• Titre original : Wild at heart
  • Date de sortie en salles : 24 octobre 1990 avec BAC Films
  • Réalisation : David Lynch
  • Distribution : Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe, Crispin Glover, Isabella Rossellini, Harry Dean Stanton, Grace Zabriskie & Diane Ladd
  • Scénario : David Lynch d’après le roman de Barry Gifford
  • Photographie : Frederick Elmes
  • Musique : Angelo Badalamenti
  • Support : DVD BAC Films (2005) zone 2 en 2.35 :1 / 127 min

Synopsis : À sa sortie de prison, Sailor, ancien homme de main d’un mafieux local, décide de partir avec Lula, sa petite amie, et ce, contre l’avis de la mère de celle-ci qui voue à son futur gendre une haine féroce, au point qu’elle va engager des tueurs pour l’éliminer.

Le 89ème Festival de Cannes s’achève et a rendu son verdict, j’en profite pour donner mon avis sur un ancien lauréat.

La première fois que j’ai vu Sailor & Lula de David Lynch remonte à une époque où j’abordais le cinéma avec insouciance. Une invitation, une occasion de voir le film qui avait alors remporté la Palme d’or à Cannes en 1990.

Les souvenirs que j’en conservais étaient flous : des personnages atypiques, caricaturaux, dérangeants dans leur manière d’aborder les situations, énigmatiques par leurs gimmicks et sous-entendus ; une couleur, le rouge, dont une des actrices se couvrait le visage dans une séquence malsaine ; une route, la nuit ; des chansons d’Elvis Presley ; une veste en peau de serpent rappelant celle d’un autre film ; et un finale ridicule avec un Nicolas Cage au nez explosé en train de chanter son amour pour sa belle. C’était ce qui ressortait principalement de ma mémoire chaque fois que je l’interrogeais au sujet de Wild at heart.

Depuis, j’ai appris à apprécier le cinéma de ce réalisateur hors normes et en ai profité pour redécouvrir sa filmographie.

Et le résultat est troublant. Curieux comme on se fait des idées qui en engendrent d’autres supplantant les premières – un peu comme les souvenirs d’enfance, toujours magnifiés. Par exemple, j’étais persuadé que Sailor passait son temps à chanter Elvis. Or, ce n’est absolument pas le cas. En revanche, il insiste lourdement – et comiquement, avec ce ton décalé cher à Lynch – sur la raison d’être de sa veste en peau de serpent déjà visible dans Snake Eyes.

Et surtout j’avais complètement oublié les constants parallèles avec le Magicien d’Oz (Sailor l’avoue lui-même, et les plans au ras du bitume, annonçant ceux, plus sournois et mystérieux, de Lost Highway, mettent en évidence la ligne jaune, quoique discontinue, de leur yellow brick road à eux).

Nous voici donc devant un road-movie fantasmagorique, dans lequel le metteur en scène d’Elephant Man réutilise les codes au sens strict avant de les exploser en alourdissant le trait, volontairement, afin d’y insuffler un romantisme exacerbé doublé d’une sensualité troublante, animale. Wild at heart. Ainsi sont-ils.

Du road-movie, pourtant, là aussi on n’en retient pas grand-chose. Nos deux amoureux ont bien l’intention de gagner la Côte ouest, néanmoins Sailor tient à passer par la Nouvelle-Orléans, terre de magie et hautement symbolique, où l’attend son destin. L’asphalte défile et son long ruban monotone traverse des paysages presque hors du temps, très bien mis en valeur par la photo. Un passage nocturne, alors que le couple sillonne des étendues désolées, rappelle curieusement une séquence de Carnival of souls : Lula, regardant par la vitre, semble apercevoir le visage menaçant de sa mère, telle une vision spectrale. On notera aussi l’écho régulier de ce plan fixe sur une maisonnette perdue dans le désert qui renvoie à ceux qui scandent la série Twin Peaks, et qu’on retrouve dans son générique (le croisement de deux routes, le feu tricolore en pleine nuit…) : cette maison est le repère de personnages qui ont tous un lien avec Sailor. D’ailleurs, on sourira certainement devant le nombre d’acteurs récupérés du casting de la série TV, dont l’éternel et regretté Jack Nance, la troublante Grace Zabriskie et la délicieuse Sherilyn Fenn.

Tout au long de leur chevauchée fantastique, nos amoureux s’adonnent avec une passion torride à leurs ébats dès qu’ils le peuvent, soulignant la sensualité exacerbée de Lula qui passe son temps à prendre des poses aguicheuses propres à enflammer sa libido – tout en revendiquant une certaine innocence dans ses propos. Son passé la hante, tout comme il hante celui de Sailor auquel il est lié par le craquement d’une allumette.

Le feu, élément destructeur et purificateur, stigmatise leur passion déraisonnable, leur fougue irresponsable et souligne l’omniprésence du rouge : leur amour les consume littéralement, et l’enfer est sur leurs talons. Les êtres énigmatiques qu’ils croiseront ne semblent du coup n’être que des coquilles vides, animées de leurs propres fantasmes, vides comme leurs regards torves et leurs propos insignifiants. Toutefois, ils doivent se méfier de ceux qui sont en chasse : primaires, dotés d’une soif atavique de sang ou de sexe, à l’image de Bobby Peru (Willem Dafoe, hypnotique et déjanté, cruellement stupide), ils sont dangereux pour peu qu’on fasse trop confiance. Or Sailor et Lula ne semblent pas disposer des armes leur permettant de survivre dans un monde aussi cynique et pervers…

Bien qu’emballant, le film peut aussi prendre de court et décontenancera pas mal de spectateurs peu habitués au style de Lynch, mais il peut être assez ludique de recenser les parti-pris esthétiques et symboliques du réalisateur qui a sans doute pris un malin plaisir à flinguer les genres tout en délivrant un film assez personnel, dissimulant mal son hermétisme à travers un déroulement plutôt linéaire ponctué par des flashbacks de plus en plus explicites.

Le film peine à me séduire parce que je n’y trouve pas mon compte d’étrangeté, j’ai la sensation qu’elle est délayée, pervertie ou artificiellement induite. Pourtant, je lui reconnais une puissance intrinsèque phénoménale, comme une énergie qui le dépasse, le transcende, comme si le scénario était le vecteur de quelque chose de plus grand. Et puis aussi, dans sa façon particulière d’archétyper ses personnages, j’ai du mal à en trouver un seul de sympathique dans ce film : ils sont, au mieux, pathétiques. Diane Ladd (Joy) à elle seule, manifeste tout ce qui est détestable chez un être humain : cette femme acariâtre et amère, qui s’estime bafouée, va user de ce qui lui reste de charme pour lancer une vendetta insensée.

L’image du DVD choisi était plutôt agréable, le son enveloppant quoique un peu faible. Reste donc à le tenter à nouveau en HD.


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