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Après deux films non distribués en France (Moebius et One on One), le cinéma de Kim Ki-duk retrouve une place sur les écrans français avec l’histoire d’un pêcheur nord-coréen qui franchit la frontière par erreur et se trouve accusé à tort d’être un espion. Adoptant une approche politique inédite dans sa filmographie et un style plus tenu qu’à son habitude, le cinéaste met en scène dans Entre deux rives la haine que se vouent les deux Corée et l’artificialité des antagonismes nationaux.

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Titre original : 그물
Titre français : Entre deux rives
Réalisation : Kim Ki-duk
Scénario : Kim Ki-duk
Costumes : Lee Jeen-ook
Photographie : Young-sam Jung
Montage : Park Min-sun
Musique : Min-young Park
Production : Kim Ki-duk et Soon-Mo Kim
Société de production : Kim Ki-duk Film
Société de distribution : ASC Distribution (France)
Pays d’origine : Corée du Sud
Langue originale : coréen
Format : couleur – 1.85 : 1 – Dolby Digital – 35 mm
Genre : drame
Durée : 114 minutes
Dates de sortie : 5 juillet 2017
Distribution : Ryoo Seung-bum, Lee Won-geun, Young-Min Kim, Gwi-hwa Choi, Ji-hye Ahn, Jeong Ha-dam, Lee Sol-gu, Eun-woo Lee, Jae-ryong Jo, Kim Soo-Ahn

Sur les eaux d’un lac marquant la frontière entre les deux Corées, l’hélice du bateau d’un modeste pêcheur nord-coréen se retrouve coincé dans un filet. Il n’a pas d’autre choix que de se laisser dériver vers les eaux sud-coréennes, où la police aux frontières l’arrête pour espionnage. Il va devoir lutter pour retrouver sa famille…

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Révélé à l’international au milieu des années 90, Kim Ki-Duk est, tout comme Hong San-Soo, un cinéaste qui a su s’inspirer du cinéma européen pour dépeindre son pays, et ce avant la vague des films de genre qui nous arrive de Corée depuis quelques années. Dans cette effervescence créatrice où la mode est à la rupture des codes, Kim Ki-Duk a su rester droit dans ses bottes et conserver un style très naturaliste dans la conception de ses mélodrames. Avec Entre 2 rives, il s’attaque au délicat sujet de la scission de la péninsule coréenne, une problématique qu’il avait déjà traitée, avec une approche relativement similaire, 15 ans plus tôt dans The Coast Guard. Pour cela, le schéma de son intrigue est des plus simples : envoyer un nord-coréen au sud et en imaginer les conséquences. Ce point de départ est éminemment efficace puisqu’il permet en quelques minutes de révéler la tension et la défiance qui rendent à ce jour impensable une réunification entre ces deux pays qui en furent autrefois un seul.

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Lorsque Nam Chul-woo, Nord-Coréen qui pêche quotidiennement pour nourrir sa famille, voit sa barque dériver dangereusement vers la frontière, il refuse de quitter l’embarcation et échoue sur la rive sud. Ce choix lui est reproché par les deux pays : pourquoi ne pas avoir sauté dans l’eau et rejoint à la nage la mère patrie ? Pourquoi avoir échoué sur la rive démocratique si ce n’est pour infiltrer le pays et jouer l’espion ? Braquée sur son personnage, la caméra de Kim Ki-duk suit au quotidien l’incarcération de Nam Chul-woo, qui doit affronter l’inquisition d’un enquêteur obsessionnel et les tentations du monde libre, sous l’œil bienveillant d’un jeune gardien, avant d’être renvoyé en Corée du Nord et d’y subir le même interrogatoire. D’une prison à l’autre, les couleurs et les cadrages sont les mêmes.

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Cette trajectoire permet au cinéaste de dresser le portrait du poison qui divise la Corée : celui de la haine mutuelle des deux camps, entretenue par la construction patiente de preuves acculant l’adversaire et la paranoïa de voir échapper un potentiel traître ou espion. Le parallélisme est particulièrement marqué : d’un côté comme de l’autre, la même attention médiatique (le montage qui invite à comparer les photographes des deux côtés du lac), les mêmes méthodes d’interrogatoire. Derrière un discours politique inattendu, Kim Ki-duk parsème son film de scènes qui évoquent le reste de sa filmographie (L’Île et Arirang notamment) : scène d’amour inaugurale d’une certaine brutalité, longs plans sur l’eau du lac, tachée de petits personnages isolés, intérieurs rustiques et repas simples, scène de défécation explicite…

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Il apparaît vite que le personnage principal a davantage peur de la réaction des autorités militaires en cas d’éventuel retour que de ce peut lui faire subir l’administration séoulite. Entre 2 rives se donne donc pour finalité d’illustrer à quel point les méthodes peuvent être aussi dures dans les deux camps. La démonstration se fait par une interminable succession de scènes d’interrogatoires musclés et autres manipulations mentales dans lesquels le réalisateur peine à faire naître le moindre suspense. La thématique de l’endoctrinement est ainsi traitée de façon bavarde et l’effet miroir entre les deux idéologies se retrouve mis à mal par l’autocensure que s’impose Kim Ki-Duk, qui laisse hors-champs les violences policières commises au sud alors qu’il les filme frontalement lorsqu’elles ont lieu au nord de la ligne de démarcation. De la même façon, il ne peut s’empêcher de justifier le comportement des agents du sud en rappelant l’existence d’espions venus du nord, sans reproduire cet argument dans le sens inverse. Ce patriotisme, même s’il est inconscient et maladroit, vient prendre à contre-pied le discours moralisateur de cette œuvre qui se voudrait la plus politique de la filmographie de son auteur.

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Bien qu’un peu didactique, Entre deux rives a l’intérêt de mettre en scène une Corée du Nord trop rare au cinéma (plusieurs plans d’extérieurs sont « volés » depuis la frontière) et parvient à faire ressentir la menace d’un piège qui se referme sur un homme banal (le titre coréen signifie « le filet », en référence à celui qui bloque le moteur de la barque au début du film, comme au filet du système qui se resserre sur le héros). Pour autant, certains personnages secondaires, qui développent des sentiments plus mesurés, voire amicaux, à l’égard de Nam Chul-woo, semblent montrer, à l’image de ces beaux plans sur la surface trouble du lac, que la frontière entre les deux États est plus labile qu’elle n’y paraît.

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Le trait le plus remarquable du film est la mise en scène de la manière dont les Coréens du sud perçoivent les Coréens du nord : Nam Chul-woo est considéré tantôt comme un espion dont il faut chercher les aveux, tantôt comme une victime qu’il faut libérer de son propre pays, ou encore comme un cousin rural, à l’accent étrange. Kim Ki-duk orchestre face à cela une double résistance de son personnage : au lavage de cerveau auquel le soumet son geôlier en lui demandant de réécrire sans cesse son histoire, aux tentations que représentent un bon repas, les lumières de Séoul, l’attrait des filles de joie… En refusant, dès qu’il y entre, de regarder la Corée du Sud (le personnage s’obstine à garder les yeux fermés et à se cacher le visage), Nam Chul-woo rappelle le pouvoir de fascination que Séoul peut avoir, face à un pays qui contrôle toutes les images. Les scènes de ville, la nuit, évoquent les thrillers coréens inondés de néons : un genre qu’Entre deux rives ne fait qu’effleurer, et qu’il aurait pu explorer davantage pour contrebalancer le discours politique général dans l’ensemble trop appuyé.

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L’unique scène à retenir est finalement celle où le pauvre pêcheur communiste se retrouve débarqué dans les rues marchandes de Séoul. Sa découverte abasourdie de l’opulence qui permet à cette société de consommation de mettre à la rue nourriture et autres biens de valeur, est certainement l’élément le plus intelligemment subversif de ce long-métrage, mais il n’y est malheureusement qu’anecdotique. La rencontre qu’il fait à cette occasion avec une prostituée renvoie à une problématique que semble apprécier Kim Ki-Duk. Dans Bad Guy (2001), il opposait déjà amour et prostitution, c’est cette fois la notion même de liberté qu’il met en porte-à-faux avec le plus vieux métier du monde, mais, encore une fois, cette piste de réflexion sociétale reste purement marginale. Indubitablement, le cinéaste avait beaucoup à dire sur l’aliénation déshumanisante vers laquelle a mené l’antagonisme belliqueux entre les deux régimes coréens, pourtant la façon qu’il a de les mettre dos à dos pour dénoncer leur manque de considération envers un pauvre homme littéralement pris dans les mailles du filet, manque cruellement de subtilité. Il est d’ailleurs dommage qu’il faille attendre le plan final pour mesurer tout le fatalisme qui anime ce film.

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Cinéphile depuis mon plus jeune âge, c'est à 8 ans que je suis allé voir mon 1er film en salle : Titanic de James Cameron. Pas étonnant que je sois fan de Léo et Kate Winslet... Je concède ne pas avoir le temps de regarder les séries TV bonne jouer aux jeux vidéos ... Je vois en moyenne 3 films/jour et je dois avouer un penchant pour le cinéma d'auteur et celui que l'on nomme "d'art et essai"... Le Festival de Cannes est mon oxygène. Il m'alimente, me cultive, me passionne, m'émerveille, me fait voyager, pleurer, rire, sourire, frissonner, aimer, détester, adorer, me passionner pour la vie, les gens et les cultures qui y sont représentées que ce soit par le biais de la sélection officielle en compétition, hors compétition, la semaine de la critique, La Quinzaine des réalisateurs, la section Un certain regard, les séances spéciales et de minuit ... environ 200 chef-d'œuvres venant des 4 coins du monde pour combler tous nos sens durant 2 semaines... Pour ma part je suis un fan absolu de Woody Allen, Xavier Dolan ou Nicolas Winding Refn. J'avoue ne vouer aucun culte si ce n'est à Scorsese, Tarantino, Nolan, Kubrick, Spielberg, Fincher, Lynch, les Coen, les Dardennes, Jarmush, Von Trier, Van Sant, Farhadi, Chan-wook, Ritchie, Terrence Malick, Ridley Scott, Loach, Moretti, Sarentino, Villeneuve, Inaritu, Cameron, Coppola... et j'en passe et des meilleurs. Si vous me demandez quels sont les acteurs ou actrices que j'admire je vous répondrais simplement des "mecs" bien comme DiCaprio, Bale, Cooper, Cumberbacth, Fassbender, Hardy, Edgerton, Bridges, Gosling, Damon, Pitt, Clooney, Penn, Hanks, Dujardin, Cluzet, Schoenaerts, Kateb, Arestrup, Douglas, Firth, Day-Lewis, Denzel, Viggo, Goldman, Alan Arkins, Affleck, Withaker, Leto, Redford... .... Quant aux femmes j'admire la nouvelle génération comme Alicia Vikander, Brie Larson, Emma Stone, Jennifer Lawrence, Saoirse Ronan, Rooney Mara, Sara Forestier, Vimala Pons, Adèle Heanel... et la plus ancienne avec des Kate Winslet, Cate Blanchett, Marion' Cotillard, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Meryl Streep, Amy Adams, Viola Davis, Octavia Spencer, Nathalie Portman, Julianne Moore, Naomi Watts... .... Voilà pour mes choix, mes envies, mes désirs, mes choix dans ce qui constitue plus d'un tiers de ma vie : le cinéma ❤️

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