• Titre original : Nuremberg
  • Date de sortie en salles : 28 janvier 2026 avec Nour Films
  • Réalisation : James Vanderbilt
  • Distribution : Russell Crowe, Rami Malek, Michael Shannon, John Slattery, Leo Woodall & Richard E. Grant
  • Scénario : James Vanderbilt d’après le livre The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai
  • Photographie : Darius Wolski
  • Musique : Brian Tyler
  • Support : 35 mm en 2,39:1 /148 min
Synopsis :

Après la chute du régime nazi en 1945, les Alliés disposent d’un nombre important de hauts dignitaires qu’ils décident de traduire en Justice. C’est une première car aucune loi internationale ne supplantait encore le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le risque est immense, et notamment que ces responsables utilisent le tribunal comme plateforme pour se justifier et humilier les dirigeants des pays vainqueurs de la guerre. C’est pourquoi les militaires américains engagent Douglas Kelley, psychiatre ambitieux, pour évaluer la santé mentale de leurs prisonniers et déterminer s’ils sont aptes à être jugés. Mais face à Hermann Göring, bras droit d’Hitler et manipulateur hors pair, la partie risque d’être serrée…

Göring/Crowe dans son uniforme de Reichsmarschall se rend à une escouade de soldats US

Écrire, réaliser et produire un film sur le procès de Nuremberg peut interloquer : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi un autre ? N’oublions pas que Frédéric Rossif avait déjà créé un formidable documentaire (de Nuremberg à Nuremberg, 1988) et que le cinéma avait déjà exploité le sujet avec plus ou moins de délicatesse et de justesse.

L’on peut par exemple citer le Stanley Kramer de 1961, avec une distribution phénoménale (Spencer Tracy, Richard Widmark, Burt Lancaster, Marlene Dietrich, Judy Garland, Montgomery Clift et même William Shatner !) et qu’on considère comme étant une référence – toutefois le film s’intéresse plutôt à quatre juges allemands estimés trop complaisants avec le régime, et se déroule postérieurement au procès des hauts dignitaires.

Plus proche de nous, un téléfilm québécois en deux parties (Nuremberg, 2000) reprenait les mêmes personnages que le film de Vanderbilt qui vient de sortir : la vingtaine de dignitaires du régime nazi, dont Göring, le juge Jackson et son acolyte britannique Maxwell-Fyfe.

Lorsqu’il reconnaît à qui il a affaire, le sous-officier n’en croit pas ses yeux.

Ce que propose James Vanderbilt pour sa seconde réalisation après Truth, le prix de la vérité (il a longtemps été producteur de séries TV comme Altered Carbon ou des derniers Scream) est une approche différente, qui lui est venue en 2012 à la lecture du roman de Jack El-Hai : au lieu de se focaliser sur la cour, les arguments, les interrogatoires et contre-interrogatoires, il choisit un angle singulier, celui de la psychologie des prévenus. On se rapproche ainsi d’une tendance similaire dans les productions télévisuelles avec nombre de séries et documentaires sur des criminels au travers de leur examen psychologique : l’excellente Mindhunters de David Fincher en est un bon exemple.

Kelley/Malek fait le joli coeur avec une journaliste venue couvrir l’événement.

Pour autant, la production ne va pas lésiner sur la réalité historique et la reconstitution, en choisissant par exemple de tourner en Hongrie, sans doute le pays qui a subi le plus de torts au moment de la fameuse « solution finale ». Et le réalisateur a tenu par dessus tout à inclure six minutes du documentaire mythique Nazi Concentration Camps qui fut projeté dans son intégralité lors des propos liminaires de la mise en accusation.

Six minutes qu’il a demandé à ses comédiens de ne pas visionner, afin de conserver intactes leur émotion et leurs réactions – seul Michael Shannon a exigé de ne pas être filmé en gros plan à ce moment-là, sachant à l’avance combien il serait bouleversé.

Certes, pour les besoins du film, quelques libertés ont été prises, mais elles sont mineures et à la marge de la trame principale (par exemple, dans la réalité, Göring a pu voir sa femme au moins une fois pendant sa captivité).

Atteint-il alors l’aura du chef-d’oeuvre de Stanley Kramer cité plus haut ? Non, malheureusement. Son principal défaut est sans doute de manquer de suspense, de ne pas s’appuyer suffisamment sur les plaidoiries et les enquêtes qui agrémentent généralement les films de procès, et d’insérer quelques effets un peu grandiloquents pour générer une émotion bien légitime, en comptant sur la musique bien ronflante de Brian Tyler.

Néanmoins, le film est important, voire nécessaire. D’une part parce qu’il retrace un tournant majeur dans l’histoire de l’Humanité, un moment-clef dont on ne se rend pas bien compte aujourd’hui. En effet, en 1945, les Alliés avaient remporté la guerre et l’Allemagne, vaincue, s’était rendue.

Mais le nazisme n’était pas encore mort. La preuve en était incarnée par le Reichsmarschall Göring, chef de la Luftwaffe et numéro 2 du régime hitlérien, qui s’était rendu volontairement aux GI’s, persuadé de pouvoir tirer parti de la confusion juridique qui allait s’ensuivre. Car (comme le démontre l’assistante du procureur, le Chief Justice Jackson), il n’existait aucune loi internationale à l’époque sur laquelle les Alliés pouvaient bâtir leur accusation et donc remporter un éventuel procès.

Et en face, les responsables avaient beau jeu de faire valoir leur droit de pays en guerre : que pouvait-on leur reprocher en dehors du fait d’avoir défendu leur nation ?

C’est à ce moment précis de notre Histoire qu’apparaît le concept de « crime contre l’Humanité » qui allait s’inscrire définitivement dans le droit international et permettre ainsi de juger sur pièces les atrocités commises par les officiers du Führer.

Le film de Vanderbilt ne s’attarde toutefois pas là-dessus, sans pour autant omettre son apparition capitale. Il préfère montrer à l’écran la relation privilégiée que va entretenir Kelley avec Göring, l’un comprenant très vite les capacités de manipulation de l’autre, tentant de jouer avec afin de comprendre ses failles et les rouages de son psychisme, dans le but, d’abord, de fournir des armes à l’accusation, mais également, et il ne le nie pas, d’en profiter pour écrire un livre dont il est certain qu’il sera un best-seller.

Maxwell-Fyfe, Jackson et Kelley (de gauche à droite Richard E. Grant, Michael Shannon & Rami Malek)

Un jeu du chat et de la souris plaisant, grâce à des dialogues au cordeau et à l’implication des deux acteurs. Russell Crowe joue un Göring étonnant, magnétique, forcé de maigrir et de se priver de ses cachetons pour pouvoir être en bonne santé devant les juges : il impressionne l’audience, hypnotise son vis-à-vis et réussit systématiquement à le mettre dans ses petits souliers en le poursuivant de son sourire carnassier.

Pas étonnant que les producteurs l’aient choisi en priorité, tout comme Rami Malek qui avait auparavant fasciné le réalisateur. Ce dernier confiait en effet, lors d’un entretien pour Cinéaste Magazine mené par Christian Delage, qu’il lui fallait un individu audacieux, brillant et un poil trop sûr de lui, qui sera longtemps persuadé de pouvoir lire dans le cerveau du Reichsmarschall, avant de devoir déchanter en découvrant les abominations dont il était responsable. On pourra à la rigueur regretter dans son jeu quelques stigmates de l’époque Bohemian Rhapsodymais il fait honnêtement son job.

Ce sont les seconds rôles qui sont finalement les plus enthousiasmants : Michael Shannon interprète avec une justesse infinie un procureur conscient de l’importance du moment, semblant porter le poids d’une partie du monde sur ses épaules, révélant dans son sourire crispé, ses yeux fatigués, des failles liées à une tension extrême. On saluera également Richard E. Grant, dans le rôle du procureur britannique (considéré comme étant le meilleur « contre-interrogateur » de l’époque), impeccable d’élégance et de pertinence.

La photographie de Darius Wolski, toujours aussi élégante, sait se montrer discrètement efficace, et parfois glaçante, toujours à propos.

À voir pour s’enrichir et ne pas oublier.


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