Titre original : Kagemusha- Date de sortie en salles : 1er octobre 1980 avec 20th Century Fox
- Réalisation : Akira Kurosawa
- Distribution : Tatsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki & Ken’ichi Hagiwara
- Scénario : Masato Ide & Akira Kurosawa
- Photographie : Takao Saitô & Shôji Ueda
- Musique : Shinichirô Ikebe
- Support : Blu-ray Criterion (2005) region A en 2.35 :1 / 180 min (director’s cut)
Synopsis : Le Japon, au XVIe siècle.
Le clan Takeda, dirigé par le puissant lord Shingen, est en ébullition : d’autres seigneurs de guerre dont Ieyasu, plus jeunes et ambitieux, lui disputent la suprématie sur la région de Kyoto. C’est pourquoi, bien conseillé par son frère, Shingen accepte qu’un minable voleur réchappe à la crucifixion afin qu’il soit entraîné pour devenir son double : la ressemblance est frappante et cela devrait lui permettre d’échapper aux éventuelles tentatives d’assassinat, et de mener ses projets à terme. Mais un coup du sort met fin à sa vie. Conformément à ses vœux, son double Kagemusha devra aider à dissimuler au monde son décès, pendant au moins trois ans. Trois ans pendant lesquels Kagemusha, conseillé par le frère de Shingen, connaîtra les affres d’un pouvoir dont il ne détient que l’ombre…
Poursuivons nos chroniques sur d’anciennes Palmes d’or avec ce chef-d’oeuvre signé Kurosawa (le Château de l’Araignée, la Forteresse cachée), produit par George Lucas & Francis Ford Coppola, et qui a décroché le prix prestigieux en 1980.
Kagemusha est un film impressionnant. Par son ampleur dramatique, sa perpétuelle quête esthétique et les enjeux qu’il véhicule.
L’ouverture s’effectue sur un plan fixe au décor austère, éclairé par une unique bougie : celui d’une chambre où trois personnages assis échafaudent un plan pour la survie du clan Takeda. Ainsi cadrés, de loin, on les croirait triplés, d’autant qu’ils sont vêtus pareil. Celui qui est au centre, placide, serein, est Shingen – et son ombre rôde sur les murs, prête à prendre vie, à contredire les paroles que prononcera plus tard le frère de Shingen (dont on apprend qu’il a lui-même joué le rôle de « guerrier de l’ombre », de doublure du Seigneur de guerre) :
L’ombre d’un homme ne pourra jamais se lever et s’en aller d’elle-même.
L’image du blu-ray est belle, respectant à merveille l’aspect granuleux de la pellicule. Sa précision renforce d’ailleurs le caractère fortement théâtral, empesé, des principales séquences (celles tournées en intérieur dans les studios de la Toho) : des couleurs uniformes (malgré la richesse de la reconstitution historique et la préciosité des costumes), des décors simples, des lignes de force très marquées, divisant chaque plan en des compositions ternaires impressionnantes de symbolisme et de signifiants.
Kurosawa, s’il déplace peu la caméra, sait à merveille cadrer ses séquences, qu’il tire en longueur comme s’il cherchait à nous gaver le regard par la densité et l’acuité du sien. Le contraste avec les extérieurs (essentiellement les batailles, dont on ne voit la plupart du temps que les à-côtés – Kagemusha n’est pas un film de guerre, à grand spectacle et charges massives, mais davantage un film « sur » la guerre) est saisissant : les armures rutilantes des membres des trois corps d’armée du clan (le Vent, la Forêt et le Feu) ressortent avec une précision chirurgicale sur les champs de verdure, les horizons flamboyants et les crêtes brumeuses.
La théâtralité évoquée, parfois excessive (faisant écho à une belle scène de Nô au hiératisme calculé), prend tout son sens dans les enjeux dramatiques abordés : honneur et loyauté hantent cette quête du pouvoir et d’identité. C’est presque trop beau d’assister à ces conférences secrètes entre les chefs de guerre qui tentent par tous les moyens de ne pas éventer la mort de leur Seigneur : pas un qui ne cherche à s’emparer d’un trône vide ! Tous semblent guidés par l’ombre invisible mais pesante d’un homme qui forçait le respect, celui qu’on surnommait la Montagne : inébranlable, irremplaçable, donc.
Kagemusha ne peut qu’accepter le rôle qu’on lui propose et lui non plus – même si on le surprend à lorgner sur les maîtresses de Shingen – ne paraît vouloir abuser de ce pouvoir qui lui est conféré. Mieux : il se plie aux décisions des conjurés et se lie avec le petit-fils de Shingen, désigné héritier putatif du trône, au grand dam du fils Takeda, relégué au rang de Gardien et rongeant son frein en attendant l’heure où il revendiquera, par un haut fait d’armes, ce qui lui revient de droit.
C’est évidemment shakespearien dans les conjectures : l’ombre d’Hamlet plane sur la séquence du cauchemar de Kagemusha, troublante par sa mise en scène (décors factices, plateau tournant, lumière incidente). La fin du film atteint ainsi des sommets dans la dramaturgie : la déchéance de Kagemusha (un excès de confiance le prive de tout : le respect de ses lieutenants, l’admiration de son clan, l’amour de son petit-fils) accompagne l’inéluctable chute de l’empire Takeda, brisé par la forfanterie et le manque de clairvoyance d’un fils revanchard, haché menu par les armes de Seigneurs de la guerre obstinés et roublards. On remarquera Ieyasu en fin stratège qui s’associe aux missionnaires chrétiens dont il tire des renseignements précieux mais aussi une armure complète et le goût… du vin. Précisons que ce conflit a réellement eu lieu : il s’agit de la bataille de Nagashino qui s’est déroulée en 1575.
Mais même là, lors du grand finale apocalyptique, Kurosawa étonne par ses choix : si, dans les précédentes escarmouches, il préférait se concentrer sur la position de Kagemusha alors que la bataille fait rage tout autour, là il multiplie les expériences hors-champ, usant de sons off avant d’enfin nous révéler l’étendue du désastre – et de s’y attarder avec une complaisance presque nauséeuse ; les corps sans vie jonchent la plaine, des chevaux blessés s’ébrouent, s’accrochent à l’existence, tandis que résonne une complainte symphonique aux cuivres très occidentaux, comme un trait d’union entre ses origines et les grands genres cinématographiques épiques (le western, le péplum).
Trois heures intenses, d’une densité inouïe, où ce grand réalisateur refuse systématiquement l’épique qui lui tend les bras en proposant une analyse désespérée des liens friables d’une société courant à sa perte et s’accrochant à des valeurs archaïques.


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