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Pierre Bryant

Pierre Bryant
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Cinéphile depuis mon plus jeune âge, c'est à 8 ans que je suis allé voir mon 1er film en salle : Titanic de James Cameron. Pas étonnant que je sois fan de Léo et Kate Winslet... Je concède ne pas avoir le temps de regarder les séries TV bonne jouer aux jeux vidéos ... Je vois en moyenne 3 films/jour et je dois avouer un penchant pour le cinéma d'auteur et celui que l'on nomme "d'art et essai"... Le Festival de Cannes est mon oxygène. Il m'alimente, me cultive, me passionne, m'émerveille, me fait voyager, pleurer, rire, sourire, frissonner, aimer, détester, adorer, me passionner pour la vie, les gens et les cultures qui y sont représentées que ce soit par le biais de la sélection officielle en compétition, hors compétition, la semaine de la critique, La Quinzaine des réalisateurs, la section Un certain regard, les séances spéciales et de minuit ... environ 200 chef-d'œuvres venant des 4 coins du monde pour combler tous nos sens durant 2 semaines... Pour ma part je suis un fan absolu de Woody Allen, Xavier Dolan ou Nicolas Winding Refn. J'avoue ne vouer aucun culte si ce n'est à Scorsese, Tarantino, Nolan, Kubrick, Spielberg, Fincher, Lynch, les Coen, les Dardennes, Jarmush, Von Trier, Van Sant, Farhadi, Chan-wook, Ritchie, Terrence Malick, Ridley Scott, Loach, Moretti, Sarentino, Villeneuve, Inaritu, Cameron, Coppola... et j'en passe et des meilleurs. Si vous me demandez quels sont les acteurs ou actrices que j'admire je vous répondrais simplement des "mecs" bien comme DiCaprio, Bale, Cooper, Cumberbacth, Fassbender, Hardy, Edgerton, Bridges, Gosling, Damon, Pitt, Clooney, Penn, Hanks, Dujardin, Cluzet, Schoenaerts, Kateb, Arestrup, Douglas, Firth, Day-Lewis, Denzel, Viggo, Goldman, Alan Arkins, Affleck, Withaker, Leto, Redford... .... Quant aux femmes j'admire la nouvelle génération comme Alicia Vikander, Brie Larson, Emma Stone, Jennifer Lawrence, Saoirse Ronan, Rooney Mara, Sara Forestier, Vimala Pons, Adèle Heanel... et la plus ancienne avec des Kate Winslet, Cate Blanchett, Marion' Cotillard, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Meryl Streep, Amy Adams, Viola Davis, Octavia Spencer, Nathalie Portman, Julianne Moore, Naomi Watts... .... Voilà pour mes choix, mes envies, mes désirs, mes choix dans ce qui constitue plus d'un tiers de ma vie : le cinéma ❤️

JUSTICE LEAGUE : L’avis de Pierre.

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JUSTICE LEAGUE

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Warner tâtonne encore, et nous offre cette fois un film visuellement odieux et scénaristiquement très pauvre, pas même divertissant. Une lamentable déconvenue de plus qui pourrait bien annoncer le déclin d’une recette déjà sérieusement éprouvée.

Borg/McEnroe de Janus Metz

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BORG/MCENROE

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Enfin une rivalité épique sur le milieu tennistique au cinéma. Le film fait aisément le break grâce à une réalisation efficace retranscrivant parfaitement les esprits torturés de deux grands champions entièrement dévoués à leur sport.

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Réalisation : Janus Metz
Scénario : Ronnie Sandahl
Image : Niels Thastum
Production : Tre Vänner Produktion AB, SF Studios
Interprétation : Sverrir Guðnason (Björn Borg), Shia LaBeouf (John McEnroe), Stellan Skarsgård (Lennart Bergelin), Tuva Novotny (Mariana Simionescu), Ian Blackman (John McEnroe Sr), Robert Emms (Vitas Gerulaitis), Scott Arthur (Peter Fleming)…
Distributeur : Pretty Pictures
Date de sortie : 8 novembre 2017
Durée : 1h48

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Un film sur l’une des plus grandes icônes du monde sportif, Björn Borg, et son principal rival, le jeune et talentueux John McEnroe, ainsi que sur leur duel légendaire durant le tournoi de Wimbledon de 1980. C’est l’histoire de deux hommes qui ont changé la face du tennis et sont entrés dans la légende, mais aussi du prix qu’ils ont dû payer.

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Le monde du tennis est en effervescence dans les salles obscures en 2017, avec Battle of the sexes et une autre histoire vraie sur un duel culte de la balle jaune, entre Björn Borg et McEnroe. Les spécialistes attendaient avec impatience l’arrivée au cinéma de cette rivalité passionnante des années 80 entre le Suédois et l’Américain revèche. Le réalisateur Janus Metz a exaucé ce vœu en signant son second long métrage, sept ans après Armadillo qui lui avait valu le Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes.

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Le récit se concentre ici sur la finale de Wimbledon 1980 qui marque un point de césure crucial dans la carrière des deux hommes. La montée en puissance du jeune prodige McEnroe face à la fin d’un règne sans partage sur le tennis mondial du champion suédois, en proie à des doutes grandissants. Le réalisateur arrive à saisir toute la dimension psychologique de cette bataille de pouvoir entre les deux protagonistes. Les plans, souvent très serrés sur les personnages, permettent une immersion totale dans la complexité émotionnelle à laquelle sont confrontés les deux joueurs ainsi que leurs proches.

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Le spectateur peut aisément se rendre compte des sacrifices d’une vie qu’un champion se doit de concéder pour atteindre le plus haut niveau. Le moins que l’on puisse dire est que les deux athlètes ne sont pas avares en ambitions, tous deux rongés par le besoin de victoires, par la peur maladive de la défaite, tout en ayant deux styles radicalement opposés pour ce qui est d’exorciser leurs démons.

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Metz s’emploie, avec finesse, à démontrer les travers d’athlètes qu’il faut apprendre à gérer, avec l’art et la manière. Quelques flashbacks sur leur enfance révèlent alors les failles mais surtout les raisons qui les pousseront à devenir les deux géants que l’on connaît. Un choc des cultures et d’éducation qui va nous mener à savourer la collision entre la froideur nordiste issue d’une famille modeste et la fougue d’outre-Atlantique, venant de la haute bourgeoisie. Une évolution inversée que l’on va suivre tout au long du film jusqu’à cet affrontement ultime, en 1980, en terre britannique, qui va changer à tout jamais leurs destins.

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Ce match épique, censé conclure en apothéose le récit, peut toutefois donner la migraine, par son incroyable succession de plans, peut-être trop nombreux, et ses images pas toujours très réalistes, en particulier pour les aficionados de tennis. Il est vrai qu’il est très compliqué de faire vivre de manière optimale un match de tennis aussi intense lorsque les acteurs ne jouent pas eux-mêmes à ce sport. Il est alors indispensable d’user de stratagèmes parfois un peu poussifs pour arriver à atteindre le plus grand réalisme. Cependant ce léger bémol ne suffit pas à nous faire décrocher tant l’intensité du film demeure jusqu’à la fin.

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Tout ceci ne serait pas possible sans le travail remarquable des acteurs. Sverrir Gudnason est troublant dans son interprétation acerbe du suédois, alors que Shia Labeouf joue à la perfection les différentes facettes de l’extravagant américain. En ce qui concerne les seconds rôles, Stellan Skarsgård bouleverse en mentor bienveillant et Tuva Novotny est touchante en femme discrète du guerrier impassible venu du nord. La distribution arrive à transmettre les émotions contradictoires que le metteur en scène veut avancer autour de cet univers impitoyable qu’est le sport individuel de haut niveau.

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Sous ses allures de biopic passe-partout sur la vie de deux figures emblématiques des années 80, ce regard sportif va puiser dans la psychologie de ses personnages toute la force de son propos. La passion d’une vie mêlée à la quête effrénée du succès, tout en passant par le besoin d’accomplissement de soi. Jeu, set et match pour cette fresque tennistique captivante dont le sujet reste peu exploité au cinéma. À quand un film Federer/Nadal ?

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8,5/10

L’ANALYSE

En 1980, le tennis est roi et Wimbledon est le royaume où le Suédois Björn Borg règne sans partage. À seulement 24 ans, le joueur a déjà remporté le tournoi sur gazon à quatre reprises (en plus de ses cinq victoires à Roland-Garros) et s’apprête à remettre son titre en jeu une cinquième fois.

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Rien ne semble pouvoir arrêter le jeune athlète, aussi discret et impassible que ses fans (essentiellement féminines) sont hystériques à chacune de ses apparitions. Adulé par les médias, Borg est le Yin et l’Américain John McEnroe est le Yang. On ne peut pas faire plus opposé que ces deux-là, tant dans le jeu que dans l’attitude. McEnroe, 21 ans, est l’étoile montante du tennis, celui que le monde entier adore détester.

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Impulsif, colérique, arrogant, incontrôlable, McEnroe joue comme un dieu mais ses frasques sur les courts (il insulte copieusement à chacun de ses matchs les arbitres et le public) en font une personnalité controversée. Si Borg bénéficie d’un traitement de rock-star partout où il se déplace, McEnroe en a l’attitude. Et l’assurance effrontée : avant même le début du tournoi, il décrète qu’il renversera Borg de son trône, et les médias, trop heureux d’entretenir une juteuse querelle de champions, se délectent de rajouter de l’huile sur le feu.

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La finale de Wimbledon 1980 verra effectivement s’affronter les deux joueurs, pour ce qui restera comme l’une des rencontres sportives les plus mythiques de l’histoire. Le réalisateur suédois Janus Metz tire de ce match (et des semaines qui le précèdent) un film rondement mené, qui parvient à captiver et à maintenir de bout en bout une vraie tension, même si l’on en connaît l’issue.

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Le chemin pour y parvenir est parfois cousu de fil blanc : on se serait bien passé des nombreux flash-backs sur l’enfance des deux joueurs, visant à expliquer via un cheminement par trop simpliste leurs caractères respectifs – Borg le psycho-rigide a appris à canaliser son tempérament colérique et McEnroe le vilain petit canard a souffert de l’insatisfaction chronique de ses parents à son égard.

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Et il faut faire abstraction de certains parti-pris esthétiques (tons sépias pour faire vintage comme si le film entier se déroulait en une succession de clichés sur Instagram, fausses images Super-8 pour la touche « souvenirs d’enfance »…) afin de se concentrer sur l’étonnante relation qui unit ces deux joueurs farouchement opposés, que le cinéaste prend soin de ne jamais confronter avant le fameux match final.

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Car si Borg est le « héros » de ce film suédois qui prend fait et cause pour la fierté nationale, Janus Metz parvient à déconstruire un peu le double mythe qui consiste grossièrement à faire du Suédois un maître zen et de l’Américain un petit con arrogant (les deux acteurs, au-delà du génie du casting, sont parfaits dans leurs rôles respectifs).

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Le calme apparent de Borg est ici présenté comme un écran de fumée visant à dissimuler une angoisse pathologique dont son entourage fait les frais, de sa future épouse à son entraîneur. Borg ne crie pas, ne gesticule pas, mais son comportement est tout aussi éprouvant pour ses proches que la fureur inoxydable de son concurrent. Lequel, même s’il aurait mérité ici d’être un peu plus développé, n’est pas réduit à une grossière caricature.

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John McEnroe canalise son stress dans des accès de colère qui, s’ils sont souvent inexcusables, trouvent aussi leur source dans une pression insoutenable, qu’elle vienne de son entourage ou surtout des médias, qui préfèrent lui parler de son tempérament ou de son rival que de son jeu.

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Le film est ainsi entièrement construit autour de la dualité de son titre, les deux joueurs étant les deux visages de ce qui pourrait en somme être le prototype du tennisman parfait, jusque dans leurs jeux radicalement opposés qui complètent la schizophrénie de l’un et l’autre : Borg le calme tape la balle en fond de court comme un bûcheron abat un arbre, quand le tennis de McEnroe le bourrin monte au filet avec finesse et agilité.

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Le film est aussi très beau quand il sous-tend ce que nous savons déjà : qu’au-delà l’issue de ce match historique et de celui qui suivra en 1981, ces deux joueurs que tout oppose, rivaux absolus sur les courts pendant une brève et belle période de l’histoire du sport qui les fera rentrer dans la légende, les deux hommes deviendront par la suite des amis très proches tout au long de leur vie.

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Janus Metz s’en rappelle tout au long de la scène de la finale, qui occupe le dernier tiers du film : d’une efficacité redoutable par son montage (que l’on en connaisse ou pas l’issue, le suspense est insoutenable), la scène parvient aussi à montrer, avec subtilité, ce qui se joue pour chacun des deux joueurs : le dépassement de soi pour entrer dans l’histoire du sport (pour Borg), la capacité à transformer son jeu et même sa propre image en un seul match (McEnroe) et, au-delà, la naissance d’une amitié indéfectible entre les deux hommes, ce jour-là, sur le court, sous les yeux du monde entier.

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Le réalisateur imagine par la suite une scène de rencontre entre les deux joueurs à l’aéroport, drôle et émouvante, mais finalement inutile : tout s’est joué sur le gazon de Wimbledon, tant pour la légende du sport que pour ces deux personnalités que tout opposait et qui auront trouvé ce jour-là, à rebours de la rivalité entretenue par les médias, une étonnante complicité.

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8,5/10

A MOST VIOLENT YEAR DE J.C CHANDOR

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A MOST VIOLENT YEAR

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  • Réalisation : J.C. Chandor
  • Scénario : J.C. Chandor
  • Image : Bradford Young
  • Décors : John P. Goldsmith
  • Costumes : Kasia Walicka-Maimone
  • Son : Steve Boeddeker
  • Montage : Ron Patane
  • Musique : Alex Ebert
  • Producteur(s) : Neal Dodson, Anna Gerb, J.C. Chandor
  • Production : Before The Door, Washington Square Films, Old Bull Pictures
  • Interprétation : Oscar Isaac (Abel Morales), Jessica Chastain (Anna Morales), David Oyelowo (Lawrence), Albert Brooks (Andrew Walsh)
  • Date de sortie : 31 décembre 2014
  • Durée : 2h05
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A Most Violent Year est le troisième long-métrage de J.C. Chandor, un plutôt jeune réalisateur (41 ans tout de même) qui fait officiellement, avec ce film, son entrée dans la cour des grands.

L’histoire en bref

A Most Violent Year se déroule pendant l’hiver 1981 à New York. Abel Morales (formidable Oscar Isaac) est un chef d’entreprise hispanique (mexicain me semble-t-il) dans la vente de fioul. Malgré ses origines modestes, il a réussi à gravir les échelons et à racheter l’entreprise dans laquelle il n’était que chauffeur au début des années 1970. Il épouse même la fille de l’ancien patron, ce qui, reconnaissons-le, complète le tableau idyllique du rêve américain qu’il semble vivre. Mais la situation est beaucoup plus contrastée qu’il n’en paraît.

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Tout d’abord, depuis plusieurs mois, ses camions sont régulièrement attaqués et volés par des gangsters qui lui dérobent sa marchandise. Ses soupçons se portent sur ses concurrents directs. En effet, le milieu du pétrole new-yorkais s’avère pour le moins corrompu et offre une belle galerie de portraits à la Martin Scorsese.

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D’ailleurs, le rendez-vous au sommet entre tous les patrons des entreprises, dans l’arrière salle d’un restaurant new-yorkais, est un hommage magnifique à Goodfellas (Les Affranchis en version française, mais j’ai toujours eu du mal avec cette traduction, certes juste, mais qui fait très franchouillarde) ou à Casino.

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Sauf que justement J.C. Chandor connaît aussi bien que nous les codes du cinéma de genre et s’amuse à les triturer. Dans cette scène où la tension est palpable, la catharsis aurait dû se matérialiser, dans un premier temps par un échange de punchlines bien senties, puis dans un deuxième temps par une explosion de violence inouï.

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Car, on le sait bien, dans un film de gangster, rien ne se résout par le dialogue dans un restaurant (même Michael Corleone l’a appris à ses dépens dans Le Parrain de Francis Ford Coppola : voir la scène finale du restaurant). J.C. Chandor décide de faire prendre une autre voie à son personnage principal qui n’est pas une grande gueule, ni un homme violent (nous y reviendrons plus tard).

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Ensuite, son entreprise était dirigée par un personnage peu recommandable aux méthodes expéditives. Son beau-père (puisqu’il s’agit de lui si vous avez bien suivi…) est un truant repenti, qui n’hésite pas à donner des conseils très limites : ne s’embarrassant pas de questions métaphysiques pour régler les conflits, il lui propose avec insistance d’armer tous ses chauffeurs afin d’en finir pour de bon.

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En résumé, il préfère frapper et en finir avec cette histoire qui a duré trop longtemps, plutôt que parlementer. Les chiens ne faisant pas des chats, sa fille, Anna Morales, interprétée par la décidément très douée Jessica Chastain, partage le point de vue de son père et souhaiterait que son mari soit un peu plus intransigeant. Même si elle semble indéniablement chercher à évoluer sur le plan social, on comprend entre les lignes qu’elle regrette les méthodes de son père.

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En parallèle, nous suivons le destin chaotique d’un des chauffeurs d’Abel Morales, Louis Servidio (joué par le surprenant Christopher Abbott, un acteur à l’incroyable talent d’interprétation), lui aussi jeune immigré hispanique souhaitant, comme son patron, gravir les marches du succès.

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Le parallèle entre ces deux personnages à l’histoire comparable mais aux destins totalement croisés est une réussite éblouissante et souligne à la fois le talent narratif de J.C. Chandor et surtout son ambition formelle.

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Abel Morales se prendra d’une sympathie sincère pour ce jeune homme et tentera à plusieurs reprises de l’aider. Ce sera sans compter la malchance et une certain dose d’incompréhension entre les deux hommes qui fera basculer le destin du jeune chauffeur.

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Il est d’ailleurs assez impressionnant de constater à quel point le fond et la forme prennent corps de façon poignante à certains moments clés de l’histoire pour se rejoindre dans une fin, certes attendue, mais d’une maîtrise technique et conceptuelle peu communes ces derniers temps.

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L’histoire se déroulant sous nos yeux ébahis telle une tragédie, dont le point final aura des échos sociologiques et politiques ouvrant la voie à des interprétations qui pourront ravir les meilleurs « polémistes » de notre temps.

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Qualités :

Mise en scène / Histoire et enjeux / Profondeur des personnages / Références du réalisateur

Défauts :

On a beau chercher…

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Le tombeau des illusions

Abel Morales est un personnage intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, évoquons son rapport à la violence. Il n’est pas à l’aise avec cette dernière. Une anecdote (qui n’est pas vraiment un spoiler, je vous rassure) éclaire cet état de fait : un soir, en rentrant en voiture avec sa femme, il percute un cerf. Ce dernier est encore en vie et agonise sur le bas côté de la route. Sa femme lui demande avec insistance de l’achever pour abréger ses souffrances, ce qui est compréhensible et plutôt humain. Mais Abel n’y parvient pas.

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Pire encore, il décide d’utiliser, me semble-t-il, le cric de la voiture pour accomplir sa tâche. Ce moment, assez pathétique, où l’on voit Abel se tenir à côté du cerf agonisant avec son cric à la main pendant plusieurs longues secondes illustre à merveille son incapacité à utiliser la violence, même pour une « bonne cause ». Il faudra attendre que sa femme arrive à son secours en tirant une balle dans la tête à l’animal avec un sang froid et un aplomb qui contrebalance avec son manque d’initiative.

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Ce moment clé sera le point de bascule du film. Abel est désormais à découvert : il ne peut, tout simplement, pas faire preuve de violence et tout son argumentaire sur ses méthodes de travail et sa volonté d’agir en transparence pour éviter les problèmes avec la justice ne tiennent plus la route. Au contraire, sa femme, Anna, s’affirme et met un peu plus la pression sur son mari qui semble de plus en plus ne pas pouvoir agir, à défaut d’avoir une réelle stratégie pour résoudre ses problèmes avec les gangsters.

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A MOST VIOLENT YEAR ET LES FILMS DE GENRE

Mais est-ce réellement le cas ? Le film est plus complexe qu’il n’en paraît. En effet, Abel pourrait n’être qu’un lâche si nous étions dans un film de gangster classique. Le film est d’ailleurs structuré comme un film de genre, il y a tous les ingrédients qui en découlent : la scène de restaurant dont nous avons déjà parlé, les scènes avec les prêteurs sur gage juifs (un grand classique des films de gangsters hollywoodiens, voir Le Prêteur sur Gage de Sydney Lumet, même si le sujet diffère un peu)…

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…la scène de poursuite en voiture ouvertement inspirée de The French Connection de William Friedkin (l’un des plus grands réalisateurs américains vivants, doit-on le rappeler), la scène d’introduction où Abel fait son footing sur une chanson de Marvin Gaye (Inner City Blues pour les connaisseurs) rappelant Serpico de Sydney Lumet (l’un des plus grands réalisateurs américains morts, doit-on le rappeler)…

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Mais, le film est loin d’être un film de genre classique. Et ce n’est pas anodin si j’évoque cette scène de footing matinale pour finir. Quand, dans Serpico cette scène ne sert qu’à illustrer le fait que Frank Serpico est cool – branché – ou tout ce que vous voudrez, dans A Most Violent Year, la musique choisie n’est pas anodine : il s’agit d’une chanson du début des années 1970, très marquée par la filmographie de Scorsese.

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Abel a sans doute grandi en baignant dans cette ambiance de violence exacerbée dont les films de Scorseseen sont les illustrations artistiques. Le film se déroule en 1981, or deux ans plus tard sort Scarface de Brian de Palma qui demeure le summum des films de gangsters pour tous les immigrés américains, à fortiori hispaniques.

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SOCIOLOGIE ET POUVOIR

Rappelons que New York en 1981 c’est : 200 000 personnes accros à l’héroïnes, le crack faisant également son apparition à cette époque, la police est totalement corrompue et déconsidérée (rappelons que Serpico est une histoire vraie), une tension ethnique et sociale cause de nombreuses révoltes (pour rappel, à ceux qui suivent l’actualité et en particulier les discours inconséquents de Fox News, il y a de vraies « no-go-zones » à l’époque) et surtout, en 1981 on compte près de 2000 meurtres rien que dans la ville de New York, ce qui sera un record jusqu’au début des années 1990 (on atteindra 2245 en 1990 et cela conduira les autorités à mettre en place une politique de répression sans précédent, appelée la politique « zéro tolérance »).

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Cette société violente et parlant constamment de violence est remarquablement dépeinte dans A Most Violent Year. À plusieurs reprises, les personnages écoutent la radio et il n’en sort qu’une longue litanies de crimes et délits en tous genres : viols, meurtres atroces, accidents…

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Ces scènes rappellent certaines séquences de Massacre à la Tronçonneuse, le chef d’oeuvre dérangeant de Tobe Hooper, dans lesquelles le réalisateur décrit une société totalement rongée et obsédée par la violence en confrontant ses personnages avec un flot incessant d’extraits de flashs radios énumérant des crimes en tous genres. Le tout dépeignant une société malade autant effrayée par la violence qu’attirée de façon inconsciente par celle-ci.

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Or, Abel ne semble pas touché par ce goût pour la violence. Et ce n’est pas uniquement parce qu’il est peureux. En fait, la violence ne l’intéresse pas. Abel est un pragmatique, il est avant tout un chef d’entreprise qui veut développer ses affaires. Et son analyse en la matière est souvent excellente : il ne perçoit pas en quoi l’utilisation de la violence pourrait avoir du sens dans son univers, tant personnel que professionnel.

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C’est un acte rationnel qui, à plusieurs moments du film, lui paraît évident. Il a beau le rappeler à son entourage, cela ne fait pas mouche : sa femme le prend pour un lâche, son beau-père et même son avocat réclament plus de « sévérité ». Ce dernier allant même jusqu’à lui rappeler que lui-même est un « bandit » quand Abel se moque de sa proposition d’aller faire un tour dehors pour parler (là aussi, J.C. Chandor joue avec les codes du film de genre).

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Abel a beau être cerné de toutes parts, il a un projet et le garde en tête. Point d’idéalisme dans son comportement, tout ce qu’il sait (et en cela il anticipe ce que vont devenir les années 1980 et surtout les années 1990) c’est que la violence n’est pas une bonne chose pour ses affaires et elle n’engendrerait qu’une escalade d’événements qui conduiraient à sa perte.

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En effet, s’il décide d’armer ses chauffeurs, alors l’un d’entre eux finira par tuer un truant, ce qui l’amènera devant le juge et l’empêchera d’obtenir des prêts bancaires. La spirale de l’échec étant sans fin cela finirait par faire couler sa boîte.

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C’est en se fixant cette ligne de conduite claire qu’il construira son succès et que tout son entourage finira par l’accepter en tant que chef d’entreprise et, non pas, en tant que chef de clan, chose qu’il rejettera jusqu’au bout. Cela lui ouvrira, par la même occasion, la voie du succès, dans cette Amérique qui est en train de changer (pour le pire et le meilleur), dans laquelle les gangsters d’autrefois sont peu à peu remplacés par des entrepreneurs gérant leur business de manière moins radicale sur le plan de la violence.

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Bien sûr, Abel n’est pas vertueux et son goût du respect de la loi est à géométrie variable. Il ne veut pas user de la violence car il n’a rien à en tirer. Par contre, il ferme les yeux sur d’autres pratiques, tout aussi répréhensibles, mais moins voyantes : les financements occultes, l’argent noir, les détournements de biens sociaux…

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En cela, lorsqu’il s’aperçoit que sa femme est sortie des clous pendant plusieurs années, il ferme volontairement les yeux et se tourne vers un futur radieux puisque, désormais, le monde sourit aux chefs d’entreprise et pourchasse les gangsters, personnages ridicules issus d’un autre temps.

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“The whole film is about playing against that escalation [NDLR : l’escalade de violence], and not so much for any ethical or moral reason, but because it’s mainly pragmatic. He just does not see that it makes sense from either a business or personal or anything else. It does not make sense to him as a rational act.”

J.C. Chandor

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Abel et Caïn

Évidemment, Abel est un prénom hautement symbolique. Dans l’Ancien Testament, Abel est le premier humain à mourrir et, surtout, il est le premier homme victime d’un meurtre.

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Pour rappel, Abel et Caïn sont les deux fils d’Adam et Ève. Caïn, l’aîné, cultive la terre et Abel (de l’hébreu souffle, vapeur, existence précaire) garde le troupeau. Le premier offre à Dieu des fruits de la terre, le second des premiers-nés de son troupeau de moutons. Dieu apprécie Abel et son offrande, mais non pas celle de Caïn. Jaloux, Caïn finit par tuer son frère.

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Pourquoi cette analogie ? Abel Morales n’est pas une victime, mais il est mal entouré. Il croit dominer son destin or, celui-ci se joue de lui à plusieurs reprises (je n’évoquerai pas ici les rebondissements du scénario, il faut bien garder un peu de mystère…).

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Mais l’analogie s’arrête ici. Abel Morales est arrogant, il est sûr de son bon droit, il sait qu’il a du talent. Cependant, il ne peut pas réussir seul et n’accepte que difficilement cet état de fait. J.C. Chandor sait avec talent comment illustrer son propos : il dépeint avec minutie Abel s’habillant avec soin, en se regardant dans le miroir. Celui-ci porte des vêtements de « nouveaux riches », or son petit frère est encore dans une université quelconque à jouer au football américain pour payer ses études.

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Pourtant, Abel n’hésite pas à lui demander une signature pour lui céder ses parts d’un appartement qu’il doit mettre en hypothèque. Il semble tout contrôler, mais ce n’est qu’une illusion et heureusement sa femme veille sur ses affaires depuis des années.

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Abel est un personnage réussi car il n’est pas parfait. Il a des valeurs, il a de la bonne volonté, il souhaite sincèrement aider ses chauffeurs et ne les prend pas de haut. Pourtant, il leur fait courir des risques inconsidérés, à cause de ses méthodes, certes innovantes et vouées à la réussite.

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Par ailleurs, il envoie de jeunes commerciaux au « casse-pipe » ,au sens propre comme au sens figuré, sans prendre la mesure de la situation. Enfin, il ne peut que constater, lors d’un des derniers plans (sublime) du film, son fioul couler en même temps que le sang des victimes de sa réussite flamboyante.

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En arrière-plan, la skyline de New York est toujours présente, tel un rappel permanent de la raison pour laquelle il se bat.

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D’abord floue derrière les épaules d’Abel, la skyline devient nette et somptueuse, dans le dernier tiers du film, à mesure que l’entrepreneur parvient à entrevoir de façon de plus en plus nette le succès qui semble lui ouvrir un futur à la mesure de son ambition débordante.

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ANALYSE

New York – 1981. L’année la plus violente qu’ait connu la ville. Le destin d’un immigré qui tente de se faire une place dans le business du pétrole. Son ambition se heurte à la corruption, la violence galopante et à la dépravation de l’époque qui menacent de détruire tout ce que lui et sa famille ont construit.

A most violent year… et sa ribambelle de nominations, parmi lesquelles les Oscars et les Golden Globes. Et alors ? Oui, la mise en scène sert le propos, par ses larges plans fixes qui instaurent avec brio une certaine pesanteur. Oui, les acteurs sont bons, si ce n’est excellents. On ne présente plus Jessica Chastain, cette belle Rousse qui, dans le film, trompe sa couleur d’origine autant que son époux, interprété par Oscar Isaac.

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L’acteur, moins connu, trouve ici un rôle à la hauteur de son talent et de son charisme. 
Enfin, ne parlons pas si vite de « beau rôle » puisque son personnage dévie de l’exemplarité à l’escroquerie, rongé par l’ambition et un ego disproportionné. Autrement dit, le propre des gangsters. Et c’est bien là, dans ce basculement du bien vers le mal, que repose tout l’intérêt du film.

On pourrait même qualifier A most violent year de film « interne » tant le réalisateur, J.C. Chandor, s’échine à montrer l’invisible, les déchirements de la conscience, le combat intérieur qui fait rage à travers un être humain ordinaire ou presque, lorsqu’il est en proie au pouvoir. Il y parvient sans mal à travers une galerie de personnages secondaires efficaces, aussi domptés par la peur que son anti-héros.

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Et, par contraste au calme apparent de Abel, en toile de fond, l’essor de la manne pétrolière, au début des années 1980. Soit la mise en abîme de la place prépondérante de l’argent et des difficultés financières dans un secteur devenu extrêmement concurrentiel, quitte à y laisser sa peau et, par extension, dans un monde en crise et en pleine mutation.

Se reflètent alors dans les quais de ce canal tant désiré de magnifiques cadrages, dont le plan d’ouverture, entre chien et loup, et le plan final, enneigé, qui annonce la fragilité de l’ordre rétabli. Il n’y a aucun doute, J.C. Chandor sait instaurer une atmosphère poisseuse et glaciale mais le film s’achève sur une étrange sensation de survol. Ou peut-être une déception, liée à la renonciation du protagoniste et à l’implacable réalité quand, parfois, la fin justifie les moyens.

19/20

Le fidèle de Michaël R. Roskam.

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LE FIDÈLE

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En installant un astucieux mélange des genres, Michael Roskam met en porte-à-faux la cinégénie naïve d’un couple de cinéma passionné et la dure réalité de la fatalité dans un exercice métafilmique bouleversant.

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Réalisation : Michaël R. Roskam
Scénario : Michaël R. Roskam, Thomas Bidegain, Noé Debré
Image : Nicolas Karakatsanis
Son : Jean-Luc Audy
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Raf Keunen
Producteur(s) : Pierre-Ange Le Pogam, Peter Bouckaert
Production : Stone Angels, Eyeworks
Interprétation : Matthias Schoenaerts (Gigi Vanoirbeek), Adèle Exarchopoulos (Bibi Delhany), Nathalie Van Tongelen (Sandra / Géraldine), Jean-Benoît Ugeux (Serge), Gaël Maleux (Jean)
Distributeur : Pathé Films
Date de sortie : 1 novembre 2017
Durée : 2h10

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Lorsque Gino rencontre Bénédicte, c’est la passion totale, incondescente. Mais Gino a un secret, de ceux qui mettent votre vie et votre entourage en danger. Alors Gino et Bénédicte vont devoir se battre envers et contre tous, contre la raison et leurs propres failles pour pouvoir rester fidèles à leur amour.

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Le Belge Michael R. Roskam nous a prouvés en deux films (Bullhead et Quand vient la nuit) qu’il maîtrise sur le bout des doigts les codes du film de gangsters urbain au point de pouvoir se permettre de les déconstruire.

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Après une expérience américaine qui ne lui a visiblement pas apporté la notoriété sur laquelle misaient les studios qui l’ont débauché, il revient sur ses terres flamandes pour y concocter un thriller qui, encore une fois, saura surprendre les spectateurs qui espèrent y trouver une intrigue prémâchée.

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Tout commence pourtant en suivant un schéma des plus classiques, celui d’une irrésistible romance entre deux personnages follement sexy, doublé d’un polar rentre-dedans identifiable à ses scènes de braquage rocambolesques.

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Le couple, c’est Matthias Schoenaerts, l’acteur fétiche (et peut-être alter-ego) du réalisateur et Adèle Exarchopoulos. Lui, Gino, ou Gigi pour les intimes, est un braqueur de banques, à la fois viril et attentionné ; elle, Béatrice, ou Bibi pour les intimes, est une pilote de voitures de courses sûre d’elle. Pouvait-on rêver plus beau couple de cinéma ?

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En plus du charme sensuel qui se dégage du rapprochement de ces acteurs éclatants, qui atteint son apothéose à chacune de leurs scènes de sexe torrides, le déroulé du film semble s’écrire dès les premières minutes. Lui vit dans la peur mais aspire à une vie posée ; elle est en constante quête d’adrénaline en même temps qu’elle essaie de percer les secrets de son homme…

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Il semble évident qu’elle soit destinée par le scénario à prendre le dessus et à devenir l’héroïne du film de gangsters qui se dessine. La photographie à l’ancienne, qui n’a pas peur de reproduire des clichés désuets comme la scène des retrouvailles en imperméable qui renvoie à l’imagerie du film noir, ainsi que le découpage de la narration, viennent nous conforter dans ces prévisions de spectateurs un peu blasés.

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Le carton indiquant « Gigi » quelques instants après l’ouverture laisse en effet supposer qu’après avoir assisté à une première partie où Gino mène la danse, une seconde partie, fatalement intitulée « Bibi », fasse l’effet miroir en nous montrant comment elle devient le moteur de l’action.

Et pourtant, tandis que le récit avance, Roskam vient nous rappeler que les choses de la vie ne sont justement pas aussi faciles que dans un cinéma de genre lambda et prend alors à revers chacune de nos attentes de façon, certes parfois sur-appuyée, toujours rutilante.

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Avec un sens du cadre avéré, le réalisateur filme notamment les scènes de casse avec une fluidité immersive qui les hissent parmi les meilleures vues sur grand écran ces dernières années. Et pourtant, il ne fait aucunement de ces explosions de violence le cœur de son long-métrage.

Son sujet est davantage le destin douloureux qui vient chaque fois rattraper les deux amoureux maudits pour les plonger dans un malheur qui ne fera que les rapprocher un peu plus à chaque coup dur. Le film d’action romanesque qui semblait naître de leur rencontre romancée jusqu’à la caricature se meut en fin de compte en un mélodrame abrupt et inconfortable.

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Il est également difficile de le penser comme une intention de la part du cinéaste, mais les scènes où le jeu d’Adèle Exarchopoulos est le moins convaincant sont justement celles où son personnage est loin de son fiancé. Une raison de plus de désirer de les voir réunis à l’écran.

Quoi qu’il en soit, Le Fidèle est une œuvre surprenante dans la façon dont elle réussit à prendre chaque fois à contre-pied ce qu’elle créé elle-même de plus prévisible mais conserve, en guise de colonne vertébrale, une constante immuable : l’amour des deux amants.

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7,5/10

Mise à mort du cerf sacré de Yórgos Lánthimos.

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MISE A MORT DU CERF SACRE

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Complaisant à l’extrême et incapable de se renouveler, Lanthimos racle les fonds de marmites dans un thriller citant maladroitement Pasolini et Kubrick. Difficile de faire plus pontifiant et décérébrant.

Réalisation : Yórgos Lánthimos
Scénario : Yórgos Lánthimos, Efthymis Filippou
Image : Thimios Bakatakis
Décors : Jade Healy
Costumes : Nancy Steiner
Son : Johnnie Burn
Montage : Yorgos Mavropsaridis
Producteur(s) : Ed Guiney, Yórgos Lánthimos
Production : Element Pictures, Film4
Interprétation : Colin Farrell (Steven Murphy), Nicole Kidman (Anna Murphy), Barry Keoghan (Martin), Alicia Silverstone (la mère de Martin), Raffey Cassidy (Kim), Sunny Suljic (Bob Murphy), Bill Camp (Matthew)…
Distributeur : Haut et Court
Date de sortie : 1 novembre 2017
Durée : 2h01

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Un brillant chirurgien prend sous son aile un jeune adolescent. Dans un premier temps, ce dernier s’immisce au sein de cette famille et en perturbe progressivement le quotidien. Puis il devient de plus en plus inquiétant, menaçant. Une seule issue possible : un impensable sacrifice.

Si Yorgos Lanthimos avait eu la fâcheuse tendance avec The Lobster à ne faire que reconduire dans le fond un système volontairement absurde de sape des rituels sociaux et petites routines du quotidien – déjà sur-développé dans Canine et Alps – en élargissant le cadre à la société toute entière, la seconde partie du film ouvrait une brèche presque salvatrice et étrangement à fleur de peau.

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Fracture hors les murs qui laissait espérer de la part du metteur en scène grec quelque prise de distance avec son concept monomaniaque basé sur la satire sociale et la pure misanthropie, et dont auraient pu bénéficier ses films suivants.

Erreur : avec Mise à mort du cert sacré, Lanthimos reproduit jusqu’à l’écœurement son dispositif de dynamitage des sentiments et émotions. Qu’importe la nature de leurs échanges et communications, les protagonistes de l’univers du réalisateur égrainent toujours les mots sur le même ton monocorde et robotique.

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L’affection, le sexe, la consommation ou la mort flottent dans le néant du verbiage ambiant sans qu’âme qui vive ne les différencie. L’idée, toujours, consiste à représenter un monde où la morale n’existe plus et où tout ce qui caractérise l’humanité a depuis longtemps disparu.

Plus emphatique encore que le Lars von Trier d’Antichrist, Lanthimos accueille le spectateur avec un cœur ouvert et palpitant sur fond du réquiem du Gabriel Fauré. Comme dans Faute d’amour, d’Andreï Zviaguintsev, la tendresse est ici devenue une abstraction. On a connu symbole plus subtil.

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La suite, pourtant, de Mise à mort du cerf sacré est à l’avenant. Steven, un chirurgien cardiologue émérite dont la carrière est toutefois entachée par quelques erreurs passées, prend sous son aile Martin, un adolescent qui va s’immiscer insidieusement dans sa vie personnelle – comme dans Théorème ou Dans la Maison. Une lente et inexorable contamination qui va orienter le film vers une sorte de post-Funny Games – le rapprochement avec Haneke apparaît comme si surligné qu’il finit par sonner comme une recherche désespérée de légitimité.

Le travail sur le cadrage ou la composition ne doit pas aussi faire oublier l’essentiel ici : le réalisateur, dans une optique purement complaisante et atrabilaire, réserve au spectateur la même sympathie qu’il attache au genre humain. C’est faire fausse route que d’affirmer qu’il s’agit là d’une posture radicale et reposant sur un socle théorique digne de ce nom. Car tout ici renvoie sur du vide.

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Nauséabond, le regard que porte Lanthimos sur la société et la famille – en cela, Mise à mort du cerf sacré condense The Lobster et Canine – ne lui sert en définitive qu’à traduire l’équité ou le pardon par une mise à mort. Il n’y a là aucune réflexion de fond sinon la figuration d’un nihilisme totalement mainstream et infécond.

Certains chercheront à sauver l’ensemble en s’appuyant sur quelques plans et musiques contemporaines prélevés notamment dans le Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.

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Une caution opportuniste nourrie par la figure thaumaturgique de Nicole Kidman, qui rend le dénuement de l’œuvre d’autant plus flagrant.

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Première heure et demi : 0/10

De l’heure et demi à la deuxième heure : 8/10

Dernier quart d’heure : 10/10

Film : 2/10

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BORG/MCENROE

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Enfin une rivalité épique sur le milieu tennistique au cinéma. Le film fait aisément le break grâce à une réalisation efficace retranscrivant parfaitement les esprits torturés de deux grands champions entièrement dévoués à leur sport.

Réalisation : Janus Metz
Scénario : Ronnie Sandahl
Image : Niels Thastum
Production : Tre Vänner Produktion AB, SF Studios
Interprétation : Sverrir Guðnason (Björn Borg), Shia LaBeouf (John McEnroe), Stellan Skarsgård (Lennart Bergelin), Tuva Novotny (Mariana Simionescu), Ian Blackman (John McEnroe Sr), Robert Emms (Vitas Gerulaitis), Scott Arthur (Peter Fleming)…
Distributeur : Pretty Pictures
Date de sortie : 8 novembre 2017
Durée : 1h48

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Un film sur l’une des plus grandes icônes du monde sportif, Björn Borg, et son principal rival, le jeune et talentueux John McEnroe, ainsi que sur leur duel légendaire durant le tournoi de Wimbledon de 1980. C’est l’histoire de deux hommes qui ont changé la face du tennis et sont entrés dans la légende, mais aussi du prix qu’ils ont dû payer.

Le monde du tennis est en effervescence dans les salles obscures en 2017, avec Battle of the sexes et une autre histoire vraie sur un duel culte de la balle jaune, entre Björn Borg et McEnroe. Les spécialistes attendaient avec impatience l’arrivée au cinéma de cette rivalité passionnante des années 80 entre le Suédois et l’Américain revèche. Le réalisateur Janus Metz a exaucé ce vœu en signant son second long métrage, sept ans après Armadillo qui lui avait valu le Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes.

Le récit se concentre ici sur la finale de Wimbledon 1980 qui marque un point de césure crucial dans la carrière des deux hommes. La montée en puissance du jeune prodige McEnroe face à la fin d’un règne sans partage sur le tennis mondial du champion suédois, en proie à des doutes grandissants. Le réalisateur arrive à saisir toute la dimension psychologique de cette bataille de pouvoir entre les deux protagonistes. Les plans, souvent très serrés sur les personnages, permettent une immersion totale dans la complexité émotionnelle à laquelle sont confrontés les deux joueurs ainsi que leurs proches.

Le spectateur peut aisément se rendre compte des sacrifices d’une vie qu’un champion se doit de concéder pour atteindre le plus haut niveau. Le moins que l’on puisse dire est que les deux athlètes ne sont pas avares en ambitions, tous deux rongés par le besoin de victoires, par la peur maladive de la défaite, tout en ayant deux styles radicalement opposés pour ce qui est d’exorciser leurs démons.

Metz s’emploie, avec finesse, à démontrer les travers d’athlètes qu’il faut apprendre à gérer, avec l’art et la manière. Quelques flashbacks sur leur enfance révèlent alors les failles mais surtout les raisons qui les pousseront à devenir les deux géants que l’on connaît. Un choc des cultures et d’éducation qui va nous mener à savourer la collision entre la froideur nordiste issue d’une famille modeste et la fougue d’outre-Atlantique, venant de la haute bourgeoisie. Une évolution inversée que l’on va suivre tout au long du film jusqu’à cet affrontement ultime, en 1980, en terre britannique, qui va changer à tout jamais leurs destins.

Ce match épique, censé conclure en apothéose le récit, peut toutefois donner la migraine, par son incroyable succession de plans, peut-être trop nombreux, et ses images pas toujours très réalistes, en particulier pour les aficionados de tennis. Il est vrai qu’il est très compliqué de faire vivre de manière optimale un match de tennis aussi intense lorsque les acteurs ne jouent pas eux-mêmes à ce sport. Il est alors indispensable d’user de stratagèmes parfois un peu poussifs pour arriver à atteindre le plus grand réalisme. Cependant ce léger bémol ne suffit pas à nous faire décrocher tant l’intensité du film demeure jusqu’à la fin.

Tout ceci ne serait pas possible sans le travail remarquable des acteurs. Sverrir Gudnason est troublant dans son interprétation acerbe du suédois, alors que Shia Labeouf joue à la perfection les différentes facettes de l’extravagant américain. En ce qui concerne les seconds rôles, Stellan Skarsgård bouleverse en mentor bienveillant et Tuva Novotny est touchante en femme discrète du guerrier impassible venu du nord. La distribution arrive à transmettre les émotions contradictoires que le metteur en scène veut avancer autour de cet univers impitoyable qu’est le sport individuel de haut niveau.

Sous ses allures de biopic passe-partout sur la vie de deux figures emblématiques des années 80, ce regard sportif va puiser dans la psychologie de ses personnages toute la force de son propos. La passion d’une vie mêlée à la quête effrénée du succès, tout en passant par le besoin d’accomplissement de soi. Jeu, set et match pour cette fresque tennistique captivante dont le sujet reste peu exploité au cinéma. À quand un film Federer/Nadal ?

L’ANALYSE :

En 1980, le tennis est roi et Wimbledon est le royaume où le Suédois Björn Borg règne sans partage. À seulement 24 ans, le joueur a déjà remporté le tournoi sur gazon à quatre reprises (en plus de ses cinq victoires à Roland-Garros) et s’apprête à remettre son titre en jeu une cinquième fois.

Rien ne semble pouvoir arrêter le jeune athlète, aussi discret et impassible que ses fans (essentiellement féminines) sont hystériques à chacune de ses apparitions. Adulé par les médias, Borg est le Yin et l’Américain John McEnroe est le Yang. On ne peut pas faire plus opposé que ces deux-là, tant dans le jeu que dans l’attitude. McEnroe, 21 ans, est l’étoile montante du tennis, celui que le monde entier adore détester.

Impulsif, colérique, arrogant, incontrôlable, McEnroe joue comme un dieu mais ses frasques sur les courts (il insulte copieusement à chacun de ses matchs les arbitres et le public) en font une personnalité controversée. Si Borg bénéficie d’un traitement de rock-star partout où il se déplace, McEnroe en a l’attitude. Et l’assurance effrontée : avant même le début du tournoi, il décrète qu’il renversera Borg de son trône, et les médias, trop heureux d’entretenir une juteuse querelle de champions, se délectent de rajouter de l’huile sur le feu.

La finale de Wimbledon 1980 verra effectivement s’affronter les deux joueurs, pour ce qui restera comme l’une des rencontres sportives les plus mythiques de l’histoire.

Le réalisateur suédois Janus Metz tire de ce match (et des semaines qui le précèdent) un film rondement mené, qui parvient à captiver et à maintenir de bout en bout une vraie tension, même si l’on en connaît l’issue.

Le chemin pour y parvenir est parfois cousu de fil blanc : on se serait bien passé des nombreux flash-backs sur l’enfance des deux joueurs, visant à expliquer via un cheminement par trop simpliste leurs caractères respectifs – Borg le psycho-rigide a appris à canaliser son tempérament colérique et McEnroe le vilain petit canard a souffert de l’insatisfaction chronique de ses parents à son égard.

Et il faut faire abstraction de certains parti-pris esthétiques (tons sépias pour faire vintage comme si le film entier se déroulait en une succession de clichés sur Instagram, fausses images Super-8 pour la touche « souvenirs d’enfance »…) afin de se concentrer sur l’étonnante relation qui unit ces deux joueurs farouchement opposés, que le cinéaste prend soin de ne jamais confronter avant le fameux match final.

Car si Borg est le « héros » de ce film suédois qui prend fait et cause pour la fierté nationale, Janus Metz parvient à déconstruire un peu le double mythe qui consiste grossièrement à faire du Suédois un maître zen et de l’Américain un petit con arrogant (les deux acteurs, au-delà du génie du casting, sont parfaits dans leurs rôles respectifs).

Le calme apparent de Borg est ici présenté comme un écran de fumée visant à dissimuler une angoisse pathologique dont son entourage fait les frais, de sa future épouse à son entraîneur. Borg ne crie pas, ne gesticule pas, mais son comportement est tout aussi éprouvant pour ses proches que la fureur inoxydable de son concurrent. Lequel, même s’il aurait mérité ici d’être un peu plus développé, n’est pas réduit à une grossière caricature.

John McEnroe canalise son stress dans des accès de colère qui, s’ils sont souvent inexcusables, trouvent aussi leur source dans une pression insoutenable, qu’elle vienne de son entourage ou surtout des médias, qui préfèrent lui parler de son tempérament ou de son rival que de son jeu.

Le film est ainsi entièrement construit autour de la dualité de son titre, les deux joueurs étant les deux visages de ce qui pourrait en somme être le prototype du tennisman parfait, jusque dans leurs jeux radicalement opposés qui complètent la schizophrénie de l’un et l’autre : Borg le calme tape la balle en fond de court comme un bûcheron abat un arbre, quand le tennis de McEnroe le bourrin monte au filet avec finesse et agilité.

Le film est aussi très beau quand il sous-tend ce que nous savons déjà : qu’au-delà l’issue de ce match historique et de celui qui suivra en 1981, ces deux joueurs que tout oppose, rivaux absolus sur les courts pendant une brève et belle période de l’histoire du sport qui les fera rentrer dans la légende, les deux hommes deviendront par la suite des amis très proches tout au long de leur vie.

Janus Metz s’en rappelle tout au long de la scène de la finale, qui occupe le dernier tiers du film : d’une efficacité redoutable par son montage (que l’on en connaisse ou pas l’issue, le suspense est insoutenable), la scène parvient aussi à montrer, avec subtilité, ce qui se joue pour chacun des deux joueurs : le dépassement de soi pour entrer dans l’histoire du sport (pour Borg), la capacité à transformer son jeu et même sa propre image en un seul match (McEnroe) et, au-delà, la naissance d’une amitié indéfectible entre les deux hommes, ce jour-là, sur le court, sous les yeux du monde entier.

Le réalisateur imagine par la suite une scène de rencontre entre les deux joueurs à l’aéroport, drôle et émouvante, mais finalement inutile : tout s’est joué sur le gazon de Wimbledon, tant pour la légende du sport que pour ces deux personnalités que tout opposait et qui auront trouvé ce jour-là, à rebours de la rivalité entretenue par les médias, une étonnante complicité.

8,5/10

La montagne entre nous de Hany Abu-Assad.

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LA MONTAGNE ENTRE NOUS

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Vingt ans après Titanic, Kate Winslet se heurte de nouveau à la glace dans un drame saisissant.

Réalisation : Hany Abu-Assad
Scénario : Chris Weitz, J. Mills Goodloe
d’après : le roman The Mountain Between Us
de : Charles Martin
Production : Fox 2000 Pictures, Chernin Entertainment
Interprétation : Kate Winslet (Alex Martin), Idris Elba (Ben Bass), Beau Bridges (Walter), Dermot Mulroney (Mark), Linda Sorensen (Pamela)…
Distributeur : Twentieth Century Fox France
Date de sortie : 8 novembre 2017
Durée : 1h47

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Livrés à eux-mêmes après le crash de leur avion en pleine montagne, deux étrangers doivent compter l’un sur l’autre pour faire face aux conditions extrêmes. Réalisant qu’ils n’ont aucun espoir d’être secourus, ils tentent leur chance à travers des centaines de kilomètres de nature hostile, acceptant que ce n’est qu’ensemble qu’ils pourront trouver le courage de tenter de survivre.

Un homme, une femme, un chien sont dans un avion… Soudainement, un crash en haute altitude…
Adapté du roman du même titre, écrit par Charles Martin, dont il s’agit de la première publication en France, La Montagne entre nous appartient aux grandes épopées rocheuses, aux paysages époustouflants.

Tournée au Canada, dans des conditions réelles, cette tragédie humaine, bien plus qu’un film catastrophe, cherche surtout à mettre en lumière l’instinct de survie prodigieux dont est capable l’homme, devant puiser dans ses insoupçonnables ressources, lorsqu’il se retrouve seul face à la toute-puissance de la nature.

En s’appuyant sur un casting de choix, le film fait le pari de s’appuyer sur ses deux protagonistes, rescapés contraints à ne jamais relâcher leurs efforts ni leur attention s’ils ne veulent pas périr dans la minute.

L’environnement montagneux, hostile et immersif par essence, ne cesse en effet de rappeler à ses hôtes leur inadaptation face à ses éléments : bêtes sauvages, sols gelés, blizzard ou précipices dissimulés par des congèles font ainsi partie des épreuves quotidiennes auxquelles sont confrontés les personnages valeureusement incarnés par Idris Elba et Kate Winslet.

Le réalisme des situations, des décors et les prises de vue participent à faire du projet l’un des plus intéressants quand il s’agit d’aborder le thème de l’instinct de survie au cinéma, car celui-ci est débarrassé de tout emballage mélodramatique.

Au placard donc la musique larmoyante, les retournements de situation improbables, le hasard qui permettrait aux survivants de s’en sortir avec facilité… Se détournant volontairement des codes hollywoodiens, le réalisateur Hany Abu-Assad, que l’on connaissait jusqu’à présent pour ses oeuvres palestiniennes (Paradise now, Omar, Le chanteur de Gaza), répond au drame avec sa sensibilité de cinéaste du réel, et réfute les éléments farfelus qui gâcheraient une belle leçon d’humanité en haute altitude.

Pour cela, bien entendu, le duo d’acteurs vedettes a dû accepter de souffrir. Beaucoup. A l’image d’un Léonardo DiCaprio au plus proche de sa nature primitive dans The Revenant, Kate Winslet et Idris Elba ont vécu un tournage des plus éprouvants, pour accentuer la crédibilité d’un synopsis simple mais efficace. Ils sont épatants.

A priori, leur récit ne se distingue pas des autres survivals neigeux qui prennent comme point de départ un accident malheureux en terre hostile (Frozen, Le territoire des loups). Néanmoins La Montagne entre Nous tire son épingle de la neige précisément par son humanité et la chaleur qui se dégage de ses protagonistes dans l’épreuve. Kate Winslet et Idris Elba se montrent d’une sincérité à toute épreuve, se mettant à nu quant à leurs sentiments vertigineux face à cette épreuve mortelle.

Entre film d’aventure exaltant et histoire d’amour digne, avec néanmoins une touche d’humour bienvenu, ce drame s’appuie surtout sur un incroyable dépaysement, au sein de paysages somptueux et authentiques. La vérité qui se dégage de la nature, la sincérité avec laquelle les personnages se rapprochent pour survivre ensemble…, tout cela exalte des valeurs nobles que l’on a rarement vues aussi bien exposées au cinéma.

Sans tambour ni trompette, La Montagne entre nous s’inscrit parmi les grands et beaux divertissements, honnête avec son public dans son traitement non-mélodramatique, renvoyant aux rêves et peurs enfantines, comme ceux d’une aventure par-delà les montagnes aussi fascinante que dangereuse.

Reste à vous recommander de vous méfier si, un jour, vous embarquiez sur un navire ou à bord d’un avion, en compagnie d’une certaine actrice britannique. Vous seriez peut-être plus en sécurité au cinéma…

L’ANALYSE :

Ben et Alex n’auraient jamais dû se rencontrer. Coincés dans un aéroport du centre des États-Unis à cause d’une tempête de neige au cœur des Rocheuses, ils sont dans l’impossibilité d’atteindre leurs destinations respectives : elle doit rejoindre son fiancé pour son propre mariage qui a lieu le lendemain, lui doit opérer de toute urgence un de ses patients.

Sur un coup de tête, alors qu’elle vient tout juste de le croiser dans le hall, Alex propose à Ben d’embarquer à bord d’un coucou qui leur permettra de prendre un vol depuis un autre aéroport.

Sauf que rien ne se passe évidemment comme prévu et qu’ils s’écrasent sur un versant de montagne : sortis miraculeusement de cet accident et alors qu’ils n’ont prévenu personne susceptible d’envoyer des secours, nos deux protagonistes vont devoir redoubler de courage et d’inventivité pour espérer survivre dans cet environnement glacé et très hostile.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas : si La Montagne entre nous passe rapidement du film-catastrophe (grâce à une courte scène de crash aussi ténue qu’efficace) au genre désormais bien connu du survival, le premier long-métrage américain à sortir sur nos écrans du réalisateur israélo-palestinien Hany Abu-Assad (Paradise Now) n’est en fait rien d’autre qu’une comédie romantique déguisée en film d’aventure.

Respectant scrupuleusement le cahier des charges inhérent au genre, le récit se hasarde très peu en-dehors des conventions.

Nous avons donc deux personnages que tout oppose jusque dans leur caractère (elle est photographe professionnelle : elle est forcément dans l’instinct et les émotions ; il est chirurgien : il est donc rationnel et dans le contrôle), que rien ne prédisposait à se rencontrer (une mauvaise circonstance finit par les rapprocher) et que tout oblige désormais à devoir cohabiter (se sortir vivant de cette épreuve passe par une solidarité sans faille).

Comme en plus, les deux personnages sont joués par Idris Elba et Kate Winslet au capital sympathie indéniable, on comprend rapidement que le seul suspense du film se limitera à savoir s’ils finiront ou pas par s’embrasser.

Avec une efficacité dramatique qui, à défaut d’être originale, fonctionne plutôt bien, la mise en scène offre une succession de tableaux au cours desquels Ben et Alex devront déployer des efforts surhumains pour se sortir des situations dans lesquelles ils se sont mis.

Avec une certaine application, le film joue aux montagnes russes avec leurs émotions : des animaux féroces aux chutes imprévisibles, les deux protagonistes sont constamment ramenés à leur absence de perspective et la promesse d’une mort prochaine. Jouant habilement des paysages et des profondeurs de champ, la caméra parvient à donner une dimension anxiogène à la beauté des montagnes enneigées.

Mais le systématisme avec lequel le récit pose un enjeu pour le résoudre en quelques minutes trahit le manque de vision du cinéaste qui ne voit dans le calvaire de ses deux héros qu’une opportunité pour créer par à-coups leur rapprochement sentimental.

Handicapé par quelques facilités (les ellipses un peu trop vite expédiées qui étirent anormalement le temps du récit) et quelques incohérences (la barbe d’Idris Elba reste impeccable du début à la fin pour ne pas entamer son capital séduction), La Montagne entre nous se fourvoie même par moments dans un sentimentalisme bas de gamme (les flashbacks sirupeux, le discours un peu puritain surplombant qui ne met jamais en faute les deux personnages) alors que l’enjeu initial et le savoir-faire de Hany Abu-Assad à appréhender les espaces auraient pu suffire à faire du film une aventure épique.

C’est d’autant plus dommage qu’on sent le réalisateur tenté de s’affranchir par moments des règles qui lui sont imposées, entre les champs-contrechamps parfois inattendus et les dialogues ciselés qui injectent un peu d’ironie à cette histoire cousue de fil blanc.

Le résultat, loin d’être honteux, peut s’avérer plaisant par endroits : mais son manque d’audace fait de La Montagne entre nous un produit totalement anecdotique taillé sur-mesure pour ses deux acteurs.

7,5/10

Jalouse des frères Foenkinos.

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JALOUSE

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Un portrait tout en délicatesse sublimé par une Karin Viard au sommet de son art.

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Réalisation : David Foenkinos, Stéphane Foenkinos
Scénario : David Foenkinos, Stéphane Foenkinos
Interprétation : Karine Viard (Nathalie), Anne Dorval (Sophie), Thibault de Montalembert (Jean-Pierre), Anaïs Demoustier (Mélanie), Dara Tombroff (Mathilde), Bruno Todeschini (Sébastien), Marie-Julie Baup (Isabelle), Corentin Fila (Félix)
Distributeur : StudioCanal
Date de sortie : 8 novembre 2017
Durée : 1h42

Six ans après La délicatesse, les frères Foenkinos dressent avec la finesse qui les caractérise un nouveau portrait de femme. Ils s’attaquent cette fois à la jalousie, ce sentiment d’exclusivité qui ne supporte pas le partage selon la définition du dictionnaire.

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Au-delà d’être dévorée par la jalousie, Nathalie est en proie à un mal-être général, renforcé par la crise de la cinquantaine. On pourrait tout simplement la ranger dans la catégorie des « méchantes » et en rester là. Mais tout le talent des réalisateurs consiste à nous décrire un personnage complexe aux mille facettes pour lequel on finit par se prendre d’affection.

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Nathalie ressent comme une agression le bonheur et la réussite des autres. L’éclosion de la beauté et de la jeunesse de sa fille lui devient insupportable à un moment où elle a le sentiment que sa vie à elle décline. De plus, alors qu’elles ont toujours été très proches, Mathilde préfère désormais sortir avec ses copains, creusant chez sa mère, femme forte et dominatrice, un sentiment d’abandon. Sans aucune gêne, elle étendra son aigreur à son entourage le plus proche.

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C’est ainsi qu’elle fait remarquer à l’une de ses amies, tel un constat dont elle ne mesure pas la cruauté, combien elle a de la chance d’avoir une fille au physique ingrat. Son milieu professionnel n’échappera pas non plus à ses remarques acerbes et les scènes avec Anaïs Demoustier pétillante en jeune professeure bien déterminée à apporter des idées nouvelles au sein de l’établissement où elles exercent et se confrontent, constituent quelques uns des moments les plus vifs et les plus drôles du film. Installant un vent de suspense propre à soutenir allègrement le rythme, le récit dépeint d’abord des crises légères, puis un comportement de plus en plus imprévisible qui atteint un degré croissant de violence.

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Doter ce personnage sans demi-mesure d’une redoutable inventivité face à des choix et des situations qui lui échappent la rend totalement humaine et drôle. Lui permettre de s’en prendre avec une mauvaise foi évidente à des personnes sympathiques crée une belle complicité avec le spectateur et renforce l’authenticité du personnage.

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Bien sûr, le trait semble parfois poussé à la limite de l’indécence mais en privilégiant toujours un ton naturel sans emphase ni jugement, naviguant élégamment entre drame et comédie, la narration conserve un juste équilibre grâce à des situations risibles alternant avec d’autres plus graves.

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Si le scénario bien écrit nous entraîne sans difficulté dans le sillage de cette despote déstabilisante et auto-destructrice néanmoins attachante, le casting sur mesure n’est pas étranger à la vivacité de ce tableau finement ciselé, à commencer par Karin Viard grâce à qui on aime l’héroïne, malgré tout. La palette de son jeu est si variée qu’elle passe avec une aisance désarmante d’une émotion à une autre à l’intérieur d’une même scène.

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Soucieuse de ne jamais entraîner son personnage dans des outrances ridicules ou néfastes, elle le nourrit de mille nuances de manière à l’adoucir. Le spectateur adhère à son interprétation au point de supporter sans sourciller toutes les turpitudes dont elle peut se rendre coupable. Le duo qu’elle forme avec Anne Dorval, qui nourrit d’une merveilleuse intensité son personnage d’amie patiente et sincère, est la pièce maîtresse de ce film raconté à hauteur humaine.

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Il convient aussi de saluer la prestation à l’élégance tant physique que morale de Dara Tombroff (Mathilde, la fille de Nathalie), ancienne danseuse de l’Opéra de Bordeaux dont c’est le premier rôle au cinéma, sans oublier les rôles dits secondaires qui forment un kaléidoscope coloré et complémentaire autour de cet être mi-ange, mi-démon mais finalement terriblement humain.

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L’ANALYSE :

Pimpante quadragénaire, Nathalie Pêcheux a tout pour être heureuse : brillante professeure de lettres en khâgne, mère d’une adolescente de dix-huit ans au caractère facile, elle est bien entourée et a su même rester en bons termes avec son ex-mari qui l’a quittée pour une femme plus jeune et plus écervelée qu’elle.

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Mais Nathalie va vite comprendre qu’elle est à une période critique de son existence : à l’approche de la ménopause (parce qu’il faut toujours une explication hormonale à l’hystérie), frustrée sexuellement (parce que c’est forcément là que l’aigreur vient trouver son terreau), elle perd peu à peu le contrôle de son existence.

Tout semble commencer le soir de la fête-surprise d’anniversaire de sa famille : sa jalousie à l’égard des autres (sa fille qui bénéficie de l’amour indéfectible de son petit ami, sa meilleure amie toujours heureuse après vingt ans de mariage, etc.) se manifeste sans le moindre filtre.

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De plus en plus irritable, manipulatrice, culpabilisante mais toujours sûre de son bon droit, Nathalie commence à faire vivre un enfer à sa famille, ses amis et ses collègues qui finissent progressivement par lui tourner le dos.

Il est difficile de ne pas être interpelé par l’argument comique un peu douteux sur lequel repose la nouvelle comédie de David et Stéphane Foenkinos : garce en puissance que l’on adore détester, le personnage de Nathalie confirme à peu près tous les stéréotypes misogynes qui font légion.

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Incapable de contrôler ses émotions et totalement dépassée par la puissance de son inconscient, elle fait en revanche face à des hommes (son ex-mari, un homme qu’on vient de lui présenter, le mari de sa meilleure amie, le proviseur) qui, eux, restent imperturbables face à ses excès et finissent toujours par la ramener à la raison.

Dans une drôle de scène où la professeure fait face à une nouvelle recrue qui lui fait concurrence (Anaïs Demoustier), le dialogue vachard qui se met rapidement en place (à coups de vannes bien balancées sur l’état de frustration de notre héroïne) laisse presque entendre que chaque femme de pouvoir se prédestinera à un moment à cet état borderline, incapable de trouver un équilibre entre son appétit dévorant et ce que la vie est en mesure de lui donner.

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On pourra en tous cas aisément comprendre que certains grincent des dents face à ce portrait de femme qui ne fait pas dans la dentelle.

En dépit de toutes ses limites, Jalouse n’est pas totalement dépourvu de qualités. Si la mise en scène ne brille d’aucun génie particulier et semble être entièrement mise au service de l’actrice principale, c’est plutôt du côté de l’écriture qu’on pourra trouver quelque chose à se mettre sous la dent.

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Le scénario, plutôt bien ficelé malgré une première partie poussive, et les dialogues, toujours alertes, se gardent bien de sombrer dans le sentimentalisme facile ou de résoudre d’un coup de baguette magique les enjeux amorcés par les dérives de Nathalie.

Plutôt bien dessinés et évitant de peu la caricature (notamment la seconde épouse un peu idiote), les personnages secondaires permettent au film de bénéficier de quelques appels d’air et d’offrir quelques contrechamps à ce qui constitue la trop omniprésente colonne vertébrale du film.

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Une jolie parenthèse se dessine même dans le dernier quart du film : alors qu’elle semble avoir atteint un point de non-retour, la protagoniste fait la connaissance d’une vieille femme bienveillante auprès de laquelle elle s’épanche sur son mal-être. Dans ce court instant, le récit emprunte un chemin de traverse bienvenu, ne faisant plus de l’abattage – d’une efficacité redoutable, il faut le reconnaître – de Karin Viard le seul argument du film.

L’actrice parvient toutefois à s’affranchir d’un dispositif filmique trop recroquevillé sur lui-même en jouant habilement de son corps, capable de passer en un quart de seconde de la séduction assurée à l’embarras. C’est dire si Jalouse lui doit beaucoup.

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9/10

THOR RAGNAROK DE TAIKA WAITITI. L’avis de Pierre.

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THOR RAGNAROK

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Une comédie fantaisiste égayante, mais au script léger, dont on peut relever le goût coloré d’une esthétique kitsch qui lui octroie une place à part dans la constellation Marvel.

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Réalisation : Taika Waititi
Scénario : Eric Pearson, Craig Kyle, Christopher Yost, Stephany Folsom
Image : Javier Aguirresarobe
Décors : Dan Hennah, Ra Vincent, Beverley Dunn
Costumes : Mayes C. Rubeo
Montage : Joel Negron, Zene Baker
Musique : Mark Mothersbaugh
Producteur(s) : Kevin Feige
Production : Marvel Studios
Interprétation : Chris Hemsworth (Thor), Tom Hiddleston (Loki), Cate Blanchett (Hela), Idris Elba (Heimdall), Jeff Goldblum (Le Grand Maître), Tessa Thompson (Valkyrie), Karl Urban (Skurge), Mark Ruffalo (Bruce Banner / Hulk)…
Distributeur : The Walt Disney Company France
Date de sortie : 25 octobre 2017
Durée : 2h11
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Privé de son puissant marteau, Thor est retenu prisonnier sur une lointaine planète aux confins de l’univers. Pour sauver Asgard, il va devoir lutter contre le temps afin d’empêcher l’impitoyable Hela d’accomplir le Ragnarök – la destruction de son monde et la fin de la civilisation asgardienne. Mais pour y parvenir, il va d’abord devoir mener un combat titanesque de gladiateurs contre celui qui était autrefois son allié au sein des Avengers : l’incroyable Hulk…

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La succession des produits Marvel, à raison de deux ou trois par an, ne laisse que peu de place à l’originalité. A l’image des feuilletons télévisés, increvables et inlassablement identiques, les Avengers tissent leur toile avec le désir de satisfaire les spectateurs peu adeptes des tumultes du changement. Aussi, l’on se rend à la troisième aventure solo de Thor persuadé que le script sera forcément peu ou prou similaire aux prédécesseurs. Et il en sera ainsi.

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Extinction des civilisations, problématique familiale qui inclut désormais une déesse maléfique, références mythologiques transposées dans l’espace… tout ce qui est raconté dans Thor a déjà été évoqué dans les autres films Marvel ou DC Comic avec plus ou moins de bonheur. Peu importe, l’on savoure le retour à la SF du super-héros au marteau, qui était devenu un balourd terrestre dans des décors urbains tout juste bons à souffler du building.

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Ici point de centre-ville à démolir, le décor d’heroic fantasy spatial, aux proportions loin d’être épiques mais toujours savoureusement cinégénique, compense le manque de bonheur du script. Le cinéaste Taika Waititi a une vision globalement enthousiasmante, qui l’emporte sur l’esthétique générique des Marvel, à savoir insuffler une identité visuelle, notamment dans le choix douteux, quoique référentiel (Flash Gordon, le naveton eighties, vous remettez ?), d’une esthétique kitsch qui surprend, mais aussi ravi.

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Dans ce spectacle pétaradant au goût prononcé pour les couleurs criardes, l’empreinte de Thor 3 à la décennie flash se retrouve aussi dans l’appareillage musical, comme la bande-annonce le laissait entendre. On retrouve bien là l’univers de Waititi qui provient du documenteur hilarant, Vampires en toute intimité, trouvant matière à étancher sa passion pour la grosse déconne qui tache. Le Néo-Zélandais parvient à imposer une dose de délire atypique dans ses excès, mais qui compense avec saveur les rebondissements narratifs ronflants.

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Prévu comme étant les retrouvailles avec le personnage de Hulk, que l’on avait perdu de vue dans les derniers Avengers, ce nouveau chapitre de l’univers cinématique Marvel a beau insérer une séquence avec Doctor Strange et mentionner l’action des super-héros sur Terre, Ragnarok s’offre en priorité aux vrais fans de la divinité blonde, quand Captain America : Civil War apparaissait comme une extension évidente des deux Avengers.

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Un vrai film de Thor, chez lui à Asgard, ou prisonnier sur une autre planète extra-terrestre, tel est ce nouvel épisode. Donc évidemment, l’on retrouve un Thor humoriste, toujours prêt à foudroyer l’audience de son tonnerre comique, plutôt déplacé par moment, car Waititi n’est pas là pour émousser les propos et lisser l’incorrection virile.

La comédie va bien au frère de Loki, notamment dans le binôme inattendu qu’il incarne avec The Hulk/Bruce Banner. Si ce dernier, baudruche pas toujours au point dans les FX,ne nous passionne toujours pas après des tonnes d’apparitions ratées au cinéma, dans le cadre d’un buddy movie extra-terrestre, on peut lui reconnaître être à l’origine de quelques moments salvateurs, bien plus en tout cas que ce qu’apporte l’affluence de guest-stars luxueuses.

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De nombreux grands noms sont venus se greffer au programme pour un bon chèque : Idris Elba, inutile et mal grimé (on est quand même pas loin de Battlefield Earth), Cate Blanchett en grande méchante loin du panthéon des Nicholson et Heath Ledger, Anthony Hopkins hors de son élément grandiose, Karl Urban cabotin, et Jeff Goldblum badin, mais qui a prouvé depuis des décennies ses limites en tant que comédien.

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Accroché à son humour, Thor Ragnarok égaie l’écran avec une parenté recherchée du côté des Gardiens de la Galaxie plutôt que des sempiternels Avengers. Pour son refus du sérieux et son traitement avéré contre la morosité, on ne le déconseillera pas. On n’en fera pas non plus un impératif de consommation. En creusant bien, il y a toujours bien mieux à voir.

L’ANALYSE :  Thor Ragnarok : du fun avant tout – Le blockbuster de Taika Waititi est aussi drôle qu’il est creux.

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Chris Hemsworth revient dans le costume de Thor après deux opus en solo et deux épisodes d’Avengers sortis entre 2011 et 2015. Aux dernières nouvelles, son frère Loki (Tom Hiddleston) avait pris l’apparence de leur père Odin (Anthony Hopkins) pour s’emparer du trône d’Asgard, et le Dieu du Tonnerre avait vu son pote Hulk (Mark Ruffalo) s’envoler dans l’espace à la fin de L’Ere d’Ultron. Ragnarok reprend exactement là : le faux Odin continue à duper son monde et les retrouvailles entre Thor et son copain colérique sont au cœur de cette suite. L’arrivée d’Hela, la déesse de la mort (Cate Blanchett), va obliger le héros à défendre à nouveau son royaume.
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Taika Waititi, révélé par d’excellentes comédies, notamment son faux documentaire Vampires en toute intimité, a été choisi pour boucler la trilogie du plus mal aimé des Avengers. Les deux premiers opus de Thor contenaient de bonnes idées mais ne respectaient jamais totalement leurs promesses : le côté shakespearien du film de Kenneth Branagh n’était pas tellement creusé et les prouesses visuelles du Monde des ténèbres ne suffisaient pas à construire une saga cohérente.

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Suite à cette création plutôt bancale, le réalisateur réussit sans mal à offrir à Thor son meilleur film en misant tout sur l’humour. Thor 3 est fun. Les scénaristes piochent dans les opus précédents de leur Marvel Cinematic Universe, d’Iron Man aux Gardiens de la Galaxie en passant par Doctor Strange, pour lui offrir un ton plus léger. Cela marche d’autant plus que des séquences entières sont construites dans le seul but de faire rire.

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Dès le début du film, la pièce de théâtre qui parodie le meilleur et le pire des comics Thor (la transformation en grenouille !) est là pour plaire aux fans de la première heure. Les retrouvailles entre le héros et Hulk dans une arène de gladiateurs donne lieu à une séquence hilarante, à condition d’avoir vu Avengers, car elle fonctionne surtout à travers les réactions des différents protagonistes (Hulk énervé, Thor ravi, Loki apeuré et le Grand Maître qui ne comprend rien à ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux).

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Les présentations de Valkyrie (Tessa Thompson), Korg (Taika Waititi) et du Grand Maître (Jeff Goldblum) sont également pensées comme de véritables scènes de comédie -qui seront sans aucun doute une excellente source de gif. Les acteurs s’éclatent et leur plaisir est absolument communicatif. Idem pour les deux héros : la relation entre les deux frères ennemis est toujours aussi croustillante, Hiddleston et Hemsworth prenant visiblement un malin plaisir à s’envoyer des piques.

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Visuellement, la promesse d’une aventure colorée, inspirée des années 1980, est elle aussi respectée. Le design de la planète du Grand Maître est soigné, la musique au synthé de Mark Mothersbaugh (compositeur entre autres pour Wes Anderson sur La Famille Tenenbaum, La Vie aquatique…) est amusante et tranche avec l’ambiance des précédents Marvel. L’utilisation du morceau culte de Led Zeppelin « Immigrant Song » sur les scènes d’action fonctionne bien, à défaut d’être originale : le titre, souvent utilisé dans des bandes-annonces, est répété deux fois dans le film. Enfin, bien qu’appuyées, les références aux jeux vidéo (le combat contre le Dieu Surtur semble tout droit tiré de God of War, le final avec Karl Urban est emprunté à Doom) sont assez drôles pour être appréciées par les gamers.
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Une fois l’euphorie passée, se pose la question du fond. Et c’est là que Thor Ragnarok vacille. Le film est aussi drôle qu’il est creux. A force d’enchaîner les blagues, l’intrigue brise un à un tous les enjeux dramatiques. Même si Cate Blanchett s’amuse comme une folle dans le rôle d’Hela, la menace de son personnage perd en puissance à force d’être moquée/détournée par les dialogues comiques. Le sort d’Odin n’a pas de retombée dramatique, il ne sert qu’à raviver la guéguerre entre ses fils, qui se seraient de toute façon chamaillés quoi qu’il arrive. La perte de Mjolnir n’a aucun impact sur les combats de Thor. Pire, le héros se bat mieux sans !

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La question de la destruction, le « Ragnarok » qui donne son titre au film, est traitée, et intéressante sur le papier, mais la tension n’est finalement jamais vraiment présente. Le blockbuster fonctionne en tant que pure comédie, marche bien quand il référence Avengers, mais ne colle jamais à la mythologie de Thor. Tout ce qui avait commencé à être construit dans les deux premiers films (Asgard, la puissance d’Odin, la relation amoureuse entre Jane Foster –Natalie Portman- et Thor, le soutien de ses amis guerriers…) est balayé par des vannes.

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Thor Ragnarok rappelle ainsi une autre fin de trilogie, Iron Man 3, qui reposait énormément sur l’humour mais ne faisait pas réellement évoluer le super-héros. C’est d’autant plus marquant qu’il y a quelques mois seulement, James Gunn parvenait à émouvoir au sein d’une autre superproduction Marvel, Les Gardiens de la Galaxie 2, qui, en plus de respecter la promesse de comédie, parvenait à traiter pleinement la thématique père-fils en lui donnant une certaine gravité, et offrait à –au moins une partie de- ses héros la possibilité d’évoluer.

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POUR ALLER PLUS LOIN :

C’est le quotidien des super-héros. Asgard, la planète de Thor, est menacé par l’apocalypse – “Ragnarök”, selon l’appellation mythologique. Problème, le dieu du Tonnerre est coincé sur une planète-poubelle où il a été réduit à l’état d’esclave -gladiateur. Et son premier adversaire est un vieux copain du boulot : Hulk…

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Autant régler la question d’emblée : “Thor : Ragnarok” est le meilleur des trois opus consacrés au dieu nordique, version Marvel. Pas difficile direz-vous. Dans sa colossale entreprise, la franchise super-héros n’a jamais su vraiment quoi faire du grand blond avec un marteau gris. Tragédie cosmico-shakespearienne coincé dans une comédie-romantique sous la direction de Kenneth Branagh d’abord, la série a voulu avec son deuxième épisode recréer l’ambiance sombre de “Game of Thrones” en embauchant l’un de ses réalisateurs, Alan Taylor.

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Le résultat, standard au possible, pour ne pas dire fadasse, avait achevé de placer le personnage tout en bas de la hiérarchie Marvel. Alors, comment sauver le soldat Thor, mission capitale à moins d’un an de la réunion des Avengers ? En jouant le contre-pied, ce que Marvel a souvent su faire avec talent sans jamais bouleverser sa formule : “Ragnarok” est ainsi un blockbuster coloré et joyeux, joué sur une note musicale et visuelle très années 1980, rempli d’action et surtout d’humour.

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Ce troisième volet s’aventure dans le genre buddy movie, fait de duos mal assortis et d’amitiés (presque) inattendues, en flanquant Thor d’un autre personnage en mauvaise position, Hulk, ce héros sans film fixe. Après un premier acte à la mécanique un peu forcée (comme souvent dans les derniers Marvel), le dieu du Tonnerre retrouve le géant vert, disparu au combat depuis la fin d’”Avengers 2”. Hulk a laissé Bruce Banner derrière lui pour s’établir comme gladiateur sur Sakaar, cité-déchèterie dont le bric-à-brac et le bestiaire rappellent tout à la fois « Wall-E », « Star Wars » et « les Gardiens de la Galaxie » – le succès de ce dernier semble avoir largement inspiré la renaissance de Thor.

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Avant de renouer, les deux titans vont logiquement s’affronter dans l’arène, opposition qui évitera de trop s’attarder sur la vraie méchante du film, la déesse de la mort Hela – qui n’a d’autre intérêt que la prestation honorable de Cate Blanchett. L’intrigue s’efface -et s’oublie- assez rapidement derrière l’histoire des deux benêts, sympathique duo à la dynamique efficace, entre réparties fulgurantes, rivalité balourde et complicité charmante.

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Bien qu’assez conventionnelles, les scènes d’action impressionnent certainement, mais la bonne humeur et l’humour potache sont le cœur du film. Plus que l’évolution réussie de Hulk, c’est le passage de Chris Hemsworth au registre comique qui séduit, registre dans lequel l’acteur semble lui-même plus à l’aise que dans la gravité un rien ridicule des deux précédents films. Tandis que Loki donne un peu dans le déjà-vu, Jeff Goldblum fait du bon Jeff Goldblum en extravagant “Grand Maître” de cérémonie, mais se fait vite voler la vedette chez les seconds rôles par Tessa Thompson, cette “Valkyrie” rebelle à qui seul l’alcool donne encore des ailes.

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La meilleure trouvaille du producteur Kevin Feige, chef d’orchestre du “Marvel Cinematic Universe”, reste le réalisateur, Taika Waititi. Connu pour ses jolies comédies excentriques (“What we do in the shadows”, “Hunt for the Wilderpeople”), le Néo-Zélandais a gardé sa patte dans cette grande entreprise où (très) peu d’auteurs ont su se faire remarquer. Une patte que l’on retrouve dans l’absurde et délicieux personnage de Korg, interprété par Taika Waititi lui-même.

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EN CONCLUSION :

Si Thor : Ragnarok ne rompt pas la monotonie des productions Marvel, il a le mérite de mettre en exergue ce qui anime aujourd’hui le projet de la franchise Avengers. Dès ses premières minutes, Ragnarok donne pourtant des gages de rupture : d’un côté la tragédie shakespearienne du premier volet fait place nette à la farce et l’autodérision, de l’autre la lancée du récit formule la promesse d’une dislocation de la mécanique qui structure en filigrane les récits de super-héros.

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La mise en place du feuilleté narratif repose ainsi sur une série de trouées qui prennent littéralement la forme de différents portails permettant de passer d’une couche à une autre : le Bifröst d’Asgard, les cercles magiques du Docteur Strange, ou encore la porte verdâtre d’où s’échappe la grande méchante du film, campée par une Cate Blanchett en roue libre. Où mène cette porosité des pixels ? La réponse qu’apporte le film n’est d’abord pas sans intriguer : dans une décharge à ciel ouvert, ciel creusé de différents trous d’où tombent les rebuts perdus du cosmos.

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Qui règne en maître sur cette décharge en dehors du temps et de l’espace où les choses ne vieillissent pas ? Un tyran cabotin joué par Jeff Goldblum, « Le Grand Maître, « l’Originel ». Le choix de l’acteur n’est bien entendu pas anodin : Goldblum est l’emblème de deux blockbusters des 1990 qui ont posé les jalons (la destruction massive dans Independence Day, le recours aux CGI dans Jurassic Park) des divertissements hollywoodiens d’aujourd’hui (il n’est d’ailleurs pas le seul acteur venu de Jurassic Park – son compère Sam Neill y apparaît aussi le temps d’une scène).

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La décharge où se croisent le nouveau et l’ancien, une imagerie kitsch et la sophistication des effets numériques, se présente ainsi autant comme un terrain de jeu forain qu’un retour à l’origine – et il est en cela logique que s’y terre Hulk, être de pulsions qui refoule dans ce paradis du divertissement les traumas de son alter ego raisonné, Bruce Banner.

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L’obsession du film pour les trous a d’ailleurs quelque chose d’ouvertement régressif – Thor et ses compères quitteront la dite décharge en empruntant un autre trou/portail spatio-temporel désigné par le nom « d’Anus de Satan » –, mais sa signification profonde est à rebours des pistes lancées initialement. Non seulement Ragnarok ne fait de cette décharge qu’une parenthèse dans un récit qui finit là où il a commencé (même la scène d’ouverture, apparemment autonome, a une fonction dans la résolution finale), mais de plus le chaos du décor révèle in fine sa dimension mécanique – chaque personnage rencontré constituant la pièce d’une narration peu surprenante et au fond bien huilée, ce dont le film a conscience, en témoignent les gags qui tentent de désamorcer, par l’autodérision, la nature prévisible et répétitive des rebondissements.

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C’est un autre trou qui donne la clef qui manquait pour comprendre où allait le film depuis le début : le trou qui se creuse sur le visage même de Thor, énucléé au cours de la bataille finale. Ce trou n’est pas la marque d’une transformation profonde mais constitue l’accomplissement de la destinée tracée dès le premier épisode des aventures du Dieu nordique : désormais semblable à son père Odin, Thor peut enfin devenir roi et boucler ainsi le programme narratif, que chaque film Marvel semble désormais masquer par une fausse singularité (ici, le détour pop) à même de le distinguer de ses cousins. En donnant l’impression d’emprunter des chemins de traverse, Ragnarok ne faisait en vérité qu’avancer tout droit.

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14/20

RÉTROSPECTIVE XAVIER DOLAN : JUSTE LA FIN DU MONDE.

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JUSTE LA FIN DU MONDE

GRAND PRIX – FESTIVAL DE CANNES 2016

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Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
d’après : la pièce Juste la fin du monde
de : Jean-Luc Lagarce
Costumes : Xavier Dolan
Montage : Xavier Dolan
Musique : Gabriel Yared
Producteur(s) : Nancy Grant, Xavier Dolan, Sylvain Corbeil, Nathanaël Karmitz
Production : MK2 Productions, Téléfilm Canada, Sons of Manual
Interprétation : Gaspard Ulliel (Louis), Nathalie Baye (la mère), Léa Seydoux (Suzanne), Vincent Cassel (Antoine), Marion Cotillard (Catherine)…
Distributeur : Diaphana
Date de sortie : 20 septembre 2016
Durée : 1h39

Troublant de désinvolture, le nouveau Dolan fait poindre un spleen jamais sentimentaliste et infiniment romanesque. Autant d’étourdissements émotionnels portés à leur firmament.

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Adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, le film raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur qui, après 12 ans d’absence, retourne dans son village natal afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine.

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Peut-être n’a-t-il jamais été aussi simple de détester un film de Xavier Dolan qu’avec Juste la Fin du Monde. Cette particularité, elle s’explique sans doute du fait que toutes les marottes du cinéaste canadien ressortent cette fois encore plus extrapolées, jusqu’à toucher du doigt la parodie. Plus maniérée et empruntée que jamais, la mise en scène se veut toute entière un écrin dédié aux sentiments dans leur plus pur dépouillement. Il serait facile d’en condamner la teneur, de reprocher au réalisateur sa tendance très choux à la crème à superposer le glamour des acteurs au kitsch arty des décors et des costumes, les morceaux de musique tonitruants à un étalonnage électro-pop branchouille.

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Mais le système de Xavier Dolan, une fois passé le barrage de cette esthétique aux faux airs de publicité, recèle bien plus que ne le suggèrent ces seules apparences. Le décalage constant et obsessionnel du cinéaste participe d’un métalangage dense et sophistiqué. Entendre : la forme a priori consensuelle, le pathos fictionnel, etc., tout ça n’enlèvent rien aux étourdissements émotionnels qui avaient trouvé leur point d’incandescence avec Mommy. Avec Juste après la Fin du Monde, le huis-clos apporte une sensibilité supplémentaire à l’édifice.

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D’abord prisonnier dans l’habitacle de l’avion, Louis – Gaspard Ulliel, débordant d’émotions mais tout en intériorité – troque sa geôle pour une cellule plus animée : la maison de sa mère qu’il n’a plus croisée depuis 12 ans. Sa présence presque irréelle, imposante même dans la pudeur la plus mutique, amène Dolan à adopter une lumière en clair-obscur. Presque invisible dans l’obscurité de l’avion l’amenant vers son village natal, Louis n’apercevra jamais l’enfant jouant à lui masquer les yeux – allégorie d’une jeunesse perdue. Il y a peut-être là quelque chose d’un Orphée sortant des Enfers.

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Le découpage choisi pour mettre en scène son arrivée dans le vestibule de la maison familiale est un modèle du genre. L’étalonnage petit à petit s’assombrit pour basculer vers des tonalités plus froides et mélancoliques, comme si la mort prochaine de Louis dans une veine toute poétique contaminait l’environnement alentour. Plutôt qu’un plan d’ensemble enserrant tous les protagonistes en présence, Xavier Dolan opte au contraire pour une fragmentation. Tout juste réunie, la famille n’a pourtant jamais été aussi morcelée. Des plans fixes viennent un à un étreindre les visages en gros plan de la mère, de la sœur, du frère et de sa compagne, à mesure qu’évolue le dialogue. L’axe de caméra n’est pas toujours exactement le même – surtout pour Louis, toujours filmé en plongée, et comme happé par le ciel – et une rythmique psychologique s’amorce.

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A l’instar de toute la suite du film de Dolan, les mots prononcés ne signifient rien ou presque, de même que les phrases restent toujours en suspens. C’est précisément cet état vaporeux où tous les non-dits pourraient voler en éclat en une catharsis spectaculaire d’une seconde à l’autre qui fait de Juste la Fin du Monde un film à part. Un film où ce ne serait plus aux mots de faire sens, mais au silence. L’absence trop longue du fils, le père défunt, la relation très Caïn/Abel de la fratrie Louis-Antoine, l’éternelle rebelle-attitude de Suzanne faute de repère paternel… les thématiques adaptées par Dolan à partir de la pièce de Jean-Luc Lagarce trouvent ici pour la plupart l’enveloppe idéale.

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Et même si la faconde intello-pop du canadien n’est plus une surprise, son choix de musique (Blink 182, Moby, etc.) et sa sélection de costumes – géniale Nathalie Baye en mère peinturlurée façon Lola branchée-ringarde – emportent Juste la Fin du Monde loin, très loin de la supposée erreur de parcours. Mieux : son dispositif, qui ose tout mais jamais pour meubler, semble gagner en liberté. A aucun moment la créativité à l’œuvre ne surgit juste par besoin de démontrer un savoir-faire, mais bien par nécessité. Il y a dans cette éloquence et cette vivacité d’esprit quelque chose d’infiniment littéraire.

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Même si moins iconique que la célèbre ouverture du cadre de Mommy, le brusque flash-back dans la chambre de Louis retentit avec le même éclat. Le basculement entre cette scène et la séquence l’accueillant est d’une fluidité sidérante, comme si les raccords n’existaient pas. Encore une fois, rien n’est prononcé mais tout est dit. A noter que l’on se souviendra longtemps du dialogue avorté entre Louis et sa mère dans la dépendance, peut-être le moment le plus beau du film. Où la magie de la mise en scène fait poindre un spleen jamais sentimentaliste mais infiniment romanesque et lyrique.

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Là où d’innombrables films échouent et à créer le drame, et à y greffer des émotions, Juste la Fin du Monde trouble par sa désinvolture. Xavier Dolan prouve à nouveau sa maitrise sans faille du mélodrame. Et qu’importe si son film perd un peu en intensité dans les dernières secondes.

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L’ANALYSE :

Auréolé du Grand Prix du Jury lors du dernier Festival de Cannes, Juste la fin du monde débarque quatre mois plus tard sur les écrans français. La nouvelle œuvre du jeune prodige québécois narrant le retour d’un fils prodigue dans sa contrée familiale ne va sans doute pas arranger ses affaires… L’aura du cinéaste est en effet telle que chacun de ses films semble permettre un déluge d’invectives et d’éloges démesurés, semblables a priori à l’énergie dévorante que ses précédentes réalisations invoquent. Or il ne faudrait pas s’y tromper : Juste la fin du monde marque, si ce n’est une nouvelle direction radicale dans son cinéma, au moins une inflexion vers une forme de retenue bienvenue – retenue qu’il faut évidemment mesurer à l’aune de l’œuvre de Dolan.

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Peut-être qu’au fond, Juste la fin du monde est un film mineur dans la filmographie de l’acteur-réalisateur, au même titre d’ailleurs que Tom à la ferme avec lequel il partage le fait d’être coincé entre deux films en apparence supérieurs (Laurence Anyways, Mommy, et The Death and Life of John F. Donovan, actuellement en cours de production) et d’être adapté d’une pièce de théâtre. Gageons ainsi que la minorité de Juste la fin du monde le dégage du mètre-étalon ou de la constance attendue d’un film de Dolan : sa mise en scène s’y voit dévitalisée, toujours certes animée de cette passion singulière mais restant, cette fois-ci, lettre morte, butant contre les parois spectrales de sa maison de poupées.
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Une lettre morte, c’est ce que Louis, jeune écrivain, compte réciter à sa famille lors d’un déjeuner. Cela fait plus de douze années qu’il n’est pas revenu dans son foyer et n’a pas côtoyé sa sœur, son frère, sa mère… douze longues années où il s’est coupé de cette communauté imposée qu’il a décidé de refuser. Il vient leur annoncer sa mort prochaine. Il doit le faire mais n’y arrive pas. Ça bloque à tous les étages de cette demeure devenue irrespirable. Tout ce petit monde semble figé dans son rôle attendu (la jeune sœur rebelle, le frère jaloux, la belle-sœur timide…) comme chaque acteur apparaît étrangement, aussi, figé dans son rôle précédent.

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Vincent Cassel semble reprendre sa partition de Mon roi, Léa Seydoux celle de La Vie d’Adèle, Gaspard Ulliel n’a pas l’air de s’être remis de son expérience de Saint Laurent, Marion Cotillard joue toujours la Sandra de Deux jours une nuit… tandis que Nathalie Baye récupère un rôle, celle de la mère à la tendresse hystérique, tenu jusqu’alors par Anne Dorval chez Dolan. Il n’est sans doute pas anodin que Dolan ait choisi des acteurs devenus tous des images de marques de grands parfums ou de cosmétiques. Au-delà de l’idée de vouloir faire un coup, ce casting donne à voir un rapport singulier aux acteurs dont Dolan manipule littéralement l’image au point de faire déborder leur visage du cadre. Juste la fin du monde travaille de fait l’image que l’on donne aux autres, la persona à laquelle chacun est irrémédiablement renvoyé, comme un élastique que l’on essaierait de tendre pour le déformer et qui vous revient au visage à vitesse grand v sans crier gare.

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Ces visages qui débordent du cadre, Dolan les enfile comme des perles sur son collier de montage en agençant toute une série de gros plans virevoltants. Censé permettre de faire revenir à la surface les relations enfouies, ce procédé affiche surtout la peur qui traverse le film de part en part : la peur de perdre la vie, la peur de ne plus réussir à la capter. Auparavant, chez Dolan, on le sait, le moindre détail aurait donné lieu à une effusion de plans au lyrisme pour le moins appuyé, une ribambelle d’étoffes et de sons au mauvais goût assumé et parfois, voire souvent, générateur d’une émotion palpable et inédite.

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Ici, Dolan traque cette émotion mais ne parvient plus à la faire ressurgir. Pensons à la fameuse scène de Mommy claironnant «On ne change pas» de Céline Dion : elle est refaite dans Juste la fin du monde lorsque Léa Seydoux et Nathalie Baye dansent de manière assez ridicule sur un tube moldave… mais le cœur n’y est plus, le plan est fixe et large, les bras et les corps s’agitent maladroitement, sans âme. Dolan aura beau y rajouter les bribes d’un souvenir sous la forme d’un montage dont il a le secret, rien n’y fait, la mort rôde et rabat constamment le film sur les rivages funèbres d’une douleur qui ne dit pas son nom – celle de la honte d’être à la fois soi et un autre, de vouloir être à la fois extra-ordinaire dans l’ordinaire. D’être de «ceux qui se targuent d’être normaux» (Laurence Anyways).

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Car peut-être que ce qui singularise Juste la fin du monde dans la filmographie déjà conséquente de Dolan est cette propension à ne pas vouloir assumer directement ce qui caractérise son cinéma, cette volonté (inconsciente ?) à renoncer à ce que l’on est car il déjà, en quelque sorte, trop tard. Douze années ont passé, on ne peut revenir en arrière, Louis en fait l’amer constat très vite lorsqu’il se décide à ne finalement rien dire de son funeste destin à ceux qui sont supposés l’aimer. Il ne peut plus que taper négligemment sur un vieux sommier pour espérer y retrouver l’odeur de sa jeunesse.

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Et Dolan, de manière émouvante, d’en filmer non plus la vie qui devrait en surgir, mais se prend à ne plus capter que l’envolée de poussières qui émerge de cette caresse douloureuse. Juste la fin du monde est un film triste, qui signe peut-être la fin d’une certaine vision du monde pour Dolan qui sait désormais que le temps lui est compté et qu’il faudra faire avec. Il faut sans doute s’en réjouir.

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19/20