- Titre original : le Samouraï

- Date de sortie en salles : 25 octobre 1967 avec S.N. Prodis
- Réalisation : Jean-Pierre Melville
- Distribution : Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon & Michel Boisrond
- Scénario : Jean-Pierre Melville & Georges Pellegrin d’après le roman de Joan McLeod the Ronin
- Photographie : Henri Decaë
- Musique : François De Roubaix
- Support : Blu-ray UHD 4K Pathé (2022) en 1.85 :1 / 105 min
Synopsis : Jef Costello, tueur à gages solitaire, abat le patron d’une boîte de nuit sous les yeux de la pianiste Valérie. Malgré l’alibi préparé avec sa maîtresse Jane, la police le soupçonne et le place sous surveillance. Lorsque son mystérieux employeur tente à son tour de l’éliminer, Jef comprend qu’il ne peut compter que sur lui-même pour échapper à tous ceux qui veulent sa mort…

Voir le Samouraï de Jean-Pierre Melville aujourd’hui, c’est non seulement tenter d’agrandir sa culture cinématographique avec un classique incontournable, mais aussi essayer de comprendre comment ce film sur un tueur solitaire et taciturne est devenu une référence absolue pour la plupart des cinéastes contemporains, lesquels n’ont pas hésité à le citer voir le remaker plus ou moins fidèlement.

Prenons quelques exemples pour ceux qui en douteraient. John Woo a quasiment érigé Melville en dieu vivant, déclarant qu’il était l’un de ses maîtres. Son film the Killer est ainsi très largement inspiré du Samouraï avec ce mercenaire isolé, répondant à un code moral strict qui finit par lui être fatal. David Fincher lui a emboîté le pas avec le film homonyme où Michael Fassbender semble une copie conforme de Jef Costello : mêmes procédures minutieusement suivies, telles des rituels cérémoniaux. Jim Jarmusch a fait de même et son Ghost Dog : la Voie du Samouraï est moins un remake qu’un hommage vibrant au film de Delon. Et si voua analysez patiemment le personnage interprété par Gosling dans Drive, vous trouverez de profonds parallèles dans l’attitude, la gestuelle et la démarche avec celles d’Alain Delon.

D’autres ont pioché dans cette oeuvre magistrale des éléments qui ont marqué leur sensibilité naissante, et ont façonné leur propre manière de concevoir un métrage : Michael Mann semble avoir été fasciné par le goût de Melville pour la narration visuelle, exempte de dialogues (les 10 premières minutes du Samouraï sont muettes, et pourtant on comprend parfaitement ce qui est en train de se dérouler). Le professionnalisme froid et quasi chirurgical avec lequel Jef Costello se prépare ou se soigne, construit son alibi, fourbit ses armes, associé à une savante économie de mouvement et de mots se retrouvent chez les personnages de Heat ou le tueur de Collateral. Un mutisme professionnel qu’on retrouvera jusque dans la saga John Wick, un style mêlant violence froide et coolitude tragique dont s’inspirera Tarantino (pour qui Melville est l’un des plus grands stylistes du cinéma), une palette chromatique métallique et dépouillée qui a certainement donné des idées à Nolan : le Samouraï est souvent vu comme une oeuvre fondatrice du cinéma moderne.

D’autant qu’il défie les lois du genre dans lequel il s’inscrit, faisant d’un criminel (le tueur à gages) une sorte de chevalier mû par un code d’honneur (Melville est même allé jusqu’à insérer une fausse citation du Code Du Bushido), sans pour autant chercher à le disculper : il s’y attache un volet tragique qui n’existait pas auparavant, et qui est désormais devenu une généralité. Et tout en s’inspirant lui-même des films américains d’un certain âge d’or, il a transcendé les barrières de style et injecté son ADN tant dans les westerns que dans les thrillers psychologiques ou le cinéma d’action contemporain.

Donnant à voir au spectateur au lieu de lui expliquer les tenants et aboutissants, il le place dans une situation au départ inconfortable, mais qui offre bien davantage de sensations au final. Cela demeure encore totalement fascinant, voire jouissif, de suivre le périple muet de Jef dans un Paris lugubre, derrière un être méthodique qui dissimule sous son manteau une détermination implacable. À sa maîtresse, il ne répond que par monosyllabes ; à son complice qui maquille les voitures volées, il ne communique que par gestes ; à sa victime sur commande, il ne répondra à la question « Que voulez-vous ? » que : « Vous tuer. »

Une stylisation du personnage qui s’accompagne d’une maîtrise assez évidente de la réalisation, avec un cadrage machiavélique et une caméra qui sait donner du volume à des scènes sur plusieurs plans (comme la longue séquence de la confrontation au commissariat, où l’on navigue entre plusieurs salles, bureaux et couloirs avec une fluidité déconcertante). Melville en profite pour jouer en outre avec la profondeur de champ, à l’instar d’un Orson Welles, en proposant des plans détaillés scrupuleusement. Refusant la voix off qui n’aurait fait que meubler de manière redondante (un défaut didactique trop présent chez les réalisateurs un peu frileux), il sait laisser à la bande son la place nécessaire, et François De Roubaix en profite pour concocter un score assez punchy flirtant avec le jazz, avant de dévier vers des sonorités presque horrifiques.

Reste Delon. Beau comme une statue grecque, il applique une rigueur stupéfiante aux procédures auxquelles se livre son alter-ego et affiche un visage marmoréen de circonstance, conservant une froide dignité tant devant sa maîtresse (même si on ne sait rien de leur relation, sauf qu’elle est prête à se compromettre pour lui) que devant le commissaire (François Périer, impeccable), sa victime ou ses adversaires. Mais on le sentira troublé par moments, et on admirera la lutte intérieure qui se manifeste dès lors que sa survie ou son honneur sont menacés. Cette stylisation frisant l’iconisation méritait un interprète de la classe de cet acteur, à l’époque où il n’en était pas encore à s’autoparodier.

La copie en blu-ray UHD offre un confort de visionnage assez bluffant et permettra à ceux qui ont le matériel de pouvoir visionner dans les meilleures conditions possibles un des chefs-d’oeuvre du cinéma.
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