l’ensemble du long-métrage. Ce choix est d’ailleurs surprenant, tant le look affublé à Daniel Craig semblait propice à un rôle survolté. Bien au contraire, hormis quelques mimiques écrues, son personnage semble si flegmatique que l’on en vient à déplorer une direction d’acteur qui ne parvient pas à exploiter son potentiel comique.
La difficulté qu’a Soderbergh à trouver le ton juste, entre chronique sociale et comédie policière assumée, ne l’empêche cependant pas de profiter d’une écriture dans l’air du temps. C’est assurément grâce à elle qu’il parvient dresser une galerie de personnages secondaires qui forment une peinture au vitriol de son pays. Bien plus que le déroulée de l’intrigue principale, qui correspond à la mise en place du cambriolage, c’est la somme des sous-intrigues qui fait de Logan Lucky un film plus habile qu’il n’y paraît. Le rapport qu’ont les personnages aux spectacles, qu’il s’agisse du NASCAR pour les uns ou du concours de chant des enfants pour les autres, en dit long sur la vulgarisation du rêve américain. Cette dénonciation sociétale aurait toutefois gagné à être faite de façon un peu plus corrosive.
A côté de cette piste trop peu développée, l’histoire de braquage semble n’être en fin de compte qu’un prétexte pour mettre en avant ces deux frères qui avaient tout pour coller à l’image des héros américains (un champion de football et un soldat) mais qui se retrouvent dans une situation de victimes dans un système ostracisant. Encore une fois, le rapport des personnages principaux à l’Amérique contemporaine manque de mordant.
En guise de moteur au scénario, la mise en scène de leur délit a beau être éminemment efficace, il s’agit d’une mécanique qui souffre d’un rythme monocorde. Malgré la rapidité que lui donne le montage, au risque même parfois de paraître un peu brouillon, cet arc narratif s’avère pauvre en surprises et en punchlines mémorables. Et même si le film assure sa fonction de divertissement en créant quelques scènes ou dialogues amusants, ceux-ci restent bel et bien anecdotiques.
Au final, Logan Lucky ne sait pas sur quel pied danser pour la simple et bonne raison que son écriture et sa mise en scène semblent tout du long en parfaite contradiction. Le résultat est inévitablement un film bancal, trop peu drôle pour être une bonne comédie et trop mal rythmé pour être un thriller percutant. Le meilleur exemple de cette réalisation scabreuse est l’introduction du soi-disant twist final qui semble avoir été importé par un Soderbergh désireux de reproduire la recette d’Ocean’Eleven par-dessus un scénario qui, ne lui ayant pas permis de se construire en amont, le rend parfaitement accessoire, voire idiot. Dommage, il y avait pourtant de bonnes idées dans cet heist movie et en particulier dans son contexte socio-économique symptomatique de l’Amérique d’aujourd’hui.
L’ANALYSE CONTRADICTOIRE :
Les frangins à la dérive continuent de truster les premiers rôles du cinéma américain. Après Good Time, voici Logan Lucky, dont le point commun avec le film de Ben et Josh Safdie est de mettre en scène deux frères bien décidés à conjurer la scoumoune qui leur court après. Avec ce retour à la caméra – qu’il n’a jamais vraiment quittée, nous le disions en 2015 –, Steven Soderbergh lorgne pourtant du côté d’une toute autre fratrie que celle des Safdie et de leurs doubles fictionnels malheureux.
Aux frères Coen, il emprunte aujourd’hui un humour vernaculaire savoureux, qui procède d’un sens de l’observation aigu de la faune locale, riche en spécimens d’humanité bousillée. Le décor de son premier long-métrage depuis 2013 est planté en Virginie occidentale et en Caroline du Nord, bastions sudistes de l’Amérique de Trump, à laquelle Soderbergh semble s’adresser sans condescendance, mais sans ménagement non plus. Ici, les personnages sont davantage portés à rire d’eux-mêmes – et nous avec – qu’à se laisser ridiculiser, comme l’illustre à merveille une scène de rixe dans un bar, au cours de laquelle un nouveau riche écope d’une châtaigne pour avoir eu l’impudence de se payer la tête d’un handicapé.
Après le diptyque Magic Mike/XXL, Logan Lucky s’emploie donc avec bonheur à redorer le blason de prolétaires lessivés que le rêve américain a effleurés avant de disparaître à jamais. Une blessure à la jambe a eu raison des espoirs de Jimmy (Channing Tatum) d’intégrer la NFL, cependant que son frère Clyde (Adam Driver) est devenu manchot à la suite d’un déploiement en Iraq.
Le premier vient tout juste d’être licencié d’un chantier ; le second sert du bourbon dans un rade local. Lorsqu’ils décident de s’acoquiner avec Joe Bang (Daniel Craig, dans le contre-emploi de sa vie), un spécialiste des explosifs qu’ils doivent d’abord faire évader de prison pour qu’il les aide à dérober la recette de la course de NASCAR la plus suivie de l’année, il est à craindre que la poisse ne leur joue à nouveau des tours. Il est à craindre aussi que Soderbergh se contente de réitérer le casse d’Ocean’s Eleven, son plus grand succès, à défaut d’être son titre le plus intéressant.
C’est ce que la structure privilégiée pourrait laisser accroire, dans la mesure où le déroulement de Logan Lucky épouse à nouveau les phases successives des repérages, des préparatifs et de l’exécution. Un sentiment de redite que vient conforter le mobile véritable du crime, l’argent n’étant ici aussi que secondaire. Sous le pactole, sommeille un même désir de revanche, amoureuse chez Danny Ocean, sociale chez Jimmy Logan, l’un et l’autre ayant perdu leur femme au profit d’un rival plein aux as. Surprise ! Le film de casse minuté, dont Soderbergh s’acquitte avec le savoir-faire d’un horloger de métier, en cache un autre, le seul qui nous intéresse vraiment : un récit d’émancipation sociale fantaisiste où un homme emprunte des chemins détournés pour se rapprocher de sa fille.
En choisissant, dès le premier plan, de faire de Jimmy un père plutôt qu’un criminel, Logan Lucky rafle la mise. Cette scène inaugurale de complicité trouvera son pendant juste avant la ligne d’arrivée, lors d’un spectacle scolaire de fin d’année au cours duquel Sadie improvisera un hold-up émotionnel désarmant de justesse et de simplicité. Grâce à un solide scénario – qu’il aurait écrit sous pseudonyme –, Soderbergh parvient à suivre simultanément plusieurs pistes narratives sans quitter une seconde la route des yeux, à l’image de Mellie (formidable Riley Keough), un baby driver bien plus convaincant que le héros du film récent du même nom. D’une manière générale, la direction d’acteurs est particulièrement précise, jusque dans les rôles secondaires.
Katie Holmes, Katherine Waterston et Hilary Swank tirent ainsi le meilleur parti de leur présence limitée à l’écran pour imposer de mémorables performances d’Américaines indépendantes d’aujourd’hui. Cosméticienne à la conduite sportive, médecin de campagne privée de moyens ou enquêtrice du FBI coriace, la seule à manquer d’estime de soi est la divorcée white trash qui a choisi de se reclasser auprès d’un concessionnaire aisé. Et au rayon hommes, si Channing Tatum a troqué sa tenue de stripteaseur pour un col bleu,il continue de faire allègrement fructifier un capital sympathie qui n’est pas loin de faire de lui le nice guy le plus attachant d’Hollywood.
Avec un sens du rythme consommé (dans le New Yorker, Richard Brody parle à juste titre de « swing »), Logan Lucky orchestre les péripéties facétieuses de ses pieds nickelés prêts à tout pour se sortir de l’ornière dans laquelle les élites politiques les ont tranquillement laissés s’enliser. Chemin faisant, il redonne quelques lettres de noblesse aux classes laborieuses du coin, tout en pointant les aberrations qui font des États-Unis un pays aussi arriéré qu’il peut être moderne.
Un peu comme si un cinéaste de gauche élevé en dessous de la ligne Mason-Dixon opérait un retour aux sources après une longue absence, histoire de regagner les cœurs et les esprits de ses concitoyens convaincus d’avoir été abandonnés par des gens comme lui. Ça tombe bien, il s’appelle Steven Soderbergh et il est né en Géorgie.
Avec un travail pictural qui renvoie au cinéma des années 20, Albert Dupontel livre un brûlot anticapitaliste qui pourrait tout aussi bien avoir lieu de nos jours. L’effervescence d’après-guerre n’en reste pas moins le théâtre d’un mélodrame poignant et magistralement reconstitué.
Réalisation : Albert Dupontel
Scénario : Albert Dupontel, Pierre Lemaître
d’après : le roman Au revoir là-haut
de : Pierre Lemaître
Interprétation : Nahuel Pérez Biscayart (Édouard Péricourt), Albert Dupontel (Albert Maillard), Laurent Lafitte (Pradelle), Niels Arestrup (Marcel Péricourt), Émilie Dequenne (Madeleine Péricourt), Mélanie Thierry (Pauline), Héloïse Balster (Louise), Philippe Uchan (Labourdin), André Marcon (l’officier gendarme), Michel Vuillermoz (Joseph Merlin)
Créatrice des masques : Cécile Kretschmar
Distributeur : Gaumont
Date de sortie : 25 octobre 2017
Durée : 1h57
Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l’un dessinateur de génie, l’autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des Années folles, l’entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire..
Même si ses précédents films faisaient toujours joliment leur effet, on pouvait commencer à craindre qu’Albert Dupontel ne commence à se répéter. Son adaptation du best-seller de Pierre Lemaitre vient heureusement nous prouver que l’ancien humoriste est capable de nous livrer autre chose que les comédies chargées en humour noir qui ont fait son succès. Basé sur une reconstitution des années 1918-20, son long-métrage ne s’éloigne pourtant pas entièrement de son sujet de prédilection qu’est la souffrance des marginaux. En effet, ses deux personnages principaux sont deux vétérans de la Grande Guerre inaptes à reprendre le cours de leur ancienne vie au sein de la société civile.
La première qualité de sa réalisation est assurément le soin apporté à la direction artistique pour recréer cette période historique effervescente. Qu’il s’agisse des uniformes portés par les poilus dans les tranchées ou des tenues élégantes de la bourgeoisie parisienne, chaque costume est une pure réussite. Il en est de même pour les décors, même si la mise en scène ne les met pas forcément en valeur. Sur un plan formel, la véritable prouesse est à chercher du côté pictural, en particulier le travail sur le grain et la colorimétrie qui donnent l’impression que les images, pourtant tournées en numérique, datent d’il y a un siècle.
La mise en scène s’identifie par de longs et amples mouvements de caméra, permettant une certaine immersion au cœur de cette reconstitution. Celle-ci fait particulièrement son effet dans la partie du film se déroulant dans les tranchées. Certes court, ce segment en devient l’une des peintures les plus impressionnantes qu’il nous ait été récemment permis de voir de la Première Guerre mondiale. Le retour des deux personnages principaux à Paris s’accompagne cependant d’une réalisation plus apaisée. Cette peinture des « Années folles » paraît presque quelque peu académique, au moins par rapport à l’esprit « rock’n roll » que ce que nous avait vendu la bande-annonce qui, dans un montage frénétique, se concentrait sur une scène de fête que Dupontel filme à la façon de Terry Gilliam, son modèle assumé depuis ses débuts. La folie, l’hystérie et la décadence, de l’après-guerre se retrouvent sacrifiées à l’autel du pamphlet anticapitaliste, ce qui aurait en soi pu se situer à n’importe quelle autre période du XXe siècle.
En terme d’adaptation, Dupontel est resté relativement fidèle au roman de Lemaitre, en en édulcorant les aspects les plus rocambolesques pour se concentrer sur le drame humain vécu par les deux personnages principaux, interprétés par Nahuel Perez Biscayart et lui-même. Le premier n’est autre que la révélation du récent phénomène 120 battements par minute ; un doublé qui devrait lui permettre, sinon de décrocher un César fort mérité, de s’assurer une carrière florissante. Dupontel, en revanche, livre une prestation moins éblouissante car dans un rôle assez proche de ce qu’on a l’habitude de le voir jouer, celui d’un être fragile qui va devoir se faire violence pour exister.
Comme à son habitude, l’une des forces du scénario de Dupontel est le soin apporté aux personnages secondaires, et l’excellent casting sollicité à l’occasion aide à hisser Au revoir là-haut au panthéon des films français les plus saisissants de la décennie. Parmi les acteurs qui permettent un tel rayonnement, Laurent Laffite en figure maléfique, incarnation d’une classe dirigeante uniquement animée par le besoin viscéral d’humilier les faibles, prouve qu’il est décidément bien plus pertinent dans la peau de telles ordures que dans celle d’individus auxquelles il nous est demandé de nous identifier. Niels Arestrup est brillant dans la façon qu’il a de faire de son personnage, a priori lui aussi détestable, mais aussi le plus poignant de cette histoire. De leur côté, Philippe Uchan ainsi que, dans une moindre mesure, Michel Vuillermoz, apportent au film sa part d’humour, dans laquelle on retrouve l’esprit grinçant du réalisateur.
L’une des meilleures surprises de ce casting vient du rôle octroyé à Emilie Dequenne, un personnage certes accessoire à l’intrigue centrale mais qui parvient à se libérer de son statut de potiche pour prouver, non sans cynisme, que la cruauté intéressée au sein de la bourgeoisie n’est pas affaire de sexe. La dénonciation sociétale brutale est donc tout aussi intemporelle que la poésie qui se dégage de ce récit à fleur de peau. L’ensemble forme un magnifique film que n’aurait pas désavoué Jean Renoir tant il fait appel à une façon de faire des films aux antipodes de ce que nous assène régulièrement le cinéma français, depuis trop longtemps adepte des codes de la télévision et de la publicité. Il semble que, vingt ans après l’électrochoc Bernie, Albert Dupontel ait compris qu’il fallait en passer par un certain classicisme pour secouer une industrie hexagonale quelque peu moribonde. Espérons que, malgré les imperfections de son long-métrage, le public lui donnera raison sur ce point.
L’ANALYSE :
Après 9 mois ferme, Au revoir là-haut confirme qu’Albert Dupontel cinéaste tend à laisser derrière lui ses atours surfaits de pourfendeur punk (Bernie, Le Créateur) pour viser un artisanat plus proche du mainstream. Les grimaces de sale gosse de ses personnages se sont assagies, et sa mise en scène, hier en quête frénétique d’effet « in your face », s’est mue en un savoir-faire plus conventionnel de mouvements d’appareils toujours très expressifs mais au moins dirigés vers des sujets, balayant le soupçon d’un opérateur se regardant opérer, ne gardant de l’ancienne agitation de trublion que le meilleur : une évidente envie de filmer (un sujet, des personnages) et non de bouger machinalement sa caméra.
Albert, moins méchant ? Sans doute, néanmoins on distingue encore çà et là de discrètes traces de cruauté : ici un raccord sur de la viande qu’on hache dans un hôpital où l’on soigne des mutilés de guerre, là un raccord sonore entre un corps défenestré qui s’écrase et une porte qui s’ouvre avec fracas. Mais cela semble aussi une manière pour le cinéaste d’éloigner encore un peu plus le spectre de l’amidonnage académique qui, comme sur tout film français touchant au patrimoine national (ici la Première Guerre mondiale et les « Années folles »), plane sur son film picaresque tâchant de flirter avec divers genres, notamment en glanant une poignée de visions d’horreur et en instillant une atmosphère à la lisière du cauchemar.
Adaptation du roman homonyme de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut suit le parcours de deux anciens poilus (dont l’un est si défiguré qu’il préfère passer pour mort) tâchant de survivre ensemble par la combine dans le Paris des années 1920. C’est à la suite de ce tandem singulier que le film suit une double piste, romanesque d’un côté, forain de l’autre. Dupontel joue celui des deux qui peut encore se montrer ; à sa charge donc d’entreprendre des démarches aux yeux de tous, d’aller à la rencontre de la société et de ses intrigues – rencontrant notamment, à la faveur de détours scénaristiques opportuns, des personnages craints du passé des deux hommes.
L’autre héros, auquel l’excellent Nahuel Pérez Biscayart prête surtout ses yeux et sa gestuelle (sa voix est réduite à des borborygmes), s’est reclus dans l’ombre où il s’adonne à l’exhibition des masques ingénieux qu’il s’est fabriqués, et à l’échafaudage d’une combine audacieuse et sans scrupule (une arnaque aux monuments aux morts) aux dépens de la société qu’il rejette. Avec son apparence fantasmagorique et ses réactions humaines dont l’expression est rendue fruste par le handicap, le personnage ressemble à un de ces monstres sur lesquels Guillermo Del Toro reporte toute son affection, en particulier le faune du Labyrinthe de Pan (comme celui-ci, il a pour public préféré une petite fille) – une réminiscence guère surprenante chez Dupontel qui a déjà invoqué dans plusieurs de ses films un autre « visionnaire » forain, Terry Gilliam.
D’une certaine façon, le film de Dupontel est tenu par cette confrontation entre deux destinées possibles, pour les héros et pour lui-même : entre un personnage qui veut montrer son appartenance au monde en allant chercher les péripéties du scénario, et un autre qui se drape de sa singularité et de sa monstruosité fabriquée au fond de son antre où il peut inspirer émerveillement et malaise. À l’arrivée, c’est le scénario et ses détours romanesques qui ont raison du monstre, en le faisant vaincre par ses sentiments, achevant au passage de diluer la promesse de subversion offerte par l’arnaque à la commémoration, sur laquelle le film s’est entre-temps fendu de quelques traits satiriques récréatifs.
On n’en sera pas si amer : on aura suivi sans déplaisir ces démonstrations contradictoires, d’autant plus que le surmoi de « Créateur » de Dupontel s’est assez calmé pour laisser exprimer sa réelle affection pour ses personnages, jusqu’aux pires salauds, même ceux qui le seront devenus (voir la saisissante dernière sortie du personnage joué par Émilie Dequenne).
Sorti de son épais brouillard de mystère, Blade Runner 2049 nous arrive précédé de tweets dithyrambiques et de louanges inouïes. Son ombre n’est pas encore là que l’on se pose la seule, l’unique question : est-il à la hauteur de son précurseur auréolé, relève-t-il le défi d’accéder aux cieux ? La réponse est un grand oui.
Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Hampton Fancher, Michael Green
Image : Roger Deakins
Décors : Dennis Gassner
Costumes : Renée April
Montage : Joe Walker
Musique : Benjamin Wallfisch, Hans Zimmer
Interprétation : Ryan Gosling (officier K du LAPD), Harrison Ford (Rick Deckard), Ana de Armas (Joi), Sylvia Hoeks (Luv), Robin Wright (lieutenant Joshi), David Bautista (Sapper), Mackenzie Davis (Mariette), Carla Juri (Dr Ana Stelline), Lennie James (M. Cotton), Jared Leto (Neander Wallace), Hiam Abbass (Freysa), David Dastmalchian (Coco), Barkhad Abdi (Doc Badger), Wood Harris (Nandez)…
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Date de sortie : 4 octobre 2017
Durée : 2h43
Considéré par beaucoup comme le nouveau grand auteur de SF, notamment depuis son Premier Contact qui déjouait toutes les attentes pour bâtir un univers intimo-linguistique en pleine rencontre alien, Villeneuve avait tout le poids de son aîné sur les épaules.
Avec la bénédiction de Ridley Scott, le réalisateur canadien avait une mission impossible à relever. Sans trahir la pensée de Philip K. Dick, il fallait à la fois faire un film pour les fans tout en étant accessible aux profanes. Car l’édifice Blade Runner est un univers unique, parfaitement pensé dans tous ses aspects visuels, philosophiques, sociaux et source d’un imaginaire débridé qui a nourri nombre de fantasmes cinéphiles… pendant 35 ans !
De quoi développer plus de théories que de raison et surtout nourrir les craintes d’une “suite” qui détruirait encore une fois l’aura de son prédécesseur. Bref, tout était réuni pour rendre impossible la mission confiée à un cinéaste, même aussi talentueux que Villeneuve. Une gageure dont il sort indemne et même grandi, notamment grâce au scénario dense co-écrit par Hampton Fancher, l’un des grands artisans, co-scénariste et porteur du projet du premier Blade Runner. Ridley Scott raconte d’ailleurs en interview combien il a l’impression en revoyant son film que son véritable auteur est Fancher.
C’est dire l’importance de son apport sur ce nouvel essai. Car des nombreuses réécritures des scénarios d’alors est née une forme de frustration chez un Fancher, dépossédé de son bébé, et évidemment de certaines idées maîtresses de son script. Mais son conflit avec Scott à l’époque ne pouvait être que remporté par le cinéaste. Et de ce combat artistique est né cet objet sans concession à la monomanie de Scott qui voulait que l’on respecte sa vision pure et avant-gardiste. Aujourd’hui, Villeneuve doit jouer les funambules pour respecter un lourd cahier des charges et satisfaire toutes les parties tout en y coulant son univers intime, propice à se fondre dans un marbre déjà fabriqué.
Il fallait donc un moteur fort, un concept rigoureux pour replonger dans l’univers sans se répéter en faisant du bête fan service. La quête de K rejoint alors les questionnements métaphysiques entamés dans le film de 1982 pour mieux toucher à un propos universel. Tout comme le Deckard de l’époque, K va amener le spectateur vers une problématique qui le dépasse et surtout qui dépasse son simple statut d’individu. On découvre un nouveau monde, redéfini par un blackout aux allures de bug de l’an 2000, en même temps que Ryan Gosling. Un peu à la manière de Neo qui découvre la matrice, on part à la conquête de l’envers du décor en même temps que lui.
L’implication du spectateur est d’autant plus immédiate et puissante. Et pour assurer la continuité esthétique du dyptique, le récit prend tout le temps de poser ses quelques personnages (guère nombreux), de filmer ses décors à couper le souffle, de cerner tout un monde qui a pris 30 ans et a mué en même temps que la manière de fabriquer un film. 2049 dialogue ainsi constamment avec son grand frère, tout en explorant des terres vierges. Voguant au gré de ses influences littéraires (Dick évidemment mais également la Bible), de ses habits freudiens et de ses relents cyberpunk, le film fonce tête baissée vers une nouvelle quête souterraine accouchée d’une première “banale” enquête, du Blade Runner pur et dur en somme.
Dans ce prolongement maîtrisé avec une maestria visuelle hors du commun par Villeneuve et son chef op” Roger Deakins (à la photo de 1984, Barton Fink, The Village, Prisoners… parmi tant d’autres), le récit respecte l’essence d’un univers préformé mais remet aussi en avant certaines thématiques du roman de Dick comme l’importance des animaux (ce mouton en origami, hommage au point de départ du roman) ou de “l’off world”…
D’autres éléments nouveaux viennent parfaire le tableau comme la relation amoureuse que noue K avec sa femme de synthèse, d’un romantisme qui n’est pas sans rappeler le Her de Spike Jonze. Cette romance est l’une des sous-intrigues bouleversantes et permet de poursuivre l’étude de la définition de l’humanité et de l’âme au sein de corps de synthèse.
De l’art du détail et de l’objet en particulier, le duo Villeneuve/Fancher se fait maître. A la licorne fantasme des songes de Deckard, répond ici le cheval de bois qui apparaît en rêve avant de se matérialiser. L’obsession du passé et du souvenir, éléments fondamentaux de l’œuvre de Villeneuve et seules véritables preuves d’humanité des replicants se cristallisent ici dans un objet enfantin simple mais qui porte en lui tant de sens qu’il en devient une clé du récit.
La quête première de K est encore une fois baignée de mystères et sa résolution se fait dans un labyrinthe en quasi huis-clos à ciel ouvert. L’atmosphère élégiaque est donc toujours de mise. Mais si le cœur du Blade Runner bat bien dans ce 2049, il ne faut pas s’y méprendre, Villeneuve a su respecter une autre fondation du culte : la modernité.
En utilisant à bon escient le numérique, en construisant en dur au maximum les décors, le cinéaste se fait bon élève et va aussi loin que possible pour créer un décorum époustouflant avec des atmosphères visuelles qui resteront longtemps gravées sur les rétines. Pas de fonds bleus évidents ici, les effets spéciaux sont au service du récit et non l’inverse, tendance pénible des blockbusters contemporains.
Et l’ambiance sonore est également une réussite totale en rendant encore une fois justice au travail de Vangelis sans l’imiter. Un art dont Villeneuve semble être maître aujourd’hui. Il a beau filmer des replicants dont on ignore s’ils sont une simple copie ou des êtres humains à part entière, concernant sa dernière réalisation, aucun doute sur le fait qu’elle ait une âme.
Blade Runner 2049 n’est pas une suite, c’est un miracle.
L’ANALYSE :
Aussi imposante soit-elle, cette suite tant attendue du chef d’œuvre de Ridley Scott dissimule peut-être sa clé au cœur de sa scène la plus intime : en rentrant chez lui un soir, dans son appartement où les objets hi-tech se mélangent avec ceux qui ont traversé le temps, l’agent androïde K (Ryan Gosling) fait l’amour avec sa compagne.
Celle-ci n’est qu’une simple voix artificielle qu’une technologie futuriste transforme en hologramme et lui donne une apparence. Cette fois-ci, elle a fait venir une seconde femme, humaine, qui a accepté de jouer le jeu et de rendre concrète la matière charnelle. Au lieu de fusionner, les deux êtres ne font que se superposer et se confondre par le mimétisme de leurs gestes.
Tout fonctionne ici pour que cette séquence embrasse le projet même de ce nouvel opus : en réalisateur respectueux du film culte qui le précède, Denis Villeneuve offre à Ridley Scott (désormais producteur) un savoir-faire technique qui se contente d’imiter et, souvent, de sublimer son modèle, quitte à s’effacer complètement.
Ce sacrifice formel est a priori salutaire tant la carrière du cinéaste québécois est saturée de polars tapageurs et complaisant (Prisoners ou même Sicario, pourtant souvent évoqué comme un film féministe) ou de mélodrames psychanalytiques un peu ronflants (Enemy, Incendies) et qui ne laissaient présager rien de bon.
La pleine réussite de Blade Runner 2049 tient à sa limpidité. On pourra lui reprocher un scénario en ligne droite, passant en revue la plupart des passages obligés du genre (nativité, incarnation de l’Élu, rapports conflictuels aux origines et au père etc.) et une densité finalement assez faible vis-à-vis de sa longueur : l’intérêt est ailleurs.
Le refus de la surenchère scénaristique permet à Villeneuve deux choses : d’une part, le nouveau film se contente de prolonger l’original, apportant une nouvelle information de taille, certes, mais qui assume son statut de long épilogue au volet initial et s’assure de ne pas prendre le risque de décevoir.
D’autre part, il lui ouvre un immense terrain de jeu visuel et expérimental, d’une sophistication rarement atteinte. La sécheresse émotionnelle, l’absence de grands moments lyriques et une résistance certaine aux canons contemporains du blockbuster d’action – il prolonge également le rythme alangui, les lents travellings lourds et silencieux, le son étouffé et les dialogues très peu didactiques – font de cette suite une œuvre massive en apparence mais qui se laisse étrangement et facilement pénétrer, comme par hypnose.
Le rapport holographique du geste du réalisateur au film lui-même est acté : Blade Runner 2049 ressemble à une enveloppe de pixels vidée d’une substance propre mais qui vient épouser les lignes et les formes préexistantes créées par Ridley Scott pour les faire revivre le temps d’une projection.
S’il est donc cohérent de voir la Californie futuriste de Villeneuve envahie par les hologrammes, il l’est tout autant de la sentir chargée de tristesse.
Les deux vont de pair : la mythologie de Blade Runner repose entièrement sur la réminiscence du temps. Les faux souvenirs implantés dans les systèmes des réplicants, dans le but de créer une empathie artificielle et de les confondre toujours plus avec les hommes, donnaient au film de Ridley Scott un parfum proustien tout en faisant de la mémoire et de l’émotion des conditions intangibles de l’être humain.
La mélancolie du temps perdu se voit exacerbée dans le second volet : trente ans ont passé et l’avenir semble dorénavant si sombre que l’univers du film prend des airs post-apocalyptiques.
Une des plus belles idées ici est d’accabler tous les personnages d’un chagrin existentiel pesant : ni les héros, ni les monstres ne croient dur comme fer en leurs actes (Jared Leto, en magnat capitaliste avide de régner sur ce qu’il reste du monde, apparaît faible en aveugle prostré dans son bureau, seul endroit où il peut être menaçant). Ce pessimisme lumineux ébranle la structure manichéenne du film et renforce l’esthétique nihiliste de ferraille, de fureur et de brouillard.
Cette mélancolie trouve un point d’orgue dans la séquence du cabaret abandonné de Las Vegas, écrasé par les vapeurs radioactives orange : après que K ait retrouvé l’agent Deckard (Harrison Ford, revenu lui aussi, en quelque sorte, du passé), les deux hommes déambulent entre les hologrammes d’Elvis, de Sinatra ou de Marylin, dont les statues de lumière apparaissent au gré des dysfonctionnements techniques dans un lieu où les crépitements fastueux d’antan sont recouverts de poussière.
Ce défilé crépusculaire d’idoles véritables sort le film de son espace diégétique pour directement interpeller notre monde, de l’autre côté de l’écran. Ces figures universelles renvoient inévitablement à d’autres traces du réel également présentes : les marques et leurs logos.
L’omniprésence de sigles d’entreprises connues qui ornent les façades des buildings d’une ville de Los Angeles, devenue l’égal de la Metropolis de Fritz Lang dans sa verticalité architecturale et sociale, soutient un futurisme très concret, tendant vers le réalisme et résonne d’une ironie grinçante : celui d’un placement-produit du capitalisme vorace qui court à sa propre perte et dévoile son caractère totalitaire.
La nature de la charge politique entre les deux films n’a pas changé (division de la société en classes, surveillance généralisée, peur panique de la dérive de la technologie, déshumanisation des rapports sociaux et de l’homme) : Villeneuve cherche à reproduire et à intensifier l’esthétique du cinéma d’anticipation des années 70-80, lui rendre son idéologie, son matérialisme, son gigantisme et ses objets. Il ose un fétichisme vintage (qui passe notamment par les objets du quotidien, les voitures volantes en acier, les bunkers en béton…), à peine réactualisé par le numérique.
Dans le Los Angeles de 2049, pas de réseaux sociaux, pas d’internet mais de nombreuses visites dans les sous-sols des archives, des disquettes dont les données se superposent : l’hommage est total et il touche par sa naïveté. Reconstruire la ville de Blade Runner pour Villeneuve, c’est reconstituer ses souvenirs de jeunesse, revoir les hologrammes de son enfance, c’est donc être l’égal de ses personnages.
Si la vision du film émeut tant, c’est qu’à l’instar de Mad Max : Fury Road – qui sublimait lui aussi sa propre esthétique vintage – Blade Runner 2049 pourrait être vu comme la version « urbaine » du film de George Miller, bien qu’ils soient radicalement opposés par le rythme.
Il y a dans ces deux œuvres post-apocalyptiques un retour à la matière qui semble agir contre l’évanescence du numérique : Gosling ne cesse de traverser des paysages les plus bruts, un désert de sable, une ville de béton, un plateau enneigé, de croiser des blocs monumentaux (immeubles ou statues démantelées).
Paradoxalement, l’image de Blade Runner 2049 tire vers l’abstraction, multiplie les formes géométriques, accentue les contrastes. Dans ses moments les plus hallucinants – au sens premier du terme – il pousse l’expérimentation visuelle jusqu’à ressembler à un film de musée, dénaturant complètement l’image de l’objet représenté. Cette façon de faire vibrer les contraires ensemble impressionne mais porte en elle sa limite : le film est souvent prodigieux et pourtant, il est condamné de son plein gré à rester dans l’ombre de l’œuvre de Scott.
Si sa clé doit être trouvée dans le motif de l’hologramme, alors son destin se trouve sans doute dans la figure du passeur qu’incarne Ryan Gosling et dans laquelle se glisse discrètement Denis Villeneuve. Et si cette timidité ne permet pas au lyrisme si attendu de percer, elle est bouleversante d’humilité.
La franchise so British se taille une suite sur mesure, détonante et visuellement époustouflante, presque à la hauteur de son prédécesseur. Un style assumé et maîtrisé qui débarque avec autorité sur les terres américaines pour de nouvelles aventures assourdissantes.
Réalisation : Matthew Vaughn
Scénario : Jane Goldman, Matthew Vaughn
d’après : la bande dessinée The Secret Service
de : Mark Millar, Dave Gibbons
Interprétation : Taron Egerton (Gary « Eggsy » Unwin, alias « Galahad »), Colin Firth (Harry « Galahad » Hart), Julianne Moore (Poppy Adams), Mark Strong (Merlin), Halle Berry (Ginger Ale), Pedro Pascal (Agent Whiskey), Channing Tatum (Agent Tequila), Jeff Bridges (Agent Champagne), Elton John (lui-même)…
Distributeur : Twentieth Century Fox France
Date de sortie : 11 octobre 2017
Durée : 2h21
KINGSMAN, l’élite du renseignement britannique en costume trois pièces, fait face à une menace sans précédent. Alors qu’une bombe s’abat et détruit leur quartier général, les agents font la découverte d’une puissante organisation alliée nommée Statesman, fondée il y a bien longtemps aux Etats-Unis. Face à cet ultime danger, les deux services d’élite n’auront d’autre choix que de réunir leurs forces pour sauver le monde des griffes d’un impitoyable ennemi, qui ne reculera devant rien dans sa quête destructrice.
Il est difficile de reprocher au réalisateur du rafraîchissant Kick Ass de ne pas savoir s’entourer tant la distribution du sequel de Kingsman : Services secrets est impressionnante. Elle compte pas moins de cinq acteurs oscarisés (notamment Jeff Bridges ou encore Halle Berry). Déjà, le premier volet avait frappé un grand coup avec la réunion de l’impeccable trio Colin Firth, Samuel L. Jackson, Michael Caine, auquel venait se greffer la révélation Taron Egerton dans le rôle du talentueux Eggsy.
Pour Le Cercle d’Or, l’impétueux Matthew Vaughn a convoqué notamment Julianne Moore pour un grand rôle féminin qui manquait au premier film. Elle vient faire office, et non sans délectation, de grande méchante dans ce deuxième film aux ambitions commerciales évidentes (le premier avait surpris en s’appropriant plus de 414M$ dans le monde).
La belle rousse, tout en nuances, incarne une trafiquante de drogue, fan des fifties, souffrant d’un incurable manque de reconnaissance. Le plan meurtrier de cette dernière va contraindre le jeune Eggsy à poursuivre son apprentissage de l’autre côté de l’Atlantique après la destruction du QG de l’organisation Kingsman. L’espion pourra toujours compter sur sa fidèle équipe de choc, dont son mentor Harry Hart, qui fait un retour inattendu toujours sous les traits du genialissime Colin Firth, mais aussi sur ses nouveaux compagnons de chez « Statesman », les homologues américains de nos tailleurs anglo-saxons préférés.
C’est à Londres que vont toutefois retentir les premiers bruits de moteurs avec une scène d’action dantesque mettant aux prises l’agent Galahad « junior » face à un ancien prétendant au titre, Gonzo, qui a visiblement la défaite amère. Malgré quelques longueurs scénaristiques et un humour parfois lourd, nous sommes plongés assez rapidement dans l’atmosphère qui a fait le succès du premier long métrage.
La suite des débats prendra place dans une ambiance très Far West (voir l’affiche cinéma, pas très hype) avec l’arrivée d’un Pedro Pascal (Game of Thrones, Narcos) maniant à merveille le lasso, d’un Channing Tatum maître de la gâchette, d’un Jeff Bridges accro au cigare et enfin d’Halle Berry en grande stratège.
Ces quatre personnages vont dès lors incarner une exagération amusante de l’image justicière de l’Amérique. Une savoureuse guerre des cultures se met alors en place où le raffinement British se heurte à la rudesse caricaturale des frustres cowboys.
Alors que le premier film avait été marqué par sa critique du système des classes britanniques, Le Cercle d’Or vient s’attarder sur la vulnérabilité de chaque groupe social face à la consommation de drogue mais aussi la diabolisation de ses usagers à travers un chef d’Etat aux manières peu orthodoxes. Certains y verront un clin d’œil à l’actuel président, on n’en dira pas plus.
Du côté des performances d’acteurs, Moore brille de talent et d’élégance à chacune de ses scènes éclipsant facilement ses petits camarades à l’écran. Pendant ce temps, Egerton continue de faire ses preuves tout en tentant de gérer sa relation royale avec le tout Hollywood. Sûr de lui, avec son flegme inné, Colin Firth nous enchante dans ce portrait plus vulnérable de Harry Hart.
Du côté des agents étasuniens, Channing Tatum offre une composition jouissive dans la peau du bien-nommé Agent Tequila alors que Pedro Pascal, extrait de son bocal télévisé, est solide pour son premier grand rôle au cinéma. En revanche, les interventions de Halle Berry et Jeff Bridges apportent peu à leurs personnages, et ne parviennent pas à justifier leur présence à l’écran.
Ce plaisir d’acteur et des bonnes phrases fait de Kingsman une comédie toujours efficace. D’autant qu’en tant que film d’action, Le Cercle d’Or ne déçoit jamais et ce peut-être au détriment de son scénario plus simpliste qui frôle parfois les sorties de route. Cependant le flot d’images sensationnelles mis en valeur par un casting cinq étoiles nous submerge de bout en bout sans vraiment défaillir. On attend la trilogie avec impatience ! Le 3e volet a été posé pour 2019 et Vaughn devrait revenir.
L’ANALYSE :
Si Kingsman : Le Cercle d’or semble reproduire à l’identique la formule du premier volet, celle d’un film d’espionnage désinvolte et cartoonesque, deux petites différences le distinguent de son aîné. La première tient à la disparition de l’horizon adolescent, au cœur de Kingsman : Services secrets mais aussi de X-Men : First Class du même Matt Vaughn, qui conférait aux surhommes des deux films (les apprentis agents de la société secrète d’un côté, les jeunes mutants de l’autre) un supplément d’âme et de fragilité contenu dans logique narrative du récit d’apprentissage.
La seconde, plus embêtante, concerne la mutation discrète du cartoonesque, qui parfois se grippe, s’enraie à cause des tracas humains qui affectent les personnages. Par exemple, lorsque Harry Hart (Colin Firth) s’apprête à rejouer la scène emblématique du premier volet où il affrontait les clients belliqueux d’un bar mal famé, la logique de la situation (l’enchaînement des mots soigneusement choisis, l’articulation des coups portés) est perturbée par le traumatisme subi entre-temps par le personnage, dont les capacités physiques et cognitives ne sont guère au mieux.
D’un film à l’autre, l’attachement que porte Vaughn à ses personnages s’est développé au point de nuire à ce qui fait leur singularité, à savoir un devenir robotique travaillé au cœur de la mise en scène (des corps conditionnés pour la performance et la gaudriole) qui entre ici en contradiction avec les enjeux portés par le scénario (le deuil, la perte, l’amnésie, la crainte de ne pas retrouver l’être aimé, etc.)
D’où l’impression que le film, décalque inégal mais par instants réussi du premier volet, s’en tient à une redite en-deçà de son modèle. Il faut dire que la mise en scène de Vaughn semble elle aussi piétiner, ressasser ce qu’elle s’est déjà employée à faire, à l’image de ces scènes d’actions en plan-séquence où des corps à moitié numériques (voire dans la diégèse à moitié cybernétiques) virevoltent d’un coin à l’autre dans une chorégraphie dictée par un standard pop.
Si ces « morceaux de bravoure » peinent à convaincre (à l’exception, peut-être, d’une scène dans les Alpes italiennes où les personnages deviennent de purs projectiles), Vaughn retrouve ceci dit un peu de son inspiration lorsqu’il s’attarde sur les nouvelles figures de bande-dessinées qui peuplent ici et là l’univers de Kingsman : Statesman, l’équivalent américain du service secret britannique, Poppy, la méchante jouée par Julianne Moore, mais aussi un président américain qui parodie assez limpidement l’actuel occupant de la Maison Blanche.
C’est peut-être là d’ailleurs que le film trouve son meilleur gag, dans la réponse savoureuse (on n’en dira pas plus) du président des États-Unis à la démoniaque Poppy et son plan pour devenir la plus puissante femme au monde.
Pour le reste, il faudra s’en tenir à un programme honnête mais déjà à bout de souffle, préparant sa suite (le rôle confié à Channing Tatum, sous-exploité pour probablement mieux occuper le feu des projecteurs dans le troisième volet) et s’appuyant sur ses acquis.
Le portrait radical et subtil d’une génération perdue. Passionnant !
Réalisation : Laurent Cantet
Scénario : Robin Campillo, Laurent Cantet
Image : Pierre Milon
Interprétation : Marina Foïs (Olivia), Matthieu Lucci (Antoine), Warda Rammach (Malika), Issam Talbi (Fadi), Florian Beaujean (Etienne), Mamadou Doumbia (Boubacar), Julien Souve (Benjamin), Mélissa Guilbert (Lola)…
Distributeur : Diaphana Films
Date de sortie : 11 octobre 2017
Durée : 1h53
La Ciotat, été 2016. Antoine a accepté de suivre un atelier d’écriture où quelques jeunes en insertion doivent écrire un roman noir avec l’aide d’Olivia, une romancière connue. Le travail d’écriture va faire resurgir le passé ouvrier de la ville, son chantier naval fermé depuis vingt-cinq ans… toute une nostalgie qui n’intéresse pas Antoine. Davantage connecté à l’anxiété du monde actuel, il va s’opposer rapidement au groupe et à Olivia, que la violence du jeune homme va alarmer autant que séduire.
Laurent Cantet aime écouter ce que la jeunesse de son pays a à dire. Presque dix ans après Entre les murs qui lui valut la Palme d’or à Cannes en 2008, il consacre son neuvième long-métrage aux conséquences des bouleversements de la société sur une jeunesse désorientée, au point d’en pousser une partie à lorgner vers les idéaux extrémistes. La finesse de la narration et l’humanité accordée à chacun des personnages font de cette fresque socio-politique un plaidoyer bouleversant.
Cinq garçons et deux filles sont assis autour d’une table à l’ombre de la garrigue. Olivia (Marine Foïs qui navigue avec brio entre doute et enthousiasme et qui tient là l’un des ses beaux plus rôles) anime un atelier d’écriture auquel tous se sont inscrits pour des motivations diverses. Pour Benjamin, c’est toujours mieux que de faire du ciment à la bétonnière ou de tirer des câbles, pour Boubacar une sacrée occasion de se retrouver entre potes et de s’amuser. Malika, française d’origine maghrébine est séduite par l’idée d’entamer un roman qui rendrait hommage à cette ville et à son grand-père qui s’est intégré en France grâce à son travail aux chantiers.
Car nous sommes à la Ciotat et sur ce bout de Côte d’Azur, tout n’est pas que luxe, amour et beauté. Au loin, le fantôme des chantiers navals continue de planer sur le lieu, hanté par la précarité et l’abandon. Peu habitués à ce que l’on se préoccupe de leur sort, ces jeunes gens (incarnés par quelques comédiens non-professionnels qui illuminent l’écran de leur spontanéité) nourrissent d’ailleurs de la méfiance à l’égard de cette écrivaine connue, soit-disant venue pour les aider, une intellectuelle qui n’utilise que des mots prétentieux (comme ils disent) et qui, selon eux, tire un revenu de leur misère. L’argument de son intérêt pour eux ne leur semble guère plausible. Elle symbolise ce monde de privilégiés qu’ils rejettent.
C’est particulièrement criant pour Antoine (Mathieu Lucci au charisme certain et au jeu impeccable), un jeune homme peu bavard et solitaire. Quand il participe, c’est souvent pour provoquer ses camarades d’atelier. Pourtant, très vite, il apparaît comme le plus brillant et le plus lucide et sa colère sous-jacente n’en est que plus effrayante. C’est toujours seul qu’il s’adonne aux plongeons dans les rochers. Réfugié dans sa chambre, il pratique la musculation, puis sur son ordinateur joue en réseau, envisage une carrière militaire ou se berce des discours d’orateurs aux théories xénophobes. Quand avec son cousin, il se grime la nuit et mime l’attaque d’un camp de Roms, il n’envisage pas de passer à l’action. C’est avant tout son ennui qu’il veut tuer. Car s’il vit dans une région baignée de lumière, c’est plutôt le brouillard qui envahit son esprit. A la fois troublée et curieuse, Olivia perçoit ses failles et concentre toute son attention sur cet élève à la fois mystérieux et attachant.
Entre séances de travail et rapports de force, la caméra se recentre sur ce duo intergénérationnel qui devient le fil rouge du récit au point de l’amener à glisser vers le polar poétique jusqu’à ce que la nuit se substituant au soleil nous émerveille de ces sublimes images de falaises éclairées à la seule lumière de la lune. Cette apothéose émotionnelle est magistralement clôturée par le texte bouleversant qu’ Antoine lit à ses compagnons de travail en guise d’adieu. Un moment intense qui nous entrouvre les portes d’un désespoir profond, que l’on pressent capable d’engendrer n’importe quel acte meurtrier gratuit, juste par ennui et désœuvrement, heureusement adouci par l’espoir d’une renaissance annoncée.
Laurent Cantet capte avec une intensité remarquable la complexité de cette jeunesse en proie à toutes les contradictions. Entre violence et tendresse, il filme sans concession l’échec d’une société fracassée au point de ne plus pouvoir entendre les appels au secours de ses enfants en souffrance. Si comme l’avait déjà fait Dominique Cabrera avec Corniche Kennedy, le réalisateur de L’atelier porte un regarde empreint de bienveillance et dénué de tout jugement sur cette France en devenir qui, malgré les obstacles, tente de se construire un avenir, il martèle aussi avec force et pertinence qu’il est plus que temps de combler le fossé entre élites et laissés-pour-compte, et de réconcilier la France du soleil avec celle de la grisaille.
L’ANALYSE :
Gagner une Palme d’Or n’est pas toujours une sinécure. Le triomphe d’Entre les murs en 2008 a quelque peu faussé la perception que l’on pouvait se faire du cinéma de Laurent Cantet, étiqueté dès lors « cinéaste social » (cinéaste tout court est déjà amplement suffisant et nettement moins réducteur) et affublé d’un costume qui ne sied pas forcément à ce réalisateur qui se soucie peut-être moins du « message » que ses films véhiculent que de la façon dont ceux-ci représentent le langage et la communication (ou leur absence) entre plusieurs individus. En ce sens, L’Atelier s’inscrit effectivement en cohérence avec Entre les murs, mais de façon beaucoup plus romanesque.
Le film commence d’ailleurs comme une sorte de bis repetita des joutes verbales en salle de classe qui faisaient le sel d’Entre les murs, et ça n’est pas à son avantage. Durant un été à La Ciotat, Olivia (Marina Foïs), écrivaine parisienne, anime un atelier d’écriture avec un groupe d’adolescents. L’objectif : les amener à travailler sur un projet de roman collectif qui puiserait dans leur environnement immédiat, leur ville, leur quotidien, leur histoire individuelle et commune. Le scénario, co-signé comme d’habitude par Cantet et Robin Campillo, est bien trop écrit, et la direction d’acteurs beaucoup trop travaillée par un souci de naturalisme, pour que l’ensemble ne donne pas le sentiment de vouloir à tout prix « faire vrai ».
À l’inverse, tout sonne faux, un comble quand l’ensemble des scènes reposent sur la spontanéité, la fluidité des échanges, la poésie d’un vocabulaire local et d’un accent que le cinéaste veille à ne jamais rendre pittoresque, piège inéluctable tendu à tous ceux qui posent leur caméra un peu trop près de la Méditerranée. Marina Foïs, assez peu à l’aise, joue les animatrices avec peine, tentant tant bien que mal d’apporter un peu de ciment à ce fragile édifice qui repose d’emblée, de façon par trop forcée, sur des sujets attendus (racisme, communautarisme, lutte des classes, cette bonne vieille guéguerre Paris-province…).
Avant ce mauvais démarrage, un plan d’ouverture assez inattendu (une immersion dans un jeu vidéo où un soldat avance à flanc de montagne, d’une beauté irréelle) met pourtant sur une voie que le reste du film exploite subtilement. Au-delà du verbe et de la phrase, qui occupent la vie d’Olivia et les jeunes de l’atelier lorsqu’ils se réunissent, il y a les écrans, qui obstruent littéralement toute possibilité d’échange, ou du moins font dévier la communication et occupent tout l’espace, privé ou public.
Cantet n’appose aucun discours moraliste à cette représentation ; les écrans sont là, qu’ils servent à jouer, à se mettre en scène, à se construire une identité, à s’informer ou se désinformer. Les jeux vidéo, les téléphones, les ordinateurs sont autant des remparts qui empêchent les jeunes de communiquer entre eux ou pire, les encouragent à se dresser les uns contre les autres, que des manières de fouiller un passé (les images d’archives sur les chantiers de La Ciotat) ou un présent (le jeune Antoine et ses amis dans leurs pérégrinations nocturnes), voire de figer un instant à l’infini dans une quête de pureté et de beauté aussi émouvante qu’elle n’est pas construite comme une démarche artistique (Antoine qui se filme en train de plonger dans les criques).
Cantet dès lors représente l’atelier comme une utopie sociale et créatrice fondée sur la communication verbale et écrite, qui se viderait de sa substance dès lors que chacun est rentré chez soi et peut assouvir des fantasmes plus ou moins avouables : le jeune Antoine, de plus en plus fasciné par l’écrivaine, va chercher sur son ordinateur des extraits d’émissions télévisées auxquelles elle a participé, et Olivia de son côté va fouiller dans l’intimité du jeune garçon en épluchant son compte Facebook et celui de ses proches.
L’Atelier devient ainsi réellement passionnant, délaissant progressivement ses faux airs de remake d’Entre les murs sous le soleil, pour se resserrer sur la relation de plus en plus trouble et ambiguë entre Olivia et Antoine. Sa beauté d’ange contraste en permanence avec ses propos provocateurs sur la violence et l’Islam ; son goût pour les armes et les discours radicaux est contredit par sa désarmante lucidité sur son environnement et son réel talent pour l’écriture. Laurent Cantet filme au plus près des corps et des visages, et la fluidité de sa caméra lors des scènes d’atelier devient presque érotique dès qu’elle s’approche de Marina Foïs et de Matthieu Lucci, qui interprète Antoine.
Plus malins et surtout plus fins que ce que de tels parti-pris peuvent laisser redouter, Campillo et Cantet n’emmènent jamais leur scénario en territoire convenu. Ils préfèrent plutôt explorer avec subtilité les méandres de l’étrange relation qui se noue entre l’écrivaine piquée au vif et intriguée par cet ado sulfureux, qu’elle souhaite aider autant qu’exploiter, et ce jeune homme fasciné par le monde que cette femme lui donne à voir, et le miroir qu’elle lui tend. Toute cette tension culmine en un final d’une beauté somptueuse, aussi éblouissant visuellement que d’une bouleversante pudeur dans son tout dernier acte.
Après les derniers mots posés sur le papier et expulsés en un seul souffle, ne reste le silence, comme une pause, avant que la vie ne reprenne son cours.
Porté par des interprètes plus que convaincants, ce film traitant des relations entre pouvoir et machisme dégage une réelle grâce malgré un rythme inégal.
Réalisation : Tonie Marshall
Scénario : Tonie Marshall, Marion Doussot, avec la collaboration de Raphaëlle Bacqué
Interprétation : Emmanuelle Devos (Emmanuelle Blachey), Suzanne Clément (Véra Jacob), Richard Berry (Jean Beaumel), Sami Frey (Henri Blachey), Benjamin Biolay (Marc Ronsin), Francine Bergé (Adrienne Postel-Devaux), Anne Azoulay (Claire Dormoy), John Lynch (Gary Adams)…
Distributeur : Pyramide
Date de sortie : 11 octobre 2017
Durée : 1h50
Emmanuelle Blachey est une ingénieure brillante et volontaire, qui a gravi les échelons de son entreprise, le géant français de l’énergie, jusqu’au comité exécutif. Un jour, un réseau de femmes d’influence lui propose de l’aider à prendre la tête d’une entreprise du CAC 40. Elle serait la première femme à occuper une telle fonction. Mais dans des sphères encore largement dominées par les hommes, les obstacles d’ordre professionnel et intime se multiplient. La conquête s’annonçait exaltante, mais c’est d’une guerre qu’il s’agit.
Après le très improbable Tu veux ou tu veux pas réunissant Sophie Marceau et Patrick Bruel, Tonie Marshall revient avec un sujet plus sérieux sans être pesant et renoue avec ce dont elle parle le mieux : les femmes. Ce n’est que justice puisqu’une brochette d’actrices agréablement mises en scène dans Vénus Beauté (institut) lui vaut d’être depuis 2000 la seule représentante du sexe dit faible à détenir le César du (de la) Meilleur(e) Réalisateur(trice).
C’est donc d’un point de vue exclusivement féminin que Tonie Marshall décrit cette difficile ascension à des postes à haute responsabilité au sein du grand patronat. Elle aurait pu installer son propos dans l’univers de la presse, de la politique ou de tout autre domaine où atteindre le plus haut sommet de la pyramide managériale constitue la récompense suprême tout comme elle aurait pu opposer des hommes à des hommes ou des femmes à des femmes, puisqu’il semble bien que le goût du pouvoir soit universel et propre à toutes les espèces vivantes.
Aidée de Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au journal le Monde, la réalisatrice prend le temps de rencontrer un bon nombre de femmes occupant des postes importants dans de grandes entreprises, ce qui lui permet de disséquer ce monde fermé avec réalisme et d’apporter une bonne dose d’authenticité à son récit.
Plantant son décor dans d’immenses bureaux dépouillés aux larges baies vitrées donnant sur les tours de la Défense, elle choisit de laisser de côté stratégies financières et problèmes de rentabilité pour ne se concentrer que sur la psychologie de ses personnages qui, tour à tour, faiblissent et se ressaisissent, allégeant d’une humanité salvatrice ce monde de violence contrôlée.
La première partie, entièrement centrée sur un casting féminin, s’arrête sur les composantes de ce groupe d’influence dont l’insistance et l’ambition parviennent à déstabiliser cette ingénieure pourtant déjà rompue à l’exercice du pouvoir tant il est culturellement peu habituel qu’une femme puisse accéder à de si hautes sphères. Adrienne (Francine Bergé dont les cheveux blancs et le maintien longiligne confirment une autorité naturelle) qui a connu les premiers pas de la libération féminine, militante convaincue, assistée de Véra (Suzanne Clément parfaite entre doute et détermination) et de Claire, issues des générations suivantes mais néanmoins bien décidées à ne rien céder ne la lâchera pas.
Femmes énergiques et positives, jamais revanchardes et en aucun cas geignardes, elles illustrent avec force cette ségrégation hommes/femmes héréditaire et inconsciente, finalement inscrite dans le système. Sous prétexte d’étoffer à tout prix les caractères de ses héroïnes, Tonie Marshall (également scénariste) se perd dans quelques redondances qui font patiner le scénario qu’une écriture vagabonde ne parvient pas à relancer.
Pour pénétrer au cœur de l’action, il faut attendre l’arrivée de Jean Baumel, ce rival carnassier au machisme odieusement bienveillant qui nous laisse entre admiration et répulsion, auquel Richard Berry se fait un malin plaisir (partagé) de prêter ses traits. Trahisons, passe-droits, chausse-trappes déboulent donnant brusquement à ce récit jusqu’alors ronronnant gentiment sur la cause féminine un petit air de polar aux relents machistes démultipliés. Les joutes verbales entre ce stratège aguerri et cette prétendante aux bouleversements de l’ordre établi nous réjouit par ses dialogues ciselés juste à point.
Le plus bel atout de ce film reste la performance impeccable d’Emmanuelle Devos. Colonne vertébrale du récit, elle se moule à la perfection dans le maintien et la gestuelle de ces femmes à poigne, tout en cultivant humanité et sensibilité. Par touches discrètes, le scénario nous révèle pudiquement que sa soif de pouvoir ne correspond pas seulement au goût de l’autorité et de la domination comme le lui reproche son père, ancien universitaire très critique envers le monde des affaires (Sami Frey tout en émotion et dont la complicité avec Emmanuelle Devos est palpable) mais constitue avant tout un hommage à une mère qui n’a jamais réussi à trouver sa place dans la société.
Evitant l’écueil du cynisme et de la victimisation, Tonie Marshall signe une comédie élégante et gaie à l’image de la chanson de fin interprétée par deux sympathiques « machos ».
L’ANALYSE :
Soyons honnêtes : il y a quelques années déjà que nous avions cessé de nous intéresser à la filmographie de Tonie Marshall. Après le sympathique Vénus Beauté (Institut) en 1999, pour être précis, dont le succès critique et populaire a été suivi de films pas franchement réussis, parfois sauvés par leurs acteurs (une Judith Godrèche hilarante dans France boutique, notamment), mais au mieux tout juste anecdotiques. La vraie réussite de Numéro une tient notamment au plaisir de voir une réalisatrice retrouver l’inspiration qui lui avait fait défaut toutes ces années, mais pas seulement.
Film éminemment politique, à la fois tendu et élégant, Numéro une parvient à s’inscrire dans une tradition cinématographique très contemporaine (le thriller glaçant dans le monde des affaires) et à y insuffler une humanité qui fait souvent défaut à un genre où les ressorts scénaristiques priment sur l’étude de personnages. Tonie Marshall vise les deux, et si Numéro une frôle parfois le trop-plein et n’évite pas toujours les raccourcis et les stéréotypes, il parvient à s’élever au-dessus du tout-venant et à tenir le cap jusqu’au bout.
Brillante ingénieure qui a su se hisser jusqu’au comité exécutif de l’une des plus grandes entreprises publiques françaises, Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) n’entend pas en rester là. Mais son ambition professionnelle prend une tournure inattendue lorsqu’elle est un jour approchée par un réseau de femmes d’influence qui lui proposent de briguer le poste de PDG d’une entreprise du CAC 40, et de devenir ainsi la première femme à accéder à une telle responsabilité.
Emmanuelle hésite, d’autant que les embûches sont nombreuses – à commencer par une concurrence très masculine, prête à tout pour ne pas se laisser doubler par une femme jugée illégitime tant par sa carrière que par son sexe.
Tonie Marshall et sa co-scénariste Marion Doussot (aidées par Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde) se sont longuement documentées et préparées pour l’écriture de Numéro une (au départ un projet de série intitulé Le Club), et cela se voit. Le film fourmille de détails qui dénotent un réel souci de coller à la réalité d’un univers pris le cul entre deux chaises, entre traditions tenaces et évolution inéluctable. À savoir, l’émergence d’un nouveau type de management, porté par des femmes qui n’ont rien à envier à leurs homologues masculins question compétences et autorité, mais qui s’exerce différemment.
La mise en scène, toute en ambiance feutrée et cadrages serrés sur des corps en représentation, tendus par la course au pouvoir, sait se faire discrète pour rester au service de son scénario (les rares fois où elle s’en éloigne pour s’aventurer du côté de l’allégorie et des flash-backs, c’est nettement moins convaincant). Tonie Marshall montre très bien les petites humiliations quotidiennes subies par des femmes qui, même aux plus hautes fonctions, doivent composer avec un sexisme qui ne dit pas son nom, une défiance quasi systématique et des réflexes d’un autre âge. Quand, par exemple, Emmanuelle doit gérer une crise au sein de sa propre équipe et mettre à pied un de ses collaborateurs, un de ses collègues du comité exécutif lui demande si elle souhaite qu’il s’en charge à sa place. Ou comment le bon vieux mythe du cow-boy qui prend les choses en main est coriace, surtout dans le monde archi-patriarcal de l’entreprise.
Emmanuelle n’est pas une super-héroïne, et Tonie Marshall veille à ne pas charger la barque d’un côté comme de l’autre. C’est un très beau personnage, que la réalisatrice prend soin de ne pas encombrer des casseroles habituelles (si l’on excepte un background maternel aussi inutile que grossier, platement illustré et un peu encombrant), entouré d’une cellule familiale esquissée avec un réel souci de ne pas tomber dans les travers du « film dossier ». Emmanuelle a un mari qui la soutient, mais qui réclame aussi sa part d’équité dans un couple dont on devine l’histoire à travers d’infinis détails.
Elle a aussi des enfants et un père, malade mais facétieux (Sami Frey), à la fois conseiller et confident, et là aussi la réalisatrice évite les pièges du mélo œdipien qui pourrait plomber leurs scènes. Est-il utile de préciser qu’Emmanuelle Devos est parfaite ? L’actrice, qui donne toujours le sentiment d’exprimer mille choses avec un minimum d’effets, est toujours juste, jamais où on l’attend, dans une forme de jeu qui réussit le miracle d’être crédible sans se soucier d’un quelconque naturalisme. De l’art d’être au monde en assumant un léger décalage, une étrangeté qui rendent chacune de ses interprétations plus vraies que nature.
Numéro une est un film qui veut dire et montrer beaucoup de choses sans pour autant perdre de vue un certain sens de ce que doit être le cinéma populaire, et c’est tout à son honneur. Il en pâtit parfois, multipliant les personnages et les détours narratifs (des restes du projet initial de série ?) qui frôlent parfois l’indigestion. Si les personnages féminins s’en sortent plutôt bien (de Suzanne Clément à Francine Bergé et Anne Azoulay, les comédiennes s’acquittent à merveille de rôles qui tenter d’exister sans sombrer dans la caricature en quelques scènes à peine, une gageure pas toujours relevée), les seconds rôles masculins sont moins bien servis…
Tout du moins, ceux qui représentent « l’ennemi », symbolisé essentiellement à travers les personnages interprétés par Richard Berry et Benjamin Biolay. Tonie Marshall en rajoute parfois trop dans le côté retors et graveleux de ces hommes d’un autre âge, portés par une fierté masculine mal placée, divisés en un combat de coqs ridicule là où la fameuse solidarité féminine, elle, s’exerce jusqu’au bout. La démonstration est un poil simpliste et aurait mérité un peu plus de nuance.
Ce qui n’entache pas pour autant la belle réussite de ce film qui montre une nouvelle facette de Tonie Marshall : moins fantaisiste, en prise avec un présent et une urgence qui vont bien à son cinéma.
Sans surprise, Detroit a suscité une levée de boucliers aux Etats-Unis, preuve que leur ségrégationnisme latent reste un sujet sensible. Dommage, le film de Kathryn Bigelow est une claque… au meilleur sens du terme !
Réalisation : Kathryn Bigelow
Scénario : Mark Boal
Image : Barry Ackroyd
Décors : Jeremy Hindle
Costumes : Francine Jamison-Tanchuck
Montage : William Golbenberg, Harry Yoon
Musique : James Newton Howard
Interprétation : John Boeyga (Dismukes), Will Poulter (Krauss), Algee Smith (Larry), Jacob Latimore (Fred), Jason Mitchell (Carl), Hannah Murray (Julie), Jack Reynor (Demens), Kaitlyn Dever (Karen)…
Distributeur : Mars Films
Date de sortie : 11 octobre 2017
Durée : 2h23
Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…
Bien qu’ils soient peu connus en France (on y évoque plus facilement les émeutes de Watts survenues deux ans plus tôt ou celles qui, l’année suivante, feront suite à l’assassinat de Martin Luther King), les évènements qui ont secoué la ville de Detroit à l’été 1967 sont restés une plaie sensible pour la capitale économique du Michigan et les Etats-Unis dans leur ensemble. Une page de l’histoire moderne sur laquelle a décidé de revenir Kathryn Bigelow comme elle était déjà revenue sur deux éléments plus récents : la guerre en Irak (Démineurs, 2009) et l’exécution de Ben Laden (Zero Dark Thirty, 2012). Son intention première était assurément de rappeler aux plus jeunes que la situation américaine, qui continue à voir naître régulièrement des émeutes raciales, ne date pas d’hier et l’idée de faire sortir son film cinquante ans après les faits qui y sont décrits en fait un acte commémoratif louable.
Le postulat choisi par la réalisatrice consiste à concentrer son scénario sur la reconstitution d’un fait divers sordide qui a eu lieu en parallèle au soulèvement populaire plutôt que de nous immerger, deux heures durant, au cœur des violences civiles. Sa construction se compose, comme le veut la tradition, de trois parties. La première d’entre elles démarre sur une petite leçon d’histoire, didactique mais fort agréable, suivie de la reconstitution de la descente de police qui a mis le feu aux poudres dans un quartier présenté comme au bord de l’implosion. La mise en scène, profitant d’une caméra à l’épaule et d’un sur-découpage permettant de multiplier les points de vue, illustre parfaitement l’irréversible montée de la violence des parties en présence. L’utilisation d’images d’archives vient parfaire ce travail de contextualisation de la forme la plus radicale des tensions raciales et sur la place que peuvent y trouver des personnages n’y participant pas directement.
Le plus emblématique de ces personnages est Larry, membre d’un groupe de rhythm & blues, qui n’a en tête que de réaliser ses rêves de gloire. La scène où le théâtre se vide juste avant son passage sur scène et qu’il s’entête à chanter devant une salle vide tandis que les lumières s’éteignent en dit long sur son drame, et à travers lui sur la difficulté des Afro-américains à exister. Parmi les autres membres de cette communauté, Dismukes est également riche en puissance évocatrice, dans le sens où, en tant que membre –à mi-temps– de la police fédérale, il observe, impuissant, les événements et n’a alors pas d’autre choix que de s’interroger sur sa place.
La seconde partie, et pivot central, du film, est entièrement centrée sur le drame survenu dans le motel Algiers où une descente de police a tourné au cauchemar. Au cœur de cette escalade de violence, le jeune policier interprété par l’excellent Will Poulter est une figure terriblement ambivalente. Dans la façon dont où il apparaît dans un premier temps comme n’étant pas fondamentalement raciste, et dont une première bavure nous le présente comme naïvement inconscient de la gravité de ses actes mais effrayé à l’idée d’être accusé de meurtre, il est loin d’être le monstre fasciste auquel il serait trop facile de le caricaturer. C’est cette ambiguïté qui empêche Detroit d’être réduit à un banal brûlot anti-policier alors que c’est tout une société niant son ségrégationnisme cruel qui est dans l’œil du visuel.
Toute l’intelligence de Kathryn Bigelow est justement de ne pas prendre parti en décrivant un face-à-face ultra-manichéen dans lequel aucun Afro-américain n’aurait rien à se reprocher. Son choix est de nous faire observer de l’intérieur la mécanique avec laquelle la brutalité dont font preuve les membres de la police municipale –que même les militaires désapprouvent– va inexorablement mener à l’irréparable. Dans ce huis-clos étouffant, filmé en quasi-temps réel pendant une quarantaine de minutes qui semble interminable, la tension est à son paroxysme. La gestion du temps et de l’espace au profit d’une montée de l’intensité aussi brute est une véritable leçon de cinéma, rendue d’autant plus prenante que les interprétations des acteurs sont irréprochables. La maîtrise de Bigelow lui a également permis de savoir ne pas poursuivre inutilement sa reconstitution longtemps au-delà du point de rupture vers lequel il se devait de nous mener. Elle a préféré alimenter sa troisième partie consacrée aux conséquences du drame, ce sur quoi de nombreux cinéastes auraient fait l’impasse.
Cette dernière demi-heure parait cependant trop courte pour approfondir l’enquête interne de la police et le potentiel thriller juridique qui s’y dessinent. Après l’excellente expérience immersive qui l’a précédé, mais aussi les quelques longueurs de l’introduction, cette partie semble être le parent pauvre du long-métrage. On peut notamment regretter que le sort réservé à Dismukes qui, parce qu’il a refusé de prendre parti, s’est retrouvé dans la position de suspect ne soit pas davantage développé tant il aurait fait de lui un symbole politique puissant. Bigelow oriente sa conclusion vers une tonalité plus mélodramatique, mais tout aussi évocatrice, puisqu’il s’agit de la façon dont Larry effectue, après son traumatisme, un repli communautariste. Ce constat en dit long sur le bilan qu’elle dresse de son pays où les explosions de violence raciste ne font que creuser chaque fois un peu plus la fracture sociale.
Une conclusion fataliste, à l’issue d’un film éprouvant, qui le rend indispensable pour saisir la gravité de ce statu-quo sociétal toujours aussi explosif un demi-siècle plus tard.
PS : J’ai eu, personnellement, de grosses difficultés à supporter les scènes (qui durent environ 1h30) où 5 blacks sont collés contre les murs, frappés dans le dos, humiliés, insultés, moqués, avec derrière eux des flics, des militaires et un agent de sécurité (Noir, sublime John Boeyga). C’est atroce, cela dure plus d’une heure trente durant lesquels les noirs sont poussés contre les murs, dans l’entrée d’une petite maison. Je me suis sentie oppressé, le travail de la réalisatrice va tellement loin que j’avais envie de fracasser ses flics blancs qui voulaient juste tuer du Black pour leur petit plaisir « jouissif » personnel. C’est assez dérangeant car je considère que le film mérite largement d’avoir l’Oscar du meilleur film (dans la suite logique de Argo, 12 years a slave, Spotlight, Moonlight). Mais putain que c’est dure. Et quand je fais des recherches ont me dit que c’est encore un peu comme cela aujourd’hui dans certains Etats.
Moi qui adore voir et revoir les films que j’apprécie celui-ci je ne pourrais pas, j’ai eu des palpitations, des moments d’angoisse et de stress car j’étais un Black face contre le mur, incapable de bouger, juste à recevoir les coups de trois flics armés. C’était une expérience insoutenable même si je suis resté et que je n’ai pu quitter la salle par simple conscience professionnelle. Voilà je préviens juste les lecteurs.
Et Dieu sait que je peux tout voir mais là c’est un sentiment de dégoût pour le personnage de Will Poulter (Oscar du meilleur acteur dans un second rôle ???) en manipulateur, tortionnaire, raciste. J K Simmons dans Whiplash passe pour un gentil en comparaison de la face donné à ce personnage odieux, d’une violence morale, mentale, psychologique et physique atroce.
Personnellement je n’aurai pas pu jouer ou incarner un tel rôle et c’est ce pourquoi je lui tire mon chapeau même si pendant 2h je n’avais qu’une seule envie : le tuer !!!! Qu’on en finisse de toutes ces atrocités.
Voilà je ne le fais jamais mais là j’avais besoin de donner un petit ressentit personnel sur ce film que j’espère du fond du cœur recevra la reconnaissance Académique qu’il mérite à savoir l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. J’ai pris une claque énorme, un choc, et pourtant je la connais l’histoire, j’en ai vu des films sur l’esclavagisme, la ségrégation, la traite des nègres, le racisme… Mais cette oppression c’est un tour de force monumental réalisé par Kathryn Bigelow.
C’est un avis et un ressentit personnel mais mon Dieu que ce fut une rude épreuve alors que je ne suis ni Noir et que je n’ai pas entendu pareil histoire dans mon entourage. Seulement j’ai fais 8 ans de Droit et l’INJUSTICE je ne supporte plus. Et là c’était beaucoup, beaucoup, beaucoup d’injustices …
L’ANALYSE :
Il faut remonter à American Sniper ou à Zero Dark Thirty, déjà de Kathryn Bigelow, pour trouver trace d’un film hollywoodien provoquant une levée de boucliers comparable à celle qui se dresse face à Detroit. Que reproche-t-on exactement au film ?
Dans un article pour le New Yorker, Richard Brody évoque une « faute morale » à propos d’un long-métrage qui porterait non seulement un « regard blanc » sur les événements décrits mais tomberait surtout dans l’abjection en fictionnalisant l’horreur d’un événement tragique – reproche peu ou prou identique à celui intenté à La Liste de Schindler, que Brody rapproche d’ailleurs de Detroit. Il y a bel et bien un problème dans la manière dont Bigelow bute sur l’ampleur de la tâche qu’elle s’est fixée, mais sans que le film s’avère coupable de la supposée « faute morale » que fustige Brody. Loin de souffrir d’un manque de recul, Detroit pèche au contraire par sa raideur et l’extrême précaution avec laquelle il approche l’affaire du Motel Algiers, qui s’est déroulée en plein cœur des émeutes raciales de Detroit en 1967.
Autour de cet événement – la séquestration injustifiée d’Afro-Américains par des policiers racistes qui tueront trois d’entre eux –, le film organise d’abord un premier acte, le meilleur, mettant en scène un chaos urbain où la ville apparaît comme une poudrière prête à s’embraser, puis un troisième, qui revient patiemment sur les conséquences et conclusions de l’affaire qui occupe le centre du film.
En adéquation avec cette construction bien lisible, l’écriture de Bigelow s’articule dès lors autour d’un axe : cartographier les rapports de violence et de racisme qui régissent les interactions entre les différents protagonistes et relier ainsi un à un les points pour obtenir une vue d’ensemble de ce mal qui gangrène la société américaine.
C’est donc un sens de la nuance qui guide le film – jusqu’à l’excès, en témoignent ces petites scènes qui, parfois artificiellement, pointent la présence conjointe de bons et de mauvais éléments au sein de la police de la ville –, un sens de la nuance qui appelle donc à des situations complexes pour passer d’un point de vue à l’autre, télescoper les actions, les gestes et regards et permettre ainsi de creuser en profondeur le champ délimité par le récit.
Or, et c’est là que le bât blesse, le noyau dramatique du film est précisément une situation qui écarte la possibilité de telles nuances ; une situation redondante qui piétine, répète le même schéma et oppose des victimes immobilisées à l’implacable violence exercée par les forces de l’ordre.
Bigelow trouve toutefois dans cette partie de son film un personnage capable de passer d’une ligne à l’autre et donc d’amener un peu de circulation dans la mise en scène : l’agent de sécurité joué par John Bogeya, Melvin Dismukes, qui semble osciller entre deux positionnements. D’abord dépeint comme un tacticien pragmatique, capable de plier un genou face aux Blancs pour se frayer un chemin et parvenir à un gain qu’il n’aurait pu obtenir par une confrontation franche et directe, Dismukes se retrouve finalement dans la peau de celui qui négocie à perte avec le système jusqu’à devenir son complice indirect.
Ce que montre plutôt bien Bigelow, c’est que chaque Noir, quels que soient ses aspirations ou son positionnement par rapport au pouvoir blanc, est in fine rattrapé par le racisme – ou se retrouve entravé, comme Dismukes qui à un moment du film ne peut revenir à la partie du motel où se déroule l’action et se retrouve relégué sur le bas-côté de la fiction. Il est dès lors autant dommage que logique que le film ne fasse pas de cette figure son pivot, mais simplement une pièce dans la mosaïque éclatée des personnages. Car Bigelow souhaite à ce point restituer la complexité de la situation – de ses origines historiques et économiques au dénouement judiciaire – qu’elle peine à trouver exactement le bon bout pour tenir son récit.
Peut-être aussi que le film s’y prend malheureusement à l’envers : s’il choisit de plonger d’abord le spectateur dans la frénésie des émeutes, où Bigelow trouve pour le coup foison de petits événements et de situations pour mettre en scène un rapport de circulation entre les Noirs et les Blancs, le récit épouse ensuite une logique de rétrécissement – un zoom au microscope, dans un sens, qui réduit néanmoins davantage le champ des enjeux qu’il ne densifie le fil directeur du film.
D’où la déception que suscite Detroit après Démineurs (qui ne filmait au fond que ça, des situations dont il fallait s’occuper) et Zero Dark Thirty : cette fois-ci, Bigelow semble faire face à un mur. Reste à définir exactement ce mur : ce n’est ni le mur de l’irreprésentable, ni celui de l’incapacité de filmer, en tant que Blanche, un tel épisode [1], mais plutôt le surmoi écrasant qu’impose le sujet à la cinéaste et à Mark Boal (scénariste de Bigelow depuis Démineurs).
Pour autant Detroit ne cède jamais non plus complètement sous ce poids, et si le film ne retrouve guère par la suite la vigueur plastique et formelle de sa première demi-heure (les scènes nocturnes, plongées dans la fumée et striées d’éclats des tirs, se démarquent du reste), il a le mérite de trouver des solutions narratives pour explorer d’autres facettes de son sujet. Un exemple parmi d’autres : la métamorphose du chanteur des Dramatics, crooner un peu falot qui se détourne de son rêve (devenir une star) dans le dernier temps du récit en prenant conscience de la place qu’il occupe dans la société.
Le regard que porte alors le film sur ce personnage – et cela prouve bien, une fois encore, que réduire Bigelow à sa couleur de peau est un raccourci problématique – montre ainsi que le communautarisme, loin de s’apparenter systématiquement à un repli sur soi, constitue parfois la seule solution collective que possèdent des minorités pour résister à la violence d’un système inégalitaire qui ne souhaite pas réellement composer avec elles.
[1] Il a été reproché à Bigelow de s’approprier un pan de l’histoire noire : on pourra rétorquer que la cinéaste semble bien consciente des enjeux, en témoigne la façon dont elle met justement en scène l’exploitation de la culture noire – en l’occurrence sa musique – par les Blancs. On pourra aussi relever que Bigelow s’est déjà intéressée aux émeutes raciales et au racisme des forces de l’ordre dans Strange Days, ouvertement inspiré par les rixes de Los Angeles en 1992 consécutives à l’affaire Rodney King.
LES NOTES
Scénario : 10/10
Décors : 9/10
Musique : 7/10
Montage : 10/10
Jeu d’acteur : 10/10
Film : 10/10
Potentiel Oscar : 99% (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté/original, meilleur acteur dans un second rôle : Will Poulter)
Mitch Rapp s’est donné pour mission de protéger les pauvres américains des vilains tueurs islamistes. Pour sa première aventure, il aura toutefois à faire à son alter-ego américain. Cet affrontement manichéen va-t-il le remettre en question ? Rien n’est moins sûr.
Réalisateur : Michael Cuesta
Acteurs : Michael Keaton, Taylor Kitsch, Dylan O’Brien
Genre : Action, Thriller, Espionnage
Nationalité : Américain
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Date de sortie : 20 septembre 2017
Durée : 1h51mn
Nouvelle recrue d’une équipe d’élite officiant pour le contre-espionnage américain, Mitch Rapp va suivre un rude entraînement mené par Stan Hurley, formateur légendaire de la CIA. Face à une vague d’attaques terroristes sans précédent à travers le monde, les deux hommes vont devoir s’attaquer à Ghost, un individu aussi dangereux qu’insaisissable, ayant pour intention de déclencher une guerre nucléaire.
L’Amérique post-11 septembre avait créé son héros de la défense nationale en la personne de Jack Bauer via la série 24 heures chrono, mais la voir aujourd’hui se chercher un protecteur qui combat les vilains terroristes à l’étranger et non plus sur son propre sol semble symptomatique de la confiance en soi retrouvée de la première puissance mondiale.
On pourrait même aller plus loin en affirmant qu’il s’agit d’un effet de la politique impérialiste défendue par Donald Trump que de voir Mitch Rapp aller traquer les ennemis extérieurs comme le faisait Jack Ryan du temps de la guerre froide. En effet, au regard du cinéma d’espionnage hollywoodien sous l’ère Obama, qui avait pour principale figure de proue le très dépolitisé Ethan Hunt, l’Amérique semblait s’être quelque peu apaisée… mais American Assassin nous rappelle, dès son titre annonciateur, le caractère belliqueux des Etats-Unis tel que l’incarne désormais Dylan O’Brien.
Si ce héros est si agressif envers les méchants islamistes, c’est que – à l’image de son pays – il a connu un dur traumatisme. C’est ce que vient nous expliquer la scène d’ouverture. Une scène qui d’ailleurs nous rappelle aussi à quel point il est important de pouvoir compter sur des figurants convaincants pour donner corps à un mouvement de foule.
C’est sur un profond désir de vengeance, bien plus que par réelle conviction patriotique, que se construit le personnage de Mitch Rapp. C’est également cet argument de vouloir se faire justice lui-même qui le fera rejoindre la CIA. Tout le paradoxe idéologique du long-métrage est là : il essaie de nous convaincre qu’il est plus efficace de travailler en équipe que seul, mais à la condition que l’équipe elle-même puisse agir en roue libre, loin du très pesant système judiciaire américain.
L’enquête de l’équipe menée par Stan Hurley (Michael Keaton, dont le sourire Ultra brite n’a jamais semblé aussi niais) ne se fait toutefois pas à la recherche de fondamentalistes djihadistes mais, comme aurait d’ailleurs pu le faire Jack Ryan trente ans plus tôt, d’un terroriste détenteur d’une arme atomique.
Ce vilain, interprété par Taylor Kitsch, n’est autre qu’un ancien disciple de Hurley, faisant de lui une parfaite nemesis de Rapp, dont il partage le besoin de vengeance, qu’il a déplacé sur son ancien mentor et son pays après s’être senti trahi par eux, ainsi que le rapport à la violence. C’est ainsi que se fait la justification de méthodes telles que la torture : à la condition sine qua non qu’elles soient pratiquées pour le bien commun et non pour faire le mal. Mieux vaut être coupable que victime, c’est certain.
Si le développement de l’intrigue en elle-même est assez classique, voire prévisible, elle se conclut par une scène atomique qui a toutes les chances de marquer les esprits. Une résolution que l’on a peu l’habitude de voir au cinéma, les héros ayant habituellement tendance à désamorcer le minuteur à la dernière seconde. Ici, la conclusion cherche à se montrer spectaculaire. Réaliste, rien n’est moins sûr : les spécialistes en nucléaire en jugeront.
Une chose est sûre : si American Assassin rencontre le succès, supplantant dans l’imaginaire collectif le complotisme inhérent à la saga Jason Bourne par le bien-fondé du rôle de gendarme du monde que revendique l’Amérique, alors Mitch Rapp aura droit à sa propre franchise, et alors les méchants islamistes vont subir son impitoyable courroux !
L’ANALYSE
Si American Assassin s’avère bien conventionnel, cela tient avant tout à son récit peu original : le parcours, de sa formation à sa consécration, de Mitch Rapp, un agent de la CIA aux talents d’exécution exceptionnels. La formation est ici expédiée en quelques séquences, le film préférant appuyer sur l’événement traumatique comme source de sa motivation – l’assassinat de sa petite amie lors de l’attentat de la scène d’ouverture. Le film ne fait l’économie d’aucun lieu commun névrotique : trouble de la mémoire, réminiscences aiguës et hallucinations. Le héros voit les visages de ses bourreaux à la place de ses cibles, entraînant un malheureux jeu d’assimilation (tous les mêmes monstres, ces affreux ennemis) justifiant sa cause – juxtaposer sa vendetta personnelle à des missions d’intérêt public (atteindre de puissants criminels pour se rapprocher des meurtriers de sa fiancée).
Ce qui différencie alors ce personnage des habituels professionnels de l’espionnage et du contre-terrorisme – Jack Bauer (24), Sam Fisher (Splinter Cell), … – c’est l’affect, le désir de vengeance comme source de son habilité. On passe ainsi du gentil amoureux à la machine à tuer en un raccord, et du vengeur anonyme à la nouvelle recrue gouvernementale en un dialogue, raccourcis qui en disent long sur les facilités scénaristiques du film. Pourtant, ce n’est pas tant le questionnement de l’orientation du personnage qui occupe scénaristes et réalisateurs, que la mise en place d’un déploiement de force collectif contre le grand ennemi désigné (Ghost, le mercenaire à la solde de l’Iran, ancien agent de la CIA).
Rapp se fait ainsi presque voler la vedette par le personnage de Michael Keaton, son mentor, ce qui confirme que le film adopte, à quelques exceptions près, la même vision manichéenne et brutale de son héros (il est d’ailleurs recruté pour son traumatisme et sa motivation personnelle).
Si la question délicate de la mise en scène d’une actualité brûlante – les attaques terroristes – risque de cristalliser les critiques sur le film, c’est que son scénario ne s’intéresse à l’attentat que comme instrument dramatique et émotionnel, afin d’y booster les enjeux et le récit. L’opportunisme de cette histoire de vengeance se joue à deux niveaux : faciliter la compréhension de la colère et de l’abnégation de Rapp, amplifier l’adhésion à sa vendetta.
C’est bien l’incipit du film qui pose avant tout problème, dans le malaise qu’il génère. Le cadre paradisiaque mis en place (plage ensoleillée, scène romantique) ne sert qu’à décupler la force du drame à venir, jouant du traditionnel « calme avant la tempête ». L’attaque terroriste démarre alors brusquement, et la fin de cette scène de massacre est terrible : la fiancée du héros meurt, et la caméra s’approche au plus près de son beau visage, aux yeux encore écarquillés. Une goutte d’eau s’écoule alors de son œil, telle une larme pleurant l’événement. En stylisant ainsi la mort et l’horreur, Michael Cuesta a définitivement franchi la limite du décent.