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Pierre Bryant

Pierre Bryant
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Cinéphile depuis mon plus jeune âge, c'est à 8 ans que je suis allé voir mon 1er film en salle : Titanic de James Cameron. Pas étonnant que je sois fan de Léo et Kate Winslet... Je concède ne pas avoir le temps de regarder les séries TV bonne jouer aux jeux vidéos ... Je vois en moyenne 3 films/jour et je dois avouer un penchant pour le cinéma d'auteur et celui que l'on nomme "d'art et essai"... Le Festival de Cannes est mon oxygène. Il m'alimente, me cultive, me passionne, m'émerveille, me fait voyager, pleurer, rire, sourire, frissonner, aimer, détester, adorer, me passionner pour la vie, les gens et les cultures qui y sont représentées que ce soit par le biais de la sélection officielle en compétition, hors compétition, la semaine de la critique, La Quinzaine des réalisateurs, la section Un certain regard, les séances spéciales et de minuit ... environ 200 chef-d'œuvres venant des 4 coins du monde pour combler tous nos sens durant 2 semaines... Pour ma part je suis un fan absolu de Woody Allen, Xavier Dolan ou Nicolas Winding Refn. J'avoue ne vouer aucun culte si ce n'est à Scorsese, Tarantino, Nolan, Kubrick, Spielberg, Fincher, Lynch, les Coen, les Dardennes, Jarmush, Von Trier, Van Sant, Farhadi, Chan-wook, Ritchie, Terrence Malick, Ridley Scott, Loach, Moretti, Sarentino, Villeneuve, Inaritu, Cameron, Coppola... et j'en passe et des meilleurs. Si vous me demandez quels sont les acteurs ou actrices que j'admire je vous répondrais simplement des "mecs" bien comme DiCaprio, Bale, Cooper, Cumberbacth, Fassbender, Hardy, Edgerton, Bridges, Gosling, Damon, Pitt, Clooney, Penn, Hanks, Dujardin, Cluzet, Schoenaerts, Kateb, Arestrup, Douglas, Firth, Day-Lewis, Denzel, Viggo, Goldman, Alan Arkins, Affleck, Withaker, Leto, Redford... .... Quant aux femmes j'admire la nouvelle génération comme Alicia Vikander, Brie Larson, Emma Stone, Jennifer Lawrence, Saoirse Ronan, Rooney Mara, Sara Forestier, Vimala Pons, Adèle Heanel... et la plus ancienne avec des Kate Winslet, Cate Blanchett, Marion' Cotillard, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Meryl Streep, Amy Adams, Viola Davis, Octavia Spencer, Nathalie Portman, Julianne Moore, Naomi Watts... .... Voilà pour mes choix, mes envies, mes désirs, mes choix dans ce qui constitue plus d'un tiers de ma vie : le cinéma ❤️

SPIDERMAN 3 DE SAM RAIMI!

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SPIERMAN 3

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Bien plus que George Lucas et ses nouveaux Star Wars, pommant et pompeux, noyés sous les images de synthèse. Sans atteindre les sommets de la trilogie du Seigneur des anneaux de Peter Jackson, Sam Raimi a réussi à s’imposer, avec Spider-Man, comme un grand auteur populaire capable de créer autour d’un même personnage une série de films mêlant adroitement fantaisie adolescente et réflexion adulte – à moins que ce ne soit le contraire.

À la fois respectueux des comics qui ont servi de matériau de base et suffisamment libre pour imposer des choix scénaristiques et esthétiques très personnels, Sam Raimi a trouvé en Peter Parker un alter ego idéal pour projeter ses vieilles frustrations et ses fantasmes de jeunesse. Finalement, Spider-Man, c’est avant tout le récit semi-autobiographique d’un ado complexé qui est allé jusqu’au bout de ses rêves. Il suffit de relever la ressemblance physique entre Sam Raimi et Tobey Maguire – mêmes traits juvéniles, même regard écarquillé, même sourire de sale gosse un peu gêné – pour paraphraser Flaubert : « Spider-Man, c’est moi. »

Titre : Spider-Man 3
Réalisation : Sam Raimi
Scénario : Alvin Sargent, Ivan Raimi (en), Sam Raimi
Directeur de la photographie : Bill Pope
Musique : Christopher Young
Créateur des costumes : James Acheson
Montage : Bob Murawski
Producteur exécutif: Stan Lee
Sociétés de production : Columbia Pictures, Laura Ziskin Productions et Marvel Entertainment
Distribution : Columbia TriStar Films
Pays d’origine : États-Unis
Langue : Anglais
Genre : Super-héros, fantastique, action
Budget de production (Estimation) : 258 000 000 $
Durée : 139 minutes
Dates de sortie : 1er mai 2007
Distribution :
Tobey Maguire, Kirsten Dunst, James Franco, Thomas Haden Church, Topher Grace, Bryce Dallas Howard, Rosemary Harris, J. K. Simmons, Dylan Baker, Bill Nunn, Elizabeth Banks, Willem Dafoe

Le succès phénoménal (public et critique) rencontré par les deux premiers épisodes de la série a généré un culte relativement gênant à la sortie de ce troisième numéro. Comment boucler une histoire qui, comme l’ont prouvé les BD, pourrait se répéter indéfiniment, tout en plaçant la barre des effets visuels encore plus haut sans pour autant décevoir les fans ni lasser le spectateur lambda ?

Raimi reprend les choses là où il les avait laissées : Peter et Mary-Jane roucoulent, Spider-Man est le héros de New York et Harry Osborn veut toujours faire payer à Peter, son ex-meilleur ami, la mort de son père. Sam Raimi assume ses références shakespeariennes : comme dans tout troisième acte qui se respecte, les coups de théâtre sont légion. Trahisons, remords, révélations se bousculent au portillon pour servir les deux grands thèmes de cet épisode, la soif de vengeance et la schizophrénie.

Peter Parker a enfin réussi à concilier son amour pour Mary-Jane et ses devoirs de super-héros. Mais l’horizon s’obscurcit. La brutale mutation de son costume, qui devient noir, décuple ses pouvoirs et transforme également sa personnalité pour laisser ressortir l’aspect sombre et vengeur que Peter s’efforce de contrôler.

Sous l’influence de son costume, Peter devient trop sûr de lui et commence à négliger ses proches. Contraint de choisir entre le pouvoir si séduisant de ce nouveau costume et la compassion qui le caractérisait avant, Peter va faire face à ses démons lorsqu’il affrontera deux des pires méchants de l’histoire, l’Homme-sable et Venom, dont l’extraordinaire puissance et la soif de vengeance menacent Peter et tous ceux qui lui sont chers.

Le désir de revanche, tout d’abord : Harry veut faire payer à Peter d’avoir tué son père ; Peter découvre qui est le véritable assassin de son oncle et va s’attacher à le poursuivre sans relâche ; Mary-Jane se venge du manque d’attention de Peter à son égard dans les bras de Harry ; Eddie Brock, photographe concurrent de Peter, est bien décidé à lui régler son compte. Si le besoin de vengeance de certains personnages sous-tendait déjà le récit du deuxième épisode, il les contamine ici presque tous, au point d’en devenir un à part entière.

Cette forme extra-terrestre, noire et visqueuse, qui tombe du ciel et s’accroche à la mobylette de Peter Parker n’est autre que la « personnification » de ce mal qui ronge notre héros et l’entraînera définitivement, de la façon la plus violente qui soit, dans l’âge adulte. Peter a beau lutter, c’est par Spider-Man que la haine, insidieuse, s’empare de lui. La forme noire atteint le costume de l’homme araignée qui, ainsi métamorphosé, se laisser aller à ses bas instincts.

Puisque son héros se lâche, Sam Raimi en fait logiquement de même. A l’instant où Peter Parker pète littéralement les plombs, le cinéaste malmène sa machine bien huilée et lui fait emprunter des détours peu communs dans des productions de ce genre : entre un décrochage parodique façon Austin Powers, un passage burlesque pur avec le génial Bruce Campbell – le complice de toujours – dans le rôle d’un serveur français et une scène de comédie musicale totalement inattendue, Raimi et Maguire (visiblement ravi de faire du hors piste) s’amusent comme deux sales gosses qui, le temps de quelques minutes, joueraient à tout casser. Quand le film plus conventionnel reprend ses droits, quand le Spider-Man 3 tant attendu redevient plus fréquentable, le sentiment est merveilleux : chez Sam Raimi, tout est possible, tout peut arriver.

Ce parfum de folie douce imprègne d’autant plus le film qu’il est question ici, définitivement, de personnages qui passent leur temps à jouer avec leur identité et à endosser d’autres rôles. C’est bien entendu un thème récurrent dans tous les films de super-héros et plus particulièrement dans Spider-Man, où Sam Raimi parle de l’adolescence, des transformations du corps, des troubles identitaires, du désir d’être identique aux autres tout en restant à la marge, du besoin d’être à la fois soi et un autre. Dans Spider-Man 3 – plus encore que dans les deux précédents – il est question du double, du pouvoir de fascination qu’il exerce et de la nécessité de s’en affranchir. Il y a cette scène, splendide, de ce Spider-Man « black » qui se révèle à lui-même dans la vitre d’un gratte-ciel, et de la jouissance qu’il éprouve à s’abandonner à être un autre.

Mais le double prend ici plusieurs formes. Eddie Brock est la version branchée et arrogante de Peter Parker : photographe lui aussi, il deviendra logiquement le double maléfique – et assez terrifiant – de Spider-Man, baptisé Venom. Harry Osborn va s’attacher à devenir le double de son père, jusqu’à endosser le costume monstrueux qui a causé sa perte. Et Gwen Stacy, la blonde (interprétée par une actrice rousse, Bryce Dallas Howard), n’est pas seulement la rivale de Mary-Jane la rousse (jouée par la naturellement blonde Kirsten Dunst), mais une copie exagérée de celle-ci, poussant même Spider-Man à recréer avec elle la fameuse scène du « baiser à l’envers », comme une version parodique, outrancière et caricaturale du sage et chaste univers du premier épisode. Pour devenir adulte, semble nous dire Raimi, il faut peut-être aussi en passer par le déni, voire la destruction de ce(ux) que l’on a été, de ce(ux) que l’on a aimé.

Le film s’achève comme il a commencé. Sam Raimi et sa bande respectent à la lettre les codes des tragédies antiques, la rédemption, le pardon et l’expression des remords n’étant possibles que dans le sacrifice. D’autres épisodes pourraient être envisagés : les effets numériques – époustouflants, comme d’habitude – semblent aujourd’hui illimités et l’on peut se permettre de rêver au versant cinématographique d’autres personnages de la BD. Pourtant, achever les aventures de Spider-Man sur ce final ouvert et mélancolique, porteur d’espoir pour nos héros un peu fatigués, serait d’une suprême élégance. On n’en attend pas moins d’un cinéaste comme Sam Raimi.

SPIDERMAN 2 DE SAM RAIMI!

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SPIDERMAN 2

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Petit retour en arrière. Avec ses personnages iconiques et attachants, son rythme haletant et ses scènes d’action de haute volée, le premier Spider-Man était tellement complet qu’il semblait difficile pour la suite d’être autre chose qu’une simple exploitation du filon, avec plus de dollars, plus de bad guys, plus d’effets spéciaux.

C’était oublier que le réalisateur est Sam Raimi, qui en plus d’être talentueux est fan du comic book à adapter, et pas seulement du chèque à encaisser. Comme dans les suites ayant dépassé le film original (L’empire contre-attaque, pour n’en citer qu’une que tout le monde connaît), il recentre l’histoire autour des personnages en approfondissant les acquis du premier film (rappelés au cours du superbe générique) et fait ainsi grimper l’intensité dramatique de son récit vers les sommets.

Titre : Spider-man 2
Réalisation : Sam Raimi
Scenario : David Koepp, Alfred Gough, Miles Millar, Michael Chabon et Alvin Sargent, d’après les personnages créés par Stan Lee et Steve Ditko
Directeur de la photographie : Bill Pope (et Peter Menzies Jr. : photographie additionnelle)
Musique originale : Danny Elfman
Créateur des costumes : James Acheson
Montage : Bob Murawski
Production : Laura Ziskin et Avi Arad
Sociétés de production : Columbia Pictures, Laura Ziskin Productions et Marvel Entertainment
Distribution : Columbia TriStar Films
Pays d’origine : États-Unis
Budget de production : 200 000 000 $
Genre : fantastique, Super-héros, aventure
Durée : 128 minutes, 136 minutes (version longue)
Dates de sortie : 14 juillet 2004
Distribution : Tobey Maguire, Kirsten Dunst, James Franco, Alfred Molina, Rosemary Harris, J. K. Simmons, Donna Murphy, Daniel Gillies, Dylan Baker, Aasif Mandvi, Elizabeth Banks, Willem Dafoe

Écartelé entre son identité secrète de Spider-Man et sa vie d’étudiant, Peter Parker n’a pas réussi à garder celle qu’il aime, Mary Jane, qui est aujourd’hui comédienne et fréquente quelqu’un d’autre. Guidé par son seul sens du devoir, Peter vit désormais chacun de ses pouvoirs à la fois comme un don et comme une malédiction.

Il est amusant de constater que des cinéastes qui ont commencé par mettre en scène des fictions fauchées (Guillermo Del Toro avec Cronos, Peter Jackson avec Bad taste et bien sûr, Sam Raimi avec Evil dead) dirigent aujourd’hui des blockbusters spectaculaires, d’une maîtrise technique proprement stupéfiante. Si le pire dans le registre de l’adaptation de comics est à venir (le très mauvais Hellboy), le meilleur est pour maintenant. Une fois n’est pas coutume, succombons aux délices du dithyrambe : Spider-Man 2 est la conjonction parfaite entre l’attente suscitée par le premier, le respect du comics originel et le divertissement populaire dans ce qu’il a de plus intelligent et excitant.

Si le premier volet (d’excellente facture) posait les bases d’une histoire aux enjeux dramatiques clairs, le second accueille le spectateur dans une ambiance connue mais greffe des éléments nouveaux qui viennent assombrir les aventures faussement guillerettes de Peter Parker, ado qui n’accepte vraiment pas de passer à l’âge adulte et de céder aux contingences tannantes de la vie de tous les jours. D’une part, il redevient myope et n’arrive plus à tisser comme avant, preuve qu’il perd progressivement le goût à la vie ; de l’autre, il échoue dans ses relations à la fois professionnelles et privées.

Spider-Man, premier du nom, était une introduction formatée ; le second est plus torturé, une sorte d’auto-analyse doublée d’une réflexion sur la nature même du superhéros. À ce titre, Sam Raimi, qui trouve ici une adéquate alternative entre frivolité et noirceur, n’hésite pas à mettre en avant l’identité morcelée de Parker qui se demande si, à force de sauver la veuve et l’orphelin, il n’est pas en train de passer à côté de sa vie à lui et de celle qu’il aime.

Dans un tumulte grouillant (complexe œdipien, histoire d’amour platonique, conflits intérieurs, vengeance, traque, peur de ne plus être soi-même…), les personnages gagnent en épaisseur dramatique et l’intrigue devient plus complexe. Cette profondeur, jadis moins palpable, atteint ici son summum en confrontant brutalement les protagonistes à leurs démons intérieurs, aux désirs qui les agitent secrètement, aux ambivalences souterraines, à la haine vengeresse qui détruit la raison…

Dans la grande tradition des comic books originels, Spider-Man, Dr Octopus, mais aussi Mary-Jane (actrice-star) et Harry Osborne (héritier de la fortune de son père) sont, au-delà des masques qui les rendent exceptionnels, des êtres humains devant faire face à des tragédies vieilles comme le monde : désir de vengeance, amour impossible, perte d’un être cher…

En cela, Spider-Man 2 n’est pas une banale suite contant l’affrontement entre les héros et des méchants interchangeables, mais le récit des interactions entre ces personnages et de leurs questionnements internes. Dès lors, il n’y a pas de ligne directrice stricte dans le scénario, qui rebondit en toute liberté d’un personnage à l’autre, et s’octroie ainsi le droit de se désintéresser du Dr Octopus pendant près d’une heure, ou encore de remiser le costume de Spider-Man au placard en plein milieu du film pour se concentrer sur Peter Parker.

L’évolution de ce dernier par rapport au premier film est proche de celle de Ash dans Evil dead 2 : souffre-douleur de la Terre entière, transformé en punching-ball humain par son ennemi, tandis que sa vie privée se désagrège autour de lui, il lui faudra accepter de faire les sacrifices nécessaires afin de devenir le héros qu’il peut et qu’il se doit d’être. Cette remise en question du statut de super héros, associée à un retour aux racines du mythe qui l’entoure, est une surprise de taille pour un film dont le budget avoisine les 200 millions de dollars.

Surtout que la démarche de Sam Raimi n’est pas cynique, mais au contraire honnête et humaniste : il sublime la notion de super héros en l’ancrant dans le monde réel, alternant avec une aisance confondante touches d’humour (Spider-Man pris pour un fan au costume particulièrement réussi, par exemple) et scènes à la portée émotionnelle énorme (la scène du métro aérien et sa conclusion aux résonances christiques).

Sam Raimi n’oublie pas pour autant l’importance du méchant, qui se doit d’être à la hauteur du héros. S’en donnant à c�ur joie sur les effets visuels et sonores, et aidé par un Alfred Molina déchaîné au point de voler toutes les scènes dans lesquelles il apparaît, il construit un Dr Octopus à la présence tétanisante, et qui s’intègre parfaitement au récit et au développement du thème central de la saga Spider-Man depuis le premier film, à savoir le sens du devoir et les responsabilités liés au pouvoir. Avec une telle qualité à la fois formelle et d’écriture, l’affrontement entre ces deux titans atteint des sommets.

En contrepoids à ces sombres esquisses, se dessine une ligne de fuite roborative : des scènes d’action, euphorisantes et très impressionnantes. Ne lésinant point sur les effets, la mise en scène de Sam Raimi sait s’acclimater aux situations : sobre lorsqu’elle épouse la schizophrénie des personnages ; alerte quand elle s’occupe du bourrin. Doublement inventive.

À la barre d’une intrigue tourmentée, le réalisateur de Darkman ne cède pourtant pas à la dissertation psy même si ses dialogues sont parfois explicites. Parallèlement aux aventures du superhéros en proie au doute, il s’amuse à injecter quelques réminiscences fantastiques, à parsemer des allusions rigolotes (la chanson de Spider-man reprise à toutes les sauces par une anonyme qui gagne à le rester, apparition de Bruce Campbell…), à peindre la maladresse de Parker avec une couche de vernis comique et absurde (une accumulation de malchance invraisemblable digne de la loi de Murphy), et surtout introduire un méchant très méchant, le docteur Octopus (Alfred Molina), plus convaincant et pernicieux que le bouffon vert (William Dafoe).

CONCLUSION : C’est ainsi que Spider-Man 2 fusionne grand spectacle et émotions exacerbées comme rarement (jamais ?) un blockbuster n’avait su le faire, et établit par là-même un nouveau standard d’excellence en ce qui concerne les adaptations de comic books. Standard qui devrait tenir jusqu’au troisième épisode, qui porte en lui des promesses infinies au vu de l’épilogue de ces nouvelles aventures de l’homme-araignée.

En somme, Sam Raimi parvient à éviter clins d’œil consensuels et facilités scénaristiques, légions dans un genre comme celui-ci. Tout comme le premier, en mieux. Une réussite intégrale (quand le fond est le meilleur allié de la forme) qui confirme tout le bien qu’on pense du réalisateur, des acteurs, de la musique, des effets spéciaux… La classe, la vraie.

BABY DRIVER de Edgar Wright

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Titre original et français : Baby Driver
Titre québécois : Baby le chauffeur
Réalisation et scénario : Edgar Wright
Direction artistique : Justin O’Neal Miller
Décors : Lance Totten
Costumes : Courtney Hoffman
Photographie : Bill Pope
Montage : Paul Machliss
Musique : Steven Price
Production : Tim Bevan, Eric Fellner et Nira Park
Producteurs délégués : James Biddle, Liza Chasin, Adam Merims et Michelle Wright
Sociétés de production : Media Rights Capital, Big Talk Productions et Working Title Films
Sociétés de distribution : TriStar (États-Unis), Sony Pictures Releasing France (France)
Pays d’origine :  États-Unis,  Royaume-Uni
Langue originale : anglais
Format : couleur – 2.35:1 – 35 mm – son Dolby Atmos
Genre : comédie policière, action, film de casse
Durée : 115 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 28 juin 2017, Royaume-Uni : 16 août 2017, France : 19 juillet 2017, Belgique : 23 août 2017
Distribution : Ansel Elgort, Kevin Spacey, Lily James, Jon Hamm, Jon Bernthal, Jamie Foxx.

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Après sa déconvenue avec Marvel Studios suite au film Ant-Man, qu’il devait initialement réaliser avant de s’être vu obligé de prendre la porte, Edgar Wright décide de revenir en grande pompe avec son Baby Driver. Seul au scénario, fait assez rare dans la filmographie du bonhomme, il affiche clairement la volonté de se venger de son expérience avec les gros studios dans un long-métrage qui se veut original et inventif dans une industrie plus encline à produire des suites et remakes à tour de bras. Comme à son habitude, le cinéaste part d’un genre éculé du cinéma pour totalement se l’accaparer en se jouant des clichés et des attentes pour offrir une oeuvre unique en son genre, accessible à tous et faisant preuve d’une maîtrise du langage cinématographique qui force le respect. Baby Driver avait tout d’un pari risqué pour un réalisateur qui est attendu au tournant suite à la fin de sa trilogie Cornetto qui n’a pas convaincu tout le monde, et Wright évite les coups avec habileté et va là où on ne l’attendait pas.

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Une chose est sûr à la vue de ce Baby Driver, c’est qu’Edgar Wright n’est pas un scénariste particulièrement fin. Étant souvent accompagné d’autres plumes en plus de la sienne, ici il tente de faire ses preuves seul dans le domaine, et signe un scénario globalement calibré et pas très subtil. On retrouve la sincérité qui caractérise ses œuvres, ses thèmes les plus chers et ce respect du genre qu’il adapte pour mieux le faire sien, mais les choses s’imbriquent un peu moins bien que par le passé. Le style y est plus mature, plus tenu et donc moins enclin aux fulgurances, on sent le film par moments trop carré dans sa narration et dans ses dialogues. Ils sont toujours aussi bons, Wright a clairement le talent pour les écrire, mais ils sont peu mémorables par rapport aux standards de ses anciens films. Wright garde une certaine naïveté adolescente sur son récit mais a paradoxalement grandi et ne parvient pas totalement à nous faire croire à cette histoire d’amour qui sera le cœur du film. Elle est certes mignonne mais ne sonne pas suffisamment vrai pour qu’on s’y investisse totalement. Comme lorsque Baby Driver prend un tournant un peu plus sérieux dans son dernier acte, mais que celui-ci n’est pas assez fort pour vraiment transcender son audience. A trop se disperser Wright donne l’impression de retenir ses coups, du moins dans son scénario qui finit par manquer d’impact.

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En revanche, le cinéaste est toujours aussi doué quand il s’agit de prendre un genre et de le sortir des sentiers battus dans lequel il s’est enfermé. Prenant globalement la forme d’un film de casse, il est rythmé comme un car chase movie et traité comme une comédie musicale. Baby Driver est le fruit d’influences diverses et conjugue l’amour de son cinéaste pour les images et la musique. L’ensemble déborde de passion et d’énergie qui donnent une pêche d’enfer, effaçant d’un revers de main les rares choses qu’on pourrait reprocher et nous happent totalement dans l’univers sensoriel qui est déployé. La capacité du film à dévier des chemins attendus s’étend aussi à la caractérisation des personnages, qui à l’exception de celui très caricatural de Jamie Foxx, vont pouvoir révéler des facettes beaucoup plus complexes de leur personnalité et éviter un manichéisme redondant. C’est dans cette capacité à surprendre que Baby Driver démontre toute l’intelligence de sa construction qui se révèle être pensée à tous les niveaux. Même dans le choix des acteurs, où le jeune Ansel Elgort semble manquer de charisme de prime abord, mais tient en bride un casting de ténors dont font partie Jon Hamm et Kevin Spacey. Ils sont cependant tous très bons mais Elgort vole la vedette par sa subtilité mais aussi par une performance physique absolument hallucinante lors des scènes d’action. Lily James apporte quant à elle un peu plus de nuances dans un casting très viril, et en impose par la fraîcheur de son jeu.

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Mais là où Edgar Wright impressionne totalement c’est dans la création visuelle même de son film. Sa mise en scène sert tout autant à l’action qu’à la caractérisation de son personnage principal. Baby est avant tout un personnage qui est mis en scène, plus qu’il n’est écrit. Il est construit à travers le montage, le mouvement et l’utilisation de musiques intradiégétiques qui viennent correspondre à son état d’esprit et son évolution. Chose relativement rare dans une œuvre de cinéma car c’est un procédé très dur à mettre en image. Mais avec une maîtrise qui laisse pantois, Wright parvient vraiment à nous immerger dans l’espace mental de son personnage. La technique est folle, que ce soit dans des longs plans séquences millimétrés à la perfection, des scènes de courses poursuites énergiques et rythmées par la musique et le travail très esthétisé sur les éclairages. Tout cela doit être en coordination parfaite avec la musique qui compose la scène et jamais Wright ne déraille dans sa démarche. Baby Driver est chorégraphié avec une virtuosité telle qu’il en devient étourdissant. On en ressort épuisé face à la générosité constante de l’œuvre mais aussi de son inventivité presque émouvante. Une leçon de montage et de mise en scène.

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Baby Driver déborde d’amour en ce qu’il adapte et assoit définitivement Edgar Wright comme un créatif hors norme. Son long métrage est un mix survitaminé et une vraie déclaration aux films de genre, à la musique mais plus précisément au cinéma et à la créativité en général. Une oeuvre faite par un passionné pour des passionnés mais qui ne laisse jamais son audience en dehors de son délire. Par la force du montage et de la mise en scène, on s’immerge dans un spectacle sensitif sans pareil, qui s’impose à la fois comme un grand divertissement mais également un film tout aussi original qu’inventif. Et cela fait du bien de voir quelque chose qui n’est ni une suite, ni un remake ou le maillon d’un univers étendu. Même si on peut lui reprocher quelques toussotements dans son scénario très calibré qui retient ses coups sur son dernier acte et se clôture de manière un brin téléphonée ; ou encore qu’il est peut être un peu éreintant tant il n’a aucune mesure dans sa générosité, ce Baby Driver pourrait bien s’avérer être le film de l’été.

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L’ANALYSE ET LA CRITIQUE DU FILM

Encore souvent appréhendé via le prisme de la comédie geek goguenarde, Edgar Wright a prouvé caméra à la main qu’il était bien plus qu’un ventilateur de références pop et marqué les esprits avec un surréaliste Scott Pilgrim contre le reste du Monde. Après avoir été éjecté d’Ant-Man, le metteur en scène revient au cinéma américain à l’occasion de Baby Driver, somme frénétique de ses précédents efforts et véritable déflagration cinématographique.

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Depuis l’accident de voiture dans lequel sont morts ses parents, Baby a la conduite dans le sang, mais aussi de sévères acouphènes. C’est donc pied au plancher et écouteurs vissés sur les tympans qu’il fait le chauffeur pour toute une clique de braqueurs parfaitement infréquentables. Sur le point de rembourser enfin la dette qui l’a condamné à cette existence hors les clous, il fait la rencontre d’une jeune femme pour laquelle il envisage de tout quitter.

Chauffeur pour des braqueurs de banque, Baby ne compte que sur lui-même pour être le meilleur dans sa partie. Lorsqu’il rencontre la fille de ses rêves, il cherche à mettre fin à ses activités criminelles pour revenir dans le droit chemin. Mais il est forcé de travailler pour un grand patron du crime et le braquage tourne mal… Désormais, sa liberté, son avenir avec la fille qu’il aime et sa vie sont en jeu…

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Il aura finalement fallu attendre cinq ans avant de pouvoir se mettre un nouvel Edgar Wright sous la dent. C’est chose faite avec ce Baby Driver qui devrait satisfaire toutes celles et ceux qui aiment ne pas lever le pieds de la pédale d’accélérateur tant que le son est bon.

Sur le papier, Edgar Wright entre dans le cinéma de braquage, le heist movie, par une de ses portes les plus fréquentées, à base de dernier gros coup, de rédemption romantique et de dépassement d’un trauma originel. S’il s’empare avec appétit de tous ces stéréotypes et les revisite sans une once d’ironie post-moderne, il va néanmoins user d’un stratagème aussi simple que puissamment radical pour en repousser toutes les limites et faire exploser le genre de l’intérieur.

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Nous n’avions plus vraiment eu de nouvelle du petit prodige Edgar Wright depuis son désistement houleux du projet Ant-Man (par ailleurs un triste constat que de voir ce genre de départ devenir une habitude dès lors qu’il s’agit de super-production), le dernier film de l’Anglais à ce jour étant donc Le Dernier Pub avant la fin du monde, segment final de la fameuse Blood and Ice Cream Trilogy. Or donc, c’est un peu par surprise que débarque ce Baby Driver qui n’en reste pas moins des plus attendus, en plus d’être un projet mûris de longue date (les prémices de celui-ci remontant tout de même à 1995, même si alors juste un embryon d’idée). La question est donc, Baby Driver tient-il donc sa promesse de « film le plus cool de l’été », réputation qui lui colle à la peau depuis les premières projections dithyrambiques aux USA ?

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Sans surprise, ce n’est pas encore cette fois qu’Edgar Wright nous décevra, le film relevant haut la main son pari de course-poursuite sur fond de rock’n’roll . Car oui, là on où l’on pouvait craindre un ersatz de Drive en version ado (le prologue est pour ainsi dire le même en matière de trame narrative, à savoir un chauffeur talentueux aidant des braqueurs à fuir après un casse), Baby Driver officie avec des intentions toutes autres, notamment celle d’être un gros trip d’action dopé au son de Queen, T. Rex, The Damned ou encore The Commodores, la liste étant vraiment longue…

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Et pour cause, la musique, toujours essentielle dans les films du réalisateur (le juke-box dans Shaun of the Dead ou la majorité des scènes de Scott Pilgrim en témoignent) se fait ici omniprésente, tenant le vrai premier rôle de l’œuvre. Elle englobe la quasi-intégralité du métrage, donnant d’autant plus d’impact à ses quelques moments de silence, et agit en parfaite synergie avec lui. On est donc bien loin de l’horripilante « playlist aléatoire » à la Suicide Squad que l’on pouvait légitimement redouter avec une bande originale d’une telle consistance (on avoisine tout de même les trente titres).

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Un écueil qu’Edgar Wright évite notamment à la grâce de sa maîtrise absolue du rythme, celui-ci étant avant tout axé sur la nervosité et le fun. Cela se constate aussi bien dans les scènes d’action, se synchronisant efficacement sur la musique tonitruante, que sur les quelques blagues balancées ici et là et qui font toujours mouche (en cela la version originale est à privilégier, ce fameux rythme étant difficilement restituable). Baby interagit avec son environnement essentiellement via la musique, qui lui permet de suivre le fil de son existence, et de garder la maîtrise des évènements (voire le brillant gimmick des chansons à relancer pour que les braquages se déroulent sans accrocs). Evènements totalement chaotiques, que seule la musique l’autorise à agencer de manière cohérente. Wright prend ce principe scénaristique au pied de la lettre et choisit de mettre son, découpage, montage et photographie au diapason du cerveau supersonique mais à la perception azimutée de son héros. On ajoutera une mise en scène qui, si elle se fait moins tape-à-l’œil que dans l’excellent Scott Pilgrim, n’en demeure pas moins virtuose et follement ingénieuse, chaque plan ayant droit à sa petite idée pour lui donner du cachet.

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Alors certes, tout ceci se fait au détriment d’un scénario pas toujours folichon. On ne peut que regretter la romance un peu bâclée entre Baby (le protagoniste) et Debora (à moins qu’il ne s’agisse là de Shelly Johnson de Twin Peaks, la ressemblance physique étant véritablement troublante avec l’actrice Mädchen Amick), comme si la vélocité qui imprègne tout le film se faisait au gré des relations entre personnages. Un défaut que l’on finit pourtant par digérer durant cette course débridée, cette graine de film culte finissant par assumer pleinement son délire dans une dernière demi-heure dantesque qui voit le cinéaste aligner les moments de bravoure et de coolitude exacerbée.

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À ce titre, on pourrait dire de Baby Driver qu’il est le plus tarantinesque des Edgar Wright. Alors oui, on sait que les comparaisons avec l’auteur de Pulp Fiction sont trop souvent légion dès lors qu’il s’agit du cinéma un tant soit peu de genre, mais comment ne pas penser à lui avec cette brillante utilisation de la bande-originale donc, mais aussi de cette violence décomplexée qui surgit quand on ne s’y attend pas, Edgar Wright recourant de temps à autre à quelques effets gore, qui n’atteignent pas pour autant les moments les plus graphiques de Shaun Of The Dead ni même de Hot-Fuzz. De plus, toujours à l’instar de Tarantino, Wright sait, et ce n’est encore pas une nouveauté, choisir un casting parfaitement approprié. Que ce soit Kevin Spacey, John Hamm, Ansel Elgort ou Lily James, tous conviennent parfaitement à leur rôle. Et on ne peut que se satisfaire de voir un Jamie Foxx s’éclater en bad-guy aux pulsions meurtrières ; l’acteur n’ayant d’ailleurs pas tari d’éloges sur le film lors de sa promo, quitte à taper sur Sleepless dont il tenait la tête d’affiche en début d’année aux USA (sortie estivale le 9 août sur notre territoire, ndlr).

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Baby Driver se transforme ainsi en un incroyable remix, qui mélange avec une habileté prodigieuse les différents niveaux de perception. Quand les tubes qui constellent l’immense majorité des longs-métrages, à fortiori ceux qui entendent imposer un style identifiable, ont tendance à tourner au clip artificiel, le réalisateur fait le choix fort de n’avoir recours qu’à des musiques intradiégétiques. C’est à nous percevons ainsi la phénoménale bande-originale que se compose Baby, le grondement de son moteur, le raclement de ses pieds sur les pédales et les dialogues fleuris de Wright, tous mêlés en un surpuissant maelstrom.

Kevin Spacey;Jamie Foxx

Sans maîtrise, le résultat pourrait n’être qu’un insupportable capharnaüm, mais l’artiste fait de ce dispositif un véritable moteur à explosion. Sans jamais sacrifier à la réalité ni à l’impact émotionnel, il échafaude ainsi des séquences supersoniques, fusillades acidulées où les détonations prennent le rôle des basses, joutes verbales où les claquements de langue scandent des standards de rock, distordant notre perception et nous poussant jusqu’à un état d’excitation inédit.

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 Ce puzzle sonore, dont l’apparente anarchie sublime des trouvailles qui confinent au prodige, lui permet de solliciter tout son kaléidoscopique talent de pur metteur en scène. Si Wright a toujours pris soin d’émailler ses métrages de codes couleur, tantôt discrets tantôt criards, il use ici du procédé pour souligner, annoncer, remodeler le sens des sons qui traversent nos oreilles, et transformer la grammaire cinématographique en un matériau souple, protéiforme.

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On s’amusera ainsi à voir comment il orchestre l’affrontement de véritables plages colorimétriques, comment la couleur jaune vient soudain parsemer l’écran à la manière d’une ponctuation folle, le temps d’un plan séquence qui convoque aussi bien l’indolence de l’âge d’or des comédies musicales que les chorégraphies surtendues de Scorsese. Une furie plastique qui l’autorise fréquemment à dévier du côté de visions inouïes, qui convoquent parfois jusqu’au Giallo, lorsque qu’un halo rougeoyant embrase le visage d’un Jon Hamm incandescent.

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Cette folie esthétique, Edgar Wright l’injecte jusque dans son scénario, qui d’un récit criminel ultra-balisé va progressivement virer à la chronique d’une émancipation familiale, et pulvériser de l’intérieur les clichés inhérents au genre. Exception faite du personnage, efficace mais un peu convenu, de Jamie Foxx, chaque protagoniste se voit donner l’opportunité de dévier du chemin attendu.
À la manière du dernier Mad Max, Baby Driver repousse les limites de son médium, non pas en proposant une œuvre réflexive ou un condensé théorique, mais en s’emparant de ses éléments de langage les plus universellement partagés pour en repousser le sens.

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Baby Driver est donc un parfait condensé du savoir-faire d’Edgar Wright, même si l’œuvre manque peut-être un peu de personnalité par rapport à ce que le Britannique a pu faire auparavant (affirmation toute relative, le bonhomme ayant tout de même une patte bien reconnaissable). Il serait néanmoins dommage de se priver d’une telle virée à tombeau ouvert, éprise de bon rock et de courses-poursuites furieuses s’inscrivant dans ce qui se fait de mieux dans le genre.

Baby Driver est un pur film de braquage, qui s’échine et réussit à offrir à son spectateur une overdose d’adrénaline, d’émotion au cours d’un grand spectacle tel qu’on en découvre une petite poignée par décennies.

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La profondeur du film tient dans la maestria jubilatoire dont fait preuve son réalisateur, qui impose au 7ème Art un mètre étalon de divertissement assorti d’outils stylistiques qu’il ne tiendra qu’à une nouvelle génération d’auteurs de retravailler et d’amplifier. En l’état, Baby Driver est une plongée en apnée dans un torrent d’action musicale en surrégime permanent, une montée en puissance inarrêtable, qui perdure longtemps après le silence insondable qui conclut la projection.

Love Hunters de Ben Young!

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Un thriller australien prenant qui se démarque du tout-venant en privilégiant la psychologie des personnages.

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Réalisateur : Ben Young
Acteurs : Ashleigh Cummings, Emma Booth, Stephen Curry
Titre original : Hounds of love
Genre : Thriller
Nationalité : Australien
Date de sortie : 12 juillet 2017
Durée : 1h48
Scénario : Ben Young
Image : Michael McDermott
Décors : Clayton Jauncey
Costumes : Terri Lamera
Son : Ric Curtin
Montage : Merlin Eden
Musique : Dan Luscombe
Producteur(s) : Melissa Kelly
Production : Factor 30 Films
Interprétation : Ashley Cummings (Vicki), Emma Booth (Evelyn), Stephen Curry (John)…
Distributeur : UFO Distribution
Date de sortie : 12 juillet 2017

Une voiture roule lentement le long du grillage d’un lycée. Des jeunes filles y jouent au basket. Une caméra subjective s’attarde sur leurs corps en gros plan, au ralenti. Par cette variation inaugurale autour d’Halloween de Carpenter, ce premier long métrage nous plonge immédiatement dans le très dérangeant point de vue de John et Evelyn White, un couple des eighties qui enlève des jeunes filles pour en abuser sexuellement avant de les enterrer ni vu ni connu dans le bush australien.

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Mais le film apporte bientôt un troisième point de vue, celui de Vicki, nouvelle adolescente kidnappée par ces nouveaux « Tueurs de la lune de miel ». À travers le regard de celle-ci, on découvre que John tient Evelyn sous son emprise. Le jeune acteur/cinéaste Ben Young part ainsi d’une certaine maîtrise des codes du film de psycho killer pour explorer avec une cruauté saisissante les terrifiants mécanismes de la manipulation psychologique dans l’intimité d’un couple.

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À la différence du très récent Creepy de Kiyoshi Kurosawa, Love Hunters dévoile immédiatement l’intérieur de la maison des White pour mieux en révéler le quotidien malsain. Parmi les vieux meubles seventies et la cuisine en formica, tout est signe de l’obsession de John et de la tyrannie qu’il exerce sur sa femme : le rituel d’un petit-déjeuner parfaitement aligné sur la table que l’époux mangera seul, les chaussures impeccables sur le pas de la porte, le chien Loulou toujours chassé de la maison, le bain donné aux victimes en attendant le retour du « maître », le nettoyage des traces de viol et de torture, entre mouchoirs ensanglantés, traces d’urine et de larmes et godes salis.
Par ce réalisme aussi poisseux et gluant que le papier peint de la maison, le spectateur est contraint en même temps que la jeune Vicki à une promiscuité effrayante avec les personnages. L’horreur tient en effet à cette absence totale et sordide de limites entre la vie publique et l’intimité comme à la fin du Silence des agneaux de Jonathan Demme, où un autre impose brutalement son corps, sa volonté et ses fantasmes. Le chien de la maison défèque systématiquement dans l’entrée, symbole du dérèglement qui s’est emparé de toute la famille.

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Le premier indice de terreur pour Vicki sera aussi la découverte de sextapes sur des ados qui traînent parmi les vidéos du séjour. La circulation des personnages dans la maison des White est déjà l’expression d’un viol annoncé : John entre où il veut, quand il veut, dans les toilettes ou dans la chambre de Vicky, parfois nu et rose comme un ver écœurant. Le huis clos de la maison devient donc le territoire privilégié du suspense : un espace plein de couloirs et de murs propices au hors-champ où John risque toujours de surgir lorsque l’astucieuse Vicki cherche à s’échapper.

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Ben Young mêle ainsi habilement les ingrédients d’un thriller efficace et ceux du drame sentimental. La jeune fille vient en effet perturber l’ « harmonieuse » économie du couple : John est sous le charme, et voudrait la garder pour lui seul. Et la seule chance pour la jeune fille d’en réchapper est de provoquer une prise de conscience chez Evelyn White, en guettant les moindres failles de sa relation à John. Ainsi le mélodrame de cette vie conjugale déviante devient astucieusement le centre de l’intrigue.

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Les nombreuses scènes de dispute entre Evelyn et John revêtent un double enjeu : chaque mouvement de rébellion d’Evelyn contre son mari est porteur d’un nouvel espoir de libération pour Vicki et le spectateur, mais elle permet en même temps une analyse passionnante du fonctionnement destructeur de ces amants terribles – le pouvoir incroyable des paroles enjôleuses de John sur sa femme, la terrible dépendance affective de celle-ci, au point de menacer de se trancher la gorge par jalousie. Le récit accorde ainsi une importance grandissante au point de vue de cette femme vulnérable qui apprend laborieusement à penser par elle-même et à se déprendre de l’emprise de son amant criminel.

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La force du film tient aussi à l’empathie avec ce personnage mi-victime et mi-monstre, subissant la séparation de ses deux enfants, le dénigrement systématique, la manipulation hypocrite, jusqu’à la destruction ultra violente et glaçante du peu qui lui restait encore. L’extrême cruauté de la mise en scène du jeune cinéaste n’a donc ici rien de complaisant : elle sonne juste pour dire la spirale de folie dévastatrice où s’est engouffré ce couple de déséquilibrés.

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Premier long métrage de Ben Young, passé par Beaunes et Venise, Love hunters est un thriller psychologique au cadre aseptisé de la banlieue tranquille australienne. Une façon d’indiquer dès le départ au spectateur que les monstres se cachent partout. Sous leur apparence de quiétude, de sécurité, ces maisons peuvent renfermer les pires personnages. On suit ainsi les déboires d’une jeune fille, Vicky, enlevée par un couple dérangé, Evelyn et John White.

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Le réalisateur a d’abord la bonne idée de ne jamais expliquer les motivations du couple. Ils ramènent apparemment des jeunes filles pour leur propre jouissance. On ne connaît pas la source du mal et c’est une des forces du film.

Love hunters se démarque du tout-venant en privilégiant la psychologie des deux kidnappeurs. John White prend plaisir à torturer des filles. C’est un homme ordinaire, médiocre, ayant des problèmes d’argent et lié à des dealers. Le réalisateur Ben Young le décrit comme un pervers narcissique. Il assoit sa domination sur sa femme, Evelyn, en jouant sur sa culpabilité et sur l’amour qu’il lui porterait. Il la manipule constamment pour l’utiliser à sa cause. D’ailleurs, c’est bien cette dernière qui joue le rôle d’une véritable rabatteuse en ramenant des jeunes filles.

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Dans Love hunters, le personnage d’Evelyn bénéficie d’une écriture travaillée. Le réalisateur met l’accent sur la contradiction permanente que vit que cette femme, tiraillée entre l’amour immodéré qu’elle porte à son compagnon et sa fibre maternelle contrariée, n’ayant pas la garde de ses enfants. Evelyn est sans cesse dans une attitude ambivalente, comme en atteste d’un côté sa participation aux jeux pervers de son compagnon et d’un autre côté la façon détachée qu’elle a de nourrir la victime, de s’en occuper, comme s’il s’agissait d’une situation normale. Cela contribue à entretenir le doute dans l’esprit du spectateur : cette femme friable, qui porte une sorte de fragilité en elle, n’a-t-elle pas de la compassion pour ces victimes qui pourraient lui rappeler ses enfants dont elle n’a pas la garde ?

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Love hunters a l’originalité de s’intéresser bien plus à la personnalité des kidnappeurs que de la victime, ce qui n’est pas fréquent dans ce genre de films.
Évitant toute complaisance, notamment le voyeurisme ou le torture-porn très usité dans les années 2000, Love hunters privilégie les scènes d’horreur hors champ. Ce qui donne encore plus de force et d’intensité aux situations concernées.
D’autant que la victime, sans issue, est constamment impuissante face à ses ravisseurs. On la sent comme résignée. Son seul espoir est de rallier à sa cause la compagne du psychopathe dont elle perçoit rapidement l’ambiguïté de sa position.

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Love hunters est avant tout un drame familial où chaque personnage féminin subit l’absence de l’être cher. A son crédit, le film peut compter sur une interprétation très convaincante, notamment d’Emma Booth, dans le rôle de la compagne du psychopathe. Elle est tout en nuances dans son jeu et devient presque touchante par moments.
Par ailleurs, on notera que le réalisateur Ben Young utilise aussi avec beaucoup d’à-propos l’environnement de cette banlieue aseptisée. On ne peut être que interpellé quand la mère de Vicky essaie de retrouver sa fille et va de pavillon en pavillon qui se ressemblent tous, et dont les occupants ont l’air détachés de tout ça. L’indifférence d’attitude choque, mais agirait-on différemment ? Telle est la question que semble nous renvoyer le cinéaste. Pas sûr, dans une société de plus en plus individualiste.

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Si Love hunters n’évite pas quelques scories inutilement esthétisantes, le thriller est prenant de bout en bout. D’autant que son final est fort sur le plan émotionnel, renforcé par une excellente insertion du morceau musical Atmosphere de Joy Division.
Il demeure un premier film hautement recommandable. On attend avec intérêt le prochain long métrage de Ben Young.

The Circle de James Ponsoldt!!!

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Une dystopie contemporaine sur la destruction de la vie privée par les nouvelles technologies.

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Titre original : The Circle
Réalisation : James Ponsoldt
Scénario : James Ponsoldt et Dave Eggers, d’après le roman The Circle de Dave Eggers
Photographie : Matthew Libatique
Décors : Gerald Sullivan
Musique : Danny Elfman
Montage : Lisa Lassek
Pays d’origine : États-Unis
Genres : techno-thriller, drame, science-fiction, dystopie
Durée : 110 minutes
Dates de sortie : 12 juillet 2017
Distribution : Emma Watson, Tom Hanks, John Boyega, Ellar Coltrane, Bill Paxton, Glenne Headly

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Les États-Unis, dans un futur proche. Mae est engagée chez The Circle, le groupe de nouvelles technologies et de médias sociaux le plus puissant au monde. Pour elle, c’est une opportunité en or ! Tandis qu’elle prend de plus en plus de responsabilités, le fondateur de l’entreprise, Eamon Bailey, l’encourage à participer à une expérience révolutionnaire qui bouscule les limites de la vie privée, de l’éthique et des libertés individuelles. Désormais, les choix que fait Mae dans le cadre de cette expérience impactent l’avenir de ses amis, de ses proches et de l’humanité tout entière…
Le scénario de The Circle part d’un constat certes lucide mais difficile à admettre : l’Homme, de tout temps, a toujours réussi l’exploit douteux de gâcher ses plus belles créations. C’est ainsi qu’une bonne idée, censée améliorer la vie du terrien lambda, devient une bombe à retardement dès qu’elle est dans les mains de l’homme providentiel chargé d’en tirer le maximum d’avantages. Ainsi, si Internet est à n’en pas douter une invention de premier ordre (ce n’est pas à la rédaction d’un site comme le nôtre que nous dirons le contraire) force est de reconnaître qu’il n’a pas résisté longtemps aux pires dérives. Terrorisme, pédopornographique, harcèlement en ligne…le pire de l’être humain a trouvé en la toile une complice involontaire qui aide à son épanouissement. Quelle sera la suite ?

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Dans le monde de The Circle, une entreprise qui se situe entre Google et Facebook, tenue par un Tom Hanks énigmatique, les réseaux sociaux ont franchi le pas sans complexe. La vie privée n’existe plus et vos moindres faits et gestes sont observés par des millions de personnes. Bientôt, les portables seront inutiles puisque la peau elle-même sera connectée. Au mépris de l’individualité, de ce qui fait l’essence même de votre personnalité, détruite au profit du sacro-saint sens commun. Oubliez donc votre âme : le réseau vous obligera peu à peu à vous accommoder à ses exigences. Et avec votre consentement, qui plus est ! Serait-ce une vision improbable de l’avenir ? Peut-être pas tant que ça…

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Grâce à une mise en scène efficace qui fait du spectateur un voyeur et du grand écran une reproduction à grande échelle de nos portables et ordinateurs, The Circle est d’un réalisme à toute épreuve. Il faut au moins ça pour faire oublier un sacré manque de rythme. La description détaillée de l’univers de l’entreprise qui, comme Google, offre l’opportunité à ses plus modestes collaborateurs d’avoir l’esprit « corporate », est certes intéressante et nécessaire mais beaucoup trop longue.

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S’il s’agit avant tout de montrer l’ascension du personnage campé par Emma Watson, qui passe du poste de secrétaire à celui d’associée d’une entreprise milliardaire, force est de reconnaître que le rythme trop tranquille aura tendance à en lasser plus d’un. Tout comme le traitement réservé aux personnages secondaires, voire même à l’ensemble du casting. Ou quand les acteurs disparaissent au profit du réseau, rendant impossible toute tentative pour se projeter dans cette vie future.

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C’est le choix déroutant qu’a fait le réalisateur James Ponsoldt : privilégier le réseau social, principal acteur du film, au détriment des personnages. Si Emma Watson a la chance d’avoir assez de temps d’antenne pour proposer une vraie composition, ses comparses restent dans l’ombre, voyant leurs rôles réduits à l’ébauche, là où l’on attend un minimum de détails.

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Ainsi, John Boyega, Karen Gillan et Tom Hanks lui-même voient leurs personnages disparaître au profit d’un média imaginaire qui, en monopolisant l’attention, devient vite agaçant. Si le passage de témoin, assez symbolique, entre l’ancienne et la nouvelle génération d’acteurs peut sembler prometteur (tout le marketing autour du film repose d’ailleurs là-dessus), le long-métrage ne remplit pas assez sa mission et le scénario est trop bancal pour que The Circle marque vraiment les esprits.

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Pire encore : il s’agit du rôle de trop pour Emma Watson. Certes, elle est toujours aussi convaincante, mais reste une nouvelle fois dans sa zone de confort. Tous les personnages que l’actrice interprète sont le reflet d’un caractère que le monde entier connait : elle est intelligente, bibliophile, féministe…Il serait peut-être temps pour elle de se mettre en danger car, rapidement, son aura risque d’en pâtir.

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Efficace malgré tout, The Circle n’entraînera malheureusement pas la prise de conscience que son réalisateur pouvait espérer. Oui, la vie privée est menacée par Internet les réseaux sociaux. Mais en évoquant plus les avantages que les inconvénients et en misant sur une fin décevante, le film se perd, étouffé par ses bonnes intentions. Ce n’est pas cela qui va empêcher un monde ultra-connecté d’évoluer . Au dépend de la vie privée ? Il est peut-être déjà trop tard.

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L’Empire des sens de Nagisa Oshima!

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L’ultime chef-d’œuvre sur l’amour passionnel. A (re)découvrir de toute urgence.

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Réalisateur : Nagisa Oshima
Titre original : Ai no korida
Genre : Erotique
Nationalité : Français, Japonais
Distributeur : Tamasa Distribution
Editeur vidéo : Arte Vidéo
Date de sortie : 15 septembre 1976
Durée : 1h45mn
Reprise: 12 juillet 2017
Sortie en version restaurée 4K le 12 juillet 2017
Scénario : Nagisa Ôshima
Image : Hideo Itô
Montage : Keiichi Uraoka
Musique : Minoru Miki
Producteur(s) : Anatole Dauman, Kôji Wakamatsu
Production : Argos Films, Ôshima Productions, Shibata
Distribution : Eiko Matsuda (Sada Abe), Tatsuya Fuji (Kichizo), Aoi Nakajima (Toku), Yasuko Matsui (le patron de l’auberge Tagawa), Meika Seri (Matsuko), Kanae Kobayashi (Kikuryû), Taiji Tonoyama (le vieux mendiant), Kyôji Kokonoe (Omiya), Naomi Shiraishi (la geisha Yaeji)

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Enfant terrible de la Nouvelle Vague japonaise, Nagisa Ôshima a contribué avec d’autres cinéastes de sa génération à révolutionner le cinéma japonais, à le sortir de l’âge classique pour mieux lui faire épouser le virage de la modernité. Si Ôshima et ses confrères ont repensé leur art du point de vue de la forme et des conditions de production, ils ont aussi été à l’avant garde des bouleversements sociaux qui ont agité la société nippone tout au long des années 1960.

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Avec Furyo, sorti en 1983, L’Empire des sens (1976) est aujourd’hui le film d’Ôshima le plus connu du grand public, alors même qu’avec ces deux œuvres le cinéaste semble s’éloigner d’une critique frontale de la société japonaise de l’après-guerre – L’Empire des sens se situant dans les années 1930 et Furyo durant la Seconde Guerre mondiale – ainsi que du foisonnement formel qui a caractérisé certains films de ses débuts.
Si, quarante ans après sa sortie, associer l’imaginaire érotique japonais à ce film demeure un réflexe en Europe, il serait faux de croire que ce qui nous paraît typique de cette culture n’ait rencontré qu’approbation lors de sa sortie au Japon. Le film fit scandale dans un pays où certaines représentations de l’érotisme et de la pornographie restent cadenassées par un ensemble de codes. En montrant frontalement des actes sexuels non simulés et en ne floutant pas les poils pubiens de ses protagonistes (ce qui est tabou au Japon), le cinéaste s’est attiré les foudres de la censure. Pourtant, la présence de ces codes de censure n’induit pas que toute mise en image de la sexualité était absente des écrans japonais.

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Depuis les années 1960 et le développement d’un cinéma érotique appelé pinku eiga, la représentation et les questionnements liés à la sexualité et à ses perversions étaient somme toute monnaie courante. Ce cinéma « érotique » a d’ailleurs pu par certains aspects dialoguer avec les œuvres militantes de la Nouvelle Vague japonaise, si l’on pense notamment aux films de Kôji Wakamatsu qui, fausse coïncidence, est crédité dans L’Empire des sens en tant que directeur de la production. L’histoire d’Abe Sada, le nom de l’héroïne de ce drame, avait d’ailleurs été portée à l’écran au sein des circuits pinku eiga l’année d’avant par Noboru Tanaka, dans un excellent film intitulé La Véritable Histoire d’Abe Sada.

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L’histoire de L’Empire des sens relate un fait divers survenu au Japon en 1936 : Abe Sada, une ancienne prostituée, devient domestique dans une maison bourgeoise de Tokyo et s’éprend de son maître. Tous deux s’enfuient alors, et trouvent refuge dans une auberge dans laquelle les deux amants s’évertuent à pousser au plus loin leurs expériences sexuelles.

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Une fois détaché de son cadre social, le couple devient une entité en soi, une parcelle autonome vivant en marge du groupe. Mais d’un autre côté, il apparaît rapidement que cette marge est toute relative, car la singularité de ce mode de vie, le refus de se cacher fait de leur existence un point central autour duquel gravite la société. La chambre où se situe l’essentiel des ébats devient le centre du monde, un gouffre qui semble attirer et absorber quiconque rentre en contacte avec les amants. Il est en cela révélateur de voir le nombre de scènes au cour desquelles des personnages extérieurs assistent à leurs frasques sexuelles, ce qui est certes facilité par la spécificité des intérieurs japonais dans la façon qu’ont les différents espaces de communiquer entre eux.

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À vrai dire, le couple ne cherche pas non plus à se dissimuler, et érige même comme principe de répondre à ses instincts et pulsions sans se soucier véritablement du lieu ni de l’heure. Mais ce spectacle qu’il offre au petit périmètre qui l’entoure, la vision de cette sexualité débridée, dérange ceux qui sont amenés à y assister en les renvoyant à leurs propres désirs. Le scandale et le danger que représente pour la société l’attitude des amants résident surtout dans le fait qu’un tel type de comportement puisse se propager et contaminer le corps social. Cette quête de jouissance physique selon une logique égoïste et jusqu’au-boutiste peut s’avérer dangereuse et menacer toute cohésion sociale.
Mais si voir ce couple bousculer les hypocrisies de la société peut se révéler jubilatoire, il semble que cette volonté de faire tomber les tabous réponde chez Abe Sada au souhait de faire la paix avec elle-même en acceptant ses propres désirs. Ayant le sentiment que sa libido est extravagante en comparaison de l’idée qu’elle se fait de la norme, elle raconte s’en être ouverte auprès d’un médecin qui lui a simplement répondu qu’elle était « hypersensible ».

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Difficile de dire alors si son comportement représente sa norme à elle, ou s’il s’agit plutôt d’un retour du refoulé qui prendrait des formes extrêmes. Se sentant libérée par son amant, tout son être tend alors vers cette quête de jouissance, et quiconque sera amené à entraver son plaisir devra en subir les conséquences. Abe Sada peut vite se mettre en colère, et a autant de mal à maîtriser ses pulsions sexuelles qu’à prendre sur elle lorsqu’il s’agit d’affronter une autorité ou de faire face à la moindre remarque extérieure. Mais peut-être que ce rejet de l’autorité est inconsciemment une façon de repousser quiconque chercherait à édicter pour elle les façons acceptables de jouir.
De l’autre côté, les raisons qui poussent cet homme à suivre Abe Sada sont également troubles. Ce bourgeois abandonne finalement la vie confortable qui était la sienne pour suivre cette femme dans cette quête effrénée des sens. Son attitude est finalement le désaveu le plus cinglant apporté à la morale bourgeoise, à son conformisme et à son ennui. Mais il comprend rapidement que la voie qu’il a prise est à sens unique, et qu’aucun retour ne sera possible. Il accepte de se plier à sa logique à elle, tout en ayant conscience que cela peut le mener sa perte, ce qui interroge sur la place qu’occupe la pulsion suicidaire dans son choix de se soumettre aux désirs d’Abe Sada. Son attitude va aussi, dans le contexte politique international extrêmement tendu de 1936, à rebours des attentes du Japon impérial vis-à-vis des citoyens de sa classe.

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Une scène est en cela révélatrice, et dispense Ôshima d’en dire plus à ce sujet. Marchant dans la rue, l’homme croise un bataillon de l’armée nippone qui défile en rang, les soldats faisant claquer leurs bottes en s’enfonçant dans la profondeur de champs, tandis que sur le trottoir de gauche des badauds venus assister à leur passage les acclament tout en agitant des drapeaux. Notre homme, face à cela, occupe seul le trottoir droit, marchant tête basse en prenant le chemin inverse de la troupe que l’on imagine monter au front. Ce simple plan, de par sa composition, symbolise à quel point il s’est totalement détaché du corps social auquel il appartenait et des obligations qui en découlaient.
La singularité de la trajectoire de cet homme, abandonnant par nihilisme, par désespoir ou par opposition lucide tous ses devoirs pour mieux se lancer dans une quête sexuelle autodestructrice, renvoie pourtant à un type de protagoniste que l’on retrouve souvent dans le cinéma japonais. On pense notamment aux Plaisirs de la chair, du même Ôshima et sorti en 1965, ou encore au remarquable Piscine sans eau de Kôji Wakamatsu, sorti en 1982. Dans chacun de ses films, il apparaît que seul le plaisir sexuel est encore à même de provoquer une sensation concrète quand tout le reste se révèle vide de sens.
Le film ne joue jamais la carte de la belle image exotique. Pas de flou, de lents mouvements d’appareil qui tournent autour du couple, mais une approche sèche et directe, que cela soit via le choix des angles de caméra ou dans le montage. L’image reste avant tout frontale, et s’appuie en priorité sur des cadres fixes mettant en valeur les corps. Mais au sein du cadre même sont disposées un certain nombre de couleurs dessinant une ossature qui équilibre l’ensemble de l’image.

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Chaque plan fait écho à ceux qui le précédent ou le suivent en s’appuyant sur de fins rappels de couleurs qui donnent une dynamique au montage. À ce titre, l’utilisation du kimono rouge apparaît notamment comme l’élément central autour duquel s’articule toute la palette graphique du film. D’ailleurs, rappelons que le tire japonais du film est Ai no Korîda, que l’on peut traduire littéralement par « La Corrida de l’amour ».
Que ce kimono rouge soit sur elle, ou à côté lorsqu’elle est nue, on sent que, même disposé dans la pièce de façon faussement négligée, un soin particulier a été apporté pour le mettre en valeur. Mais la beauté de l’image c’est aussi la beauté du corps de l’actrice sublimée par les cadrages, la lumière sur sa chair laiteuse, le noir de ses cheveux et de ses poils pubiens, et toujours ce rouge présent à la fois sur le kimono et sur ses lèvres.

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Quant aux gros plans, ils ne sont que rarement frontaux, même si le réalisateur s’attarde durant certains ébats sur le visage de la comédienne, comme pour en scruter les mouvements et les soubresauts. Mais ce visage, lorsqu’elle se trouve assise sur son amant et qu’elle mène la danse, est souvent filmé en plongée, laissant ainsi surtout voir son front. Ce type de cadrage la rend d’autant plus mystérieuse qu’il procure toujours ce sentiment que quelque-chose nous est caché, et nous empêche de véritablement accéder à la psyché de cette femme.

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Cette impression est aussi accentuée par le regard mi-clos qu’a souvent l’actrice, et qui lui donne ce faciès inquiétant de quelqu’un qui semble à moitié conscient, c’est à dire avant tout soumis à une logique inconsciente qui semble l’envahir sans garde-fou. Car le cinéma d’Ôshima, tout en s’évertuant à porter un regard critique sur la société japonaise à travers les âges, n’omet jamais pour autant de s’interroger sur l’ensemble des pulsions primitives qui régissent nos comportements, sur tout ce qui se trame de mystérieux et d’obscur dans notre inconscient.

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Dans une auberge de Tokyo, en 1936, Kichizo, le propriétaire, remarque la servante Sada Abe, lors d’un incident où elle manie le couteau de cuisine avec dextérité… Il est attiré vers elle par un puissant désir sexuel, mais, au lieu d’être rapidement satisfait de ses relations, celles-ci ne font qu’aiguillonner son désir, et sa virilité, sans cesse sollicitée par Sada…

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« C’était à la fin de l’été 1972 », raconte Oshima. « Revenant du festival de Venise, où j’avais présenté Une petite sœur pour l’été, je suis passé à Paris. Dans le hall d’une petite salle de projection, le Club 70, Dauman lança soudain la proposition suivante : « Faisons un film ensemble, en coproduction. Ce sera un film érotique. Pour ce qui est du contenu et de l’organisation de la production, je m’en remets à vous. Pour le reste, je fournis l’argent. »

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Ainsi vit le jour L’empire des sens, inspiré de l’histoire d’Abe Sada, qui folle d’amour trancha les parties génitales de son amant. Ce fait divers s’est déroulé en 1936.
Ancienne geisha, Sada est désormais servante dans une auberge à Tokyo. Rapidement, elle attire l’attention de Kichi, le mari de la patronne. Les deux amants sont pris d’une passion charnelle dévorante. Leur recherche du plaisir ultime les conduira jusqu’aux extrémités de leur amour.

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Plus de quarante ans après, L’Empire des sens reste ce monuments d’érotisme, cet OVNI qui transforme une scène de sexe en déclaration d’amour. Car le film d’Oshima ne se regarde pas comme un simple déballage pornographique. En dépit de la crudité des scènes, le réalisateur est parvenu à un climax tellement chargé d’émotions que le sexe devient familier. On décèle cet amalgame ambigu de plaisir et de mort, séparés par une frontière trop floue pour les deux protagonistes. Oshima signe ni plus ni moins un miracle du 7ème art, où l’acte d’amour révèle toute sa pureté et sa dangerosité.

Le Lauréat de Mike Nichols!

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Titre : Le Lauréat
Titre original : The Graduate
Réalisation : Mike Nichols
Scénario : Calder Willingham et Buck Henry, d’après le roman Le Lauréat de Charles Webb.
Photographie : Robert Surtees
Musique : Paul Simon (interprétée par Simon et Garfunkel) et Dave Grusin
Montage : Sam O’Steen
Production : Lawrence Turman
Pays :  États-Unis
Genre : comédie dramatique
Format : couleurs
Budget : 3 000 000 $
Durée : 105 minutes (1h45)
Dates de sortie :  4 septembre 1968, version restaurée 4K le 12 juillet 2017
Distribution : Dustin Hoffman, Anne Bancroft, Katharine Ross, William Daniels, Murray Hamilton, Elizabeth Wilson

Toujours aussi délicieux, le film emblématique de la révolte des baby-boomers.

Benjamin Braddock vient d’achever ses études couvert de diplômes. Au cours d’une réception organisée par ses parents, il rencontre Mme Robinson, une amie de ces derniers. Elle séduit le jeune homme, lui faisant découvrir les plaisirs de l’amour. Les parents de Benjamin, qui ignorent tout de cette relation, incitent bientôt leur fils à sortir avec Elaine, la fille des Robinson. Réticent au début, il s’attache rapidement à l’étudiante…

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Dans le souvenir nébuleux d’un film vu il y a quarante ans, seuls subsistaient la jambe gainée de soie noire de Mrs Robinson et le regard ahuri du puceau Benjamin. Surprise : Le lauréat est bien plus que cela. Et bien mieux, surtout ! Remontons à 1967 pour humer l’air du temps. Cette année-là, les Beatles sortent le peut-être plus grand album de tous les temps, Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Antonioni obtient la Palme d’or à Cannes avec Blow up, pour Jacques Dutronc, il est cinq heures et Paris s’éveille. Les jupes ont furieusement raccourci, les cheveux des garçons rallongé d’autant.

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Grâce à la loi Neuwirth, la pilule contraceptive ne va pas tarder à être mise sur le marché français. Les baby-boomers entonnent la chanson de la liberté, refusant tout de go le moule dans lequel on voudrait les contraindre à devenir adultes. Victime de la société de papa-maman : le brillant étudiant Benjamin, avec ses petits costards étriqués, sa coupe de cheveux de gendre idéal, sa timidité maladive et ses états d’âme cafardeux. Le temps d’un dépucelage de haute volée, il sera prêt à faire sa propre révolution.

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Le film peut se lire comme un conte, l’histoire d’un jeune prince au physique ingrat et au moral dans les chaussettes, tombé dans les rêts d’une envoûtante reine en manteau de léopard. Devenu son obligeant serviteur sexuel, il ne tardera pas à s’ennuyer auprès d’elle et de ses névroses. Ce qui devait arriver arrive : il tombe amoureux fou de la jeune princesse, fille de la reine à l’insatiable libido. Evidemment, tout se liguera contre lui mais, bravant les épreuves, devenu preux chevalier au courage invincible, il parviendra à ses fins en enlevant la belle en pleine cérémonie de mariage, au nez et à la barbe des parents furieux et médusés. Benjamin donc, porte-parole de toute une génération qui rue dans les brancards. Avec le recul, on comprend encore mieux l’énorme succès fait au film à sa sortie.

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Il faut dire que Mike Nichols – dont c’était le second film après Qui a peur de Virginia Woolf ? – a su prendre son histoire à bras le corps. Bravant le puritanisme hollywoodien (un garçon couche avec une mère puis tombe amoureux de sa fille, on n’avait jamais vu ça sous les sunlights !), il cisèle son gentil brûlot aux petits oignons. Un scénario bien ficelé, démarrant comme un vaudeville et se terminant dans la grande tradition du burlesque ; pas un plan qui ne soit travaillé (parfois un peu trop) ; en BO, les chansons (inoxydables) de Simon et Garfunkel ; un montage bluffant d’habileté (le traitement des ellipses devrait être décortiqué dans toutes les écoles de cinéma) ; et surtout des comédiens à tomber par terre, tous inconnus, tous venant du théâtre.

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Crevant l’écran, Dustin Hoffman, dont c’est le premier film, devient la star que l’on sait et l’acteur emblématique de la décennie à venir. A elle seule, son extraordinaire prestation – de moche et mou il devient beau et fort au fur et à mesure qu’il prend son destin en mains – vaudrait plus qu’un détour. Mais comme le reste est à l’avenant, ce petit grand film (pour lequel Nichols a obtenu l’Oscar du meilleur réalisateur), se revoit avec le plus grand des plaisirs et un pincement de nostalgie pour une époque où l’on croyait encore possible que les temps changent pour aller vers le mieux…

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Produit en 1967, Le Lauréat est l’un des premiers films représentatifs du changement social et culturel des années 1960 aux États-Unis. Porté par un acteur alors inconnu et imposé par Mike Nichols, Dustin Hoffman, et les chansons de Simon et Garfunkel, le film a conservé sa fraîcheur douce et amère ainsi qu’une force certaine dans le remarquable portrait d’une classe moyenne américaine en déchéance, portrait qu’un Chabrol des années 1970 n’aurait d’ailleurs pas renié.

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Malgré le nombre assez réduit d’œuvres réellement intéressantes dans la filmographie de Mike Nichols, Le Lauréat est encore aujourd’hui un pivot dans l’histoire des représentations de la société américaine, coincée entre la caricature de l’American way of life et les nouvelles aspirations d’une génération qui n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale et n’a guère eu envie de défendre ses troupes au Viêt-Nam.
Pour donner à voir, à comprendre la société de fin des années 1960, les réalisateurs contemporains parsèment leurs films de touches de « réalisme », de ces « petits faits vrais » dont parlait Barthes (citant Stendhal), sans travailler, bien souvent, à la restitution d’une atmosphère sociale, familiale, culturelle : ce fut le cas de Forrest Gump, ou plus récemment, de Benjamin Button. Il s’agit, dans ces films, de référencer une époque, par une chanson, une image d’archive… Évidemment, Mike Nichols a l’avantage de réaliser Le Lauréat juste avant l’offensive du Têt et Woodstock, et se plonge dans les affres d’une société de baby boomers qui ne sait plus avancer, enfermée dans une routine politique et morale.

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Le Lauréat n’est ni un film contre le Viêt-Nam – bien que Ben range rapidement ses quelques soldats de plomb –, ni à proprement parler un hommage à cette génération de jeunes adultes qui ont cherché peu ou prou à sortir d’un carcan pourtant bien construit. C’est donc le portrait de deux générations qui s’affrontent sur des terrains très divers – le sexe, les études, la foi, la course à la reconnaissance sociale –, et se perdent l’une l’autre.
Le « héros », Benjamin Braddock, est la définition même du cloisonnement social : dans la première partie du film, il est sans cesse enfermé dans un cadre, à l’image du générique d’ouverture durant lequel Ben se laisse conduire, impassible, neutre, sur un tapis roulant d’aéroport alors que Simon et Garfunkel entonnent The Sound of Silence. Il est le reflet d’une société automatisée dans son rythme et ses habitudes : elle se caricature elle-même dans l’organisation d’un barbecue tous les dimanche, durant lequel on va pouvoir porter aux nues devant les voisins le fils prodige, le graduate ; lors des petit-déjeuners ressassés comme un semblant d’union familiale… et la liste est longue.
Mike Nichols s’est surtout attaché à deux points cruciaux : le langage verbal et corporel, qui fait écho à l’enfermement visuel. Ben subit absolument tous les plans, tous les mouvements de caméra, jusqu’au moment où la révolte naît de la transgression. Les scènes de présentation restent en cela assez remarquables : c’est l’idée de la cage qui prédomine dans la vie de Ben. Coincé entre une porte et une femme insistante, déformé en gros plan par un aquarium, enfermé physiquement et humilié par ses parents dans le scaphandre ridicule qu’on lui offre pour son diplôme, Ben est à la recherche d’une fantaisie plus pure, moins feinte.

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Du fond de la piscine, il cherche d’abord à stagner avant d’en sortir. Il trouve cette fantaisie en premier lieu dans les bras d’une redoutable séductrice, la fameuse Mrs Robinson, « la plus belle des amies de ses parents » : alcoolique, délaissée par un mari qu’elle a épousé pour cause de grossesse, elle le dépucelle, tente de l’initier en fait à la société qui l’a enfermée elle-même… et l’y plonge un temps. Dans ce milieu, ne survit qu’une certaine médiocrité incarnée par Mrs Robinson, femme perdue, dépressive, possédant la vulgarité des vamps qui n’assument ni leur provocation sexuelle, ni leur sortie du cadre restrictif.

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Les plans restés célèbres, notamment celui où l’on découvre Dustin Hoffman en arrière-plan dans l’angle droit de la jambe d’Anne Bancroft, montrent effectivement une virtuosité dans la mise en scène du cloisonnement : mais cette dernière se développe également dans les détails dialogués et les seconds rôles. Ben ne s’exprime ainsi que par onomatopées dans les premiers temps, ne pouvant encore faire face aux versants négatifs des Américains moyens personnifiés par les Robinson et les Braddock qu’en débitant des répliques qui paraissent pré-enregistrées.

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La rébellion contre l’automatisme, la (re)naissance, n’interviennent donc pas au moment de la transgression, mais au moment de la rencontre avec une autre « enfermée », la fille des Robinson, Helen, dont on découvre le visage sur une peinture, encadrée dans la chambre où Mrs Robinson fait ses premières avances à Ben : « Hello darkness, my old friend »… Sortir du cadre, c’est tout d’abord changer d’espace. Du salon, du jardin des maisons identiques, on passe à la voiture, puis à l’université, lieu ô combien symbolique de la jeune génération américaine de ces années. Du silence, du réflexe parlé, on passe aux cris, à la libération – qui ne se fait pas sans heurts. De l’empathie parentale, des obsessions proprettes, on passe à la folie amoureuse, à l’obsession d’une vie moins rangée, choisie.

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Pied-de-nez au classicisme hollywoodien, Le Lauréat détourne à la fois les étapes dramatiques classiques (la rencontre, le quiproquo, le départ, les retrouvailles) et les symboles sociaux les plus marqués (notamment dans l’utilisation grotesque de la figure christique finale) pour mener ses personnages vers un ailleurs bien moins rose qu’il n’y paraît. Mike Nichols ne s’est pas fait ici le porte-drapeau d’une génération qui devait gagner, qui devait changer le monde ; mais dépeint une génération qui, faute de pouvoir changer ce monde, préfère s’en construire un autre, plus instable, presque nostalgique, dans lequel la sortie de l’enfance est effectivement libératrice, et un tantinet douloureuse.

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À l’image du dernier plan du film, absolument magnifique dans les tressautements du cadre et les expressions nuancées des deux nouveaux êtres, Helen et Ben entrent dans la vie. Pour aller où ? Mike Nichols ne répondra pas à la question, préférant de très loin laisser ces petits représentants générationnels grandir seuls.

Song to Song de Terrence Malick!

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ATTENTION LES YEUX : CA PIQUE !

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Song to Song: Terrence Malick, le déclin d’un génie?

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Titre original et français : Song to Song
Réalisateur : Terrence Malick
Scénario : Terrence Malick
Direction artistique : Ruth De Jong
Décors : Jack Fisk
Costumes : Jacqueline West
Montage : Brian Berdan, A.J. Edwards et Keith Fraase
Photographie : Emmanuel Lubezki
Producteurs : Nicolas Gonda, Sarah Green et Ken Kao
Durée : 129 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 12 juillet 2017
Distribution : Michael Fassbender,Ryan Gosling,Rooney Mara,Natalie Portman,Cate Blanchett,Linda Emond,Holly Hunter,Val Kilmer,Lykke Li, Iggy Pop, Patti Smith, Spank Rock, Tegan and Sara, Florence Welch

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Dans son film, porté par Ryan Gosling et Michael Fassbender, le cinéaste texan poursuit ses expérimentations cinématographiques. Trop pour la critique, qui y voit la chute d’un prodige du 7e art.

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LE MYSTERE MALICK : CE QU’EN PENSE LA PRESSE, LA CRITIQUE ET LES MEDIAS

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Terrence Malick cultive le mystère. Il fait vœu de silence depuis plusieurs années, reclus dans sa propriété à Austin dans le Texas. Et quand il sort de cet exil, c’est pour nous proposer un nouveau long-métrage. Song to Song est sorti dans les salles obscures ce mercredi. Un film expérimental, sensoriel, philosophique. Ou du moins qui prétend l’être. Avec un casting cinq étoiles, Terrence Malick déçoit à nouveau la critique. Et inquiète.

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Le projet n’avait pas convaincu les sceptiques: une histoire d’amour moderne, où les émotions s’entrecroisent, sur fond d’industrie musicale. Deux couples; d’un côté Faye (Rooney Mara) et BV (Ryan Gosling), de l’autre Cook (Michael Fassbender) et Rhonda (Natalie Portman). BV est chanteur, Cook est producteur. Et c’est à peu près tout.
Pour Le Monde, «la musique n’est pas bonne». Le journal déplore que le réalisateur garde la même recette, qui a fait de Tree of life en 2011 un triomphe. Car cette fois, la magie n’opère pas. «Comme d’habitude, on se court après dans de somptueuses villas et des paysages idylliques tout en se questionnant sur le sens de l’existence. Et comme toujours chez Malick, la rédemption finit par arriver après une traversée torturée du monde profane et de ses tentations», est-il écrit. «Même avec la plus grande indulgence, difficile de s’émerveiller devant l’énième divagation d’un cinéaste désormais parti très loin, trop loin.»

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«Difficile de s’émerveiller devant l’énième divagation d’un cinéaste désormais parti très loin, trop loin.»

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Même son de cloche du côté des Inrocks, qui conseille aux lecteurs de regarder Badlands, le premier long-métrage du réalisateur (1973). «Cet évanescent ballet romantico-philosophique se déroule dans des décors d’un luxe morbide frisant l’obscénité en nos temps de crise généralisée (mais dans un plan furtif, une main de rocker glisse un billet dans celle d’un mendiant, la bonne conscience est sauve), les personnages évoluant dans des villas de hipsters milliardaires nickel dépourvues de toute trace de vie. Est-ce un film, une pub pour Côté Sud ou bien le clip d’une agence immobilière haut de gamme?» regrette le critique, même si le cinéma de Terrence Malick garde quelques qualités. «Malick est incontestablement un auteur singulier, un cinéaste américain qui échappe à tous les codes (…), le problème n’étant pas ce qu’il ne fait pas mais ce qu’il fait, à savoir cette esthétique de l’apesanteur et de l’intériorité qui est ici tellement hors-sol, tellement perchée qu’elle ne saisit quasiment plus rien de tangible de l’expérience humaine et de nos existences terrestres.»

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Éric Neuhoff du Figaro est lui encore plus sévère avec cet essai cinématographique. «Malick refusant d’apparaître en public, la supercherie a des chances de durer. Une certaine critique se laisse avoir. Nul ne réussira à nous persuader que le vrai Malick a réalisé Song to Song. La parodie saute aux yeux. Ces chuchotis en voix off, ces personnages qui sautillent, dansotent, cette caméra toujours plus ou moins de traviole. Ah, l’amour! Cette invention humaine est bien compliquée», écrit-il. «Quelle tristesse! Comment se réjouir d’assister au déclin d’un génie? Malick est devenu ce raseur qui pérore, accoudé au manteau de la cheminée. Il assène des évidences d’un ton docte et profond. Il filme de trop haut pour transmettre la moindre émotion. Son étrange fascination pour les piscines, son goût des penthouses dominant la ville se concevraient chez un agent immobilier.»

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«Nul ne réussira à nous persuader que le vrai Malick a réalisé Song to Song. La parodie saute aux yeux.»

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Paris Match est plus nuancé dans sa critique. «Après À La Merveille et Knight of Cups, le réalisateur poursuit donc ses expérimentations narratives avec un récit fragmenté à l’extrême autour de quatre “figures” qu’il peint par petites touches sentimentales. Sa méthode n’a pas changé», peut-on lire. «Terrence Malick est pleinement conscient que sa recherche d’un nouveau langage cinématographique doit prendre fin, sous peine de s’auto-caricaturer.»

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Le JDD est lui l’un des seuls médias de la presse française à être convaincu du génie incompris de Terrence Malick dans Song to Song. «Le maître applique la même méthode que dans ses films précédents: un voyage sensoriel qui alterne des purs moments de grâce avec des commentaires d’une lucidité implacable ; une narration déstructurée qui permet au spectateur d’appréhender l’histoire avec sa propre subjectivité ; une attention à chaque détail de la nature pour mieux en célébrer la majesté. Chaque plan fascine par sa beauté», y est-il décrit. «Aux dialogues, le réalisateur préfère les regards et les gestes qui expriment le désir et la vie. L’image traduit son évolution: la mélancolie et le questionnement métaphysique cèdent doucement leur place à l’apaisement.»
«Malick s’introduit dans les têtes de ses héros torturés, qu’il fait parler à travers des voix off qui occupent l’essentiel du film»

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Le Parisien a lui aussi été envoûté par Song to Song. «Malick s’introduit dans les têtes de ses héros torturés, qu’il fait parler à travers des voix off qui occupent l’essentiel du film. Il livre ainsi un drame intimiste et métaphysique, mais que sa mise en scène rend incroyablement aérien. Autour d’acteurs qui dansent et sautillent avec grâce, la caméra du réalisateur plonge, virevolte, dissèque les corps et les têtes. C’est déroutant, mais d’une beauté et d’une sensualité inouïes.»

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Si Terrence Malick divise une nouvelle fois la critique, il devrait toutefois boucler ce cycle expérimental entamé à l’aube des années 2010. Son prochain long-métrage, Radegund, sera consacré à une histoire vraie: celle de Franz Jägerstätter, objecteur de conscience qui s’est opposé au Nazi. Un film qui devrait être bien plus conformiste. Espérons-le pour Terrence Malick.

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LA CRITIQUE DE SONG TO SONG :

Est-ce qu’on s’est tous complètement plantés au sujet de Terrence Malick ? A défaut de réponse certaine et définitive, la question mérite au moins d’être posée après le visionnage de cet ahurissant Song to Song, faisant suite aux tout aussi étonnants (dans le mauvais sens) A la merveille ou Voyage of Time.

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En ce qui me concerne, il ne faut pas beaucoup me pousser pour écrire que le seul vrai grand film de Malick est le tout premier, Badlands (La Balade sauvage, 1973). L’étrange hiatus de vingt ans séparant Les Moissons du ciel de La Ligne rouge a contribué à créer un mythe Malick, absence et silence suscitant le mystère. Depuis, le cinéaste enchaîne les films à forte cadence et on se dit souvent qu’il aurait mieux fait de ne pas.

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Une esthétique de l’apesanteur totalement hors-sol:
Malick est incontestablement un auteur singulier, un cinéaste américain qui échappe à tous les codes, habitus et formatages du cinéma de son pays et c’est infiniment respectable, le problème n’étant pas ce qu’il ne fait pas mais ce qu’il fait, à savoir cette esthétique de l’apesanteur et de l’intériorité qui est ici tellement hors-sol, tellement perchée qu’elle ne saisit quasiment plus rien de tangible de l’expérience humaine et de nos existences terrestres.

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Austin, Texas, Song to Song fait se croiser deux couples de musiciens, producteurs et wannabe qui se posent un tas de questions existentielles du style Qui suis-je ? M’aime-t-il ? Suis-je talentueuse ?… Et où ai-je rangé les clés ? a-t-on envie d’ajouter façon Woody Allen.

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Cet évanescent ballet romantico-philosophique se déroule dans des décors d’un luxe morbide frisant l’obscénité en nos temps de crise généralisée (mais dans un plan furtif, une main de rocker glisse un billet dans celle d’un mendiant, la bonne conscience est sauve), les personnages évoluant dans des villas de hipsters milliardaires nickel dépourvues de toute trace de vie. Est-ce un film, une pub pour Côté Sud ou bien le clip d’une agence immobilière haut de gamme ?

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De temps en temps, on croise les vrais Patti Smith, Iggy Pop ou John Lydon dans des caméos éclairs aussi rapides que les extraits de chansons : quelques secondes à peine, les rocks s’évanouissant de la bande-son à peine l’intro dégainée, ce qui donne un sens inusité au titre Song to Song.

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Ça dure deux heures, pourrait en durer trois, ou une, on ne voit pas bien la différence tant ce film a des allures de long interlude chic. Le casting est énormissime, aussi luxueux que les décors, mais une fois de plus, les stars ne sont pas à leur avantage dans l’univers flottant et désincarné de Malick. La vraie vedette ici, c’est Emmanuel Lubezki, le chef-op. Ainsi, Song to Song est un parfait objet de démonstration pour vendeur de home-cinéma high-tech. Pour notre part, on reverra Badlands avec nostalgie
Au début de l’année, un petit film de Terrence Malick a été dévoilé sans crier gare, que beaucoup ont vu sans le savoir : Mon Guerlain, une réclame pour parfum mettant en scène Angelina Jolie dans ce qui ressemble à un embarrassant précipité de la filmographie du cinéaste. Si ce court-métrage publicitaire est probablement ce que Malick a fait de pire, Mon Guerlain a toutefois le mérite de désamorcer le reproche en « publicité » qui colle à la peau du Texan depuis le virage esthétique opéré par À la merveille. Il faut voir Mon Guerlain pour mesurer ce qui sépare une image malickienne de cinéma d’une imagerie publicitaire, ce qui distingue la promesse d’une félicité (le lyrisme de la réclame) du projet formel qui anime encore le cinéaste, en dépit d’une vigueur que l’on peut questionner.

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Depuis désormais quatre films (À la merveille, Knight of Cups, Voyage of Time : au fil de la vie et maintenant Song to Song), il est devenu difficile d’aborder avec nuance le cas Malick : une partie de ses admirateurs lui ont tourné le dos, jugeant que l’accélération soudaine du cinéaste se liait à un déclin artistique, tandis que ceux qui l’aiment toujours autant louent avec enthousiasme une radicalité nouvelle qui viserait ni plus à moins qu’à l’émergence d’une pure poésie visuelle.

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Il est pourtant doublement paresseux de faire du « nouveau » Malick un poète : d’une part, parce que les films de Malick continuent de raconter quelque chose, et que ce quelque chose varie de film en film, et de l’autre parce qu’énoncer un tel constat ne suffit pas à définir ce que caractérise aujourd’hui l’écriture du metteur en scène, ni même à juger de sa valeur.

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Si Malick était un poète, alors sa poésie serait une poésie de lambeaux, de bouts de plans raccordés les uns aux autres dans un magma d’images qui, et c’est la grande nouveauté depuis The Tree of Life, ne vise plus à trouer un récit de béances ou à entrelacer des échelles distinctes, mais à retranscrire plus immédiatement une sensation, des affects, en tournoyant, de façon plus ou moins fructueuse, autour d’un point unique.
Ce point, quel est-il dans Song to Song ? La félicité et l’incapacité à l’embrasser durablement : le bonheur chez Malick est un état teinté d’une mélancolie profonde, précisément parce que l’expérience de la félicité est simultanée avec la prise de conscience qu’elle est nécessairement provisoire et friable.

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Exemple parfait d’une scène malickienne depuis À la merveille : un homme et une femme se touchent, ils s’enlacent, ils marchent, ils s’enroulent dans les rideaux d’une chambre, ils sont au monde comme des enfants qui (re)font l’expérience de ressentir ce qui est autour d’eux, ils traînent par terre, ils font des galipettes, ils s’abandonnent tout entiers à leurs sensations. Pourtant, la voix-off, elle, pointe exactement l’inverse : un regard adulte, qui recontextualise l’expérience au sein d’un vécu et dès lors relativise son impact.

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L’esthétique malickienne s’est bel et bien radicalisée, mais pas seulement : elle s’est aussi systématisée. Car si deux tonalités peuvent cohabiter de la sorte dans un même plan (mais peut-on encore toujours parler de plan chez Malick ? Il s’agit de plus en plus de fragments) ou une même séquence, le montage, la grande affaire du cinéaste, varie pourtant assez peu les vitesses. Même un documentaire comme Voyage of Time, qui cherche pourtant à remonter à la création de la vie et à approcher le mystère de l’existence, voit la forme du montage se cimenter au bout d’un petit quart d’heure.
Le montage frénétique de Malick ne suit plus l’évolution d’une dynamique ou le fil d’une pensée, il tourne en rond, ressasse de manière parfois harassante une recherche qui piétine, bute sur les mêmes étapes (les mêmes impasses de montage, aussi, en témoigne la multiplication des fondus en noir dans Voyage of Time et Song to Song), et pourtant parvient à se relancer, à l’image des protagonistes qui vont « d’une chanson à l’autre », d’un bout de félicité à l’autre, d’un amant à l’autre, pour trouver des réponses.
En ce sens, Song to Song a, outre ses bégaiements, le défaut de passer après Knight of Cups, le plus convaincant des Malick post-The Tree of Life, qui embrassait pleinement l’horizon de la quête et de l’errance pour trouver une forme de quiétude au cœur du tumulte chaotique dans lequel dérivait avec une certaine placidité le personnage joué par Christian Bale.

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Si le surplace est devenu le leitmotiv de l’écriture malickienne (séduisant paradoxe pour des films qui ne cessent pourtant de s’engouffrer dans des flux) mais aussi sa principale limite, il n’en demeure pas moins que le cas Malick ne doit pas être trop vite soldé : l’alléchant Radegund, qui augure une sortie du « nouveau système » déjà en circuit fermé du cinéaste, pourrait bien remettre la question de son esthétique sur le métier.

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Loving de Jeff Nichols !!

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Titre original : Loving
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Direction artistique : Chad Keith
Costumes : Erin Benach
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Production : Nancy Buirski, Sarah Green, Colin Firth, Ged Doherty (en), Marc Turtletaub et Peter Saraf
Sociétés de production : Big Beach Films et Raindog Films
Sociétés de distribution : Focus Features (États-Unis)
Pays d’origine :  États-Unis /  Royaume-Uni
Langue originale : anglais
Genre : drame
Durée : 123 minutes
Dates de sortie : 16 mai 2016 (Festival de Cannes) ; 15 février 2017 (sortie nationale)
États-Unis : 4 novembre 2016 (nationale)
Distribution : Ruth Negga, Joel Edgerton, Michael Shannon.

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Jeff Nichols libère enfin tout le sentiment amoureux qui menaçait d’imploser dans ses précédents films. En découle un beau mélodrame.

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Ce n’est pas le genre du film de procès qu’a choisi Jeff Nichols pour raconter l’authentique épopée judiciaire qui opposa le couple mixte de Richard et Mildred Loving à la justice américaine. La caméra du jeune cinéaste originaire de l’Arkansas risque bien un pied dans le bureau d’un avocat inexpérimenté ou dans une cour de justice de province, mais elle se tient parfaitement à distance de la Cour suprême, qui statua en faveur des époux révélant le caractère anticonstitutionnel de certaines lois d’États. Si le dialogue, par allusions, fait référence au contexte naissant de lutte pour les droits civiques en cette fin de années 50, le cadre s’en tient tout aussi éloigné que le modeste couple de ses protagonistes.

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Les échos nationaux de cette affaire hors norme amène dans l’intimité des Loving la visite d’un photographe de Life Magazine interprété par Michael Shannon. Il livrera pour son journal le portrait d’un couple ordinaire qui s’aime simplement. Avec ce rôle presque anecdotique, l’acteur fétiche devient un relais discret du point de vue du cinéaste à l’écran, qui préfère lui aussi peindre une série de scènes de la vie conjugale qu’une victoire judiciaire et politique dans les prétoires. Car toute la beauté de Loving réside dans le fait que jamais le cinéaste n’essaiera de s’élever au dessus de ses personnages-titres, adaptant à leur humilité discrète une mise en scène classique et sans coups de force.

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Au contraire, il s’efforce d’épouser la ligne de leur regard, comme en témoigne la belle scène d’exposition nocturne. Assise sous le porche d’une maison, Mildred annonce à Richard qu’elle est enceinte. Ce que l’illégalité de la situation des futurs époux pourrait faire tirer vers l’angoisse du drame ne trouvera comme réponse qu’un « Bien, c’est très bien », de la part du futur époux. Poussant l’underacting à son comble, la silhouette pataude de Joel Edgerton se ponctue de grommèlements d’ours mal léché qui disent autant la simplicité du bonhomme que l’évidence de son amour pour la jeune fille frêle qu’il surnomme Brindille.

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Dans les grands espaces de leur Virginie natale, le regard du couple est pourtant toujours empêché par les menaces portées par la ligne d’horizon. La crainte de voir surgir dans la profondeur de champ le shérif qui se fait un devoir de persécuter le couple ou un voisin vengeur fait de ce bout du cadre une peur permanente. Tout comme le cadre enserre leurs corps entre des encadrements de porte, fenêtres, ou habitacles de voiture ou encore le flou. Lorsque le couple décide de s’installer pour un temps dans le faubourg de la ville d’un état voisin qui, lui, ne condamne pas leur union, les cadres se resserrent encore dans l’étroitesse des rues et l’exiguïté de leur appartement. Ce n’est que dans la scène finale, une fois la bonne nouvelle de la victoire reçue de l’avocat, que le point se fera dans l’ensemble du plan, le regard de Mildred embrassant depuis la maison Richard qui joue au loin avec leurs trois enfants.

Comme pour les Loving, c’est l’aventure familiale prime pour Nichols sur le destin national. Derrière le classicisme de la mise en scène, le cinéaste livre un récit sans climax, dans le perpétuel refus de l’escalade dramatique. On peut déplorer cette mise en scène « loin des sommets« , comme c’était le cas dans ces colonnes lors de la présentation du film au dernier Festival de Cannes. On peut également l’admirer. Sous forme de chronique conjugale, il juxtapose les scènes quotidiennes tout comme Richard, maçon, assemble les parpaings pour construire des maisons pour d’autres. Le gros plan récurrent du ciment que l’on jette pour souder ensemble les parpaings d’un mur de fondation qui commence juste à s’élever joue comme la métaphore insistante de ce qui intéresse véritablement Jeff Nichols.

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Quel est le ciment de ce couple ? À cette image assénée lourdement, on préférera la très grande délicatesse avec laquelle il concentre son regard sur la quotidienneté du couple. Mildred repasse le linge, fait la cuisine, s’occupe des enfants qui sont passés de la promesse d’une annonce à la réalité d’une famille nombreuse. Richard répare la voiture, aide aux devoirs ou joue. Jamais l’un ou l’autre ne répondra à aux accusations de leur famille ou amis qui ne comprennent pas leur choix. Mais c’est dans la juxtaposition de ces scènes banales que Nichols cherche son véritable sujet, qui était déjà celui de ses films précédents, hantés par les dysfonctionnements de la famille : l’insondable mystère qui fait qu’une somme d’instants quelconques suffisent à fonder un foyer.

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Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

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L’intrigue a beau ne s’inspirer qu’exclusivement de faits réels, chaque once de Loving reste entièrement soluble avec la patte de Jeff Nichols. Famille, nature, paranoïa, amour… toutes les thématiques gri-gri du cinéaste se retrouvent de nouveau déclinées. La démarche, toujours aussi classique et circonscrite, ne surprend guère mais irradie de maîtrise. Plutôt que de citer une fois encore en guise d’influences Terrence Malick – plus métaphysique – ou Clint Eastwood – plus tenté de relier image actuelle et image souvenirs -, soutenons que Jeff Nichols possède son propre style. La facture générale est sobre voire traditionnelle (le format 2,35:1 – 35 mm est comme toujours splendide), mais c’est précisément via cette apparente convention que le génie de Little Rock vient fusionner ses obsessions. En cela peut-être faut-il y voir un héritage de John Ford, lui dont le cadrage mathématique remuait les tréfonds de l’Amérique et du genre humain ?

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Bien qu’aucun objet transitoire ne renvoie l’histoire des Loving au présent comme chez Eastwood, le dispositif imposé par Jeff Nichols a tout de même vocation à poser des questions à ses contemporains. Et pour cause : s’inscrivant dans la généalogie des films récents rappelant les démons de l’esclavage (Django Unchained, Twelve Years a Slave), Loving montre avec finesse que le combat pour les droits civiques des noirs américains ne s’est jamais arrêté et se poursuit aujourd’hui. Tous ces plans qui cadrent inlassablement Richard Loving (Joel Edgerton) façonnant brique après brique le mur d’une maison ne sont là que pour le marteler. De même que le plan final avec la famille Loving réunie au beau milieu d’un terrain vierge lézardé de pans de murs toujours en chantier. A titre de comparaison, l’on préfèrera cette allégorie à celle du cercle fermé – et quelque part un peu désespéré – choisi par Steve McQueen pour conclure Twelve Years a Slave, où planait presque l’ombre du communautarisme.

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Comme dans chacun de ses précédents films, Jeff Nichols tisse son intrigue avec simplicité, mais sans jamais tomber dans la mièvrerie ou le sentimentalisme creux. Il suffit chez lui d’un échange de regard et parfois de quelques mots pour signifier énormément. Cette économie dans l’affect et dans les moyens utilisés force une nouvelle fois l’admiration. Parce qu’il est inutile de laisser s’attarder la caméra dans le tribunal pendant une audience, le réalisateur coupe et filme parallèlement l’essentiel. Ce sera par exemple ce mutisme un peu rocailleux mais aimant dans l’expression de Richard Loving, se retournant depuis le jardin vers sa femme sur le perron. L’amour affleure, et l’on se dit que jamais auparavant Nichols ne s’était montré aussi superbement sentimental, à la manière de Douglas Sirk. Exit les belles paroles, et place au sentiment dans son plus simple appareil. Rien de neuf diront certains, mais quelle habileté.

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Pas dépaysés, les habitués du réalisateur reconnaîtront aussi quelques-unes de ses gestuelles typiques : le cauchemar qui s’immisce la nuit dans la maisonnée tranquille à la faveur d’une porte laissée ouverte, avant de pénétrer avec déflagration dans la chambre. Ou encore cette soudaine montée d’adrénaline de Richard Loving accélérant l’allure de son véhicule pour échapper à un poursuivant probablement imaginaire. Autant de court-circuitages fulgurants où Loving vacille : nappes musicales débridées, montage enfiévré… ce sont peut-être ces instants de détraquement qui permettent à l’édifice de tenir sans chanceler. Parce que l’on sait alors que Nichols cache entre les mailles sibyllines de son film des angoisses originelles. A noter que les inconditionnels de Michael Shannon, l’acteur fétiche de Nichols, seront heureux de l’entrevoir quelques minutes dans le rôle d’un photojournaliste de Life Magazine. Le personnage a beau sembler propre sur lui, les apparences sont comme souvent trompeuses.

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Finissons sur deux motifs utilisés amplement par le cinéaste dans Loving : la course de voiture et le prés. Le premier, avec ses vrombissements de moteur et ses accélérations, permet de polariser la question des droits civiques : ces voitures qui foncent en ligne droite avancent bien plus vite que le feront jamais des thèmes comme la justice ou l’égalité des droits. Le second, qui renvoie comme chez Malick à un paradis perdu mais à portée de main, sert à montrer le dépit du couple une fois installé en ville : ne reste alors plus qu’une touffe d’herbes émergeant du bitume. C’est toutefois cette même touffe qui permet à Mildred Loving d’espérer et de redoubler d’efforts pour vivre enfin la vie qu’elle désire.

EN CONLUSION :

Le cinquième et superbe film de Jeff Nichols (auparavant auteur de Shotgun Stories, Take Shelter, Mud, Midnight Special) raconte une histoire véridique qui a laissé sa trace dans l’histoire des Etats-Unis : celle d’un couple interracial, les Loving (c’était leur vrai nom), qui, dans les années 1960, à travers un procès intenté contre l’Etat de Virginie où ils vivaient, participèrent au mouvement de conquête des droits civiques pour les Noirs américains.

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Jeff Nichols – dans un style purement classique qui agace encore certains spectateurs, on ne sait pas pourquoi tant le film regorge à chaque minute d’idées de mise en scène impressionnantes – part des faits. Richard Loving est blanc. Il est maçon, brut de pomme, droit, instinctif, obstiné (comme tous les personnages principaux de Nichols).

Il a été élevé au milieu des Noirs, et quand il tombe amoureux de la jolie Mildred (avec ses grandes paupières rêveuses), il ne se pose pas de questions : il décide de l’épouser. Seulement, nous sommes en 1958 dans un Etat ségrégationniste où le mariage entre Blancs et Noirs est interdit par la loi. Alors Richard et Mildred vont se marier dans le district de Columbia avant de revenir en Virginie.

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Mais tout se sait et l’Etat de Virginie les arrête, les juge et les condamne avec une clause suspensive : soit ils vont en prison, soit ils quittent l’Etat. Ils optent évidemment pour la deuxième solution. Heureusement, le vent de l’histoire, dans ces années-là, souffle dans leur sens. Alors, poussés par des militants démocrates et des avocats débutants et ambitieux, ils vont porter plainte, bon gré mal gré, soutenus par des progressistes, contre l’Etat de Virginie. Leur combat va durer neuf ans.

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Loving est une sublime histoire d’amour. Jeff Nichols filme Richard et Mildred, mais aussi tous les autres personnages (dont les deux jeunes avocats qui vont s’engager à leur côté, qui n’y connaissent en réalité rien…) avec un respect infini. Joel Edgerton ne fait rien et il est à pleurer de dignité, de blessure intérieure tue. Ruth Negga, sans effets, incarne l’abnégation avec calme, et notre cœur bat quand on les regarde.

Ce qui est beau aussi, dans Loving, c’est que Nichols se place toujours à la hauteur de ses personnages. Richard Loving n’a aucune conscience politique. Ce que montre une magnifique scène (digne de celle de L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford où James Stewart, ignorant que Vera Miles est illettrée, l’humilie publiquement sans le vouloir), où les amis noirs de Richard, avec une certaine aigreur, sont obligés de lui expliquer ce qu’est la vie d’un Noir dans un pays raciste, ce dont il n’avait absolument pas idée. Lui n’est pas raciste parce qu’il a toujours vécu avec des Noirs. La seule chose qu’il veuille, c’est vivre heureux et tranquille avec Mildred, la protéger, fonder une famille avec elle – et non pas changer le monde.

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Mildred voit évidemment les choses différemment, puisqu’elle est noire, et elle va brusquer les choses, mais sans jamais reprocher quoi que ce soit à Richard, qui a toujours pris soin d’elle et de leurs enfants. Un Richard qui, malgré son apparent refus de tout engagement politique, garde toute sa confiance en Mildred, et se défoule dans le jardin en faisant du sport avec son fils le jour où ils attendent tous le coup de téléphone qui doit décider de leur destin.

Et durant ces neuf années, Nichols n’oublie jamais de montrer que la vie continue, que les enfants grandissent, qu’ils font des bêtises. Richard continue à monter des murs. La peur est aussi toujours présente, et Nichols joue avec, parfois avec humour (la scène où une voiture déboule à toute berzingue dans la propriété).

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Et puis il y a cette scène avec Michael Shannon, l’acteur fétiche de Nichols, qui joue un rôle court mais génial dans le film. Celui du journaliste-photographe Grey Villet, qui va saisir le bonheur des Loving. La parution de ses photos dans le magazine Life fera beaucoup pour leur cause.

Cette séquence marque une pause dans le récit. Un temps suspendu entre des vagues juridiques, des peurs quotidiennes soudain oubliées, le temps de quelques rouleaux de pellicule – Nichols expose d’ailleurs dans le générique de fin l’une des vraies photos prises ce jour-là.

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A ce moment-là, on ne peut s’empêcher de partager l’admiration et la considération du photographe pour ses sujets, égales sans doute à celles du cinéaste pour ses personnages, et peut-être aussi à sa foi dans les capacités consolatrices du cinéma. Durant cette scène, rien de grave ne peut arriver aux Loving. Et ce sentiment de fusion entre le cinéaste, ses acteurs, ses personnages et son public est bouleversant.

Midnight Special de Jeff Nichols!

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Titre original : Midnight Special
Titre québécois : Le lieu secret
Réalisation et scénario : Jeff Nichols
Direction artistique : Austin Gorg
Décors : Chad Keith
Costumes : Erin Benach
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Production : Sarah Green et Brian Kavanaugh-Jones
Sociétés de production : Faliro House Productions et Tri State Pictures
Société de distribution : Warner Bros. Pictures
Pays d’origine :  États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 2.35:1
Genres : Aventure, drame, science-fiction
Durée : 111 minutes
Dates de sortie : 16 mars 2016
Distribution : Michael Shannon, Joel Edgerton, Kirsten Dunst, Adam Driver, Jaeden Lieberher, Sam Shepard

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Avec Midnight Special, Jeff Nichols fait le pari risqué, mais réussi, de la montée en gamme. Produit pour la première fois par Warner Bros, pour un budget de 18 M$ (là où Mud n’avait coûté que 10M$ et Take Shelter 5M$), ce thriller fantastique télescope en réalité trois histoires et tonalités : celle, d’abord, d’une chasse à l’homme racée, autour d’un supposé kidnapping d’enfant ; celle, ensuite, d’un enfant aux pouvoirs étranges et convoités, qui semble communiquer avec le ciel ; celle, enfin d’une famille déchirée et impossible à réunir.

MIDNIGHT SPECIAL

Ça démarre à peine et déjà, en sélectionnant sur notre juke-box mental un souvenir d’E.T. qui se superpose à l’introduction du jeune héros de Midnight Special, Jeff Nichols affiche ses intentions. Son quatrième film sera un hommage à l’imaginaire du Spielberg des années 70-80, plus généralement à la SF de l’époque, et même, précise le réalisateur, « aux films de course-poursuite avec le gouvernement comme Starman, Rencontres du troisième type etE.T. l’extraterrestre. » Car on apprend d’emblée qu’Alton est en cavale avec son père Roy après que ce dernier l’a soustrait au Ranch, une secte où les pouvoirs du gamin de 8 ans – son regard laser transmet la prescience d’un « outremonde » – en font une quasi-divinité.

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Affublé de lunettes de plongée, le fils dévore des comics de Superman à l’arrière de la Chevrolet que Roy et son vieux copain Lucas font tracer dans le noir, vers un lieu, LE lieu, révélé par ses prophéties. Que se passera-t-il là-bas? On ne le saura qu’au terme d’un road-movie à travers une Amérique intemporelle, succession de champs de blé et de stations-service désertes où les cabines téléphoniques – à pièces – se mettent toutes à sonner en même temps. Mythologie automobile face à la puissance occulte d’un territoire monstre, émergence du surnaturel dans une Amérique où la famille nucléaire est le lien perpétuellement défait… Aux motifs spielbergiens s’attachent des citations presque directes, à Rencontres du troisième type surtout, dans lequel un autre Roy roulait aussi, sur les traces d’un lieu pressenti par des visions.

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Midnight Special s’offre même un personnage d’expert dont le nom a une consonance française, Paul Sevier, double du Claude Lacombe jadis interprété par François Truffaut. Mais dans Midnight Special, les échos les plus manifestes ne sonnent pas comme des clins d’œil. À la différence de J.J.Abrams dans Super8, Nichols ne laisse pas le geste mémoriel prendre le pas sur l’actualité de son regard. Ces références il les fond dans la matière du film, dont le cadre et la couleur restituent la sensation 80s avec une grande pureté, sans qu’il y ait besoin d’en rajouter dans le détail fétichiste. Pas d’aplomb postmoderne ni de griserie rétro : cette simplicité dans la manière de rendre hommage réduit paradoxalement la distance où devrait se loger la nostalgie.

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C’est ainsi que Midnight Special ressemble plus à un film des années  80 qui regarde vers aujourd’hui qu’à un film d’aujourd’hui qui se souviendrait des années 80. Une fable pour ici et maintenant, dont la clé serait prospective. « Alton est plus important », assène Roy à Lucas lorsque son ami hésite à tirer sur qui se met en travers de leur chemin. Plus important que tout, l’enfant n’est pas roi parce qu’il flatte le culte régressif des adulescents grandis sous Reagan, mais parce qu’il est celui qui, demain, emportera l’humanité loin d’un monde subclaquant. Fini les pères fondateurs, lestés par leurs corps trop lourds, place aux fils extraterrestres, de vide et de lumière. Si Midnight Special célèbre à la façon de Spielberg le pouvoir de l’enfance, c’est comme ultime recours quand il ne s’agit plus que de sauver ce qui peut encore l’être. L’âme des enfants d’abord.

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Roy et son fils Alton sont en cavale depuis que le père a appris que son enfant possède des pouvoirs surnaturels. Lucas, un ami de Roy, se joint à l’échappée.

Jamais avant Midnight Special l’intrigue chez Jeff Nichols n’avait paru à ce point resserré, ne se contentant que de porter quelques formes, dans un pur acte de mise en scène. D’un bout à l’autre de son quatrième long métrage, hypnotique, le texan entraîne le spectateur en une fuite noctambule fiévreuse et lapidaire. Là où Shotgun Stories, Take Shelter et Mud se montraient plus diserts quant à la psychologie et la motivation de leurs personnages, Midnight Special ne s’embarrasse d’aucun détail superflu et privilégie l’esquisse d’une structure elliptique jusqu’au-boutiste. La trajectoire, radicale bien que ténue, propulse deux hommes, Roy et Lucas, sur la route à toute allure dans le silence de la nuit.

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Du duo, qui convoie au péril de sa vie Alton, un enfant aux pouvoirs surnaturels vers un lieu énigmatique, l’on ne sait rien ou presque – aucune exposition ne venant nous enquérir des enjeux initiaux. Et d’innombrables questions fatalement taraudent, dans une dynamique quelque peu shyamalanienne. Mais Jeff Nichols ne cloisonne heureusement jamais le regard, l’incitant au contraire à se perdre dans la course effrénée des plans et des séquences. Comme toujours chez lui depuis Take Shelter, toute l’énergie du récit consiste à placer l’enfant au cœur du film, à le sonder et peut-être à terme à le comprendre. C’est que le cinéaste poursuit sa quête introspective, celle d’un homme devenu père et vivant ce nouveau rôle avec beaucoup d’angoisse. Cet être sera-t-il bon, et ses parents capables de dominer leurs peurs afin d’éviter à l’avenir d’exercer sur lui un contrôle néfaste ?

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Toutes ces problématiques a priori terre-à-terre sont précisément ce qui génère la science-fiction dans Midnight Special : l’histoire d’un père et d’une mère contraints de manifester une confiance aveugle en leur enfant, lui-même à l’origine d’évènements extraordinaires. Par-delà les apparences, la question ici posée n’est non pas celle d’un dogme ou d’une croyance, comme le laisse d’abord penser l’importance de la secte d’évangélistes tordus d’où s’enfuit Alton, mais de croire simplement en son enfant. À cet effet, Jeff Nichols projette comme nul autre cette relation intime sur un axe cosmique, comme dans Take Shelter et Mud. Alton, dont l’origine des pouvoirs n’est pas explicite, fonctionne comme une boîte de Pandore, comme un pont entre deux mondes dont l’ouverture inattendue provoque chaque fois son petit cataclysme. Faut-il y voir l’allégorie de l’horizon futur du jeune garçon, perçu par les adultes comme l’imminence d’une possible catastrophe – la fameuse angoisse du père ?

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Quoi qu’il en soit, Alton suscite l’intérêt de tous : considéré comme un messie par la secte à ses trousses, il est vu par la NSA comme une arme à même d’interférer sur les communications des services secrets américains. Il serait tentant de connecter tous ces éléments pour y dégager d’autres pistes de réflexion, mais les nombreuses portes laissées entrebâillées par le scénario semblent avant tout une manière pour Jeff Nichols de jouer avec le spectateur, de s’amuser de son intelligence. Sans compter, une fois de plus, une façon de mettre en scène la paranoïa et la lutte contre la société, mantra de son cinéma. Quid de l’absence de technologies dans le film, dont Nichols ne supporte pas la vue : notons à ce titre à quel point le protagoniste de la NSA incarné par Adam Driver est analogique, de sa prise de note à la main à ce moment où il brise symboliquement son téléphone portable.

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Comme à son habitude, l’américain développe des atmosphères vaporeuses et quasi oniriques, mais toutefois contaminées par une violence sourde, ou a contrario retentissante – voir la séquence suffocante des satellites s’écrasant près de la station service en des gerbes de flamme. Une dichotomie somme toute plus complexe que les articulations des films de Shyamalan. Le suspense et la tension, avec leurs ressorts mystérieux et leur portée universelle, font plutôt écho dans Midnight Special à Steven Spielberg, à commencer par E.T., Rencontres du troisième type et La guerre des mondes. Analogie qui n’est pas un hasard, lorsque l’on sait combien ces trois films se veulent eux aussi des descriptions délicates de la famille (et de la société) américaine.

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Enfin, il serait logique de ranger Midnight Special aux côtés de métrages eighties dans la veine de Starman (John Carpenter, 1984) qui, non content de partager le mode road movie nocturne sur fond de SF, met aussi en scène un personnage extraordinaire désireux d’atteindre un lieu précis et sibyllin. C’est ainsi que Jeff Nichols introduit l’image de son fils au sein d’un film se revendiquant précisément du cinéma ayant bercé sa propre enfance. Cette époque bénie où les réalisateurs, plutôt que de privilégier comme aujourd’hui les CGI et les rebondissements grandiloquents, s’en remettaient simplement à la famille et à l’affect, sans pour autant en passer par de trop grosses ficelles tire-larmes.

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Ce choix d’une œuvre plus que jamais épurée de tout ce qui pourrait permettre au spectateur d’embrasser plus en détails les différents cheminements scénaristiques pourra décontenancer quelques fans de Nichols. En clair, il est probable que les aficionados de ses précédents drames psychologiques restent sur leur faim. Mais si l’on y réfléchit bien, cette dimension d’un long métrage se gardant de tout justifier était présente en filigrane dès Shotgun Stories.

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C’est pourquoi Midnight Special ne fait que poursuivre le travail de l’américain, à la différence que ce dernier s’immisce un peu plus qu’à l’accoutumée dans le cinéma de genre (après le film catastrophe, entre autres), archétype de premier ordre pour aborder les tourments de la filiation. La recette partage pour le reste plus d’une similitude avec les précédents métrages de Nichols : Michael Shannon, de nouvelles régions des États-Unis (après l’Arkansas, le Kentucky et le Mississippi, les personnages sillonnent cette fois le Texas, la Louisiane, le Mississippi again, l’Alabama et la Floride), mais aussi un même rapport à la nature, qui exsude même lorsqu’à l’image n’apparaissent que la route et autres zones pavillonnaires – façon Terrence Malick. De cette relecture modeste et lyrique des classiques de la SF des années 80, l’on ressort abasourdi et plus que jamais confiant en la disposition de Nichols à façonner à son gré n’importe quel pan du cinéma américain.

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Reste la séquence finale – unique scène où les effets spéciaux sont vraiment visibles à part entière -, qui avec ses faux airs d’Abyss (James Cameron, 1989), risque de diviser. Pas suffisant cependant pour remettre en question la fulgurance et l’intensité de ce quatrième opus, tout entier porté par la puissance de ses formes, entre trouble et fascination.

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On aperçoit deux écueils : à droite, l’entrée dans le système et le risque d’une œuvre indépendante désormais surproduite, comme on a pu le voir cette année chez trois réalisateurs rapidement montés, Joachim Trier (Louder than Bombs), Denis Villeneuve (Sicario) et Paolo Sorrentino (Youth) ; à gauche, la tentation d’une mise en scène trop explicite comme celui de M. Night Shyamalan qui ne ménage plus ses effets et perd en subtilité dans la seconde partie des années 2000. Heureusement, ces menaces sont en grande partie écartées. La première, parce que la mise en scène de Nichols reste ancrée dans ses fondamentaux : un territoire qu’il connaît bien, le Texas ; un acteur, Michael Shannon, qui campe à lui seul la radicalité des premiers films ; et enfin une sensibilité toute singulière et une tension atmosphérique sourde.

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La seconde menace, celle de se «shyamalaniser», est plus marquée dans la mesure où la représentation visuelle du fantastique gagne ici en spectacularité. Mais la poésie du film et les enjeux à multiple entrées qui sont développés creusent les images fantastiques d’une pudeur et d’une vraie mélancolie. L’immanence du Texas se ressent d’autant plus qu’il apparaît explicitement, par le champ qu’ouvrent les pouvoirs du jeune garçon la possibilité furtive, et surréelle, d’une transcendance. Un superbe plan paysager, en fin de film, laisse entrevoir la superposition de deux mondes et rend, en contrepoint, l’espace rural texan à sa terrible et pesante vacuité.

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De fait, en passant plus nettement du côté du cinéma fantastique, Nichols creuse un sillon qui était déjà le sien, un certain mysticisme mais qui était alors entremêlé à une attention socio-géographique. Ici, ce passage se fait à l’intérieur même du film. La longue route des personnages accompagne le glissement des tonalités, le kidnapping devient retrouvailles avant de se faire échappée fantastique – il y a dans cet entremêlement quelque chose de Spielberg dans Midnight Special. La conduite du récit, la découverte parcimonieuse des enjeux, le lent déploiement – puis débordement – de la science-fiction, garantissent un mystère salvateur. Le parti pris photographique de travailler une lumière duelle (des couleurs oranges intérieures contre les bleus extérieurs) applique sur les visages la bichromie de l’aube tant redoutées par l’enfant suggère un univers incertain, un malaise irréel.

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Le surnaturel, incarné par un enfant à lunettes de piscine lisant un comic book, surgit par vagues – la première consistant en une spectaculaire pluie de météorites. Si Midnight Special marque tant, c’est parce qu’il situe, comme les précédents films de Nichols, ses personnages sur une lisière dangereuse et instable, entre les mondes, dans une quête inaboutie et mélancolique de leur juste place: Michael Shannon, à la frontière d’une paternité qui lui échappe; pour le jeune Alton, tendu entre sa filiation humaine et son appartenance surhumaine, et, plus encore, au mi temps de l’enfance et de la maturité.

 

CONCLUSION :

Plongée dans l’Amérique des sectes et de l’occultisme. Un thriller ramassé et haletant d’où émerge une figure bouleversante d’enfant messianique terrorisé par ses pouvoirs.
Certains ont pu croire, dès les premières annonces par Jeff Nichols d’un projet de science-fiction, que le réalisateur de Mud allait changer de planète : changer d’audience, changer de système de production mais aussi changer d’ambition en se frottant pour de bon à une mécanique de grand spectacle qui le trouverait forcément quelque peu transformé. C’était compter sans la façon majestueuse qu’a le très longtemps attendu Midnight Special de perpétuer l’ancrage populaire de Nichols.

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Entre les coutures de l’intrigue fantastique, à l’ombre des déflagrations lumineuses qui explosent dans les yeux du jeune héros, le film reste tapissé   de ces communautés sudistes désolées, soudées par la foi, pétries d’instinct clanique et burinées par la poussière, dont le cinéaste ne se séparera vraisemblablement jamais tant elles constituent toujours l’alpha et l’oméga de ses intrigues et la clé de ses obsessions. Aussi loin qu’il pousse ses évasions cosmiques, le cinéma de Nichols demeurera irrigué par la tourbe du Mississippi.
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La foi : il n’a jamais été question que de ça. Autant que les fratries de Shotgun Stories croyaient jusqu’au sang à leur rivalité, comme les héros d’une tragédie grecque, autant que le Curtis de Take Shelter croyait envers et contre tout à l’imminence de l’apocalypse, ici les membres d’un culte vénèrent un enfant dont les pouvoirs ont fait de lui un prophète, à l’existence tenue secrète.

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Alton crache par les yeux une lumière bleue qui révèle à qui la regarde une vérité incommensurable – il est aussi doué d’une quasi-omniscience. Son père (Michael Shannon), sa mère (Kirsten Dunst) et un ami (Joel Edgerton) prennent la fuite avec lui pour une mystérieuse destination, pourchassés par l’armée et par une NSA dont l’agent Sevier (Adam Driver, toujours excellent) fait office de Ponce Pilate.
Or pour la première fois chez Jeff Nichols, les personnages n’ont plus  la liberté de ne pas croire. En plongeant pour de bon dans la SF, le cinéaste a offert à la fiction les pleins pouvoirs. Donnée pour argent comptant, la déité de ce garçon connecté à la vérité d’un autre monde n’est plus déséquilibrée par un contrepoint de scepticisme, une indécision de la foi.

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C’est ce qui fait de Midnight Special  un film vraiment déstabilisant : comme si le réalisateur de Take Shelter décidait de littéraliser son écriture du fanatisme au point de ne plus permettre au film d’effleurer l’éveil, la lucidité. Nous sommes avec ceux qui croient, et il faut croire avec eux, ou ne plus croire à la science-fiction, mais qui a envie de ça ? Nichols est joueur, car malgré ce franchissement symbolique il continue de semer ici et là des signes qui viennent compliquer l’équation.
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Le film s’enracine dans l’Amérique des sectes, des cultes millénaristes aux adeptes prêts à mourir et à tuer pour ce qu’ils croient. Pas le temps, pourtant, d’agiter à leur égard la sonnette du charlatanisme : immédiatement en mouvement, Midnight Special est pris dans la cinétique d’un pur chase movie aux relents 80’s (sublime scène où la Chevrolet fuse phares éteints dans la nuit texane, sous la main experte d’un pilote coiffé de lunettes infrarouges), où la vacillation  du vrai et du faux reste en hibernation jusqu’à un épilogue qui la voit soudain éclater façon Rencontres du troisième type.

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C’est au fond à ça que sert l’odeur insidieusement fanatisée et mystique de Midnight Special : remettre au cœur de la fiction la question de la croyance,   en nous transmettant l’expérience d’une foi vis-à-vis de laquelle Take Shelter avait conservé une distance prudente, un nuage d’ambiguïté. Ainsi nous est-il offert de partager la ferveur ingénue de ces personnages auxquels le film   révèle les visions naïves d’un monde “au-delà du réel”.

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Exemple simple et ravageur : Kirsten Dunst, interdite, contemple un contrechamp dont on taira ici la nature. Et, tandis qu’il se dissipe, son évanouissement portant encore sa trace invisible, Jeff Nichols retourne la caméra et fait d’un champ de blé vide le plus beau plan de ce début d’année.