Alice au Pays des Merveilles (1951), au paroxysme de l’imaginaire

Date de sortie : 26 juillet 1951 (Royaume-Uni), 21 décembre 1951 (France)
Réalisateurs : Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske
Doubleurs principaux : Séverine Morisot, Guy Piérauld, Roger Carel, Jacques Ciron
Genre : Animation
Nationalité : Américano-britannique
Compositeur : Oliver Wallace

Alice Comedies - film 1924 - AlloCiné
La toute première série Disney !

Long métrage animé emblématique du Premier Âge d’Or des studios Disney, Alice au Pays des Merveilles est déjà le quinzième des classiques Disney, sorti entre Cendrillon et Peter Pan. Il adapte brillamment le roman Les Aventures d’Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll, ainsi que sa suite De l’autre côté du miroir. Walt Disney souhaitait ce film depuis longtemps, ayant justement commencé sa carrière à Hollywood le 16 octobre 1923 avec la série d’animation Alice Comedies et son pilote « Alice’s Wonderland », dans laquelle était déjà apparu un certain Pat Hibulaire, cinq ans avant Mickey Mouse. Le succès de Blanche-Neige et les Sept Nains en 1937 le pousse alors à en tirer un long métrage, en mêlant animation et prises de vues réelles à la manière de la série. Mais la seconde guerre mondiale oblige le studio a repoussé le projet, relancé en 1946 avec le succès de Mélodie du Sud. L’œuvre s’avérant complexe à adapter, Disney se tourne finalement vers de l’animation pure mais le film a dans un premier temps de grandes difficultés à trouver son public à cause des libertés prises avec les romans.

Au sein même des studios Disney, les créateurs et Walt Disney lui-même se montrent très critiques, l’œuvre ayant en effet quelque chose d’inachevé. Mais le film trouve étonnamment ses premiers succès auprès des étudiants dans les années 1960, notamment ceux de la mouvance hippie, sans doute grâce au surréalisme dû au scénario complexe et tordu parsemé de couleurs criardes. Alice au Pays des Merveilles obtient un très large succès d’estime avec le temps et est aujourd’hui considéré comme un immense classique, voire un chef-d’œuvre tellement il marque l’apogée de la sur-imagination de Walt Disney. D’une manière générale, il est l’allégorie de l’aventure d’une personne qui se retrouve seule contre tous à cause de sa trop grande curiosité, ce qui peut rappeler plusieurs œuvres comme Le Procès de Franz Kafka, dans lequel l’environnement tout entier du protagoniste s’écharne contre lui.

 

Pays du Merveilleux…

Une introduction terriblement artistique.

La narration invite d’emblée au merveilleux avec une magnifique chanson portée par des chœurs caractéristiques des premiers longs métrages Disney, et accompagnée par de superbes dessins crayonnés offrant un premier aperçu des personnages à venir. Le voyage d’Alice se compose en effet d’une succession de petites histoires, sans rapport apparent entre elles, mais qui contiennent toutes une certaine morale à l’intérieur d’un enseignement plus général. Tout part du lapin blanc avec sa montre à gousset qui passe son temps à dire qu’il est en retard, la curiosité d’Alice la poussant fortement à le suivre jusque dans un trou pour savoir où il peut bien se rendre. Elle rencontre alors de nombreux personnages tous plus étranges les uns que les autres, avec un anthropomorphisme très marqué pour des animaux et même des objets, comme la poignée de porte qui semble vouloir retenir Alice en lui parlant sans cesse.

« Dans mon monde à moi, il n’y aura que des divagations. Comme disent les grands, les choses ne seraient pas ce qu’elles sont, au contraire, elles seraient ce qu’elles ne sont pas. »
« – Désolé, voyez la porte est trop petite, elle est tout à fait impassable. – Vous voulez dire impossible ? – Non impassable, rien n’est impossible ! »

Les rencontres se multiplient ensuite avec l’absurdité de Dodo, qui demandent aux autres de courir pour se sécher alors qu’il se réchauffe près d’un feu, ou encore une chenille qui fume et souffle de la fumée en forme de lettres correspondant aux sons des mots qu’elle prononce. Les fleurs qui parlent et chantent font l’apologie de la différence avec leurs espèces variées, pour finalement rejeter Alice en la prenant pour une variété inconnue. Animal emblématique du scénario, le chat de Cheshire entretient le mystère et embrouille l’esprit en parlant par énigme et peut même provoquer le malaise avec son regard malsain, les dessins insistant fortement sur son sourire et ses yeux en les faisant apparaître en premier. Un des passages les plus exquis est bien sûr celui de la tasse de thé, généreusement offerte par le plus fou de tous les duos : le Chapelier Toqué et le Lièvre de Mars, qui passent leur temps à fêter leur non-anniversaire au moins trois cent soixante-quatre fois par an.

« – Un joyeux non-anniversaire ! – À moi ? – À vous ! – Un joyeux non-anniversaire ! – À moi ? – À vous ! – Soufflez très fort sur la bougie et le vœu s’accomplit ! »

 

Petites huîtres ! Petites huîtres !!

Une animation des plus exquises !

Il arrive aussi que les histoires soient racontées à Alice, et donc directement au spectateur. C’est le cas des jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum avec leur fable mettant en scène le Morse et le Charpentier, deux personnalités diamétralement opposées réunies par la seule envie de remplir leur estomac (« Dindons farcis, poulets rôtis, rosbif sauce piquante ! Et tous les fruits de l’océan au creux des eaux dormantes. Calon Calais, le vin est prêt ! Au diable les coups de balai ! »). Si ce dernier ressemble à un petit bêta facile à tromper, le Morse représenterait plutôt le riche industriel qui, du haut de sa grande taille et de sa voix grave, exploite les plus démunis pour arriver à ses fins, sa bedaine et son cigare symbolisant l’avidité dont il fait preuve. L’histoire des petites huîtres trop curieuses, en plus de la morale qui en ressort, est à elle seule un petit bijou d’animation mêlant habilement comique et dramatique. Elle rappelle fortement « Le Corbeau et le Renard » des Fables de La Fontaine dans la manière qu’a le Morse de charmer ses proies.

« C’est le moment, mes chères amies, de s’ouvrir l’appétit ! La mer est calme, le vent léger, on va bientôt goûter ! Si vous saviez comme je vous aime, vous êtes à croquer ! »
Le fameux labyrinthe à la sortie duquel se trouve le royaume de la Reine de Cœur.

Dans un milieu aussi hostile que le Pays des Merveilles, l’intrigue conserve efficacement l’identité du principal antagoniste, qui ne se dévoile que sur les dernières minutes en la personne de la Reine de Cœur. Derrière son traitement comique à travers son apparence grosse ainsi que son comportement grotesque et irascible, elle représente la vision du totalitarisme selon Disney avec ses règles strictes et sa bienséance monarchique. Sa tendance naturelle à ordonner des exécutions (« Qu’on lui coupe la tête ! ») peut même être rapprochée du communisme stalinien et notamment des procès de Moscou des années 1930, pendant lesquels la sentence avait tendance à précéder le verdict (« La sentence d’abord !! On vous jugera après, effrontée ! »). Pour faire respecter son autorité, elle va même jusqu’à truquer la partie de croquet à son avantage, et utilise son armée composée de cartes à jouer pour faire exécuter ses ordres.

« Faites la révérence au lieu de croire, et sachez qu’une tête ça se coupe ! »

 

Fleurageant les rhododendroves !

« – Oh, à propos, si vous tenez vraiment à le savoir, c’est là qu’il est passé. – Mais qui donc ? – Un certain lapin. – Vous en êtes sûr ? – Sûr de quoi ? – Qu’il est allé par là. – Qui donc ? – Eh bien le lapin. – Quel lapin ? »

Alice au Pays des Merveilles est un véritable appel à l’imaginaire, une puissante évasion de l’ennui du monde réel en premier lieu réclamée par son héroïne, qui brave une à une toutes les interdictions pour échapper à sa leçon d’histoire et suivre le lapin blanc. Trop curieuse de base, elle va jusqu’à manger et boire des aliments trouvés par hasard qui la font grandir ou rapetisser, comme un appel à être vigilant à son alimentation et à la provenance des produits. N’étant pas étonnée des êtres étranges qu’elle croise sur son chemin, ce n’est que quand elle finit par se perdre qu’elle avoue enfin qu’elle n’est pas raisonnable et n’en fait qu’à sa tête (« Bien sûr je sais ce que je dois faire, mais hélas je fais tout le contraire… »). Et ce n’est qu’après cet aveu qu’un raccourci vers la sortie lui est accordé, avant une dernière épreuve face à celle qui semble diriger cet univers de folie.

Une scène touchante où même les animaux-objets pleurent la situation d’Alice.
Des formes permettant les plus fabuleux jeux de mots.

Pour des raisons diverses et variées, il est courant que les voix françaises que nous connaissons ne soient pas celles d’origine. Les premiers doublages d’Alice au Pays des Merveilles datent effectivement de 1951, tandis que les actuels datent de 1974, pour la ressortie du film en salle le 21 avril 1976 avec un casting absolument florissant. On trouve notamment Séverine Morisot (Wendy de Peter Pan, Carrie Rawlins de L’Apprentie-Sorcière, Zaza de La Bande à Piscou) pour Alice, Guy Piérauld (Bugs Bunny, M. Moustache dans Le Crapaud et le Maître d’École, Dupont dans Tintin et le Temple du Soleil et Le Lac aux Requins) pour le Lapin Blanc, Roger Carel (Jiminy Cricket dans Pinocchio, Kaa dans Le Livre de la Jungle, Astérix) pour le Chat de Cheshire, Jacques Ciron (Alfred dans les adaptations de Batman, Grippe-Sou dans Ça – Il est revenu) pour le Chapelier Fou, Philippe Dumat (le prince Jean dans Robin des Bois, Snoops dans Les Aventures de Bernard et Bianca, mais aussi Gargamel et Picsou) pour la chenille, ainsi que Francis Lax (Samy dans Scooby-Doo, les Schtroumpfs maladroit et à lunettes, M. Tumnus et Aslan dans Le Lion et la Sorcière Blanche) qui interprète Bill le Lézard.

« En retard, en retard, j’ai rendez-vous quequ’part, je n’ai pas le temps de dire au revoir, je suis en retard, en retard ! »
« Avez-vous déjà vu une Alice, une fleur aussi étrange ? »

Les chansons d’Alice au Pays des Merveilles ont la particularité d’être très nombreuses, mais la plupart sont en réalité très courtes afin de poétiser le récit, telles les chansons de Dodo, les récits de Tweedle Dee et Tweedle Dum ou encore les fameuses « Rhododendroves » du Chat de Cheshire. Les mélodies plus longues sont essentiellement au nombre de cinq : Alice qui s’étale parmi les marguerites « Dans le monde de mes rêves », « Un matin de mai fleuri » parmi les différentes variétés de fleurs, le délirant « Un joyeux non-anniversaire » qui comble les journées du Chapelier Fou et du Lièvre de Mars, la culpabilité d’Alice dans la déchirante « Ce que je dois faire », sans oublier l’entraînante « Peignons les roses en rouge » par les cartes à jouer qui ont malencontreusement planté des rosiers blancs.

 

Héritage

En 2010, l’adaptation du dessin animé en prises de vue réelles par Tim Burton était déjà précurseur de la vague de remakes live qui allaient surgir quelques années plus tard. Très différent de son modèle et mettant en avant Johnny Depp dans le rôle du Chapelier Fou, le film fut globalement apprécié mais tout aussi critiqué pour ses trop grandes libertés et sa patte artistique assez éloignée du talent habituel de son auteur. Six ans plus tard, sa suite Alice de l’autre côté du miroir par James Bobin ne marque pas beaucoup plus et subit un échec commercial.

Alice avait déjà su inspirer des œuvres comme Batman, le génialissime Jervis Tetch étant un antagoniste tellement féru de l’univers de Lewis Carroll qu’il se prend lui-même pour le Chapelier Fou et utilise des cartes à jouer ou d’autres systèmes pour contrôler le cerveau des gens. Un épisode de la série animée Batman de 1992 s’intitule d’ailleurs « Le Pays des Merveilles »  (en VO « Mad as a Hatter ») et met en scène une jeune femme blonde nommée Alice ainsi que plusieurs personnages représentant le conte.

http://image.jeuxvideo.com/images-sm/jaquettes/00029576/jaquette-alice-retour-au-pays-de-la-folie-playstation-3-ps3-cover-avant-g-1308142638.jpgComme de nombreux disneys même anciens, Alice a connu plusieurs adaptations en jeux vidéo, à commencer par le très méconnu Alice no paint Adventure sur Super Famicom en 1995, ou encore un sympathique jeu de plates-formes sur Game Boy Color en 2000. C’est d’ailleurs cette même année que sort l’illustre American McGee’s Alice sur PC, suivi par le très glauque Alice Retour au Pays de la Folie onze ans plus tard sur Xbox 360 et PlayStation 3. Mais entre-temps, Alice au Pays des Merveilles avait déjà connu une seconde jeunesse en tant que premier monde traversé dans l’excellent Kingdom Hearts, dans lequel l’héroïne avait la particularité d’être une des sept Princesses de Cœur.

Emmanuel Delextrat

Salut à tous ! Fasciné par le monde du cinéma depuis toujours, j'ai fait mes débuts avec Mary Poppins et La soupe aux choux, mais aussi de nombreux dessins animés (courts métrages Disney avec Mickey, Donald et Dingo ; longs métrages Disney avec Alice au pays des merveilles en tête ; animés japonais avec Sailor Moon et Dragon Ball Z ; j'aime aussi particulièrement Batman et Tintin). Mes années 90 ont été bercées par les comédies de Jim Carrey (Dumb & Dumber en tête), ou d'autres films que j'adore comme Les valeurs de la famille Addams, Street Fighter, Mortal Kombat, Casper et Mary à tout prix). C'est pourtant bel et bien Batman Returns qui figure en haut de mon classement, suivi de près par The Dark Knight, Casino Royale, Dragon l'histoire de Bruce Lee ou encore Rambo. Collectionneur, j'attache de l'importance au matériel et j'ai réuni deux étagères pleines de films classés par ordre chronologique. Il va sans dire qu'il m'en reste encore beaucoup à voir...

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