• Titre original : Si Versailles m’était conté
  • Date de sortie en salles : 10 mars 1959 avec Cocinor
  • Réalisation : Sacha Guitry
  • Distribution : Jean-Pierre Aumont, Jean-Louis Barrault, Claudette Colbert, Sacha Guitry, Jean Marais, Georges Marchal, Micheline Presle, Gérard Philipe, Édith Piaf, Orson Welles, Jacques François, Bourvil & Brigitte Bardot
  • Scénario : Sacha Guitry
  • Photographie : Pierre Montazel
  • Musique : Jean Françaix
  • Support : Blu-ray UHD 4K Rimini 2025 en 1,37:1 /176 min
Synopsis :

L’histoire du château de Versailles, depuis l’instant où, enfant, le futur roi Louis XIII découvre le site, jusqu’aux années cinquante où le château de Louis XIV est devenu un musée. À l’origine, Louis XIII fit élever un pavillon de chasse dans la forêt de Versailles, que son fils Louis XIV transforma en un château somptueux. Le train de vie faste du monarque et de sa cour éveilla la colère du peuple, qui fit trembler les murs du palais…

À travers les grandes figures qui l’ont habité, Sacha Guitry se réapproprie l’histoire du château de Versailles, lui rendant un formidable hommage.

Les éditions Rimini ont gâté les cinéphiles pour les fêtes de fin d’année, ainsi que les amoureux de l’Art et de l’Histoire, en mettant sur le marché la version entièrement restaurée de ce très grand succès du cinéma français : près de 7 millions d’entrées en 1954 !

Madame de Montespan (Claudette Colbert) et ses admirateurs

Premier métrage en couleurs de Sacha Guitry, son succès fut tel qu’il encouragea son créateur (réalisateur, scénariste et interprète) à poursuivre sur la même voie avec Si Paris m’était conté et Napoléon, des films de commande qui lui permirent de retrouver la faveur du public et d’une partie de la critique – cette dernière n’ayant jamais été très tendre avec lui, son ego, sa manière de se mettre en avant presque systématiquement et de produire à l’écran du théâtre filmé hiératique et pompeux. Des œuvres qui sonnèrent également le glas de son existence puisqu’il nous a quittés en 1957, atteint par un cancer, après une vie tumultueuse dont on retient surtout les cinq mariages et une quantité de pièces de théâtre où son humour caustique et son sens de la réplique ont fait mouche.

Batifolage lors de la soirée « blanc & noir »

L’accueil de ce projet d’ampleur inhabituelle ne fut pas pour autant unanime : on lui reprocha notamment quelques libertés avec l’Histoire, des omissions et des erreurs factuelles. Ceux qui le connaissent et le respectent, dont François Truffaut, très admiratif de son œuvre, savent pourtant que ces dernières ne résultent pas d’une maladresse ou d’une négligence, tant ses recherches se sont montrées pointilleuses : il faut davantage y voir un de ces clins d’œil qu’il avait l’habitude d’adresser au spectateur, brisant le quatrième mur ou utilisant simplement son inimitable voix off pour des commentaires caustiques souvent percutants.

Pour les très nombreux profanes, la simple vue des quelques captures d’écran risque de mal les orienter : Si Versailles m’était conté, bien que vrai film en costumes, ne va pas s’aventurer sur les terrains de chasse d’André Hunebelle (Le Bossu, Le Capitan) ou de Bernard Borderie (Angélique, marquise des Anges). Les similitudes se bornent aux costumes et décors d’époque, avec un ancrage historique, mais on n’est pas devant un de ces films de cape et d’épée qui fleuriront dans la décennie suivante : il s’agit d’une suite de tableaux, assez statiques (nous y reviendrons), présentant des épisodes de l’Histoire de France dont le plus beau château du monde a été le témoin impassible. On est également très loin du Marie-Antoinette de Sofia Coppola.

Louis XV (Jean Marais) & Madame de Pompadour (Micheline Presle)

Cela commence par un banc-titre plein de malice dans lequel les collaborateurs de Guitry sont chaudement remerciés. Puis l’homme apparaît à l’écran et s’assoit devant un bureau, ouvrant un livre imposant portant le titre du film, tout en parlant avec sa voix légèrement grinçante où percent une ironie perpétuelle et une sorte de détachement un peu snob. Les pages nous montrent la distribution, qui s’avère exceptionnelle : même si les grandes heures d’Hollywood ont mis à l’écran des productions constellées de stars, la densité du casting de celle-ci semble très difficile à égaler. Que Sacha Guitry interprète Louis XIV (vieux, le monarque ayant droit d’ailleurs à trois acteurs pour différentes périodes de sa vie), cela tombe sous le sens et colle parfaitement à ce qu’on sait de l’artiste. Mais je vous laisse parcourir la liste (non exhaustive) des comédiens engagés, dont certains étaient à peine connus (il s’agit du premier rôle d’Annie Cordy par exemple, et sans doute l’un des tout premiers de Brigitte Bardot) et d’autres au faîte de leur gloire, quand d’autres encore sont venus par habitude. L’image d’Edith Piaf en sans-culottes chantant une version moderne de Ah, ça ira ! est fort connue, mais on sait moins que Tino Rossi interprète un gondolier (lors d’une de fêtes nautiques au palais), Bourvil un guide de musée un peu nostalgique, Gino Cervi un Cagliostro facétieux, Gérard Philipe un D’Artagnan en colère sans parler d’Orson Welles dans la peau de Benjamin Franklin ! Et on n’en a pas fini… S’il n’y a pas Fernandel, c’est sans doute en raison d’une terrible brouille entre eux à propos d’un film écrit par Guitry mais réalisé par l’acteur comique, qui les a menés devant les tribunaux.

Une fille du peuple en colère (Edith Piaf)

Donc, que l’on ne s’attende pas à des courses poursuites à cheval ou des duels à l’épée : Guitry est un spécialiste du dialogue et il a construit son récit (divisé en deux parties d’environ 1h30) en petits tableaux, parfois très courts, situés sans exception dans le château ou ses dépendances. Film de commande, on vous l’a dit, il a permis de récolter plusieurs dizaines de millions de francs destinés à la restauration de ce chef-d’œuvre d’architecture, de ce creuset artistique où vécurent et travaillèrent ensemble certains des plus grands esprits créatifs de leur époque. Et Guitry, malgré sa gouaille et son franc-parler, se montre profondément respectueux du lieu et de son histoire, lui qui a longtemps œuvré à la défense de la Culture française (arrêté en 1940, il dut son salut à son statut d’artiste, une des nombreuses choses qui lui furent reprochées quant à sa vie pendant l’Occupation).

Très vite, on comprend qu’il va prendre soin du château (le plus beau du monde, on vous le répète, et il prend soin de l’asséner régulièrement) comme des personnages – on le sent plein de complaisance envers Louis XIV, et sa discrétion quant à Napoléon (qui refusa de dormir dans le lit du roi) peut s’expliquer par le fait qu’il avait sans doute déjà le projet d’un film sur lui. Cependant, le procédé ne fait malheureusement guère honneur aux décors : les plans fixes, souvent cadrés sur un groupe dans une salle (assis à un bureau, sur un divan, debout à causer dans un coin) et à hauteur d’homme laissent peu de place aux statues, dorures, toiles, tapisseries et surtout aux jardins qu’on voit finalement très peu. Alors que la restauration en 4K est absolument phénoménale, faisant ressortir comme jamais les soieries (le bleu des robes et des tenues royales est somptueux) et les bijoux, boostant les couleurs, on se rend compte aussi des ravages du temps sur Versailles : les balustrades abîmées, les dallages écaillés ou décollés, les dorures des grilles presque effacées ne rendent pas hommage à la splendeur de ce berceau de notre Histoire.

Louis XIV vieux (Sacha Guitry)

Guitry ne semble guère avoir eu la possibilité pour aller à sa guise où il le souhaitait, on retrouve cette forme de limitation dans les prises de vues qui pèsent sur la réalisation d’un film comme le Dune de Lynch, plombée par des décors en dur dans lesquels les caméras ne pouvaient pas se mouvoir. Certes, on verra la Galerie des Glaces, mais sans la parcourir, uniquement depuis l’un des salons aux extrémités (dont le monumental Salon de la Guerre).

L’autre problème tient justement à la manière de faire de Guitry : les dialogues sont sur-écrits et certains acteurs manquent de naturel devant ces répliques pleines d’esprit et de malice. Le montage n’arrive pas à conférer la fluidité nécessaire aux transitions qui ont recours aux fondus-enchaînés assez laborieux. Heureusement, on aura quelques plongées sur des arrivées à cheval, des entrées et sorties du palais, et des panoramiques élégants dans les scènes ayant davantage de recul (comme celles au Hameau de la Reine).

Louis XIV adulte (Georges Marchal)

En outre, nombre de ces répliques perdent de leur impact si on n’a pas la réf, même si Sacha Guitry essaie souvent de limiter cela en présentant les personnages (« Mais quel est donc votre nom, mon bon monsieur ? ») : les présences de Molière, Racine et Marivaux permettront d’insérer quelques échanges verbaux en vers pleins de charme suranné. Mais on risque d’en apprendre beaucoup sur les affaires des poisons et du Collier de la Reine, qui ont pourri les relations au sein de la Cour pendant des décennies.

Enfin, sachant l’attrait de Guitry pour la gent féminine, et au vu de la distribution, on verra que les actrices sont largement à leur avantage, dotées de tenues aussi éblouissantes que leurs parures : là-aussi, la restauration de l’image fait des merveilles, les blancs sont éclatants et les roses et rouges flamboyants. D’ailleurs, les costumes et les bijoux ressortent davantage que les ors des couloirs du palais, ce qui nuit quelque peu à la mission originelle – mais qui n’a pas empêché un regain d’attirance pour ce fleuron de notre culture. En revanche, côté audio, pas de miracle sur la piste originale (qui était enregistrée en mono), mais on notera une baisse sensible de la propension des voix de l’époque à aller dans les aigus et un rééquilibrage avec la musique. Néanmoins, certaines paroles paraissent parfois étouffées, notamment lors des transitions.

Marie-Antoinette (Lana Marconi)

Le très beau coffret Rimini sorti le 5 décembre 2025 comprend donc la version remastérisée en 4K Ultra HD mais également un blu-ray avec le film et un second contenant plus de deux heures de bonus dont voici le détail :

SUPPLÉMENTS BLU-RAY :

  • Si Versailles m’était conté… : l’Histoire selon Sacha Guitry, par Noël Herpe, historien du cinéma. (39’15’’)
  • Anecdotes et souvenirs par Albert Willemetz, président de l’Association des Amis de Sacha Guitry (24’22’’)
  • À vous aussi Versailles sera conté : archive INA – 1ère diffusion le 29 décembre 1953 (32’04’’)
  • Et Versailles vous est conté – archive INA – 1ère diffusion le 12 octobre 1953 (32’04’’)
  • La restauration du film (3’36’’)

Une oeuvre pharaonique qu’il convient d’avoir vu une fois au moins.


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