Titane : Comment faire son 2ème film quand le 1er a été encensé par la critique ?

Date de sortie : 14 juillet 2021
Réalisateur : Julia Ducournau
Acteurs principaux : Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier
Genre : drame
Nationalité : française

 

Après avoir vu Grave, je me suis d’abord dit que j’avais hâte de voir le prochain film de cette Julia Ducournau. Dans un second temps, je me suis mis à sa place : vu toutes les promesses faites par ce petit coup de génie cannibale, comment cette réalisatrice allait faire pour construire sereinement son second long-métrage ? C’est d’ailleurs une problématique que l’ancienne membre de la Fémis a elle-même évoquée.

C’est peut-être parce que j’avais ça en tête depuis longtemps que j’y ai vu tant de réponses dans Titane. Alors bien sûr, mon point de vue va être très personnel et c’est à la fois pour ça que je me suis dit que j’allais vous le partager, même si je conviens bien évidemment que ce n’est que mon interprétation. Loin de moi d’entrer dans les critiques que je lis trop souvent dans le registre du « objectivement, j’ai raison » !

Un début qui dépote !

Pour moi, le personnage principal de Titane, cette Alexia/Adrien représente justement ce deuxième film. Une héroïne, un film qui porte en elle/lui une plaque de Titane dans son crâne, comme un tribut à payer de son passé (l’accident/le succès). Après les crescendos gores de Grave, on attendait justement que ce nouveau film aille encore plus loin. Comme un déterminisme. On voulait du slasher, de l’horreur, du sang et du trash ? Dans ce registre, Alexia commence le film pied au plancher et nous en donne pour notre argent. Il n’est pas bon de s’approcher de trop près de cette strip-tueuse aux faux airs de Scarlett dans Under the Skin. Et oui, le jeu des références s’enchaine, comme si Julia Ducournau devait cocher quelques croix et s’enfermer dans l’imitation. Forcément, on voit vite du Cronemberg et notamment son Crash ou La Mouche, du Lynch, du Tarantino avec cette épingle à cheveux mode Black Mamba ou… pic à glace à la Basic Instinct. Accrochez-vous, ça charcute sec, bien plus qu’avec la viande crue de Grave !

Une mutation progressive

Et puis petit à petit, Alexia/Titane fait sa mue. Elle perd ses peaux, elle perd ses cheveux. La réalisatrice casse les genres, dans tous les sens du terme : la jolie fille s’androgyne de plus en plus, et le slasher movie s’adoucit dans le même temps. Elle s’affranchit de toutes références pour créer sa propre mythologie. On entre dans la phase où cet objet trop contondant pour avoir un père/public se trouve justement une nouvelle figure paternelle d’adoption. Comme si elle avait trouvé ses spectateurs. Au départ juste pour se sauver les miches, car dans le cas contraire elle courait le risque de finir dans la prison des films sans public, sans reconnaissance. Si je poursuis dans mon délire conceptuel, je me demande même si ce Vincent (Lindon) ne représente pas ce public qui cherche un objet filmique fort depuis dix ans maintenant. Il cherche quelqu’un à aimer. Ca m’évoque cette fin du dernier Léos Carax où la mario(A)nnette refuse à son père le droit de l’aimer. Ici, il y a un consensus qui vient briser les codes de la famille traditionnelle. Les deux personnages ne sont de base rien l’un pour l’autre, ils n’ont pas de liens, pas d’obligations. Mais ils vont réussir leur rendez-vous, chacun profitant de l’amour de l’autre.

La dernière peau

Ce parcours plus que compliqué continue alors à avancer malgré tout, comme une flèche que la réalisatrice aurait tirée dans son âme de créatrice. Si Titane/Alexia était parti pour tout trancher sur son passage (là aussi, je pense au Henry de Annette qui « assassine » ses spectateurs, et plus si affinités), le fait de trouver son public, de trouver de l’amour, va lui permettre de s’adoucir, de devenir plus nuancé. La réalisatrice se dit enfin qu’elle va peut-être réussir à aimer son 2ème film autant que le 1er. Le spectateur peut commencer à se détendre… Avec ce symbole où Adrien le néo pompier parvient même à sauver une vie, là où Alexia en avait ôté plusieurs au début. Le film a peur de ce qu’il est : cet être hybride faite de chaire et de titane, un métal qui prend de plus en plus de place, comme une autrice qui a du mal à parler chaudement de sentiments. Mais qui s’affranchit de ces obligations, pour devenir bientôt vraiment elle-même. L’accouchement approche, la peur aussi : à quoi va ressembler le bébé, ce produit final, ce 2ème film ? On aborde le processus créatif comme un miracle quasi biblique, à l’image de cette bande son qui devient de plus en plus gothique, mélange de sacré et de profane. On touche du doigt l’amour inconditionnel, celui d’un public qui a foi en sa réalisatrice, qui ira voir ses prochains films quoiqu’il arrive, comme la promesse que je m’étais moi-même faite après avoir vu Grave. Et c’est dans cette angoisse ultime finale, dans ce moment où la lumière surgit des ténèbres que le public/Vincent récupère ce bébé qu’il va appeler Alexia, comme une dernière mue, une héroïne qui s’accepte enfin comme elle est, dépouillée de tous les déterminismes, de tous les genres… Une (re)naissance, comme ce 2ème film qui est enfin sorti de sa boîte, quitte à être mutant.

Bon, évidemment, je n’ai pas vu le film que comme ça… Mais je trouvais que cette interprétation méritait d’exister ! Et j’ai hâte de pouvoir découvrir le nouveau prochain film de Julia Midas Ducournau, cette créature mythologique qui transforme le Titane en (Palme d’) Or !

City Zen

Nicolas, 37 ans, du Nord de la France. Professeur des écoles. Je suis un cinéphile éclectique qui peut alterner entre blockbusters, films d’auteur, films français, américains, petits films étrangers, classiques du cinéma. J’aime quand les films ont de la matière : matière à discussion, à interprétation, à observation, à réflexion… Quelques films que j’adore pour cerner un peu mes goûts : Matrix, Mommy, Timbuktu, la Cité de la Peur, Mission Cléopâtre, Ennemy, Seven, Fight Club, Usual Suspect, Truman Show, Demain, Big fish, La Haine, La Vie est belle, Django, Rubber, Shutter Island...

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