Batman Returns, de Tim Burton

 

Date de sortie : 15 juillet 1992 (2h06min)
Réalisateur : Tim Burton
Acteurs principaux : Michael Keaton, Danny DeVito, Michelle Pfeiffer, Christopher Walken
Genre : Super-héros, fantastique
Nationalité : Américain
Compositeur : Danny Elfman

Un monocle et une froideur qui annoncent la couleur…

Trois années après un premier Batman mémorable (dont vous pouvez retrouver ma critique ICI), l’homme chauve-souris effectue son grand retour dans un scénario très sombre qui sacralise le personnage comme jamais. Inexplicablement francisé « Batman le défi » (alors qu’il n’y a pas plus de défi qu’ailleurs…), préférons-lui le sobre mais efficace titre originel Batman Returns. Bien plus axé sur la dramaturgie de la condition humaine, le scénario prend place trente-trois ans avant les événements qui s’apprêtent à se dérouler, mettant en avant le couple fortuné formé par Tucker et Esther Cobblepot. Respectivement joués par Paul Reubens et Diane Salinger (qui avaient déjà tous deux officié dans Pee-Wee’s big adventure), ils marquent fortement l’introduction en jetant du haut d’un pont leur enfant difforme, sous une neige sublimée par la mélodie d’une tristesse assommante de Danny Elfman.

« Vous y allez bille en tête, admirable chez un homme qui porte masque ! »
Le signal du premier film de retour pour symboliser l’appel du devoir.

La musique évolue astucieusement vers le thème principal de Batman tandis que le berceau s’échoue dans les égouts auprès des manchots du zoo, offrant un nouvel indice de taille sur l’antagoniste à venir. Les rôles principaux sont détenus par quatre acteurs clés s’apprêtant à offrir des personnages plus que mémorables. Bruce Wayne est de nouveau interprété par un Michael Keaton bien plus affirmé par le précédent film, alternant brillamment avec un Batman plus torturé que jamais. De son côté, Danny DeVito (Vol au-dessus d’un nid de coucou, À la poursuite du diamant vert, Jumeaux) excelle dans son interprétation d’un Pingouin animalisé qui cherche à se venger de ce que Gotham City lui a fait subir tout en recherchant qui il est vraiment avec une humanité touchante.

« Chéri, je suis rentrée ! Ah j’oubliais, j’suis pas mariée… »
Plusieurs allusions au chat se divulguent dans les scènes mêlant Selina et Max Shreck.

La touche féminine est cette fois-ci réservée à Michelle Pfeiffer (Grease 2, Scarface, Les liaisons dangereuses), jouant une Selina Kyle profondément coincée et soumise par son ignoble patron Max Shreck, incarné par un Christopher Walken (Voyage au bout de l’enfer, Dangereusement vôtre, The king of New York) terriblement cynique. Et ce n’est qu’après une magnifique tragédie fantastique qu’elle prendra l’apparence de Catwoman, voleuse masquée provocatrice expérimentant une alliance avec le Pingouin tout en accaparant Max Shreck comme sa proie. Suite indirecte du premier opus, il en reprend l’esprit tout en conservant les rôles de James Gordon et d’Alfred pour Pat Hingle et Michael Gough. Une allusion à Vicki Vale est même formulée lors d’une conversation entre Bruce et Selina, dont les liens complexes ne vont pas tarder à s’exprimer lors de différentes confrontations.

« Je suis Catwoman, écoutez-moi rugir ! »
« J’en connais un bout sur toi. Ce que tu caches, je le divulgue. Ce que tu jettes dans les toilettes, je l’expose sur ma cheminée ! »

Les événements s’entrechoquent dans une Gotham City enneigée plus noire que jamais, prenant des allures de conte gothique et carnavalesque avec le gang du Cirque du Triangle Rouge, dirigé par le Pingouin pour se servir de Shreck à des fins aux apparences légitimes. Il dénonce en effet le portrait de ce dernier comme étant celui de la pire espèce, mettant classiquement en avant la fracture entre les gens respectés du haut de la société et les conspués du dessous (« Aussi étrange que ça puisse te sembler Max, toi et moi, on a quelque chose en commun. Toi et moi, on est perçus comme des monstres. Mais va savoir pourquoi, les gens respectent le monstre que tu es, alors que moi jusqu’ici, non. »).

« Mais c’est humain hélas de redouter ce qui est autre. »
Un superbe gros plan mettant en lumière tout le travail réalisé pour le maquillage.

Si Jack Nicholson offrait un Joker absolument sublime dans le premier film, Danny DeVito va encore plus loin dans son interprétation d’un Pingouin à l’apparence affreuse et animalisée (au point de ne pouvoir résister à un poisson qu’on lui tend et de bouffer le nez d’une personne qui se moquait de lui). Dès ses premiers dialogues, il se montre terriblement émouvant dans sa position d’être difforme abandonné qui ne cherche qu’à être accepté par ses semblables et vivre auprès de ces derniers (« Je ne suis pas né dans les égouts, vois-tu ! Moi je viens de… comme toi, et comme toi, je veux qu’on me respecte, qu’on me reconnaisse la nature d’être humain. Mais plus que tout, je veux savoir qui je suis comme homme, apprendre qui sont mes parents, savoir enfin le nom que je porte. »).

« La vie est vache, et je suis très peau de vache ! »
Une alliance malsaine se prépare entre les deux créatures…

Le doublage français de Philippe Peythieu (Alexander Knox dans le premier Batman, VF officielle d’Homer Simpson) accentue l’aspect monstrueux de la créature de Tim Burton avec son timbre difforme reconnaissable, qui deviendra ensuite la voix française officielle de DeVito. Conformément à la psychologie de Batman à la fin du premier film, ce dernier se veut plus torturé et ne semble plus se soucier de laisser ses adversaires en vie, comme l’atteste le sort de sous-fifres tantôt carbonisés par la flamme de la Batmobile, tantôt attachés à des explosifs. Michelle Pfeiffer excelle dans son interprétation d’une Selina au faciès frôlant plus d’une fois la psychopathie, tout en laissant passer plusieurs allusions sexuelles qui dévoilent ses manques affectifs (« J’adore les grands types baraqués qui n’ont pas peur de jouer les durs devant une femme sans défense. Vas-y en douceur, c’est mon dépucelage ! »). On peut citer à cet égard sa conversation avec le Pingouin, durant laquelle elle tente de manger son petit oiseau tandis que ce dernier menace de se régaler avec sa chatte.

« Reconnais qu’avec moi cette hideuse cité marche à la baguette, ha ha ! »

L’influence du cinéma expressionniste sur Tim Burton est notamment marquée avec le personnage de Max Shreck, dont le nom est directement tiré de l’acteur qui jouait le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau en 1922, pour mieux accentuer sur le caractère véreux de l’industriel qui n’hésite pas à employer des méthodes répréhensibles pour parvenir à ses fins. Alors que le Pingouin le mettait devant le fait accompli du meurtre de son ancien associé, Shreck n’hésite pourtant pas à tirer sur Bruce puis sur Selina jusqu’à épuiser ses neuf vies symboliques. L’humour cocasse se mêle d’ailleurs parfaitement au dramatique de certaines situations, lorsque le Pingouin rompt son alliance avec Catwoman (« Adieu ma belle rebelle, et va te faire voir au ciel ! ») ou encore quand Shreck comprend qui est sous le masque de la femme-chat (« Selina Kyle, vous êtes virée ! »). Il est de plus intéressant de noter que chaque méchant représente une partie de Bruce Wayne qui n’aurait pas bien tourné : l’orphelin pour le Pingouin, le vengeur masqué pour Catwoman, mais aussi l’homme d’affaire milliardaire pour Max Shreck.

Une magnifique scène de bal dans laquelle Batman et Catwoman sont déguisés en Bruce et Selina…
La célèbre séquence des manchots télécommandés.

D’une noirceur sans pareille, la phase finale instaure une conclusion puissante au récit allégorique parsemé de fantastique que constitue le film. La relation entre Selina et Bruce s’amplifie tandis que ce dernier lui confirme qui il est en arrachant son masque tout en insistant sur les limites de la double identité (« Selina, vous ne voyez pas, nous sommes pareils, double, chacun de nous est deux. »). Tandis que Selina dénonce avec rage la surprotection accordée aux célébrités riches et influentes, elle affirme néanmoins son désir d’un idéal où ils auraient pu mener une vie tranquille ensemble sans aucun masque (« Bruce, j’aimerais tellement vivre avec vous dans votre château, comme dans tous les vrais contes de fée… »), thématique brillamment reprise dans l’excellent épisode « Perchance to dream » de la série animée.

« Ne soyez pas naïf : la loi ne s’applique pas pour des gens comme lui ou nous ! »
« Mais la seule chose importante dans tout ça, c’est qui tient le parapluie ! »

Si le Pingouin donne l’impression d’un méchant relativement classique dans le dessin animé, le film sublime entièrement le personnage en le plaçant en position de victime de la cruauté humaine avec une dimension biblique. Suite à un abandon sur l’eau similaire à celui de Moïse, puis dans une résurrection comparable à celle du Christ avec une action se déroule trente-trois ans plus tard, il parvient enfin à s’élever au rang d’humain en se faisant appeler par son vrai nom, Oswald Cobblepot, avant de finalement revendiquer sa condition de pingouin lorsque les habitants de Gotham découvrent comment il les considère (« Les crânes de piaf, les bamboches de Gotham ! »). Le piège de Batman est à ce propos des plus astucieux en pensant à un enregistrement rediffusé lors d’un discours public pour le discréditer à coup sûr. La déchéance du Pingouin s’accompagne ensuite brillamment de l’attaque des manchots télécommandés dans une volonté de sacrifice pour celui qui s’apparente à leur père, avant que Batman ne vienne retourner contre lui ceux qu’il appelle avec hargne ses « bébés ».

« Cette chaleur, quel enfer… je vais vous assassiner momentanément… oh mais avant tout, ce qu’il faut, c’est que je boive un verre d’eau bien glacée ! »
Une sépulture symbolisant toute la beauté macabre de l’oeuvre de Tim Burton.

Et une fois Shreck hors d’état de nuire, les derniers réflexes du Pingouin finissent d’achever l’émotion du spectateur lors d’une séquence d’anthologie qui montre le personnage avançant péniblement vers l’écran, pour finalement brandir un parapluie inoffensif et dévoiler une terrible agonie par un gros plan sur son visage et une tirade finale très allégorique. La gravité du ton et la solennité de la musique annoncent la mort imminente du pauvre martyr, qui cherchait juste à être accepté par les humains après avoir vécu reclus si longtemps. La tristesse atteint son apogée alors que les manchots viennent se recueillir près de celui qu’ils considèrent comme leur père, pour mieux le glisser dans l’eau afin qu’il repose en paix et cesse de souffrir de sa différence. Une scène d’un pathétique sans pareil qui a profondément marqué ceux qui se sont attachés à cet excellent personnage, et qui termine de démontrer que l’on est bien face à un très grand chef-d’œuvre.

À l’instar du premier film, Batman Returns a vu des jeux vidéo sortir sur à peu près tous les supports de son époque. Si l’on excepte la très dispensable version Atari Lynx, deux sympathiques jeux d’action plates-formes ont été développés pour les consoles Sega : une version 8 bits sur Master System et Game Gear, ainsi qu’une version 16 bits sur Mega Drive et Mega CD. Chez Nintendo, c’est Konami qui s’est chargé de retranscrire l’ambiance si burtonienne du film dans deux jeux différents : un excellent beat’em up sur Super Nintendo, et un autre beaucoup moins soigné sur NES. Réalisée parallèlement au film, la série animée Batman a fait connaître le personnage à un public plus jeune en enrichissant toujours son univers grâce à de nombreux épisodes de très bonne facture avec un Joker, un Pingouin et une Catwoman directement repris des films de Tim Burton. Mais aussi d’autres méchants qui apparaîtront dans le futur Batman Forever (dont vous pouvez retrouver ma critique ICI)…

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