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Pierre Bryant

Pierre Bryant
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Cinéphile depuis mon plus jeune âge, c'est à 8 ans que je suis allé voir mon 1er film en salle : Titanic de James Cameron. Pas étonnant que je sois fan de Léo et Kate Winslet... Je concède ne pas avoir le temps de regarder les séries TV bonne jouer aux jeux vidéos ... Je vois en moyenne 3 films/jour et je dois avouer un penchant pour le cinéma d'auteur et celui que l'on nomme "d'art et essai"... Le Festival de Cannes est mon oxygène. Il m'alimente, me cultive, me passionne, m'émerveille, me fait voyager, pleurer, rire, sourire, frissonner, aimer, détester, adorer, me passionner pour la vie, les gens et les cultures qui y sont représentées que ce soit par le biais de la sélection officielle en compétition, hors compétition, la semaine de la critique, La Quinzaine des réalisateurs, la section Un certain regard, les séances spéciales et de minuit ... environ 200 chef-d'œuvres venant des 4 coins du monde pour combler tous nos sens durant 2 semaines... Pour ma part je suis un fan absolu de Woody Allen, Xavier Dolan ou Nicolas Winding Refn. J'avoue ne vouer aucun culte si ce n'est à Scorsese, Tarantino, Nolan, Kubrick, Spielberg, Fincher, Lynch, les Coen, les Dardennes, Jarmush, Von Trier, Van Sant, Farhadi, Chan-wook, Ritchie, Terrence Malick, Ridley Scott, Loach, Moretti, Sarentino, Villeneuve, Inaritu, Cameron, Coppola... et j'en passe et des meilleurs. Si vous me demandez quels sont les acteurs ou actrices que j'admire je vous répondrais simplement des "mecs" bien comme DiCaprio, Bale, Cooper, Cumberbacth, Fassbender, Hardy, Edgerton, Bridges, Gosling, Damon, Pitt, Clooney, Penn, Hanks, Dujardin, Cluzet, Schoenaerts, Kateb, Arestrup, Douglas, Firth, Day-Lewis, Denzel, Viggo, Goldman, Alan Arkins, Affleck, Withaker, Leto, Redford... .... Quant aux femmes j'admire la nouvelle génération comme Alicia Vikander, Brie Larson, Emma Stone, Jennifer Lawrence, Saoirse Ronan, Rooney Mara, Sara Forestier, Vimala Pons, Adèle Heanel... et la plus ancienne avec des Kate Winslet, Cate Blanchett, Marion' Cotillard, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Meryl Streep, Amy Adams, Viola Davis, Octavia Spencer, Nathalie Portman, Julianne Moore, Naomi Watts... .... Voilà pour mes choix, mes envies, mes désirs, mes choix dans ce qui constitue plus d'un tiers de ma vie : le cinéma ❤️

Take Shelter de Jeff Nichols! Cosmique et obsédant!

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Titre original : Take Shelter
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Direction artistique : Jennifer Klide
Décors : Chad Keith
Costumes : Karen Malecki
Photographie : Adam Stone
Montage : Parke Gregg
Musique : David Wingo
Production : Sophia Lin et Tyler Davidson
Sociétés de production : Grove Hill Productions et Hydraulx Entertainment
Société de distribution : Sony Pictures Classics (États-Unis), Ad Vitam (France)
Budget : 5 000 000 de dollars
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Genre : Drame
Durée : 120 minutes
Dates de sortie : 4 janvier 2012
Distribution : Michael Shannon, Jessica Chastain, Katy Mixon

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Remarqué pour son premier long-métrage, Shotgun Stories, Jeff Nichols confirme son statut de cinéaste à suivre de près avec ce second très beau film.

Le cinéma indépendant américain récent réserve plus rarement qu’on ne le dit des surprises de la taille de Take Shelter. De celles prodiguées, par exemple, par un Vincent Gallo (The Brown Bunny, 2004), un David Gordon Green (L’Autre Rive, 2004) ou une Kelly Reichardt (La Dernière Piste, 2011), qui donnent l’impression de redécouvrir l’Amérique, avec sa poésie de l’espace, sa violence native, son lyrisme eschatologique. Révélé au mois de mai 2011 par la sélection très relevée de la Semaine de la critique au Festival de Cannes, Take Shelter est le deuxième long-métrage d’un réalisateur de 33 ans, Jeff Nichols, qui avait déjà signé en 2008, avec Shotgun Stories, une terrible tragédie familiale à ciel ouvert, dans les plaines de l’Arkansas.

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C’est encore la famille qui est au centre de ce nouveau film, dont le titre désigne, en même temps que le sujet du film, le premier impératif qui lui est associé : la mettre à l’abri. Tout père, toute mère, saisira d’emblée ce contre quoi cette disposition élémentaire est requise : le mystère et la précarité du monde qui nous environne, l’accident et le drame insidieusement tapis derrière la porte, l’angoisse diffuse qui en résulte. Rien, a priori, ne semble pourtant devoir inquiéter la famille LaForche. Curtis est ouvrier sur des chantiers de construction, Samantha, sa femme, est la grâce personnifiée, et leur fillette, Hannah, qui souffre de surdité, devrait, grâce à la mutuelle de santé de Curtis, pouvoir bénéficier d’une opération qui la tire d’affaire. Quoique de condition modeste, ils jouissent, quelque part dans cette banlieue de l’Ohio, d’une maison individuelle ouverte sur la campagne, qui leur procure abri et tranquillité.

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L’annonce de la catastrophe est pourtant là d’emblée, dès le plan d’ouverture du film, et Curtis est son prophète. Elle se manifeste par un désordre atmosphérique, qui amène avec lui d’inquiétantes perturbations climatiques. Gouttes de pluie jaune, ciel de plomb, nuée menaçante, vent qui se lève sont autant de signes qui se manifestent par intermittence à sa conscience, préfigurant l’approche d’un danger imminent dont on ne connaît pas l’exacte nature. Ce début de science-fiction, qui augure aussi bien du débarquement d’extraterrestres que de l’arrivée d’une tornade, va insensiblement se préciser. Car il apparaît bientôt que ces visions récurrentes que le spectateur partage avec Curtis, celui-ci est le seul à les percevoir. Ni sa femme, ni sa fille, ni ses collègues, ni personne, ne semblent, curieusement, les ressentir.

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Cette sourde angoisse qui le saisit à l’état de veille se double bientôt de cauchemars nocturnes terrifiants, avant que la révélation de son passé familial, renversant les apparences, n’établisse l’hypothèse d’une aliénation mentale. Aux lecteurs qui seraient tentés, à ce stade des opérations, de lyncher le critique divulgateur des mystères filmiques, on voudrait par avance préciser que Take Shelter n’est pas un film à twist (ce retournement final qui redéploie la lecture de l’oeuvre). D’abord parce que l’irruption de ce secret familial intervient suffisamment tôt dans la narration. Ensuite parce qu’elle n’annule pas l’interprétation initiale du film, mais s’y superpose.

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D’ailleurs, toute la puissance de Take Shelter vient de là. L’entrée dans la folie de Curtis ne rend pas pour autant ses hallucinations incompatibles avec la réalité. Ce n’est pas seulement que l’Etat de l’Ohio est régulièrement l’objet de tornades dévastatrices et meurtrières. C’est aussi que le cinéaste s’applique jusqu’au bout à nourrir le doute sur la nature des perceptions qu’il met en scène (reportage télévisuel sur un nuage toxique, tempête tour à tour fantasmée et réelle…). Le dérèglement ou l’accident écologique est à cet égard un vecteur très efficace : les spectacles apocalyptiques qu’il produit désormais à foison nous donnent aussi bien l’impression d’être entrés dans le cerveau d’un fou en proie à la vision du Jugement dernier.

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Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…

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Une tempête se prépare. Inquiétante. Alors que des éclairs fendent l’horizon en deux, la pluie, de couleur jaune, a une texture visqueuse. Tout cela n’est pourtant qu’un rêve, et lorsque Curtis se réveille, le ciel apparaît nettement moins menaçant. Pourtant, chez Curtis un trouble s’installe, lequel ne tarde pas à sombrer dans une forme de paranoïa. Dans Bug, le même acteur, Michel Shannon, voyait des insectes partout, ici, il est convaincu qu’un terrible orage se prépare pour tout détruire sur son passage.

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Mais la comparaison avec le film de William Friedkin s’arrête là. En effet, Jeff Nichols ne cherche pas à maintenir l’ambiguïté et préfère plutôt s’intéresser à la manière dont l’angoisse s’immisce chez le personnage. Et ça passe notamment par des scènes de cauchemar terrifiantes, qui ressortent comme de véritables trouées de violences dans le récit. Ces cauchemars, jugés prémonitoires par Curtis, vont ainsi venir troubler l’équilibre d’une famille sans histoire, pour ne pas dire banale, si on excepte la surdité de leur fille (qui donne d’ailleurs lieu à une très belle scène où le père prend soin de ne pas faire de bruit alors que l’enfant dort). Et bien que l’obsession du père devienne de plus en plus étouffante, elle ne se retourne jamais contre sa femme et sa fille. Au contraire, il agit sans cesse dans leur intérêt, notamment lorsqu’il décide de construire un abri pour les protéger. Car si la tempête approche, le couple, lui, résiste.

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Il faut alors voir comme Samantha, à qui Jessica Chastain apporte une fragilité bouleversante, se tient sans cesse à côté de son mari, se bat pour sauver son couple, se montre incroyablement compréhensive, patiente, face à l’attitude de plus en plus tourmentée de son époux. L’amour qu’elle lui porte révèle ainsi une force insoupçonnée, qui culmine lors de scènes véritablement émouvantes. Et finalement, Take Shelter s’apparente à une très belle variation sur le couple. Porté par deux acteurs au meilleur de leur forme, le deuxième long de Jeff Nichols jouit par ailleurs d’une mise en scène admirable, d’une beauté à couper le souffle, en plus d’être servie par des effets spéciaux discrets mais convaincants (la tornade qui se forme dans le ciel, la nuée d’oiseaux au comportement étrange). Take Shelter se double en outre d’une critique sociale pertinente, l’arrivée de cette tempête se faisant alors métaphore d’une crise économique qui s’apprête à ravager le pays. Comme nombre de sorties en 2011, il est encore question d’apocalypse, l’histoire jouant elle aussi merveilleusement avec une dimension légèrement fantastique. Déjà persuadé d’avoir vu un grand film, c’est littéralement conquis que le spectateur sort de la salle après une séquence finale épatante que l’on n’aurait pas pu imaginer plus puissante…

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Jeff Nichols est l’un des rares réalisateurs à savoir filmer la famille avec un réalisme et une justesse déroutants. Il nous l’avait déjà prouvé avec Shotgun Stories, son premier film, qui montrait une guerre dans une fratrie et il le confirme avec Take Shelter. L’histoire suit une famille dont le père, sujet à des cauchemars apocalyptiques, cherche à tout prix à protéger sa famille.

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Le scénario joue sur l’ambiguïté et nous laisse dans le doute : le héros est-il fou ou voit-il juste ? Très rapidement, les soupçons de schizophrénie sur l’état mental de Curtis LaForche sont introduits et confortés par le fait que, mis à part ses visions, rien ne laisse présager l’apocalypse. On sent Curtis totalement dérangé, mais Jeff Nichols ne rend jamais le personnage dangereux, mieux encore, il lui donne un aspect terriblement attachant : notre héros est toujours en train de chercher à protéger sa famille et de prendre les décisions les plus justes.

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Jeff Nichols tire le portrait d’un homme complexe et toujours à la limite de la raison. Son long-métrage est un mélange des genres inédit : tour à tour film sur la schizophrénie ou drame familial, il termine par une note de pur fantastique. Dans chaque domaine le réalisateur prouve son talent et amène de l’originalité. Sa vision de la fin du monde est la plus originale portée à l’écran depuis bien longtemps (et pourtant des films traitant de ce sujet, il y en a eu des dizaines ces dernière années…). Son portrait familial est toujours juste et souvent tragique, voire effrayant. A cela s’ajoutent des scènes de fin du monde visuellement très abouties qui apportent, en plus de la tension omniprésente, une beauté graphique incontestable.

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Curtis Laforche, le père de famille, est interprété par Michael Shannon (Les Noces rebelles, Un Jour sans fin), qui joue pour la seconde fois dans un film de Jeff Nichols après Shotgun Stories. Son personnage est à la fois attachant, effrayant, troublant et s’amuse à jouer avec le spectateur. Pour lui donner la réplique, Jessica Chastain (The Tree of Life) joue sa femme. Un personnage pas évident au départ car soumis aux doutes et aux craintes quant à l’état de son mari, mais l’actrice s’en sort avec talent.

Ce n’est pas si souvent que le cinéma américain traite du mysticisme ou des failles de la raison – a fortiori des deux – sans les armes trop familières de la démonstration, voire de la propagande dans les cas extrêmes. Qu’il laisse alors circuler entre ses images un véritable doute propre à laisser l’esprit vagabonder. Pas assez souvent, en tout cas, pour ne pas saluer l’habileté de la démarche de Take Shelter, thriller fantastique dans le sens le plus pur du terme, où la frontière entre rationnel et irrationnel ne peut jamais être fixée à coup sûr.

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La fin du monde, grande affaire du cinéma contemporain (de Roland Emmerich à Lars von Trier), trouve en Take Shelter une de ses expressions les plus saisissantes, originales et pourtant élémentaires.

Le film commence par une vision lancinante qui, par un simple mouvement de balancier, ne va cesser de revenir ébranler les certitudes d’un homme, en même temps que celles du spectateur.

Curtis LaForche, un père de famille paisible, modeste ouvrier pour une société de forage, bon chrétien, bon mari (Michael Shannon, immense), fait un cauchemar : il aperçoit, depuis son jardin, une tornade monumentale s’avancer inexorablement.

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A son réveil, la sensation de réel est si forte qu’il finit par se convaincre du caractère prémonitoire de ce rêve bientôt récurrent et décide, pour protéger sa femme (Jessica Chastain, la droiture incarnée) et sa petite fille, de construire un abri au fond du jardin.
Seul contre tous. Détail d’importance, il habite l’Ohio, Etat déshérité du Midwest dont les vastes plaines au ciel bleu figurent la plus terrifiante des prisons : sans rien pour entraver ce paysage immense, le danger peut venir de partout, de l’horizon ou de l’azur, du proche ou du lointain, de Dieu ou d’un chien ; seul le sous-sol pourrait constituer un abri (“shelter” en anglais), et encore.

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Ainsi, les grands espaces jadis synonymes de liberté et de puissance pour l’homme américain deviennent ici sa damnation.

Une fois ceci posé, en quelques plans d’une beauté axiomatique, Take Shelter se déploie majestueusement, avec l’implacable tranquillité des grandes tragédies, et Jeff Nichols de s’imposer, après l’excellent Shotgun Stories en 2007, comme le plus grand espoir du cinéma américain, dans la noble lignée Ford-Cimino-Malick (ce dernier étant son protecteur officiel).

On le comprend vite, l’Apocalypse n’est pas son sujet, tout comme il n’était pas celui du Phénomènes de Shyamalan, auquel on pense nécessairement : c’est sous le crâne de LaForche que la véritable tempête fait rage.

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Les scènes proprement catastrophiques sont réduites à leur plus simple – mais terrifiante – expression (quelques gouttes jaunâtres sur un poignet, du vent dans les feuilles, des aboiements et des cris d’oiseaux, des silhouettes à peine discernables à travers une vitre embuée…), et plutôt que de chercher à concurrencer Hollywood sur son terrain spectaculaire, Nichols se rive au quotidien.

Si la menace demeure abstraite, inscrivant le film dans une dimension cosmique, ses effets sont on ne peut plus concrets : de la consultation d’un psychologue à la visite (bouleversante) d’une mère schizophrène pour s’enquérir d’éventuels antécédents, de la honte d’un drap mouillé par la pisse à la crainte de ne pouvoir payer les traites à la fin du mois, les personnages sont englués dans des soucis quotidiens.

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Il faut insister sur cette qualité car, pour aussi déceptive qu’elle soit – le film ne vise nullement la sidération, il est plutôt de ceux qui obsède encore des jours après la projection –, elle est extrêmement précieuse.

C’est parce que le film ne quitte jamais le terrain du réalisme – pas plus que le territoire réduit de sa petite communauté soudée – que ses visions, et notamment la dernière, sont à ce point terrassantes.

On saisit mieux la singularité de Take Shelter en le comparant à Bug de William Friedkin, où l’on avait découvert en 2007 Michael Shannon dans le rôle proche d’un homme à la folie contaminatrice.

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Les deux films empruntent des chemins on ne peut plus opposés : à l’emballement hystérique de Friedkin, Nichols répond par l’apaisement familial (sublime scène où Jessica Chastain prend les choses en main) ; au théâtre psychologique, il préfère la politique du geste (grande idée que d’imaginer un enfant sourd et muet avec qui l’on ne peut communiquer que par signes) ; à la défiance paranoïaque, enfin, il oppose l’empathie et le doute (puisque la folie de Shannon n’est jamais certifiée).

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Il faut l’avouer : à l’appréhension de ces domaines si régulièrement maltraités par un cinéma aussi friand de certitudes que le cinéma américain, s’ajoutait la présence menaçante d’un comédien doué, mais enclin au cabotinage au contact d’un archétype devenu trop familier – soit Michael Shannon dans un énième rôle d’Américain halluciné (après Bug, World Trade Center, Les Noces rebelles…). Cependant, Shannon fait ici honneur à une partition écrite plus finement que les autres, sur un mode moins théâtral, par le réalisateur Jeff Nichols qui le dirige de nouveau, après son précédent et premier long métrage Shotgun Stories. Son personnage est un quidam tout à fait ordinaire, mari et père concerné, ouvrier de chantier, dont les nuits et bientôt les jours sont hantés par des visions de catastrophes et de menaces sur sa famille et sa communauté. Leur persistance le conduisant à les prendre pour prémonitoires, il s’attelle à la sécurisation de son foyer, sous le regard impuissant de son entourage observant son comportement de plus en plus obsessionnel et paranoïaque – notamment à la restauration de l’abri anti-tempête enfoui dans son jardin… tout en consultant néanmoins un psychiatre, trop conscient des doutes planant sur son état mental.

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Cette double vie du personnage, à la fois socialement intégré et glissant dans un monde semble-t-il basé sur des chimères, se refusant à choisir entre la raison (du moins ce que lui dicte la voix de la normalité) et l’irrationnel (illusoire ou prémonitoire, on l’ignore), est à l’image de l’ambivalence savamment cultivée par Take Shelter, qui laisse constamment cohabiter les hypothèses « psychose » et « prescience » en minimisant la discrimination entre elles. Ainsi laisse-t-il les visions mentales du personnage faire irruption dans les images du factuel, en raccords cut et avec un minimum d’effets, parfois même sans transition (les scènes de réveils en sursaut ne sont pas systématiques), avant de les laisser suggérer dans le hors-champ créé par le regard perdu de Shannon, par les sons d’origine douteuse qui attirent son attention. Face à cette situation personnelle insaisissable, la réaction de la normalité (l’épouse, les proches, les collègues) prend elle aussi un double sens, hésitant entre gêne face à un comportement potentiellement néfaste et répression contre ce qui sort de son cadre (voir comment, vers la fin, l’épouse doit se comporter avec son mari comme une mère).

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L’ambiguïté ainsi entretenue contamine jusqu’aux scènes les plus attendues de ce genre et de ces domaines dans le cinéma américain. Ainsi, dans tout autre film de ce cinéma sur des troubles mentaux, une crise de rage comme celle qui saisit Shannon au milieu de ses concitoyens et officialise sa démarcation de la communauté ne serait qu’un passage obligatoire, forcé voire caricatural pour stigmatiser l’« anormal » (à Hollywood, même les autistes n’y échappent pas). Or ici, les doutes qui empreignent Take Shelter désamorcent tout sous-entendu moralisateur : le statut du personnage – psychotique ou prophète – demeure indécis, et ses réactions continuent de manifester la pleine conscience des deux perceptions du réel qui l’habitent. Et puis, la scène finale, pirouette ultime qui aurait pu décider – choix facile – de donner une réponse-surprise aux doutes ayant parcouru le film, choisit malicieusement de prolonger, voire de propager ces mêmes doutes. Point final, mais de suspension, adéquat pour un film habile à mettre en scène la part indécidable – néanmoins tenace – d’angoisses intimes.

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Pourquoi un père de famille est-il soudain persuadé qu’une tornade va ravager le coin perdu où il vit ? Curtis fait des cauchemars où la pluie tombe dru et jaune, où le gros chien de la famille l’attaque. Est-il rattrapé par cette « schizophrénie paranoïde » qui a frappé sa mère dans sa trentaine ? Jeff Nichols, nouvel auteur prodige, gagne à ne pas s’arrêter à cette hypothèse clinique et à flirter avec l’allégorie : Take shelter parle d’une Amérique fragilisée, obsédée par son déclassement, sa ruine. Le film fait se répondre les angoisses du héros et toutes sortes de périls extérieurs, du dérèglement climatique à la catastrophe écologique, en passant par la crise économique.

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La fragilité s’incarne aussi dans la surdité de la fille du couple. Une opération est nécessaire, et la mutuelle, indispensable. Mais combien de temps le père pourra-t-il garder son travail ? Tout se passe comme si la peur de perdre quelque chose créait les conditions d’une perte plus grande. Le foyer américain de base n’est plus qu’un fétu de paille. Michael Shannon et Jessica Chastain en sont les représentants blêmes et bouleversants, l’inquiétude fichée dans le regard.

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Or, quand le film confronte ses personnages à une tempête bien réelle, rien ne se passe comme prévu, et un nouveau gouffre s’ouvre. Dans des films tels que Les Moissons du ciel (de Terrence Malick) ou Magnolia ­ (de Paul Thomas Anderson), l’apocalypse venait surprendre et punir des êtres ou une civilisation se sachant coupables. Avec Take shelter et son dénouement vertigineux, on est dans une ère nouvelle, encore difficile à appréhender : la fin du monde est autant redoutée que désirée par une humanité qui n’a pas grand-chose à se reprocher, sinon d’avoir perdu toute confiance en elle-même.

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Jeff Nichols transforme l’essai et signe un second film d’une réussite totale. Take Shelter est une œuvre magnifique, un film fantastique qui joue avec le spectateur tout en le menant en bateau jusqu’à un final grandiose. Le film est mené de main de maître par Michael Shannon dans le rôle d’un père paniqué et prêt à tout pour sauver sa famille. Du grand cinéma.

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Shotgun Stories de Jeff Nichols. Un premier film brillant!

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Titre : Shotgun Stories
Réalisation et scénario : Jeff Nichols
Distribution: Acteurs : Douglas Kennedy, Karl Jacob, Michael Shannon, Douglas Ligon, Barlow Jacobs
Musique : Lucero et Pyramid
Photographie : Adam Stone
Montage : Steven Gonzales
Film américain
Genre : Drame
Durée : 92 min
Date de sortie : 2 janvier 2008 (FRA)

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Le jeune cinéma américain est dans une forme olympique. Après Half Nelson où Ryan Fleck revisitait les problématiques interraciales sur fond d’amitié entre un prof d’histoire et une collégienne black, Jeff Nichols fait un tour dans le pré carré de Terrence Malick. Nous voici donc embarqués pour une virée dans les étendues de la cotton belt américaine, au sud de l’Arkansas : deux fratries animées d’une haine recuite s’y affrontent après la mort de leur père, un born again qui a déguerpi de son premier foyer pour s’installer dans le second.

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Nichols jouait gros avec ce premier film taiseux, véritable gruyère d’ellipses et de non-dits. Mais chance du néophyte, Shotgun stories est un coup de semonce dans le ciel sans nuages des films sur la famille. Il filme la nature, entre plaines à blés et étangs, avec une fébrilité inquiétante, laissant présager les tensions du drame : les trois frangins Son, Boy et Kid s’engagent dans une lutte à mort contre leurs demi-frères Mark, Stephen, John et Cleaman. Les deux clans se scrutent, multiplient les provocations jusqu’à l’irréparable.
La ville devient vite un champ de bataille que les frangins investissent pour régler leurs comptes. Des subterfuges de cour de récré servent ainsi une dramaturgie réduite à sa plus simple expression : Shotgun stories est un précipité de colère filiale, où les luttes à mort font régresser le film vers son lieu originel : le père, dont la seule vision dans le film se résume à un cercueil, boîte noire du malheur.

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Shotgun Stories, tout un programme. Autant que le titre, le pitch présage violence, actions, récit à rebondissements, reprise d’un schéma narratif maintes fois rencontré. Sept frères, trois nés d’un premier mariage, quatre d’un second, se rendent à l’enterrement de leur père. L’aîné, Son, saisit l’occasion pour salir l’image du défunt, rappeler que s’il avait fini par arrêter de boire, se convertir au catholicisme et fonder une famille, il restait coupable d’avoir abandonné ses trois premiers enfants. Ce blasphème inaugure une lutte entre les fils issus du premier mariage et ceux issus du second, qui vont s’enfoncer dans une spirale de vengeance cauchemardesque. Ancrant ce fratricide dans son époque et son pays, l’Arkansas, Jeff Nichols raconte moins la lutte entre deux groupes d’hommes que le conflit qui habite chacun d’eux, déchiré entre le poids aliénant du passé et l’aspiration à se construire librement un avenir.

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Shotgun Stories raconte bien une histoire évoluant au fil d’événements qui, parce que régis par la logique de la vengeance, deviennent de plus en plus dramatiques. Ce mouvement en avant est cependant freiné par une stagnation générale. La récurrence de scènes où l’un des fils s’efforce de réparer des machines qui ne fonctionnent pas le signale : la difficulté, pour les personnages comme pour le récit, ne sera pas tant d’atteindre un objectif donné que de seulement parvenir à avancer, sortir de la paralysie. Les scènes d’action sont noyées sous un désœuvrement général, les personnages passant le plus clair de leur temps à pêcher, parler, marcher dans la nature, en famille exclusivement, les lieux étant vides de toute autre présence humaine. Si leur malaise est prégnant, c’est qu’aucun divertissement ne leur permet d’oublier leurs blessures passées ou la médiocrité de leur présent (le départ de la femme et du fils de Son au début du film, son addiction aux jeux, le dénuement matériel de son frère, la mort enfin de l’autre frère…), aussi précaire que leurs lieux d’habitation, maisons de tôle ou tente de toile.

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Lorsque ces personnages entreprennent quelque chose, le jeu minimaliste des comédiens, leurs voix blanches et leur inexpressivité fait moins d’eux des hommes animés de volonté que des vecteurs d’une force qui les dépasse. Cette perte du contrôle se manifeste également dans la composition de certains plans, où ils ne sont plus que des points engloutis par le vaste paysage. Qu’il s’agisse des plans fixes qui les figent dans leur immobilisme, des lents travellings parcourant les paysages qui redoublent leur errance, de la musique langoureuse, tout concourt à saboter la moindre ébauche de mouvement en avant. Si les sons de la nature sont prégnants, les personnages ne semblent pas participer à ce mouvement de vie, englués qu’ils sont dans leurs conflits intimes.
C’est bien Son qui prend l’initiative de blasphémer son père lors de l’enterrement. Mais la haine qui s’ensuit entre les deux clans est attisée par un personnage extérieur à la famille, un dénommé Shampoo, qui n’apparaît que pour relancer un conflit que les intéressés auraient peut-être sans cela oublié. Aujourd’hui influencés par ce tiers, les trois frères l’étaient autrefois par leur mère qui les a éduqués dans la haine pour le père démissionnaire. Lorsqu’ils évoquent leur rancune contre ce dernier, leurs propos sonnent presque faux tant on a l’impression qu’une voix parle à leur place, celle des autres ou celle du passé qui a inscrit en eux des réflexes conditionnant leurs réactions, mécaniques plus que volontaires, les empêchant de choisir librement la vie qu’ils voudraient parvenir à construire.

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En blasphémant le père, Son cherche ainsi moins à provoquer un conflit avec ses demi frères qu’à évacuer ce passé trop pesant. Si tout est vacuité dans le présent des personnages, c’est qu’ils sont tout entiers remplis d’un héritage qui ne laisse pas de place à l’avènement d’autre chose. Les fils du premier mariage sont d’ailleurs privés de prénoms : nommés Son, Boy et Kid, c’est la place qu’ils occupent dans la famille qui définit leur identité, les condamnant dès leur naissance à ne pouvoir être des individus libres d’inventer leur vie.

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La lutte entre les deux clans serait alors prétexte à la lutte intérieure qu’ils mènent chacun pour leur compte. Cette persistance de l’héritage est aussi inscrire dans les corps : dans leur sang d’abord, présence irrémédiable de la lignée dont ils voudraient s’affranchir, et dans leurs cicatrices. Le premier plan nous montre celles que Son a sur le dos, faisant immédiatement de lui un être qui, évoluant sous nos yeux, devra aussi composer avec l’indélébilité de son passé. Les affrontements physiques qui ont ensuite lieu laisseront encore de nouvelles traces, sur le visage d’un autre frère, comme si l’un rejouait au présent le passé de l’autre, alors qu’ils tentent au contraire de briser la chaîne pour repartir sur de nouvelles bases.

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L’impartialité du cinéaste envers ses deux groupes de personnages tend aussi à minimiser l’importance de leur guerre. Nous sommes certes davantage à côté des fils issus du premier mariage, parce que leur est réservé un plus grand nombre de scènes, mais nous ne sommes pas de leur côté. Jamais le cinéaste ne prend partie pour l’un ou l’autre clan, ce que rendent patents plusieurs champs contrechamps entre l’un et l’autre, rigoureusement symétriques. Il ne s’agit pas de prendre position dans un combat au présent mais de monter, objectivement, le conditionnement du passé sur le présent de chacun des personnages.

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La sobriété du film est ainsi parfaitement adaptée à ses personnages, vidés d’émotion, de volonté et de passion. La tension est en effet moins due à ce qu’ils expriment de leur souffrance qu’à celle que l’on devine à l’intérieur d’eux. Si leur passé (et leur défunt père) prend ici tant de place, c’est aussi parce que le cinéaste s’abstient d’en donner des détails, s’attachant uniquement à montrer les conséquences de ce que nous restons libres d’imaginer.

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Dans cet univers essentiellement masculin, les enfants et les femmes (hormis la mère des trois fils aînés) apportent un point d’apaisement. Assistant passivement à la lutte déjà passive de leurs compagnons, ces dernières mettent en lumière la nécessité d’y mettre fin, de briser la chaîne infernale de la vengeance et au delà, le déterminisme dû à la filiation, pour léguer à la génération suivante un terrain vierge à construire. Le dernier plan, faisant une large place au fils de Son et rendant prégnant le son des voitures qui roulent en hors-champ, montre bien (en soulignant un peu lourdement le relatif happy-end) que le passé a été balayé et que la libre construction du futur est possible. Si l’enjeu pour les personnages est au début de survivre, à la fin donc il devient, plus ambitieusement, de parvenir à mieux vivre.

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MUD, sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols !!! Attention chef-d’oeuvre.

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Titre original : Mud
Titre français : Mud : Sur les rives du Mississippi
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Direction artistique : Richard A. Wright
Décors : Elliott Glick
Costumes : Kari Perkins
Photographie : Adam Stone
Son : Ethan Andrus
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Production : Lisa Maria Falcone, Sarah Green et Aaron Ryder
Sociétés de production : Everest Entertainment et FilmNation Entertainment
Pays d’origine : États-Unis
Langue : Anglais
Format : Couleur – 35mm – 2.35:1
Genre : Drame
Durée : 135 minutes
Dates de sortie : France : 26 mai 2012 (Festival de Cannes 2012) ; 1er mai 2013 (sortie nationale)
Distribution : Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland, Reese Witherspoon, Sarah Paulson, Ray McKinnon, Sam Shepard, Michael Shannon

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On parlerait difficilement, à propos de Jeff Nichols, de « jeune cinéaste ». Il n’a que trente-quatre ans, mais après Shotgun Stories et Take Shelter il n’est plus de ceux dont on attend qu’ils fassent leurs preuves, mais dont on s’inquiète qu’ils nous déçoivent. On pourra trouver, à le comparer aux deux précédents, que Mud manque un peu d’ambiguïté. Ce serait prendre pour une facilité, ou une niaiserie, la transparence d’une évidence morale.

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Tôt le matin un enfant quitte en douce la maison où ses parents se disputent. Il a rendez-vous avec son ami pour descendre un bras du Mississippi. Le but est une petite île sauvage, et prendre possession d’un étrange lieu : un bateau échoué dans les branches d’un arbre. Mais l’île et le bateau sont déjà occupés par Mud, un type mystérieux, moitié sauvage, qui va demander leur aide aux enfants. Un triste foyer familial, un désir d’aventure, le fleuve et ses tourbillons, l’île, la rencontre. Les éléments du récit et la symbolique du genre sont posés : ce sera un film initiatique, l’histoire d’une formation, avec ses étapes, ses épreuves et ses crises.

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Ces premières minutes sont redoutablement efficaces mais laissent un peu songeur. Le découpage ne serait-il pas trop limpide ? La musique un peu trop présente ? Les affects des enfants un peu trop soulignés ? Mud un homme des bois un peu trop séduisant ? Shotgun Stories et Take Shelter n’étaient certes pas de ces films que l’on dit « difficiles » ; mais peut-être étaient-ils plus secrets et ne se livraient-ils pas aussi rapidement. Ils se caractérisaient aussi par une relative pauvreté en situations et en personnages, quand le scénario de Mud se fait plus ample et se plaît aux ramifications. Mais la crainte de se trouver devant un cinéma de très belle facture mais un peu conventionnel se dissipe rapidement.

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Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un homme réfugié sur une île au milieu du Mississipi. C’est Mud : un serpent tatoué sur le bras, un flingue et une chemise porte-bonheur. Mud, c’est aussi un homme qui croit en l’amour, une croyance à laquelle Ellis a désespérément besoin de se raccrocher pour tenter d’oublier les tensions quotidiennes entre ses parents. Très vite, Mud met les deux adolescents à contribution pour réparer un bateau qui lui permettra de quitter l’île. Difficile cependant pour les garçons de déceler le vrai du faux dans les paroles de Mud. A-t-il vraiment tué un homme, est-il poursuivi par la justice, par des chasseurs de primes ? Et qui est donc cette fille mystérieuse qui vient de débarquer dans leur petite ville de l’Arkansas ?

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Avec Mud, Jeff Nichols se donne les moyens de parler à un plus large public, sans nivellement, sans en rabattre sur ses exigences. Il avait besoin pour cela d’un certain « idéal-type » de l’être humain : l’enfant en formation, non encore compromis, figure peu déterminée donc potentiellement universelle. Et c’est l’évidence que l’amour est la plus haute valeur, que l’intransigeance morale et la simplicité sentimentale de l’enfant permettent de rendre sensible. Cette évidence, qui est aussi une exigence, est le cœur simple de Mud, assumé sans la moindre ironie ou second degré, avec une fraîcheur et une simplicité dont le cinéma états-unien est sans doute plus capable que le nôtre. En la vieille Europe, il y a trop d’histoire, trop de texte, trop de « seconde nature » – peu de naïveté. Pour atteindre à cette hauteur morale sans risquer la niaiserie, il faut souvent procéder indirectement, par purification : voir, par exemple, Bresson ou Dumont.
Éternelle jeunesse américaine ? C’est un peu mythologique. Mais justement, c’est une affaire de croyance. Jeff Nichols montre une fois de plus les ressources et l’intensité de l’imaginaire états-unien : la force de l’idée de nouveau monde, l’aura du Mississippi, l’âpreté et l’indépendance farouche des hommes – avec, au cinéma, toutes les gueules qui vont avec.

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Les problèmes qui l’intéressent, le monde en lequel il veut les développer, Nichols les trouve légués par une tradition. Mais il ne se contente pas de jouer avec elle, comme avec un réservoir de clins d’œil – ce qu’il fait au reste très bien – il s’y rapporte comme à une source vive, et lui donne un nouveau corps. Car Mud n’a rien d’abstrait. Le fleuve impose son rythme – jusque dans les mouvements de la steady cam – et sa matière : scintillements de la lumière, reflet des arbres, variation des couleurs, vase, coquillages, ondulation des serpents. L’interprétation est sans fausse note, malgré le nombre important de personnages. Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland, Reese Witherspoon, Sam Shepard, Michael Shannon, Ray McKinnon ; chacun campe un personnage dense et crédible. Loin de ce monde, la « ville » (jamais désignée autrement que par ce terme générique) est une entité désincarnée et abstraite, objet de fantasmes néanmoins, car c’est là que se trouvent les femmes. Et si Ellis n’aime pas la ville, il devra tout de même y vivre au terme de son apprentissage.

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Take Shelter était un film remarquable par sa tension dramatique et par la trajectoire énigmatique qu’il esquissait – celle d’un homme dont la « folie » contagieuse se mue progressivement en intuition prophétique. Changement d’ambiance pour Jeff Nichols, qui signe avec Mud une oeuvre personnelle par ses thèmes, mais très conventionnelle par sa facture et un peu lassante. Certes, on retrouve dans ce long-métrage des éléments qui inspiraient déjà le précédent film du réalisateur : le couple au bord de la rupture, la séparation cruelle entre le monde des adultes et celui des enfants ; l’idée aussi, qu’il est difficile de trouver un refuge dans un monde où tout vous poursuit (et notamment les difficultés financières).

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L’aspiration intransigeante à l’amour, l’intense présence de la nature et le rayonnement de la figure enfantine – qui plus est incarnée par Tye Sheridan, un des enfants de The Tree of Life – évoque nécessairement le dernier cinéma de Malick. Il en diffère toutefois nettement, par sa forme bien sûr – encore que Jeff Nichols se plaise à faire droit, au détour d’un plan, à la présence des animaux, d’une façon qui rappelle La Ligne rouge ou, déjà, Badlands – mais surtout par son esprit. L’amour, pour le coup, est un fait purement humain, anthropologique et non cosmologique. Il n’unit pas l’homme à la nature, qui reste, avec ses serpents, redoutablement hostile, mais seulement l’homme à l’homme. Il n’ouvre à aucune mystique mais vaut par les liens horizontaux qu’il institue et soutient. Il est affaire de volonté : comme le crie Ellis, il se perd lorsque l’on baisse les bras.

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Il ne s’agit pas d’accueillir mais de construire. Si Mud lie de manière émouvante les hommes et le Mississippi autour duquel s’organise leur vie, ce lien n’est pas cosmique, mais social, historique, traditionnel, tissé à force de travail. Le fleuve est indifférent : comme le rappelle Galen à Ellis, les hommes y trouvent ce qu’ils veulent. Il est même plutôt inquiétant, à en juger par les formidables plans où Galen cherche des coquillages dans la vase, dans son scaphandre de fortune. Le dualisme entre l’homme et la nature est irréductible, même pour ceux qui en sont le plus proche, qui la travaillent et qu’elle forme en retour.

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Aussi simple soit l’évidence morale qui soutient le film, la complexité de la réalité n’est donc jamais oubliée. Mud (le personnage), opaque et incompréhensible, en est la métaphore. Si l’amour, à la fin, connaît une victoire, celle-ci est relative. Il a fallu souffrir, il a fallu des morts, et abandonner l’enfance. Mais l’entièreté farouche de l’aspiration morale qui anime Ellis et rayonne dans tout le film n’est pas disqualifiée ; contre ce à quoi l’on pouvait s’attendre, avec Mud, Jeff Nichols nous livre une anthropologie optimiste.

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LE CAIRE CONFIENTIEL DE Tarik Saleh!

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Titre : Le Caire confidentiel
Titre original : The Nile Hilton Incident
Réalisation et scénario : Tarik Saleh
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Theis Schmidt (de)
Musique : Krister Linder
Pays d’origine :  Suède,  Danemark et  Allemagne
Genre : thriller
Durée : 106 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 21 janvier 2017 (Festival du film de Sundance)
France : 30 mars 2017 (Festival de Beaune) ; 5 juillet 2017 (sortie nationale)
Distribution : Fares Fares, Ger Duany, Mari Malek, Slimane Dazi, Hania Amar, Mohamed Yousry, Hichem Yacoubi

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Graffeur, documentariste, animateur et clippeur, le suédois Tarik Saleh revient à son pays d’origine pour réaliser un film noir ancré dans la réalité la plus crue. On y suit un enquêteur de la police découvrant à ses risques et périls le système de corruption qui a gangrené l’Égypte jusqu’à la révolution de 2011. Le parti pris de réalisme ne s’exprime pas seulement dans le contexte brûlant qui précède les fameuses émeutes de la place Tahrir (dûment reconstituées), mais aussi dans l’intrigue, inspirée d’une authentique affaire de chanteuse assassinée. Fares Fares (vu dans Zero Dark Thirty ou Les Enquêtes du département V) incarne le détective paranoïaque et désabusé qui cherche ses marques dans un univers instable où il doit se méfier de sa propre famille. C’est parce qu’il est l’un des rares à pouvoir évoluer parmi les différentes strates d’une société ultra compartimentée que l’on peut découvrir avec lui Le Caire « d’en bas » (reconstitué à Casablanca pour des raisons de sécurité), grouillant, stimulant, enfumé et dangereux, à côté du luxe obscène des forteresses des dirigeants. Entre les deux, une zone rouge de non-droit, où règnent les putes, les macs et les trafiquants de tout poil. La force du film réside dans sa capacité à montrer que la solution de l’intrigue n’était pas nécessairement celle que l’on croyait. En effet, le problème de trouver le coupable n’a plus d’importance, lorsque la révolte populaire s’impose comme la vraie solution, inévitable et irréversible.

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Enquête trouble au cœur d’une ville rongée par le cancer de la corruption, Le Caire Confidentiel emprunte au thriller son efficacité et au documentaire son réalisme incisif. Le cocktail a des effets dépressifs, conviant le film au panthéon des grands films noirs.

Le Caire, janvier 2011, quelques jours avant le début de la révolution. Une jeune chanteuse est assassinée dans une chambre d’un des grands hôtels de la ville. Noureddine, inspecteur revêche chargé de l’enquête, réalise au fil de ses investigations que les coupables pourraient bien être liés à la garde rapprochée du président Moubarak.

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Accueilli en France en période estivale après deux prix prestigieux, l’un américain, le Grand Prix de la World Compétition à Sundance, l’autre à Beaune, pour un Grand Prix qui était loin d’être anodin, Le Caire Confidentiel est a priori réalisé par un inconnu, un certain Tarik Saleh.
Cet ancien graffeur, réalisateur de documentaires (l’un sur Guantanamo, un autre sur la révolution cubaine) est pourtant connu comme clipper pour le tube I follow Rivers, chanson de sa compatriote Lykke Li, dont on garde tous en tête les images enneigées troublantes, et dans lequel on trouvait déjà la vedette de Le Caire Confidentiel, Fares Fares.

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Pour son nouveau polar, après l’inédit Tommy (2014), le Suédois frappe fort avec une œuvre qui, une fois de plus, se délocalise. Cet amoureux de l’Histoire du monde, et grand spécialiste des opprimés, a décidé cette-fois ci d’infiltrer l’Histoire récente égyptienne, à l’orée du Printemps Arabe et du soulèvement de la Place Tahrir. Délaissant l’approche purement documentaire pour évoquer les événements qui allaient mener le peuple à se révolter contre la présidence autoritaire de Moubarak, Saleh opte pour un mariage percutant entre la fiction (le thriller de chambre d’hôtel avec soupçons politiques) et le réalisme du reportage, puisque c’est bien au contexte historique qui s’ébroue en filigrane que l’auteur s’intéresse.

Avec sa caméra scalpel d’homme de la réalité, il porte un regard sans concession sur le système gangrené par la corruption, un état policier étroitement lié aux affaires, une nébuleuse opaque, abjecte, de sexe, de drogue et de sang, dans lequel le cinéaste propulse le spectateur occidental, choqué en 2017 pour de petites histoires de piston, au coeur de l’Assemblée nationale. Un autre monde.
La peinture de l’Egypte au début de la décennie 2010, est celle d’une caricature de justice, où l’on se débarrasse éhontément des témoins gênants (les dommages collatéraux que représentent les immigrés d’Afrique noire, des parias sans identité qui ne parlent même pas la langue). Le réalisateur y révèle des petits arrangements entre meurtriers et complices que sont les grands représentants de l’état, flics, voyous et politiciens véreux.

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Le twist final, particulièrement effarant de noirceur, opère le déminage de tout un système où la culture elle-même, et par ailleurs la femme, utilisée, abusée, bafouée, et, in fine, éliminée, sont exposées. L’auteur déboulonne tout un système macho-mafieux avec un savoir-faire épatant, dans un genre codé, le polar, peu éloigné dans son efficacité des classiques américains (narration, suspense). Mais ce qui octroie une identité singulière à ce bain en eaux troubles, c’est bien le rôle important donné à la cité, véritable métaphore des crispations humaines, sociales et religieuses. La terrifiante capitale en effervescence, entre quartiers chics et taudis pour réfugiés, se fait l’enceinte de contrastes insupportables. Son instabilité, sa véhémence mènent aux remous d’une population échaudée, d’une jeunesse cultivée en quête d’éveil, et d’une partie des classes populaires qui courbe l’échine face à la toute puissance des nantis.

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Une révolution à la tentation de violence naît sous nos yeux, lors d’une séquence admirable, mariant la fumée des échauffourées à celle des flingues de la répression de l’état, s’inscrivant dans une logique filée de l’image de la cigarette et de sa fumée, omniprésente dans cette citadelle invivable où le cancer de la rancœur se métastasait depuis longtemps dans ses quartiers.
Attention, talent à suivre !

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EN CONCLUSION : Lauréat du Grand prix du Festival du film policier de Beaune, «Le Caire Confidentiel» de Tarik Saleh a son charme, principalement grâce à son atmosphère et à son cadre – la ville du Caire juste avant la révolution de 2011, grouillante de vie et de colère, avec une police plus corrompue tu meurs et une faune interlope que ne renierait pas le Los Angeles des années 50. Le scénario est faussement alambiqué mais on suit avec une certaine jubilation la traque de l’assassin d’une chanteuse de cabaret.

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Réalisateur suédois d’origine égyptienne, passé par le graffiti et le cinéma d’animation (l’inédit «Metropia»), Tarik Saleh a soigné l’enveloppe mais a un peu oublié de soigner les finitions de son récit, avec un côté «ah tiens, tout le monde se croise sur cinq mètres carrés alors que la ville est immense», qui peut agacer le spectateur rompu aux polars à la mécanique narrative parfaite. Brute épaisse avec un coeur qui se met à battre à nouveau, Farès Farès («Les Enquêtes du Département V») impose sa gueule et son physique alors que Slimane Dazi («Les Parisiens») est bien sûr parfait dans le rôle du tueur patibulaire.

 

Entre deux rives de Kim Ki-duk : Un entre-deux sur fond de paranoïa kafkaïenne.

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Après deux films non distribués en France (Moebius et One on One), le cinéma de Kim Ki-duk retrouve une place sur les écrans français avec l’histoire d’un pêcheur nord-coréen qui franchit la frontière par erreur et se trouve accusé à tort d’être un espion. Adoptant une approche politique inédite dans sa filmographie et un style plus tenu qu’à son habitude, le cinéaste met en scène dans Entre deux rives la haine que se vouent les deux Corée et l’artificialité des antagonismes nationaux.

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Titre original : 그물
Titre français : Entre deux rives
Réalisation : Kim Ki-duk
Scénario : Kim Ki-duk
Costumes : Lee Jeen-ook
Photographie : Young-sam Jung
Montage : Park Min-sun
Musique : Min-young Park
Production : Kim Ki-duk et Soon-Mo Kim
Société de production : Kim Ki-duk Film
Société de distribution : ASC Distribution (France)
Pays d’origine : Corée du Sud
Langue originale : coréen
Format : couleur – 1.85 : 1 – Dolby Digital – 35 mm
Genre : drame
Durée : 114 minutes
Dates de sortie : 5 juillet 2017
Distribution : Ryoo Seung-bum, Lee Won-geun, Young-Min Kim, Gwi-hwa Choi, Ji-hye Ahn, Jeong Ha-dam, Lee Sol-gu, Eun-woo Lee, Jae-ryong Jo, Kim Soo-Ahn

Sur les eaux d’un lac marquant la frontière entre les deux Corées, l’hélice du bateau d’un modeste pêcheur nord-coréen se retrouve coincé dans un filet. Il n’a pas d’autre choix que de se laisser dériver vers les eaux sud-coréennes, où la police aux frontières l’arrête pour espionnage. Il va devoir lutter pour retrouver sa famille…

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Révélé à l’international au milieu des années 90, Kim Ki-Duk est, tout comme Hong San-Soo, un cinéaste qui a su s’inspirer du cinéma européen pour dépeindre son pays, et ce avant la vague des films de genre qui nous arrive de Corée depuis quelques années. Dans cette effervescence créatrice où la mode est à la rupture des codes, Kim Ki-Duk a su rester droit dans ses bottes et conserver un style très naturaliste dans la conception de ses mélodrames. Avec Entre 2 rives, il s’attaque au délicat sujet de la scission de la péninsule coréenne, une problématique qu’il avait déjà traitée, avec une approche relativement similaire, 15 ans plus tôt dans The Coast Guard. Pour cela, le schéma de son intrigue est des plus simples : envoyer un nord-coréen au sud et en imaginer les conséquences. Ce point de départ est éminemment efficace puisqu’il permet en quelques minutes de révéler la tension et la défiance qui rendent à ce jour impensable une réunification entre ces deux pays qui en furent autrefois un seul.

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Lorsque Nam Chul-woo, Nord-Coréen qui pêche quotidiennement pour nourrir sa famille, voit sa barque dériver dangereusement vers la frontière, il refuse de quitter l’embarcation et échoue sur la rive sud. Ce choix lui est reproché par les deux pays : pourquoi ne pas avoir sauté dans l’eau et rejoint à la nage la mère patrie ? Pourquoi avoir échoué sur la rive démocratique si ce n’est pour infiltrer le pays et jouer l’espion ? Braquée sur son personnage, la caméra de Kim Ki-duk suit au quotidien l’incarcération de Nam Chul-woo, qui doit affronter l’inquisition d’un enquêteur obsessionnel et les tentations du monde libre, sous l’œil bienveillant d’un jeune gardien, avant d’être renvoyé en Corée du Nord et d’y subir le même interrogatoire. D’une prison à l’autre, les couleurs et les cadrages sont les mêmes.

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Cette trajectoire permet au cinéaste de dresser le portrait du poison qui divise la Corée : celui de la haine mutuelle des deux camps, entretenue par la construction patiente de preuves acculant l’adversaire et la paranoïa de voir échapper un potentiel traître ou espion. Le parallélisme est particulièrement marqué : d’un côté comme de l’autre, la même attention médiatique (le montage qui invite à comparer les photographes des deux côtés du lac), les mêmes méthodes d’interrogatoire. Derrière un discours politique inattendu, Kim Ki-duk parsème son film de scènes qui évoquent le reste de sa filmographie (L’Île et Arirang notamment) : scène d’amour inaugurale d’une certaine brutalité, longs plans sur l’eau du lac, tachée de petits personnages isolés, intérieurs rustiques et repas simples, scène de défécation explicite…

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Il apparaît vite que le personnage principal a davantage peur de la réaction des autorités militaires en cas d’éventuel retour que de ce peut lui faire subir l’administration séoulite. Entre 2 rives se donne donc pour finalité d’illustrer à quel point les méthodes peuvent être aussi dures dans les deux camps. La démonstration se fait par une interminable succession de scènes d’interrogatoires musclés et autres manipulations mentales dans lesquels le réalisateur peine à faire naître le moindre suspense. La thématique de l’endoctrinement est ainsi traitée de façon bavarde et l’effet miroir entre les deux idéologies se retrouve mis à mal par l’autocensure que s’impose Kim Ki-Duk, qui laisse hors-champs les violences policières commises au sud alors qu’il les filme frontalement lorsqu’elles ont lieu au nord de la ligne de démarcation. De la même façon, il ne peut s’empêcher de justifier le comportement des agents du sud en rappelant l’existence d’espions venus du nord, sans reproduire cet argument dans le sens inverse. Ce patriotisme, même s’il est inconscient et maladroit, vient prendre à contre-pied le discours moralisateur de cette œuvre qui se voudrait la plus politique de la filmographie de son auteur.

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Bien qu’un peu didactique, Entre deux rives a l’intérêt de mettre en scène une Corée du Nord trop rare au cinéma (plusieurs plans d’extérieurs sont « volés » depuis la frontière) et parvient à faire ressentir la menace d’un piège qui se referme sur un homme banal (le titre coréen signifie « le filet », en référence à celui qui bloque le moteur de la barque au début du film, comme au filet du système qui se resserre sur le héros). Pour autant, certains personnages secondaires, qui développent des sentiments plus mesurés, voire amicaux, à l’égard de Nam Chul-woo, semblent montrer, à l’image de ces beaux plans sur la surface trouble du lac, que la frontière entre les deux États est plus labile qu’elle n’y paraît.

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Le trait le plus remarquable du film est la mise en scène de la manière dont les Coréens du sud perçoivent les Coréens du nord : Nam Chul-woo est considéré tantôt comme un espion dont il faut chercher les aveux, tantôt comme une victime qu’il faut libérer de son propre pays, ou encore comme un cousin rural, à l’accent étrange. Kim Ki-duk orchestre face à cela une double résistance de son personnage : au lavage de cerveau auquel le soumet son geôlier en lui demandant de réécrire sans cesse son histoire, aux tentations que représentent un bon repas, les lumières de Séoul, l’attrait des filles de joie… En refusant, dès qu’il y entre, de regarder la Corée du Sud (le personnage s’obstine à garder les yeux fermés et à se cacher le visage), Nam Chul-woo rappelle le pouvoir de fascination que Séoul peut avoir, face à un pays qui contrôle toutes les images. Les scènes de ville, la nuit, évoquent les thrillers coréens inondés de néons : un genre qu’Entre deux rives ne fait qu’effleurer, et qu’il aurait pu explorer davantage pour contrebalancer le discours politique général dans l’ensemble trop appuyé.

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L’unique scène à retenir est finalement celle où le pauvre pêcheur communiste se retrouve débarqué dans les rues marchandes de Séoul. Sa découverte abasourdie de l’opulence qui permet à cette société de consommation de mettre à la rue nourriture et autres biens de valeur, est certainement l’élément le plus intelligemment subversif de ce long-métrage, mais il n’y est malheureusement qu’anecdotique. La rencontre qu’il fait à cette occasion avec une prostituée renvoie à une problématique que semble apprécier Kim Ki-Duk. Dans Bad Guy (2001), il opposait déjà amour et prostitution, c’est cette fois la notion même de liberté qu’il met en porte-à-faux avec le plus vieux métier du monde, mais, encore une fois, cette piste de réflexion sociétale reste purement marginale. Indubitablement, le cinéaste avait beaucoup à dire sur l’aliénation déshumanisante vers laquelle a mené l’antagonisme belliqueux entre les deux régimes coréens, pourtant la façon qu’il a de les mettre dos à dos pour dénoncer leur manque de considération envers un pauvre homme littéralement pris dans les mailles du filet, manque cruellement de subtilité. Il est d’ailleurs dommage qu’il faille attendre le plan final pour mesurer tout le fatalisme qui anime ce film.

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Créateur de la série «Les Revenants», Fabrice Gobert peine à tenir la distance de «K.O.», malgré l’allonge exceptionnelle de Laurent Lafitte.

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Réalisation : Fabrice Gobert
Scénario : Valentine Arnaud et Fabrice Gobert
Distribution : Laurent Lafitte, Chiara Mastroianni, Pio Marmaï, Clotilde Hesme, Zita Hanrot, Jean-Charles Clichet, Sylvain Dieuaide, Jean-François Sivadier,
Costumes : Bethsabée Dreyfus
Photographie : Patrick Blossier
Son : Martin Boissau
Montage : Bertrand Nail
Musique : Jean-Benoît Dunckel
Production : Xavier Rigault et Marc-Antoine Robert
Société de production : 2.4.7 Films
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Pays d’origine :  France
Langue originale : français
Format : couleur
Genre : thriller dramatique
Durée : 155 minutes
Dates de sortie : 21 juin 2017

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Le couple formé par Suzanne et Antoine Leconte, impitoyable directeur des programmes d’une chaîne de télévision en vue, traverse une crise. Antoine voit sa vie basculer quand, après une journée oppressante, il tombe dans le coma. A son réveil, le torse barré par une cicatrice, Antoine est convaincu qu’on lui a tiré dessus alors que son entourage lui affirme qu’il a été victime d’une crise cardiaque. Mais ce n’est que le premier changement dont il est témoin : en effet, tout semble avoir changé de façon inexplicable et inquiétante dans sa vie personnelle et professionnelle…

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Si le nom de Fabrice Gobert reste associé dans la mémoire des cinéphiles à son intéressant premier film intitulé Simon Werner a disparu… (2010), les amateurs de séries fantastiques préféreront se souvenir de sa contribution aux Revenants, référence d’ailleurs bien mise en évidence sur l’affiche. Dès les premières minutes de son second long-métrage de cinéma, le cinéaste se révèle capable de créer une ambiance mystérieuse avec bien peu de choses. Nous suivons pendant une quinzaine de minutes la vie d’un directeur de la programmation d’une chaîne de télévision privée qui, par bien des aspects, se révèle odieux avec son entourage. Sorte de loup aux dents longues, le type est imbuvable et condescendant envers ses collègues, mais aussi sa fille et sa petite amie du moment – excellente Chiara Mastroianni que l’on prend plaisir à retrouver dans un rôle dramatique consistant. Ce comportement lui attire la haine de bon nombre de collaborateurs jusqu’à un événement qui le précipite dans le coma. A son réveil, plus rien n’est comme avant et le directeur odieux va devoir expérimenter une position sociale bien moins enviable.

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Imaginez-vous, un jour, au réveil, vous êtes toujours vous-mêmes, vous reconnaissez les gens de votre entourage et vice-versa, mais votre situation professionnelle et privée a changé de fond en comble ! C’est à ce genre de prémisse, mi-fantastique, mi-cauchemardesque que nous convie le deuxième long-métrage de Fabrice Gobert. K.O s’inscrit dans un métissage thématique entre La Vie est belle de Frank Capra, à la différence près que ce n’est pas l’anonymat qui turlupine le protagoniste mais la dégringolade sociale, et Un jour sans fin de Harold Ramis, dans la mesure où c’est un recommencement cyclique avec des passerelles de gestes et de paroles qui rythme le récit. La petite touche d’originalité y provient du fait que ce héros privé soudainement de repères est à l’origine un salaud, un pauvre type tellement imbu de lui-même qu’il ne se rend pas compte de la détresse qu’il sème autour de lui. Pareil positionnement moral comporte toujours le risque du propos édifiant, trop à cheval sur des principes altruistes pour exploiter sans ménagement les aspects à la fois absurdes et cyniques d’une telle mise en question existentielle. Grâce à l’interprétation savoureuse de Laurent Lafitte dans le rôle principal, le doute demeure quant aux bienfaits réels de ce plongeon involontaire dans un monde parallèle.

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Si le début du métrage fait furieusement penser au petit classique d’Alejandro Amenabar Ouvre les yeux, notamment par le gimmick de l’évanouissement du personnage principal, le film évolue progressivement vers la fable à connotation sociale. Les auteurs profitent de cette histoire rocambolesque pour régler son compte au monde de l’entreprise privée, avec ses luttes d’influence et de pouvoir et ses ambitieux capables de tous les coups bas pour assoir leur ascendant sur leurs collègues. Toutefois, la fable ne fonctionne pas totalement car les oppositions sont un peu trop caricaturales, manquant de chair et de développement.

Mais le plus gros défaut de K.O. est de partir d’un postulat mystérieux et original pour ne déboucher que sur du réchauffé pour peu que vous ayez vu des œuvres comme le film espagnol précédemment cité, mais aussi L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1990). Le pire est atteint dans la deuxième partie où le cinéaste fait intervenir une sorte de Fight club qui renvoie dans l’esprit de tous au film éponyme de David Fincher, autre roller coaster mental.

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Porté à bout de bras par un Laurent Lafitte plutôt à l’aise, K.O. s’abîme progressivement dans la monotonie et perd de sa nervosité en cours de route. L’ennui pointe dangereusement le bout de son nez à plusieurs reprises, et ceci malgré une réalisation maîtrisée et une bande originale de Jean-Benoît Dunckel (un des deux Air) séduisante dès la première écoute, sans jamais être intrusive. Malheureusement, avec son script en roue libre et son twist final prévisible, l’essai n’est pas franchement concluant et le spectateur finit également au tapis.

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Son premier film «Simon Werner a disparu…» avait démontré que le cinéma français pouvait frayer sur les territoires du thriller américain sans honte, ni tabou. La série dont Fabrice Gobert est le créateur, «Les Revenants», a confirmé son talent de conteur et son habilité à créer le suspense. On attendait donc «K.O.» avec une certaine impatience, d’autant que nous aimions le casting – Laurent Lafitte, Pio Marmai, Chiara Mastroianni ou encore Zita Hanrot. Malgré une ouverture prometteuse avec un parfait Laurent Lafitte en odieux connard, producteur d’une chaîne de télévision prêt à tout pour l’audience, y compris écraser les hommes et les femmes qui travaillent avec lui, «K.O» est rapidement dans les cordes d’un scénario qui force beaucoup trop le trait.

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Sur le ring, les boxeurs s’affrontent… mais c’est dans le public que se joue le combat décisif. Homme de pouvoir aux commandes d’une chaîne de télévision, Antoine Lecomte affronte un animateur qui, pour s’être inquiété de l’avenir de son émission, est renvoyé dans les cordes. Humilié et hargneux, il attaque : « Tu es vraiment une pourriture. Un jour, tu le paieras. » Le lendemain, le subalterne tire sur son patron… Quand il sort de l’hôpital, le big boss découvre que lui-même n’a jamais été, à la télé, que le présentateur de la météo. Pour échapper à ce cauchemar, Antoine Lecomte va devoir se battre contre cet autre lui-même. Mais qui est le vrai et qui est le faux ?

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Même sans nous parler de sport, K.O. n’en est jamais très loin. Très vite, le film nous place en supporters : cet homme qui se retrouve à terre, toute sa vie d’avant balayée, on veut bien croire qu’il est « une pourriture », mais on a envie qu’il se relève ! Fabrice Gobert mène brillamment la partie. Le réalisateur, qui s’est distingué avec la série Les Revenants, montre un tempérament de battant. Non content de se risquer sur le terrain du thriller à l’américaine, tendance paranormale, il ressuscite un fantastique poétique très français. Son film mise autant sur le punch que sur la sophistication. Il nous tient en haleine tout en nous faisant basculer dans l’étrangeté. Qui se cache dans les détails…
Comme dans les miroirs de la maison chic d’Antoine, tout se dédouble. Solange, sa compagne, s’apprête à publier un roman intitulé justement Un roman… Le présentateur météo, lui, a une épouse devenue auteur à succès avec un livre portant le même titre.

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L’imaginaire prend le pouvoir. On reconnaît ici le visage d’un homme qu’on avait vu là dans un autre rôle. A la manière des rêves, le récit se construit par déplacements successifs. Mais l’onirisme devient une mécanique terrible, comme dans Orphée (1950), où Jean Cocteau représentait la mort par des motards circulant dans Paris. Fabrice Gobert, lui aussi, revisite le mythe d’Orphée et Eurydice. Dans l’enfer où il sombre, Antoine cherche sa Solange, son ange gardien, pour qu’elle le sauve en lui donnant l’amour dont il n’avait que faire, avant. Pour la reconquérir, il devra se battre, jusque dans des entrepôts où des hommes se tabassent afin de se prouver qu’ils tiennent debout. Un reflet décalé, plaisamment Fight Club, du match de boxe qui ouvre le film.

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La dureté est partout. Le goût du mystère n’empêche pas la fable d’être implacable et claire. Le microcosme de la télévision devient, ici, un monde obsédé par la gagne, où tous les coups sont permis, un sport sans arbitre et sans règles, sinon la réussite : la violence des rapports humains dans le monde du travail a rarement été évoquée avec autant de force. Cette leçon, Fabrice Gobert l’applique aussi à l’histoire d’amour que raconte son film : dans cet univers hostile où songe rime avec mensonge, les vrais sentiments irradient d’une lumière fragile et magnifique. Portés, il est vrai, par deux interprètes de choix. Chiara Mastroianni, délicate, instantanément attachante. Et Laurent Lafitte, hâbleur, fonceur, cassant et tendre, très physique et pourtant paumé idéal dans ce labyrinthe cérébral. Qui finit par retomber sur ses pieds d’une manière séduisante, convaincante aussi. Et donne envie de tout revoir une deuxième fois, pour revivre le match.

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Les influences sont nombreuses, de David Fincher («The Game» et «Fight Club») à Martin Scorsese («After Hours»), sans parvenir à se placer à ce haut niveau. Fabrice Gobert n’est pas manchot derrière la caméra et, bien aidé par la bande-son de Jean-Benoît Dunckel (la moitié du groupe Air), «K.O.» distille une certaine ambiance, surtout quand Antoine Leconte cherche à séduire à nouveau Solange, la femme de sa vie. Mais le dénouement déçoit par son manque d’imagination et laisse un parfum d’inachevé. Tout ça pour ça…

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Bien qu’il n’y ait rien de nouveau à signaler du côté du dispositif amplement éprouvé d’une deuxième vie dans un monde parallèle, K.O s’acquitte plus que convenablement de la tâche de tenir en haleine le spectateur, par le biais d’un protagoniste complètement déboussolé. Sensiblement plus qu’un simple exercice de style, le deuxième film de Fabrice Gobert, sept ans après Simon Werner a disparu, s’autorise un commentaire en filigrane sur des conditions de vie et de travail, qui ressemblent plus à une jungle impitoyable qu’à une civilisation éclairée. A méditer donc en toute sérénité !

«Sans pitié» de Sung-hyun Byun ne révolutionne pas le genre du polar mais s’apprécie comme une délicieuse friandise du samedi soir.

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SANS PITIE

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Ce polar enlevé comporte plusieurs séquences de bravoure et confirme la vitalité du cinéma d’action sud-coréen, même s’il n’égale pas les grandes réussites du genre.

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Réalisateur : Byun Sung-hyun
Acteurs : Sul Kyung-gu , Yim Si-wan, Jeon Hye-jin, Kim Won-ie
Titre original : Bulhandang
Genre : Thriller, Drame carcéral
Nationalité : Sud-coréen
Distributeur : ARP Sélection
Date de sortie : 28 juin 2017
Durée : 2h00mn
Festival : Festival de Cannes 2017 : Film présenté en sélection officielle hors compétition.

En prison, Jae-ho, est le leader suprême, il fixe les règles et les détenus les suivent. En dehors, il est le second d’un des plus gros gangs de la péninsule. Sa dictature pénitentiaire se retrouve chamboulée après l’arrivée Hyun-soo, électron libre qui ne se laissera pas mener à la baguette. Han Jae-ho et Jo Hyun-soo se rencontrent alors qu’ils purgent tous les deux une peine de prison.Chacun étant à la tête d’un gang, les deux hommes se retrouvent très vite en concurrence. A peine sortis de prison, les deux criminels reprennent leurs activités dans le trafic de drogue, mais la méfiance est de mise entre les deux hommes…

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Après Internal Affairs d’Andrew Law et Alan Mak, les polars de Na Hong-jin (The Chaser, The Murderer), ou de Bong Joon-ho (Memories of Murder), cet autre thriller coréen au pitch alléchant était attendu avec curiosité. Il s’agit du troisième long métrage de Byun Sung-hyun, dont les précédents films (le drame musical The Beat Goes et la comédie romantique Whatcha Wearin’ ?) restent inédits en France. Pour sa première incursion dans le policier, le réalisateur est resté strictement fidèle au genre, refusant notamment de le mêler à des éléments de fantastique ou de films de vampires, comme cela fut respectivement le cas avec The Strangers de Na Hong-jin ou Dernier train to Busan de Yeon Sang-ho, qui éblouirent la Croisette l’an passé.

1344699_backdrop_scale_1280xauto[1] Difficile de résumer Sans Pitié, qui avance masqué, absolument pas de façon rectiligne. C’est un polar à l’image du cinéma coréen, souvent trop généreux : les deux heures qu’il dure sont un peu exagérées en raison d’un scénario qui multiplie les allers-retours entre présent et différents passés, à la manière d’un film de Tarantino –sans les chapitres, mais avec les indications de temps. On pardonnera aisément à Sung-hyun Byun qui fait par ailleurs preuve d’un sens aigu du cadrage et des raccords vertigineux avec toujours le souci d’en donner pour son argent au spectateur. Un précis d’esthétique, tarantinien donc, qui fait aussi des emprunts au cinéma hongkongais des années 90-00, bourré de testostérone, de violence graphique et de séquences déconstruites.

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Le récit de ce jeune loup qui vient remettre en cause l’autorité d’un caïd dans un centre pénitencier est même traditionnel sur le papier, et emprunte ses conventions à de nombreux films de prison qui ont servi de modèle, dont Un prophète de Jacques Audiard et The Raid 2 : Berandal de Gareth Evans. Les dialogues co-écrits avec Kim Min-soo sont d’une ironie mordante, et l’on assiste, avec plus de jubilation que les personnages, à un festival de manipulations, coups bas et traîtrises en tous genres. Visuellement, le film honore son contrat, bien servi par une photo contrastée (de Cho Hyoung-rae) et des décors réalistes (de Han Ah-rum) qui ne rendent que plus saisissantes les chorégraphies de combat et les scènes de règlements de compte, inventives et baroques.

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Si plusieurs séquences révèlent une vraie virtuosité, on retiendra surtout l’ouverture où des seconds couteaux savourent des poissons crus sur un charmant port de plaisance, avant de se faire exploser la cervelle. Il faut aussi souligner le duo d’acteurs principaux, qui fonctionne à merveille : Sul Kyung-gu, interprète fétiche de Lee Chang-dong (Peppermint Candy, Oasis) compose ici un fabuleux bad boy, regard menaçant et rire sardonique, quand Yim Si-wan, membre du groupe pop ZE : A, incarne avec conviction l’ange manipulateur. Il manque toutefois à cet agréable divertissement policier une réelle dimension d’auteur ainsi que la puissance des films précités. Et il ne suffit pas d’invoquer l’ami Quentin (« Tarantinesque », déclare l’affiche) pour égaler son cinéma insolent et décapant.

Il était une fois un caïd de presque 50 ans, sexy et ricanant, qui fait la loi en prison. Alors que son règne est remis en cause, il est soutenu par un éphèbe, aussi violent que lui, mais d’une loyauté totale. Une fois le duo ­dehors, le caïd fonde tous ses espoirs de conquête de pouvoir dans son gang sur ce jeune homme. Pourtant, il sait que l’ange est un policier infiltré. Quant à la femme flic qui les surveille, elle se montre elle aussi sans pitié, du moment qu’elle peut faire tomber des barons de la drogue.

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Pour apprécier cet impressionnant polar, il est déconseillé d’avoir une ­demi-minute d’inattention. Entre deux fusillades aux chorégraphies somptueuses et trois mouvements de caméra incroyables, les intentions des personnages semblent impénétrables, puis tout s’éclaire dans un flash-back brillant. Même le paternalisme qui naît entre le cynique et le jeune premier est plus complexe qu’il n’y paraît. Car, dans un monde de brutes, les amours, même refoulées, finissent toujours mal…

Outre ses qualités plastiques, et indépendamment de références un peu écrasantes (Pulp Fiction, Infernal affairs), Sans pitié se révèle étonnamment bouleversant. C’est finalement le portrait de deux damnés, poursuivis par la fatalité, qui trouvent dans leurs rapports amicaux, puis filiaux, des raisons de continuer. Cette dimension de tragédie grecque (étendu à deux autres personnages, le parrain et son neveu) prend progressivement le pas sur le côté film de gangster fun et décomplexé auquel Sans Pitié ne se réduit donc pas. Et c’est tant mieux.

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20 000 jours sur terre: Tout, vous saurez tout sur Nick Cave! Un documentaire explosif à découvrir (ou redécouvrir) d’urgence!!

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Si vous êtes fan du chanteur Nick Cave ou tout simplement un cinéphile curieux, ne manquez pas ce documentaire passionnant sur le rocker australien.
24 heures dans la vie de la célèbre rock star d’origine australienne Nick Cave. Une journée en apparence comme les autres, mais où les notions de réalité et de fiction finissent par se brouiller et s’entrelacer.

Pour fêter dignement son 20000e jour passé sur notre planète, le légendaire Nick Cave s’est vu offrir ce portrait filmé beaucoup plus rock’n’roll qu’un documentaire. Au lit avec sa femme, sur un canapé face à son psychanalyste, debout dans l’ombre de son père disparu, à table avec son vieux complice musicos Warren Ellis, au volant de sa Jag, à son bureau ou sur scène : l’habile caméra parvient à saisir avec tact l’âme de cet élégant dandy. Musicien, poète, chanteur, cette rock star discrète nous fait approcher au plus près de la créativité “cette petite flamme fragile que l’artiste doit protéger de ses mains”. Mais qui nous éblouit…

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Réalisateurs : Jane Pollard – Iain Forsyth
Producteurs: Dan Bowen, Alex Dunnett, James Wilson
Scénario, dialogue: Iain Forsyth, Jane Pollard, Nick Cave
Musique: Warren Ellis
Décors : Simon Rogers
Montage : Jonathan Amos
Acteurs : Ray Winstone, Nick Cave, Kylie Minogue
Titre original : 20,000 Days on Earth
Genre : Documentaire, Musical
Editeur vidéo : Carlotta Films
Date de sortie : 24 décembre 2014
Durée : 1h37mn
Festivals: Sundance Film Festival: World Cinema Grand Jury Prize: Documentary, Sydney Film Festival: Best Film, International Istanbul Film Festival, International Competition: FIPRESCI Prize, Festival de Cinéma de la Ville de Québec, International Competition: Grand Prix competition, Athens International Film Festival

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Sous des atours de documentaire musical, 20 000 jours sur terre est en fait une fantaisie qui nous permet de passer une journée avec le musicien-poète Nick Cave et qui, malgré tous les artifices mis en place, en révèle beaucoup sur la personnalité de l’artiste et sa fascination pour les mondes parallèles et les processus de transformations magiques à travers l’acte créatif.
Vingt mille jours sur Terre, c’est un peu moins d’un demi-million d’heures. Le film de Iain Forsyth et Jane Pollard en fait à peine deux, ce qui donne une idée de l’extraordinaire présomption de ses metteurs en scène, qui prétendent faire entrer une vie, celle de Nick Cave, dans cet espace confiné ; d’autant que le parcours de la rock star, écrivain, scénariste, héros national en Australie, traverse plus d’un demi-siècle et trois continents.
La personnalité du musicien, sa nature et son engagement dans l’art se dévoilent au cours d’une journée presque banale ponctuée par des moments de travail, des rencontres et des souvenirs. Au fur et à mesure de ces entretiens mais aussi des conversations entre Nick Cave et son psychiatre, le personnage se révèle totalement…

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Ce pari artificieux – exprimer l’essence d’une existence humaine en résumant le vingt millième jour – est gagné haut la main. Documentaire écrit avec plus de précision que bien des fictions, récit peuplé de personnages qui jouent (et ne se contentent pas d’être) leur propre rôle, 20 000 jours sur Terre est un portrait touchant et passionnant, qui non seulement ravira les sectateurs de Nick Cave mais devrait en grossir les rangs.
Les réalisateurs invitent donc à suivre un jour de la vie de Nicholas Cave, père de famille, résidant à Brighton, Angleterre, de son réveil à son coucher. Puisque l’on est au cinéma, la journée sera bien remplie, passant des lumières changeantes du Channel aux projecteurs de l’Opéra de Sidney, d’un studio à la campagne au cabinet d’un thérapeute.
A chaque fois, Nick Cave est confronté à une facette de son travail, à une période de sa vie. Face à ces situations mises en scène, il est censé être honnête, vrai. Mais dès le début du film, face au miroir de sa salle de bain, il a averti : depuis le début du siècle, il a cessé d’être humain pour devenir une machine qui accumule les expériences pour les restituer sous la forme de chansons.

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Au départ, le chanteur-compositeur-écrivain Nick Cave, connu notamment pour ses groupes très influents The Birthday Party et Nick Cave & the Bad Seeds, avait fait appel à Iain Forsyth et Jane Pollard pour filmer l’enregistrement de son dernier album, le climatique et acclamé Push the Sky Away, lors d’une résidence au studio La Fabrique à Sain-Rémy-de-Provence. De ces sessions de 2013 est née l’idée de réaliser un film à mi chemin entre documentaire et fiction, où Nick Cave s’exprimerait sur le processus créatif. Il est alors décidé que l’action se déroulera sur une journée, la vingt millième de la vie de Cave (idée sortie de l’un de ses calepins). D’emblée, ce postulat porte en lui une nostalgie, une vision rétrospective, une mélancolie qui sied à merveille avec les sombres ballades intimistes du crooner australien relocalisé à Brighton, où le climat maussade semble constamment l’influencer.

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Du réveil matin jusqu’à la tombée de la nuit, nous suivons donc le musicien dans ce qui devrait être une journée typique de son quotidien. Bien entendu, tout cela n’est qu’artifice et les cinéastes nous le font constamment sentir. Forsyth et Pollard viennent du milieu de l’art contemporain et des créations visuelles (ils ont aussi travaillé avec de nombreux musiciens, dont Jason Pierce de Spiritualized ou encore Scott Walker), et ce premier long métrage obéit à une esthétique léchée et arty, bercée par la voix off de Nick Cave qui confie ses pensées poétiques dans un style très « courant de conscience ». Le film débute par un décompte où des milliers d’images liées à la carrière du compositeur s’alternent rapidement et semblent nous dire ainsi que nous n’allons pas assister à une biographie traditionnelle ou à un compte-rendu chronologique. De fait, tout est projeté dès ce générique pour pouvoir passer par la suite à autre chose, de plus intime, de plus profond.

Le dispositif lui-même pourrait rappeler une installation d’art contemporain. Plusieurs objets sont posés et se manifestent. Réveil, horloge, radio, machine à écrire. Tout un appareillage dont les sons se mélangent, dans un mixage subtil, aux compositions assurées par Cave et Warren Ellis spécialement pour le film. Ces motifs machiniques quand ils se mêlent à la virée en voiture font indéniablement penser au film Radio On de Christopher Petit. Une influence peut-être pas aussi évidente que celle des films de Wim Wenders et de Jim Jarmusch (Une nuit sur terre bien entendu) mais présente néanmoins. En effet, la voiture va être un espace important tout au long du métrage. Lieu de recueillement et de fantasme, s’y alternent des personnalités qui ont eu leur importance dans le parcours de Cave : l’acteur Ray Winstone qui jouait dans le film que Cave avait scénarisé pour John Hillcoat (The Proposition), Blixa Bargeld qui a assuré la guitare des Bad Seeds pendant de nombreuses années et Kylie Minogue, avec qui il avait chanté le tube « Where the Wild Roses Grow ».

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En parallèle, les activités quotidiennes (le passage à la salle de bain, le rendez-vous chez le psy, l’arrêt aux archives ou le repas en famille avec ses jumeaux) sont des moments totalement orchestrés et factices. Cave reprend son costume d’acteur (il avait déjà fait cela par le passé dans des films comme Ghosts of the Civil Dead ou Johnny Suede) pour s’incarner lui-même. Vanité poussée à l’extrême ? Oui, mais avec poésie et un détachement parfois drôle. Pourtant derrière cette rencontre poussive avec le psychanalyste-intervieweur Darian Leader (au bout du compte les deux activités peuvent être très similaires) peut émerger une profonde honnêteté : souvenirs d’enfance, premier amour, relations avec son père décédé quand il avait dix-neuf ans et fascination pour le pouvoir transformateur de l’expérience live. Une anecdote avec Nina Simone reviendra plusieurs fois pour étayer ses propos et cette métamorphose transcendante sera mise en avant lors d’une performance finale où Cave chante le morceau « Jubilee Street » au Sydney Opera House en compagnie de ses musiciens, d’un orchestre à cordes et d’un chœur d’enfants. Le chanteur y semble littéralement possédé et les paroles soulignent l’acte magique : « I’m transforming, I’m vibrating ».

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Primé pour sa réalisation et son montage au festival de Sundance, 20 000 jours sur terre est une œuvre qui joue de l’illusion, utilise les éclairages, les emphases pour au bout du compte laisser transparaître une véritable émotion (notamment lors de la transformation finale ou lors des répétitions et enregistrements de Push the Sky Away qui ponctuent le film) car il s’agit bien ici du portrait d’un homme dont la carrière est en grande partie derrière lui (s’étalant sur presque quatre décennies), sa peur de perdre la mémoire et son existence à travers elle et le mythe qu’il s’est lui même créé. Au bout du compte, c’est peut-être ainsi que l’on peut atteindre une vérité sur ce que l’on est au plus profond de soi ? Le temps est bien le sujet du film (ce temps qui a manqué à Blixa Bargeld pour pouvoir rester dans les Bad Seeds, tout en continuant son groupe Einstürzende Neubauten, ses projets solo et sa vie de famille), ce temps qui laisse certains amis et collaborateurs derrière soi (les regrettés Tracy Pew et Rowland S. Howard qui apparaissent dans la séquence dédiée aux archives), ce temps qui semble le séparer de sa femme Susie que l’on ne voit jamais apparaître dans le film, ce temps qui disparaît lors de l’écriture ou des concerts, ces « mondes alternatifs » que l’artiste aime créer.

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Il est d’ailleurs amusant de voir que Cave parle énormément de l’autre temps (le « weather ») alors que c’est sûrement le « time » qui l’obsède plus que tout. Nous sommes donc dans une fantaisie déguisée en documentaire musical, où la vanité, vêtue d’un beau costume et au volant de sa Jaguar, apparaît comme sympathique (ce testament rédigé dans les années 1980 pour un Nick Cave Memorial Museum !) et Cave sait faire preuve d’humour envers lui même. Il est un raconteur d’histoires et c’est là que les fans se régaleront (comme quand il narre sa période mystique due essentiellement à sa vie de junkie ou quand il analyse une scène de concert avec Birthday Party où un Allemand avait uriné sur scène), tout comme en écoutant la version brute et épurée de « Higgs Boson Blues » ou en se faisant les témoins de ses rapports amicaux avec Warren Ellis (le passage où il compare une des dernières compositions de Cave a du Lionel Ritchie est savoureux). Les autres apprécieront la réflexion que le film propose sur l’acte créatif et la volonté de s’éloigner des standards de ce type de portraits musicaux pour faire une véritable proposition cinématographique.

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AU-DELA DE LA CRITIQUE : L’ANALYSE

Du haut de ses 57 printemps (soit environ 20 000 jours), Nick Cave, le leader des Bad Seeds, se prête au jeu du documentaire introspectif. Sorte de psychanalyse à ciel ouvert, 20 000 jours sur Terre s’immisce dans l’intimité de l’Australien, à travers des sessions d’enregistrement du dernier album du groupe et des discussions à bâtons rompus avec ses proches. Mais la limite est parfois mince entre mythification et mystification.

Ce documentaire sur le grand prêcheur de blues-punk australien, toujours vaillant et alerte à 57 ans, n’a rien de naturel. Le contraire absolu du reportage gonzo filmé au jugé.
Une fantasmagorie bigarrée dans Brighton, aux basques du chanteur, lors d’une hypothétique journée au cours de laquelle il revisite son passé tout en vaquant à ses affaires. Image très travaillée pour cette sorte de jeu de l’oie aux nombreux leitmotive. Par exemple la séquence récurrente où, au volant de sa Jaguar, Cave dialogue avec un passager lié à son passé (Kylie Minogue, comparse d’un fameux duo sirupeux ; l’acteur Ray Winstone ; l’Allemand Blixa Bargeld, ex-membre des Bad Seeds).

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Sans détailler les diverses modalités employées pour raconter ce dandy gothique – qui reste tout de même assez discret sur sa sphère privée –, disons que ce film-bilan, constamment en mouvement mais non dénué de plages contemplatives, explique comment l’ex-junkie enragé a réussi à dompter ses déraillements pour devenir une petite entreprise d’art populaire. Cet ex-punk qui ne s’est pas rangé mais n’a pas non plus dégénéré, a rassemblé ses démons et poursuivi sa route.

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Fondateur des Birthday Party, Nick Cave quitte son Australie natale en 1980 pour s’installer en Europe où il côtoie la scène punk et indus de Londres et Berlin. Là, le groupe explose et donne naissance à une nouvelle formation : Nick Cave and the Bad Seeds. Progressivement, les prestations scéniques du chanteur (auteur et compositeur au demeurant) bâtissent le mythe Cave, intronisant le rocker au panthéon des monstres sacrés. C’est à cette statue du commandeur que s’intéresse le documentaire de Iain Forsyth et Jane Pollard. Mais pour cerner la star, le duo de réalisateurs prend le parti de le suivre dans son quotidien, de ses séances chez le psy aux longues palabres avec son acolyte musicien Warren Ellis. À l’image de sa carrière, imbriquée dans la fiction (Nick Cave est aussi romancier et scénariste à ses heures perdues), 20 000 jours sur Terre joue des frontières entre réalité et imaginaire, instants volés et mises en scène savamment orchestrées.

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Dès les premières secondes, alors qu’on assiste au réveil de Cave s’extirpant de son lit, on comprend que le documentaire ne va pas se contenter d’observer l’artiste dans sa « vraie vie » mais va au contraire s’ingénier à recréer un quotidien fantasmé, autant par les fans que les réalisateurs. Si cet angle peut paraître artificiel, il souligne de fait la cannibalisation de l’homme par la star. Plus de trente ans passés sous le regard du public transforment un être et cette métamorphose est au cœur de la réflexion de 20 000 jours sur Terre. On découvre ainsi que de sa période berlinoise, où l’héroïne coulait à flot, le chanteur a conservé une multitude de photographies, dessins, objets, persuadé qu’un jour ils constitueraient les bases d’un musée à sa gloire. La découverte de ces archives personnelles, éclairantes et relativement inconnues, démontre aussi l’incroyable volontarisme de Cave à construire sa légende. Mythologie que le documentaire se plaît à illustrer, parfois jusqu’à l’excès.

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Parallèlement à des sessions d’enregistrement de «Push the sky away» (le dernier album en date du groupe) et des captations live de la tournée (qui démontrent s’il en était encore besoin le charisme démentiel de Cave sur scène), 20 000 jours sur Terre propose encore une autre source visuelle, en l’état des discussions amicales avec Kylie Minogue (avec qui il a interprété un somptueux duo en 1995), Ray Winstone (acteur britannique que l’on retrouve dans The Proposition, scénarisé par Cave) ou Blixa Bargeld (un ex-Bad Seed aussi membre fondateur d’Einstürzende Neubauten). Dans sa berline, sur les routes de Brighton, Nick Cave conduit ses amis, papote, blague et digresse.

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Ces interludes déconnectés du reste du long métrage apparaissent comme une ouverture sur des sujets pas nécessairement musicaux mais nécessitent de la part du public une bonne connaissance de l’œuvre de Nick Cave. En effet, aucune contextualisation ne permet de comprendre les liens qui unissent les différents intervenants au leader des Bad Seeds, dédiant de fait le documentaire aux férus et excluant malheureusement les novices. Si un film a pour vocation à faire découvrir un univers, celui-ci ne répond que partiellement aux attentes, tant dans sa volonté quasi abstraite de peindre Nick Cave que dans la mythification sans recul qu’il propose.

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Faut-il être familier du rock tourmenté de Nick Cave pour apprécier ce film ?

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Objectivement, non, parole de fan ! Depuis Some kind of monster (2004), sur Metallica, ou Year of the Horse (1996), sur Neil Young, on n’avait rien vu d’aussi vibrant, d’aussi incarné, et surtout d’aussi élégant. Car trop souvent le « rockumentaire » se réduit à capter l’énergie d’un groupe sur scène et en coulisses, dans un style débraillé.
Venus de l’art contemporain, le couple d’artistes derrière la caméra signe son premier film « de fiction », en quelque sorte : il s’agit d’une journée imaginaire dans la vie de la rock star australienne relocalisée à Brighton, où la plupart des scènes sont scénarisées. D’où un effet romanesque inédit pour ce genre, renforcé par la voix off, littéraire et caverneuse, du chanteur, qui se livre à la première personne.

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Toujours tiré à quatre épingles, le pasteur Nick Cave se révèle un « acteur » magnétique, qu’il évoque son enfance (face à un faux psy), le charisme de Nina Simone ou ses fructueuses et narcotiques années berlinoises. Inspiré, fourmillant d’idées de mise en scène (les « apparitions » des compagnons de route, Kylie Minogue ou Blixa Bargeld, sur la banquette arrière de la voiture conduite par le héros), ce documentaire distille aussi avec parcimonie les moments musicaux, décuplant ainsi leur puissance. Et notre émotion.

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Janis : Le dernier cri d’une immense artiste! On l’aime, on l’adore, on l’admire! Explications et analyses ici!

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Le plus touchant dans le portrait que fait Amy Berg de Janis Joplin est la sincérité totale de cette dernière envers son art. Pour Janis, monter sur scène c’était faire l’amour. Lorsque le public dansait en transe sur sa musique, elle et lui ne faisait plus qu’un. Un grand documentaire pour une grande dame.

Réalisateur : Amy Berg
Titre original : Janis: Little Girl Blue
Genre : Documentaire, Biopic
Nationalité : Américain
Date de sortie : 6 janvier 2016
Durée : 1h43mn
Festival : Festival de Deauville 2015, Mostra de Venise 2015, Toronto International Film Festival 2015

Janis Joplin est l’une des artistes les plus impressionnantes et une des plus mythiques chanteuses de rock et de blues de tous les temps. Mais elle était bien plus que cela : au-delà de son personnage de rock-star, de sa voix extraordinaire et de la légende, le documentaire Janis nous dépeint une femme sensible, vulnérable et puissante. C’est l’histoire d’une vie courte, mouvementée et passionnante qui changea la musique pour toujours.

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Immense interprète et icône psychédélique du mouvement hippie, Janis Joplin demeure pour beaucoup la première femme à accéder au fameux club des 27 (après Brian Jones, Jimmy Hendrix et avant Jim Morrison, Kurt Cobain ou plus récemment Amy Winehouse). Pasionaria sur scène, connue pour sa dépendance à l’alcool et aux stupéfiants, sa biographie semble taillée sur mesure pour épouser les canons du rock’n’roll. Et pourtant, de sa jeunesse texane à son retour au bercail pour une soirée d’anciens élèves, Janis tente de brosser autrement le portrait de la star borderline à la voix rocailleuse.

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Ouf, ce n’est pas un biopic sur Janis Joplin! Plutôt que de tomber dans la romanisation-dramatisation-vénération d’une légende dont la gloire n’est plus à faire, plutôt que d’avoir recours à une écriture fictionnelle souvent trop linéaire (enfance, difficulté, gloire, chute, gloire à nouveau, mort, …) Amy Berg recourt à l’épistolaire pour aborder avec originalité la vie de la star. A la marge du documentaire et d’une réflexion cinématographique, le film s’aventure avec brio dans le récit autobiographique de la chanteuse. C’est en effet Janis Joplin elle-même, à travers la voix suave de Cat Power qui nous conte son histoire par le biais de correspondances privées. Amy Berg, qui s’était davantage faite remarquée pour ses prises de position sur la justice sociale, avec Every Secret Thing, An Open Secret par exemple, colore la biographie de la chanteuse des teintes du documentaire. Le film nous emporte dans un journal intime filmé, mêlant la douceur tranquille des photographies, courriers personnels, interviews de ses proches, aux images vibrantes et subjuguantes de Janis Joplin sur scène.

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L’ambition, ce n’est pas seulement vouloir plus d’argent, plus de gloire, c’est aussi vouloir plus d’amour. Et de l’amour, Janis n’en aura jamais assez. Les millions de fans hurlant son nom n’y changèrent rien, jusqu’à la toute fin de sa vie Janis se sentira seule et exclue. C’est ce regard intime qui intéresse la réalisatrice Amy Berg et si la forme de son film peut sembler académique, son savoir faire indéniable dans le maniement des archives et la conduite des entretiens permet à Janis de prendre en ampleur et dépasser son approche chronologique.

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On l’a qualifié de nouvelle Aretha Franklin. Janis Joplin était surtout elle-même : une artiste écorchée vive. Vilain petit canard au lycée, elle aurait voulu être jolie et plaire aux garçons. Elle intègre une chorale dont elle se fait renvoyer : trop rebelle. A l’image de son parcours dans la musique. Elle quitte le Texas où elle étouffe pour aller à San Francisco, ville où les talents et les idées peuvent s’exprimer. Elle y rencontre son premier groupe avec lequel elle connaît ses premiers succès. Le festival pop de Monterey est un tournant et lui permet d’accéder à la célébrité. Une gloire qu’elle recherchait mais qui fragilise une femme ambitieuse mais vulnérable…

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Grâce aux témoignages, le film porte un regard plus proche sur la femme que sur une célébrité blessée, coriace, pas très jolie, mais qui s’en fout et qui en joue. Une femme qui n’a d’autre but que d’être fondamentalement heureuse, mais que le blues ne quittera paradoxalement jamais. Pas besoin d’insister sur la fin, on la connait tous. Ni sur la drogue, on aura bien compris comment elle en est arrivée là. Seules quelques lettres, seuls quelques interviews rappellent avec subtilité les substances d’un temps. Par contre, on ne boude pas le plaisir d’une longue séquence sur l’envers de la scène, sur la création musicale, sur ses cordes envoûtantes. Comme un tableau de Claude Monet, on filme toutes les nuances, on joue des niveaux de décibels, mais aussi des huis-clos d’enregistrement. On met en perspective tous les raccords et détails qui donnent finalement vie à un titre. Le désir d’entendre la version finale, après maintes reprises, l’envie presque physique de ce son grandit. Libération aux quatre premières notes, puis deuxième mesures, jusqu’au chant de Summertime.

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Quand Janis Joplin est sur scène, c’est un courant indicible qui la transcende, qui traverse la scène, et se déverse jusque dans la foule. Le travail des archives est d’une qualité impressionnante tant chaque scène pioche un gros plan de son visage illuminé au rythme de la musique. Mais ici surgit la faille de la critique. Il n’y a pas de mots pour décrire le flux inextricable qui se crée entre sa présence et ses deux publics, celui d’alors, masse en communion de la foule face à son génie, et nous, spectateur de l’ombre bien envieux d’appartenir à ce monde.

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Deux ans après sa mort précoce en 1970, Janis Joplin inspirait déjà un scénario, qui devint The Rose (1979) — mais l’actrice Bette Midler obtint que soit supprimée toute référence au sujet d’origine. Alors que les projets de biopic ont, depuis, l’air de patiner, ce documentaire tombe à pic. Sérieux, complet, documenté, il remonte à la jeunesse de la chanteuse à Port Arthur, petite ville du Texas. Dès l’adolescence, Janis fut mise en marge, à la fois par sa personnalité singulière et par les humiliations qu’elle eut à subir de ses congénères. C’est alors que la musique devient son exutoire — le folk, puis le blues de Big Mama Thornton —, et l’alcool, son refuge. Débordante de talent et de volonté, la provinciale ingrate devient princesse hippie à San Francisco. Mais la mue ne se fit pas du jour au lendemain, comme l’attestent les échanges de lettres avec sa famille.

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Les témoignages sans fard de nombreux musiciens, notamment ceux de son premier groupe, permettent de mieux cerner la complexité du personnage : fragile et despotique, pleine d’énergie et manquant de confiance. La conduite de sa carrière semble une suite d’impulsions, et son rapport aux drogues est l’indice parmi d’autres d’une nature double et tourmentée. Depuis sa révélation époustouflante au festival de Monterey jusqu’au chaos des dernières tournées, les images de concerts sont le reflet criant d’un itinéraire tout sauf tranquille. La réalisatrice suggère un arrière-plan féministe à l’histoire de Janis Joplin. Mais elle ne perd jamais de vue que son film est avant tout le récit d’une vie sans pareille.

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La lecture par Chan Marshall (la chanteuse connu sous le nom de Cat Power) des lettres très intimes de Janis à ses proches (jusqu’ici inédites) permet par exemple d’approcher de façon touchante le personnage et de ponctuellement agrémenter les événements de sa vie par ses impressions de ceux-ci. La reconnaissance, le succès n’y changent donc rien, Janis restera toute sa vie en marge. Et puis vient la drogue. Les soirées, la musique, Woodstock bien sûr, mais pour Janis, les shoots d’héroïne finissent par ne plus faire partie du fun. Comme l’exprimera avec justesse John Lennon, la récurrence des overdoses parmi les rock star ne vient pas questionner un mode de vie mais la pression que ces célébrités subissent. Alors qu’elle décide d’abandonner le groupe avec lequel elle eu tant de succès, Janis s’écroule sous la pression de l’enjeu et termine sa course à pleine vitesse avant même d’avoir sorti Pearl, son chef d’œuvre.

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Le plus touchant dans le portrait que fait Amy Berg de Janis Joplin est la sincérité totale de cette dernière envers son art. Janis est une boule d’énergie pure mais à bien y regarder, cette énergie semble parfaitement contrôlée, ce chant parfois hurlé, ces variations vocales hasardeuses, semblent en fait totalement maîtrisées. Même défoncée au dernier degré à Woodstock, Janis déblatère quelques mots hésitants et laisse présager le pire mais dès les premières notes, sa voix prend le dessus sur la faiblesse de son corps et vient fendre l’air pour un set de légende. Pour Janis, monter sur scène c’est faire l’amour.

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Lorsque le public danse sur sa musique, elle et lui ne font plus qu’un. Mais cette honnêteté émotionnelle que Janis Joplin apportait sur scène semble avoir un prix. De pouvoir être aussi sincère devant tant de personnes, de pouvoir exprimer un tel amour sans frontières, Janis le paiera par une solitude sinistre. Car comme après chaque shoot d’héroïne, il y a la descente, il en va de même après chaque concert où la communion laisse place aux pensées noires de l’isolement soudain. La scène était et restera le seul espace ou Janis Joplin se sentait bien, protégée, heureuse et c’est sur scène qu’on se souviendra d’elle.

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La vie de Janis et sa gloire spectaculaire inspira une œuvre majeure du cinéma américain, The Rose, incarnée par Bette Midler. Un complément de fiction essentiel, à ce grand documentaire.

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ANALYSE DU PHENOMENE JANIS JAPLIN. ON VOUS DIS TOUT ICI

Depuis le 5 septembre 1970, Janis Joplin est à Los Angeles pour y enregistrer ce qui sera son dernier disque. L’alcool la ravage, et aussi l’héroïne, à laquelle elle a de nouveau succombé. A vingt-sept ans, après quatre années d’une carrière incandescente, c’est une enterrée vivante. « Enterrée vivante dans le blues » ( Buried Alive in The blues) est du reste le titre du morceau qu’elle doit enregistrer le 5 octobre aux Sunset Sound Studios, où l’attendent ses musiciens. Mais Janis Joplin ne chantera plus. La veille, elle a succombé à une overdose, seule dans la chambre 115 du Landmark Hotel, à un bloc de Hollywood Boulevard, où son corps ne sera retrouvé que le lendemain.

Aucune femme n’aura autant marqué l’histoire tumultueuse du rock. Film sur sa vie ( The Rose, avec Bette Midler, en 1979), sites Internet, nouvelles biographies, réédition du moindre de ses enregistrements, trente ans après sa mort, la flamme n’est pas éteinte, car un communicatif désir de liberté l’habitait que les années n’ont pas altéré. Au panthéon des rock stars consumées vivantes, Janis Joplin occupe ainsi une place de choix, aux côtés de Jimi Hendrix et de Jim Morrison (The Doors), icônes emblématiques des mythiques années 60.

Elle était née le 19 janvier 1943 à Port Arthur, au Texas, au cœur de l’Amérique blanche et conservatrice. Père ingénieur dans le pétrole – toute la région en vit -, mère enseignante – un temps Janis songera à être institutrice. L’un et l’autre plutôt éclairés pour leur milieu et leur époque, l’ upper middle class des années 40. L’enfance de Janis est au diapason. C’est une charmante fillette qui fréquente assidûment l’école et l’église, porte des robes à smocks, joue au bridge et dévore les livres. On est loin de la Gorgone qui, sur scène, invectivait le public, la bouche vissée à une bouteille de Southern Comfort.

Arrive l’adolescence. Janis grossit et son visage se couvre d’acné. Plutôt renfermée jusque-là, elle réagit avec virulence aux brimades de ses condisciples qui raillent son physique ingrat. Sa personnalité s’affirme. Ce sera celle d’un vilain petit canard que les étudiants de l’Université du Texas, à Austin, éliront « l’homme le plus laid du campus ». Définitivement à part mais animée d’un formidable appétit de vivre, telle est Janis à la fin des années 50 lorsqu’elle commence à chanter en amateur.

Elle se produit alors dans les bars de la région, contre quelques pintes de bière. Sa vocation, croit-elle, est d’être peintre, mais elle s’est découvert une voix, qu’elle accompagne à la guitare ou à l’autoharpe, un instrument typique de la folk music, le genre musical où elle fait ses premières gammes. Peu à peu, son registre s’étend. Même au pays des red necks (« les cous rouges », les petits Blancs), l’influence de la musique noire se fait sentir. Janis Joplin découvre Odetta puis Bessie Smith, qu’elle idolâtrera. Elle écoute du jazz, s’imprègne de gospels et de blues. Elle travaille sa voix qui devient moins aiguë, moins nasillarde, plus bluesy, cette voix rauque et vibrante, étirée à l’infini – près de trois octaves… – qui fera bientôt d’elle une vedette.

POUR l’instant, Janis se cherche encore. Elle exerce des petits métiers et voyage, en Californie et à New York, tout en poursuivant des études par intermittence. Mais le Sud profond lui pèse, le grand large l’appelle, et c’est presque naturellement qu’au printemps 1966 elle s’installe à San Francisco, alors en pleine effervescence culturelle et musicale. L’influence de la beat generation (Ginsberg, Burroughs, Kerouac…)se fait encore sentir sur la côte Ouest des Etats-Unis malgré l’émergence du mouvement hippie. De ces deux courants, Janis Joplin fait son miel, même si elle se réclame plutôt du premier que du second : « Je ne suis pas une hippie. Les hippies croient que le monde pourrait être meilleur. Les beatniks, eux, croient qu’il ne va pas s’arranger et l’envoient au diable en se contentant d’être défoncés et de prendre du bon temps. » Défoncée, elle l’est. Depuis plusieurs années déjà, elle est « accro » à l’alcool, aux amphétamines et à l’héroïne, avec des périodes d’abstinence pour les drogues dures, auxquelles elle revient toujours. Elle a vingt-trois ans, la mort rôde et sa carrière démarre à peine.
Un jour du printemps 1966, paralysée par le trac, elle est auditionnée par un groupe de la mouvance psychédélique, Big Brother and the Holding Company, qui cherche une chanteuse. Big Brother n’a pas la notoriété de Grateful Dead ni de Jefferson Airplane, les formations phares de la baie de San Francisco, mais il a déjà un nom. Le premier concert que Janis donne en sa compagnie a lieu le 10 juin 1966 au Ballroom Avalon, une scène alternative. Elle, qui n’a jamais interprété de rock ni chanté accompagnée de guitares électriques, trouve rapidement sa place au sein de Big Brother.

Les concerts s’enchaînent, le succès grandit. Janis devient la vedette du groupe, qui enregistre un premier disque, plus un brouillon qu’une oeuvre achevée, pour un petit label de Chicago, fin 1966. L’album a simplement pour titre Big Brother and the Holding Company.

En juin 1967, le destin frappe à la porte de Big Brother. Il est invité à participer au Monterey Pop Festival, en Californie, parmi une pléiade de vedettes dont le renom surpasse de beaucoup le sien : The Mamas and the Papas, The Animals, The Who, Simon and Garfunkel… La notoriété de Janis Joplin date réellement de ce festival où elle est bouleversante. Jamais elle n’aura aussi bien chanté Ball and chain, l’un de ses grands succès, qu’elle a emprunté à Big Mama Thorton, huit minutes de blues brûlant strié de vocalises déchirantes. Don Alan Pennebaker, qui a filmé la scène ( Monterey Pop, 1969), est bluffé, comme le sont les soixante-dix mille spectateurs qui découvrent cette fille inconnue, au talent éruptif. Pennebaker raconte : « J’étais en train de la filmer. Elle portait un vêtement transparent et je pouvais voir ses seins (…), durs, tendus, les pointes dressées. J’ai compris que, pendant qu’elle chantait, elle avait atteint une véritable extase physique. Je ne sais plus si cette image est dans le film, mais elle donne parfaitement l’idée de ce qu’elle était, quelqu’un qui, concrètement, faisait l’amour avec son public. »
Janis Joplin est lancée et avec elle deux autres outsiders du festival, Jimi Hendrix et Otis Redding, qui interprète sous ses yeux une inoubliable version de Try a Little Tenderness. C’est au tour de Janis d’être bluffée par la voix soul, nimbée de cuivres d’Otis Redding, qui l’épate tellement qu’elle se met à l’étudier note à note. Mémorable s’il en fut, le festival de Monterey préfigure les grands rassemblements de Woodstock et de l’île de Wight, la fatalité en plus : trois ans plus tard, et Janis Joplin et Jimi Hendrix et Otis Redding auront disparu.

Janis et Big Brother s’emploient aussitôt à capitaliser ce succès. Ils sont désormais sous contrat avec la maison de disques Columbia Records et ont confié leurs intérêts à Albert Grossman, le manager de Bob Dylan, de Joan Baez et de Peter, Paul and Mary. En février 1968, départ pour New York, où Janis Joplin et Big Brother doivent enregistrer leur deuxième disque et donner leurs premiers concerts sur la Côte est.

Janis subjugue ce nouvel auditoire, à commencer par le critique de l’influent Times de New York qui publie sa photo à la « une » sous le titre : « Une étoile est née ». Sorti en septembre 1968, l’album Cheap Thrills est un triomphe qui occupe aussitôt le sommet des charts. Illustrée par Robert Crumb, le créateur de Fritz le chat, la pochette renferme deux petits chefs-d’œuvre : Ball and Chain d’abord et une version de Summertime, entre blues et jazz, introduite par une mélodie tirée du Clavier bien tempéré. Gershwin plus Bach plus Janis Joplin… En un mois, Cheap Thrills se vend à un million d’exemplaires.
Janis ne tire plus le diable par la queue. Elle achète une Porsche décapotable qu’elle décore de motifs psychédéliques agressifs. La Texane mal dégrossie de ses débuts vit maintenant au cœur de Haight-Ashbury, l’épicentre du mouvement hippie à San Francisco. Elle affectionne les tenues excentriques : de grandes lunettes rondes aux verres bleutés, des satins, des velours, des boas, des plumes d’autruche, une profusion de bijoux de pacotille… Elle a beau ne pas s’intéresser à la politique – la mobilisation contre la guerre du Vietnam bat son plein -, elle passe pour une redoutable contestataire, au point d’être interdite de concert un jour à Houston (Texas) pour son « comportement général ».

L’Amérique profonde réagit violemment aux « motherfucker » dont cette mégère psychédélique agrémente ses apparitions publiques. Et les braves gens s’exaspèrent des débordements du Flower Power qui se veut pourtant pacifiste ( « Si vous venez à San Francisco, n’oubliez pas les fleurs dans vos cheveux », chante alors Scott McKenzie, l’interprète du mièvre San Francisco). Ronald Reagan, qui est à l’époque gouverneur de Californie, ironise : « Un hippie, c’est quelqu’un qui s’habille comme Tarzan, qui a les cheveux de Jane et sent comme Cheetah. »

Janis s’enivre de ce tourbillon mais, sous ses apparences de bad girl comblée, elle est seule. Elle multiplie les liaisons sans lendemains, masculines et féminines, qui la laissent sur sa faim d’affection, un jour dans les bras d’un inconnu, un autre dans ceux de Jim Morrison, de Kris Kristofferson ou de Country Joe McDonald. L’une de ses liaisons d’un soir, Leonard Cohen, a mis en musique dans Chelsea Hotel, l’une de ses compositions, les instants doux-amers partagés à New York avec une femme de passage qui n’est autre que Janis : « I remember you well in the Chelsea Hotel… » « Je me souviens très bien de toi au Chelsea Hotel. Tu me parlais avec tant de courage et de douceur. Tu me suçais sur le lit défait pendant que les limousines attendaient dans la rue (…). Tu étais célèbre (…)et tu as dit : »On est moche mais on a la musique ».

Le triomphe de Cheap Thrills accélère l’éclatement de Big Brother and the Holding Company. Janis aspire depuis quelque temps déjà à former un groupe auquel elle ne devrait rien. Elle est tentée par d’autres expériences musicales où les cuivres tiendraient la vedette plutôt que les guitares. Sa nouvelle formation s’appelle le Kozmic Blues Band. De cette expérience sans grand relief, il reste un disque, I got dem ol’Kozmic Blues Again Mama ! (1969), et quelques enregistrements live, des concerts accueillis fraîchement par la critique. Janis en fut mortifiée. C’est avec le Kozmic Blues Band qu’elle monte sur scène à Woodstock au mois d’août 1969, dans le comté de Bethel (Etat de New York) où ont convergé des dizaines de milliers de jeunes Américains pour trois jours de musique, d’amour et de paradis artificiels. Janis est soûle, défoncée. Bouffie, les cheveux collés au visage, elle tient à peine debout. Le miracle, c’est qu’elle parvient quand même à chanter – si mal qu’elle en est pathétique.

La page du Kozmic Blues Band est vite tournée. Voici Janis entourée de nouveaux musiciens, le Full Tilt Boogie Band, pour un ultime témoignage de son talent débordant. C’est avec eux qu’elle entre en studio à Los Angeles, à la fin de l’année 1970, pour y enregistrer Pearl, son album posthume, son dernier cri. Le 25 septembre, après quelques jours de répétitions, plusieurs morceaux sont terminés dont le fameux Me and Bobby McGee, écrit par Kris Kristofferson et promis à un immense succès. De ce morceau, où Janis Joplin est au sommet de son art, il existe une autre version où elle s’accompagne seule à la guitare (cette version figure avec d’autres raretés sur le triple album Janis, Columbia/Legacy 491394 2). Même diminuée par la drogue et l’alcool, la voix de Janis n’a jamais été aussi envoûtante.

Le samedi 3 octobre 1970, le Full Tilt Boogie Band a terminé l’enregistrement de la partie instrumentale de Buried Alive in The Blues à laquelle Janis doit ajouter sa voix le lundi suivant. Elle est au sommet de son art, mais elle est plus vulnérable que jamais. Seth Morgan, un type peu recommandable avec lequel elle a conçu de vagues projets de mariage, est retourné à San Francisco, la laissant seule à L. A. Depuis quelques jours, malgré la satisfaction que lui procurent les enregistrements aux Sunset Sound Studios, les pulsions autodestructrices de Janis ont repris le dessus. Aucune mise en garde ne la retient au bord du précipice. Lorsqu’elle a appris la mort de Jimi Hendrix, par overdose, peu de temps auparavant, elle a dit simplement : « Je me demande si pour moi il y aura autant de publicité. »

Par testament, elle laisse un chèque de 2 500 dollars pour une fête qui, souhaite-t-elle, réunira tous ses amis. Le carton d’invitation porte la mention : « Drinks are on Pearl » (les boissons sont offertes par Pearl, son surnom). Quelques jours plus tard, ses cendres seront dispersées en mer au large de San Francisco.

 

 

Sugar Man: L’incroyable histoire de Sixto Díaz Rodriguez, auréolée de l’Oscar 2013 du meilleur film documentaire!

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Titre du film : Sugar Man
Titre original : Searching for Sugar Man
Réalisation, scénario et montage : Malik Bendjelloul
Photographie : Camilla Skagerstöm
Musique : Sixto Díaz Rodríguez
Genre : documentaire
Durée : 86 minutes
Production : Simon Chinn, M. Bendjelloul
Distribution : ARP Sélection
Pays d’origine :  Suède,  Royaume-Uni
Sortie : 24 août 2012 en Suède ; 26 décembre 2012 en France
Genre : documentaire à caractère biographique et musical

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Quand la réalité dépasse la fiction, cela donne Sugar man : un documentaire aussi étonnant que passionnant, à voir absolument.

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En 1969 et en 1972, Sixto Rodriguez enregistre deux albums qui passent totalement inaperçus, renvoyant le sixième enfant d’une famille ouvrière de Detroit à l’anonymat. C’est un échec, à tel point qu’on raconte qu’il se serait suicidé sur scène. Plus personne n’entendit parler de Rodriguez. Sauf en Afrique du Sud où, sans qu’il le sache, son disque devint un symbole de la lutte contre l’Apartheid. Mais en Australie et en Nouvelle-Zélande, certaines des chansons de Rodriguez font leur chemin. Nulle part elles ne vont aussi loin qu’en Afrique du Sud, où l’une d’entre elles devient même un hymne de combat contre l’Apartheid. Pendant ce temps, Rodriguez passe une licence de philosophie aux Etats-Unis et travaille sur des chantiers sans savoir qu’il est devenu une véritable légende en Afrique du Sud. Deux fans du Cap décident de partir à la recherche de «Sugar Man»…

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C’est une très étonnante histoire qui s’offre au spectateur avec ce documentaire prouvant une fois de plus que la réalité dépasse souvent de loin la fiction. Après avoir enregistré deux albums dans la mouvance de Bob Dylan ou encore de Simon and Garfunkel, Sixto Rodriguez est demeuré un parfait inconnu aux Etats-Unis, son pays natal, au point qu’il décide d’abandonner la carrière musicale et de disparaître complètement de la vie publique. Certaines rumeurs parlent même d’un suicide sur scène, ce qui s’accorderait plutôt bien avec l’aspect désespéré de sa musique. Pourtant, au cœur des années 70, son premier disque est parvenu jusqu’en Afrique du Sud où il rencontre un succès phénoménal et devient même l’hymne de la lutte contre l’Apartheid. Véritable icône nationale, le chanteur devient culte sans qu’il n’en sache jamais rien. Effectivement, la question des droits d’auteur semble nébuleuse et le chanteur n’a, semble-t-il, jamais touché un centime des faramineuses ventes de son disque en Afrique du Sud. Dans les années 90, des fans afrikaners décident d’entamer des recherches afin de savoir si Rodriguez est toujours vivant. C’est cette incroyable quête que raconte Sugar man par le menu.

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Quand le documentariste suédois s’intéressa au cas, ce nom ne circulait que parmi les amateurs du rock des années 1970. La réédition de ses deux (excellents) albums, Cold Fact et Coming from reality, en 2008, n’avait pas fait grand bruit, non plus que la résurrection sur scène du grand oublié, absent pendant deux décennies. Ce film change tout. Il y a d’abord l’histoire qu’il raconte, vue d’Afrique du Sud, où Rodriguez, ignoré aux Etats-Unis, rencontre à son insu un étonnant succès.
Le récit de l’enquête devient alors passionnant et ne lésine pas sur les effets de suspense. Mais l’émotion culmine avec l’apparition du chanteur lui-même, humble et charismatique, retrouvé dans une bicoque de la banlieue de Detroit, ville qu’il n’a jamais quittée : après le flop de sa première carrière, très brève, il s’était remis à travailler sur des chantiers, tout en s’essayant à la politique… Le triomphe progressif du film, devenu phénomène, a depuis drainé partout dans le monde des foules autour des concerts de Sixto Rodriguez. Ou comment un documentaire a priori confidentiel illustre aujourd’hui, en plus de la réparation d’une injustice, la puissance de la narration et celle du cinéma.

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Ayant toujours à cœur de réaliser un bel objet cinématographique, Malik Bendjelloul soigne sa mise en scène, se sert de l’animation pour évoquer certains épisodes de son histoire et filme la ville de Detroit comme un peintre – on pense parfois aux toiles de Hopper. Mais le plus incroyable vient des multiples révélations qui viennent ponctuer à intervalles réguliers ce film-enquête passionnant. Non seulement on découvre ici de nombreuses chansons de l’artiste, pour la plupart diffusées en intégralité, nous permettant de mieux saisir l’univers mélancolique d’un homme engagé, mais nous pouvons aussi saisir l’état d’esprit frondeur d’une époque de lutte (les années 70). Porté par une musique simple (guitare sèche, quelques arrangements de cordes et une belle voix), mais réellement émouvante, Sugar man est aussi le portrait touchant d’un homme resté fidèle à ses idéaux.

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Comment un inconnu dans son propre pays devient plus célèbre que les Rolling Stones dans un autre (sans le savoir) : ce n’est là que le premier d’une longue série de phénomènes étonnants dévoilés au cours de ce Sugar Man. Si Rodriguez sera inconnu à la majorité des spectateurs du film, Malik Bendjelloul nous accroche à son récit en posant d’emblée l’issue tragique que la rumeur lui prête : le musicien se serait immolé sur scène suite à un concert raté, goutte faisant déborder un vase rempli d’échecs. La méthode n’est pas des plus subtiles mais il faut reconnaître qu’elle instille une nimbe de mystère autour du personnage.

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Les récits de la rencontre de Rodriguez par ses futurs producteurs en deviennent immédiatement intrigants, d’autant plus que le réalisateur retarde au maximum l’apparition de l’image du chanteur à l’époque des faits, préférant proposer en contrepoint à ces témoignages des paysages dessinés à la craie ou des animations numériques. Palliant intelligemment l’absence d’archives filmiques de cette époque, Malik Bendjelloul reconstitue le tripot enfumé où Rodriguez joue de dos, imagine une silhouette se déplaçant seule dans les rues de Detroit et nous les fait parcourir, ces paysages qui ont enfanté les textes de l’auteur-compositeur alors que l’on en découvre la musique.

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Après un passage par Palm Springs, direction Le Cap. L’imagination des fans Afrikaner prend le relai : dépourvus de toute information concernant leur idole, hormis les quelques indices trouvés sur les pochettes de ses disques, les plus fervents d’entre eux finirent par ne plus se contenter des légendes urbaines. Leur enquête pour en savoir plus sur Rodriguez et sur les conditions de sa mort est détaillée pas à pas par Malik Bendjelloul et alimente le mystère plutôt que de le dissiper.

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À mesure que le film progresse, il devient clair que le réalisateur tenait là un sujet en or tant l’histoire de Rodriguez renferme une infinité de ramifications toutes plus frappantes les unes que les autres. Le regard sensible du cinéaste, plutôt que de s’égarer dans ces pistes multiples, les utilise pour nourrir le portrait d’une figure difficile à aborder de front. L’énigme que constitue Rodriguez perdurera en effet une fois tout les faits établis, de par sa nature même, totalement hors normes. Si la mise en scène de soi est souvent la clé du succès, ici, un individu extraordinaire semble tout faire pour éviter de se révéler comme tel.

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À sentir l’impact de sa vie sur celles des autres, à entendre leurs récits, se dessine pourtant un personnage profondément original, à la fois sans compromis envers son art et prêt à mettre son énergie aux profits d’autres causes, à renoncer à la reconnaissance ou à l’accepter indifféremment, sans la moindre trace de vanité. La tournure cendrillonesque que prend l’aventure de Rodriguez lorsque ses filles la décrivent tranche avec celle que lui semble avoir vécue : un fait agréable, mais qui ne change rien, comme si toutes ces histoires n’avaient au fond pas beaucoup d’importance. Ironique conclusion pour un film qui fait partager l’émotion musicale et en expose la puissance.

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Le cinéaste parvient à toucher la corde sensible du spectateur lors du concert en Afrique du Sud datant de 1998. Ce pur moment de communion entre un artiste et son public est le point d’orgue d’un documentaire absolument remarquable. On peut seulement regretter que le cinéaste n’insiste pas davantage sur les problèmes de droit d’auteur. Si le spectateur entrevoit une éventuelle escroquerie, rien n’est vraiment fait pour nous éclairer sur ce sujet pourtant fondamental. De nombreuses zones d’ombre demeurent une fois la lumière allumée dans la salle, mais une évidence s’impose de manière certaine : les amateurs de musique folk engagée sont certainement passés à côté d’un artiste majeur de son temps. Et c’est peut-être le plus triste dans cette aventure terriblement humaine.