• Titre original : Legends of the Fall
  • Date de sortie en salles :  5 décembre 1995 avec Columbia TriStar
  • Réalisation : Edward Zwick
  • Distribution : Brad Pitt, Anthony Hopkins, Julia Ormond, Aidan Quinn & Henry Thomas
  • Scénario : Susan Shilliday & William D. Wittliff d’après le roman de Jim Harrison
  • Photographie : John Toll
  • Musique : James Horner
  • Support : Blu-ray Sony (2011) région All en 1.85:1 / 133 min

Synopsis :

1896. Au cœur du Montana, bien à l’abri de la folie des hommes, William Ludlow élève ses trois fils, Alfred, Tristan et Samuel. Mais vient la Grande Guerre et le plus jeune des frères n’en reviendra jamais, laissant derrière lui une veuve éplorée. Entre Tristan et Alfred débute alors une lutte sourde et violente dont l’enjeu est l’amour de la jeune femme. Chacun encaissera les grandes leçons de la vie, entre illusions perdues et vaines ambitions.

En 1995, Brad Pitt (Fury, Bullet Train) explosait à l’écran et imposait définitivement une image de séducteur farouche grâce à sa composition dans Thelma & Louise, Entretien avec un vampire et, surtout, Légendes d’automne d’Edward Zwick (le Prodige).

Brad Pitt est Tristan, le fils cadet du colonel Ludlow

Que penser de cette fresque épique s’étalant sur une vie d’homme (les premières images nous montrent Tristan Ludlow tout jeune et le film s’achève sur sa mort) ? Adaptée d’un roman du grand Jim Harrison, elle s’inscrit dans la lignée des sagas familiales dans lesquelles on prend fait et cause pour l’un des membre. Sur fond d’époque tragique, elle narre les liens et les dissensions qui entretiennent une existence. Ajoutez-y des paysages somptueux baignés de la lumière « moite » du Nord américain (ainsi que l’affirme le réalisateur dans l’amusant mais respectueux commentaire audio du DVD Columbia-TriStar) sublimement photographiés par John Toll (Oscar de la meilleure photo pour ce travail). Complétez par une magnifique ballade aux accents celtiques créée par James Horner (Aliens, Willow) et vous tenez un genre d’épopée dont sont friands les Anglo-Saxons.

Anthony Hopkins incarne le colonel Ludlow

Cependant, bien que ressemblant fortement à une œuvre de David Lean (cinéaste culte dont Edward Zwick avoue s’être pourtant fortement inspiré), et malgré l’intense travail de reconstitution historique (la recréation du centre-ville d’Helena à partir des rues de Vancouver choisie pour des raisons d’économie) ou les scènes restituant l’enfer des tranchées, on a moins le sentiment d’assister à un grand film d’aventures que celui de voir la trajectoire d’un homme. Atypique, hors du temps, des modes et des principes, voici un héros moderne, profondément romantique, autour duquel ne font que graviter, attentifs à s’insérer autant que faire se peut dans une société en pleine mutation (conséquences de la Révolution industrielle, éclatement de la Première Guerre Mondiale et prémisses de la Décolonisation), des personnages moins « magnétiques », voire iconiques.

Car le métrage, débutant sur le mode du témoignage a posteriori (un vieil Indien Cree, compagnon de toujours du colonel Ludlow et nommé One Stab, raconte l’histoire de Tristan) est tout entier axé, mais de façon presque masquée et subtile, sur le destin du fils cadet. Dès le début, le Peau-Rouge, qui s’évertue à ne jamais s’abaisser à parler la langue de l’Homme blanc – tout en la comprenant fort bien – et qui deviendra son mentor, le voit comme une force de la Nature : un être sauvage, indomptable, dont la fougue n’a d’égale que l’indiscipline. Tristan, malgré l’amour qu’il porte à ses deux frères (l’aîné, Alfred, posé et pénétré de son rôle de référent ; le benjamin, Samuel, diaphane, dont l’enthousiasme le dispute à la soif de (re)connaissance), est un animal solitaire en lequel, bien qu’il s’en cache – de moins en moins ouvertement – le colonel Ludlow voit l’incarnation de cette folie qu’il cherchait à ensevelir. Loin de la guerre civile pour laquelle il avait patiemment servi un gouvernement désormais honni, loin du bruit et de la fureur des grandes villes, il vit avec ses garçons dans ce Montana immense et sauvage dont les hivers rigoureux ont fait fuir jusqu’à sa femme.

Ainsi, insidieusement, le récit s’attellera à décrire la grandeur et la décadence de cette famille qui connut ses plus belles heures jusqu’au jour où Samuel, de retour de brillantes études, lui amena sa fiancée, Susannah, une jeune femme brillante mais orpheline.

Julia Ormond est Susannah, la fiancée de Samuel

Ce n’est pas la Grande Guerre pour laquelle, recherchant tout à la fois un sens à leur vie et la reconnaissance paternelle, Samuel et Alfred vont s’engager, qui va faire basculer leur vie, mais bien l’irruption de cette future épouse dans le cercle familial restreint. Elle n’est pourtant pas la seule femme, car Ludlow est déjà entouré d’une petite famille : outre son fidèle One Stab (qui était déjà à ses côtés dans le régiment qu’il dirigeait – en tant qu’ordonnance ? aide de camp ? éclaireur ?), on découvre un homme à tout faire au passé trouble, Decker, qui les aide à élever les chevaux et le bétail. Il a eu d’une Indienne, Pet, une jeune fille surnommée Isabel Deux (la première Isabel étant l’épouse du colonel). Cette dernière n’a d’yeux que pour Tristan et envisage, dès qu’elle en aura l’âge, de l’épouser.

Cependant, dès lors que Tristan croise le regard de Susannah, on comprend que les rapports entre les membres du clan Ludlow vont devenir extrêmement compliqués : son visage radieux, ses yeux de biche et son sourire éclatant ont, de facto, conquis les trois frères. Alfred passe du temps avec elle sous des prétextes aussi maladroits que ses gestes d’attention sont empressés. Samuel demande des conseils à Tristan car il redoute de ne pas être à la hauteur la première fois où il l’honorera physiquement. Et Tristan, lui, n’a pas besoin de lui faire la cour, de lui parler, ou même d’être présent : son côté rebelle, mal dégrossi, ses longs cheveux blonds, son air angélique cachant une farouche envie de vivre ont déjà, et irrésistiblement, enflammé le cœur de la promise du benjamin. Alfred les surprend même les yeux dans les yeux, à la lisière d’un baiser qui ne surviendra pas – en tout cas, pas avant la Guerre. Car le soir venu, les trois frères partent pour le Canada, s’engager aux côtés des Anglais qui se battent en France : Samuel croit y voir l’appel d’une liberté mise en péril ; Alfred se justifie plus vaguement par une forme de patriotisme flou dissimulant mal son envie d’en remontrer à un père qui ne l’épaule guère.

Les frères partent à la guerre. L’un d’entre eux n’en reviendra pas.

Tristan, pourtant, n’est pas du même avis : s’il s’engage, c’est uniquement pour veiller sur le petit frère, trop rêveur – et peut-être confronter sa science de la survie en forêt, sa résistance à la douleur et sa témérité aux réalités du combat moderne. Ludlow, dans une scène d’adieux réglée au millimètre suivant une forme de hiérarchisation patriarcale, et Susannah ne disent pas autre chose que : « Prends soin de Samuel. Ramène-le nous. »

La guerre aura raison de ce fragile équilibre, justifiant les choix de leur père qui avait été témoin des pires horreurs de tels conflits. Un drame terrible s’abattra sur la famille et y laissera une plaie suppurante, à jamais béante. La rage primale qui bouillait en Tristan se déversera alors en un déchaînement de violence irrationnelle, qui l’entraînera à maudire jusqu’à Dieu lui-même.

Incapable de digérer cette tragédie dont il se sent responsable, Tristan ne retournera au ranch familial qu’après de longs mois de pérégrinations et d’oubli de soi. Entretemps, Alfred se sera déclaré auprès de Susannah, essuyant un refus poli : c’est vers l’autre frère que se tournent désormais les pensées de la jeune femme. Au retour du fils prodigue, leur amour éclatera au grand jour : toutefois, c’est sans compter sur cette folie viscérale que Tristan ne parvient qu’à grand’ peine à contenir et qui l’éloignera de la maison Ludlow, à nouveau, alors que les temps deviennent plus difficiles. Doublement frustré, Alfred se confronte à son père qui lui révèle pourquoi Tristan est plus aimé que lui, qui s’est pourtant toujours efforcé de suivre les règles, de se conduire décemment. Cette injustice profonde le pousse également à quitter la demeure et à s’engager en politique.

Par petites touches parfois subtiles ou tendres, parfois espiègles, entrecoupées de scènes violentes et bruyantes (la guerre, les règlements de comptes), on suit le devenir instable de ces vies qui s’entrechoquent : le père, suite à une attaque, vit retiré du monde, handicapé et presque muet ; Susannah finit par faire un mariage de raison (avouant d’ailleurs que « l’Éternité s’est avérée trop longue ») ; et lorsque Tristan revient, en fin de compte, c’est Isabel Deux qui l’attend encore…

Tristan et Isabel Deux

L’histoire ne s’arrête pas là : les drames et les moments de bonheur continueront à enrichir cette vie et à illuminer ce métrage filmé sobrement, sans fioriture, magnifiant discrètement les paysages et les décors (mention spéciale au chef opérateur qui sait trouver des plans exquis d’une Nature mouvante au gré des saisons). Brad Pitt joue un Tristan à l’allure d’un demi-dieu nordique, au regard toujours inquiet, comme à l’écoute de sa voix intérieure. Julia Ormond (Un fils du Sud) est tout simplement adorable tandis que Anthony Hopkins (Elephant Man ; Dracula) achève de prouver son talent d’immense acteur (il faut le voir bredouiller – il a presque perdu l’usage de la parole : « Screw’m ! Screw’m all ! Screw the gov’m’nt ! »). Aidan Quinn (Benny & June) incarne magnifiquement cet homme qui a grandi trop vite, et son regard hypnotique trahit parfaitement les conflits qui agitent son coeur. Quant à Henry Thomas, il parvient parfois à faire oublier son rôle inoubliable dans E.T. l’extraterrestre.

Les trois frères avec Susannah

Un beau spectacle, un très beau récit qui ne cherche pas à s’appesantir sur le mélo ou les drames (pourtant nombreux), moins maniéré que Shakespeare in love du même réalisateur. L’émotion, toujours présente, s’affirme de manière discrète – mais n’empêchera pas le surgissement des larmes chez les plus sensibles d’entre vous.

La version HD (disponible sur le blu-ray Sony de 2011) rend enfin hommage à cette œuvre splendide, récupérant les bonus existant en DVD et rétablissant enfin un peu de justesse dans les sous-titres français. Elle est bien entendu à privilégier absolument, même si les arrière-plans souffrent d’une définition perfectible, avec des ciels parfois fourmillants et une photo manquant de piqué.


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