On ne se connaissait pas avant de se connaitre. Cette phrase a l’air évidente, mais je trouve que l’on n’y pense pas assez quand on fait connaissance avec quelqu’un. On se rencontre, dans un certain contexte, avec des parcours de vie et des momentums qui se synchronisent, ou pas.

Le film commence et on voit Padrig qui vient chercher Colm à 14 heures comme tous les jours pour aller partager un moment d’Amitié autour d’une bière au pub. Ca a l’air d’être une habitude, d’être ancré, jusqu’au jour où la réciprocité entre les deux amis se rompt. Colm n’a plus envie, il n’est plus consentant à partager ces moments. Pas facile à vivre le non consentement pour celui qui le reçoit ? A l’accepter, à le comprendre ?

Une première question m’apparait : quand ils se rencontrés, est-ce qu’ils ont eu un coup de foudre amical ? Padrig incarne la gentillesse, il a l’air d’avoir une nature profondément pure. Pour lui, l’amitié c’est de partager un moment simple, sans aller vraiment plus loin que ça. Il n’a pas la carte mentale pour comprendre le changement chez son Ami si cher. On peut supposer qu’il était comme ça à leur rencontre. Et Colm, pourquoi a-t-il accroché avec ce Padrig qu’il révoque désormais ? Est-ce qu’à l’époque il le trouvait déjà creux ?

Demain est un autre Moi

A cette époque, Colm était-il un autre Colm ? Si l’on faisait un préquel à ce film, le personnage serait-il totalement différent ? Avait-il moins de besoins ? Avait-il juste besoin d’une compagnie, d’une présence ? De se réchauffer le cœur pour éviter de se sentir seul ? Est-ce qu’il avait des trous dans sa vie, dans son emploi du temps : avait-il besoin de combler ces trous, ces silences oppressants ? C’est un film très silencieux, sans beaucoup de musique.

On se rencontre à un moment T et si l’on devient amis, c’est que les momentums coïncident, c’est que les Deux moi (merci Cédric Klapisch !) sont synchronisés. Et puis le Temps avance et fait son œuvre, chaque personne évolue dans une direction ou vers une autre… Si au départ, les deux étaient de belles personnes, elles continuent d’être de belles personnes, c’est juste qu’elles ne congruent plus.

Qu’est-ce qui changé chez Colm ? Dans une autre galaxie, certains l’appelaient même Fol Oeil… Mais ici, Colm semble avoir emprunté un nouveau chemin, dans une ville, dans une île qui semble pourtant ne pas avoir beaucoup de chemins différents à proposer. On suit cette longue route balisée de vieilles pierres. Le film semble nous dire que Colm a surtout eu des visions de la fin du chemin, comme si une Banshee lui avait dit que sa mort à lui n’était plus si loin.

A deux doigts du bonheur

S’il nous restait 3 mois à vivre, qu’est-ce que l’on ferait ? Est-ce que l’on profiterait des copains au pub, ou est-ce que l’on voudrait un surplus de l’on ne sait trop quoi ? Quelle trace laissera-t-on sur cette Terre ? Quelle legacy ? C’est ce chemin qu’a emprunté Colm : le chemin où le Temps est précieux. Précieux non pas pour un carpe diem sans arrière- pensée, non. Un Temps valuable pour marquer l’Histoire.

On peut y voir de l’hubris, on peut y voir des manques. Padrig comme Colm n’ont pas l’air d’avoir d’enfants, ils ne laisseront pas de traces chez leur progéniture. Padrig le rappelle d’ailleurs à sa sœur sur les priorités de la vie : profiter en famille, ensemble. Au final sur Inisherin, le seul rapport parent-enfant que l’on voit, c’est Dominique avec son père-policier. Occurrence peu reluisante.

L’hubris d’une partie d’un pays qui a des rêves de grandeur et qui plonge la nation dans une guerre civile ? Make Inisherin great again ? Ce film, c’est la petite histoire de deux Irlandais qui se déchirent comme dans la grande Histoire en 1922 et 1923 ? Avec les bruits de canon qui viennent de l’extérieur et qui nous rappellent la réalité plus grande, à l’instar du film la Zone d’intérêt ?

En tout cas, Colm veut suivre un nouveau cap, et c’est bien son droit, non ? Est-ce injuste ? Doit-on quelque chose à ses amis ? Peut-on rompre en amour ou en amitié du jour au lendemain ? C’est juste être honnête, non ? On voit à quel point c’est dur à encaisser pour Padrig (il en devient même méchant !), et j’imagine que le spectateur le comprend. Mais est-ce que c’est facile à vivre pour Colm ?

Rompre, pour le meilleur et pour le pire

Dans le story telling, c’est souvent judicieux de diffuser la version de l’histoire où c’est moi la victime. Technique de Gourou que Mathieu Vasseur/Pierre Niney ne renierait pas. Mais c’est vrai que ce n’est pas facile non plus pour celui qui rompt. On passe pour le méchant. Dans les oeuvres artistiques et culturelles, on explore très souvent le point de vue du plaqué, pas de celui qui a la bravoure de plaquer. Alors que rompre, c’est un peu s’amputer de quelques doigts : il faut en avoir le courage.

Mais le doigt en vaut la chandelle : à la fin, même si Colm ne peut plus jouer de musique, il a l’air si heureux d’appartenir à cette troupe de musicos jouant sa partition. La partition de l’Homme qui a laissé sa trace dans l’Histoire, l’Homme qui a atteint l’éternité, la postérité, la transcendance. Il a conjuré le sort promis par la sorcière : son esprit restera sur l’île. Il a dépassé ce destin promis, et c’est sûrement pour ça qu’il a donné ce nom à cette mélodie : Les Banshees d’Inisherin.


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Marcel Duchamp
Marcel Duchamp, du Nord de la France. Slameur et cinéphile éclectique qui peut alterner entre blockbusters, films d’auteur, films français, américains, petits films étrangers, classiques du cinéma. J’aime quand les films ont de la matière : matière à discussion, à interprétation, à observation, à réflexion… Quelques films que j’adore pour cerner un peu mes goûts : Matrix, Mommy, Timbuktu, la Cité de la Peur, Mission Cléopâtre, Enemy, Seven, Fight Club, Usual Suspect, Truman Show, Demain, Big fish, La Haine, La Vie est belle, Django, Rubber, Shutter Island...

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