Comédie dramatique américaine sortie le 12 octobre 2016 (1h58) réalisée par Matt Ross, avec Viggo Mortensen

Captain Fantastic est-il original ?

City Zen : Si le titre fera croire aux distraits qu’un nouveau Marvel vient de sortir, peut-on trouver des références à ce petit bijou de Matt Ross (acteur de séries passé derrière la caméra pour la 2ème fois après 28 Hôtel Rooms non sorti en France) ? L’affiche – et le bus – peut faire penser à Miss Little Sunshine, dans le genre road feel good movie en format familial. On dira qu’ici, le film se veut plus « intellectuel », dans son fond (pour les fans de Chomsky, on peut vous conseiller le film de Michel Gondry « Conversation animée avec Noam Chomsky ») comme dans la forme (Prix de la mise en scène dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes cette année). L’aspect « vivre reclus dans les bois » m’a fait penser initialement à « Le Village » de Night Shyamalan, mais pas de fantastique dans… Captain Fantastic ! Pas besoin d’attendre la fin du film pour sortir de la forêt ! A priori, Matt Ross a voulu explorer les modes d’éducation alternative par rapport à son propre vécu et nous fait cette jolie proposition sans avoir besoin d’adapter un roman.

Monsieur Popcorn/Liam : « Captain Fantastic » fait partie de cette longue lignée de films indépendants américains arrivant dans nos contrées avec une réputation exceptionnelle.  Il y a alors une certaine crainte de devoir faire face à un ersatz de « Little miss sunshine » ou de « Juno ». Surtout que le résumé de base peut faire craindre le spectacle biaisé et manichéen : la gentille famille vivant dans la nature contre les méchants plongés dans la société de consommation. Et au final, la surprise : « Captain fantastic » est un film avec une personnalité propre. Nous avons droit à une comédie dramatique (point sur lequel il faut insister fortement) au chemin bien moins balisé que celui que nos héros suivent à bord de leur minibus. Si ce road movie peut faire penser par instant à « Little miss sunshine » ou bien « Into the wild » par ses arguments de départ, il arrive à ce que sa personnalité propre prenne le pas que ce soit dans une mise en scène lumineuse ou un récit touchant.

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 Captain Fantastic tient-il sur la durée ?

City Zen : La première scène nous plonge immédiatement dans l’ambiance avec un lent traveling arrière en forêt, comme si l’on nous invitait à prendre du recul via la nature… avant d’assister à un rituel barbare digne des Indiens du siècle dernier ! On entre dans cette famille défiant les normes sous la coupe d’un Viggo Mortensen terriblement juste, on s’hydrate de ces magnifiques photographies de paysage, on sourit… Et puis on se dit que le film dure deux heures et on se demande comment Matt Ross va réussir nous tenir en haleine jusqu’au bout. Pour le coup, j’ai trouvé que tout était dans le bon dosage, et que ça fonctionnait très bien ! On alterne les moments de vie sauvage et de civilisation, on alterne les émotions, les rires, l’action… On se détend, on s’interroge, on se laisse surprendre par un scénario qui avance tout le temps. On se laisse perdre dans des scènes particulièrement réussies. Et c’est là où Captain Fantastic entre dans la catégorie des grands films : ce subtil équilibre nous donner de quoi nous nourrir du début à la fin !

Monsieur Popcorn/Liam : Une crainte pouvait être faite dès le début du film. Ayant en effet été vendu comme une comédie (que ce soit par ses bandes annonces ou ses affiches), « Captain Fantastic » désarçonne par une scène de chasse relativement brutale, un rite de passage vers l’âge adulte (nous reviendrons sur ce thème plus tard). Le spectateur en quête d’humour risque donc de se demander où est le film lumineux qu’on lui a vendu. Néanmoins, il est dur de ne pas s’attacher à cette famille et au fur et à mesure que l’histoire avance, nous nous laissons porter avec eux dans cette quête de dernier hommage à la mère récemment décédée. Nous faisant passer par toutes les émotions, le visionnage de « Captain Fantastic » ne se fait guère sentir. Le temps passe même trop rapidement par rapport au plaisir procuré par le film.

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Captain Fantastic ouvre-t-il des débats ?

City Zen : La famille en cercle, dans le noir, au coin du feu, chacun avec un instrument de musique dans les mains. Le père lance quelques accords de guitare, le concert peut commencer… Mais c’est sans côté sans le jeune fils qui décide d’instaurer un tout autre rythme avec la puissance de ses percussions. Silence. On se regarde, on s’interroge. Le père jauge puis retourne sa guitare et s’en sert comme tambourin pour aller dans le sens décidé par son cadet. Voici la scène qui m’a particulièrement marquée et qui résume selon moi le sens du film. J’ai craint à un moment donné que les idées véhiculées penchent toujours du même côté, mais la dernière partie de cette fable vient contrebalancer les certitudes et donnent au tout une vraie réflexion sur nos modes d’éducation. Peut-on vivre en dehors des normes qu’on nous impose ? Peut-on rester en marge toute sa vie ? Comment être adapté à la société sans vendre son âme au diable ?

Monsieur Popcorn/Liam : Impossible de nier cette évidence au vu des interrogations posées sur le film. Tout d’abord, l’opposition entre deux sociétés différentes : celle de cette famille et la nôtre. Néanmoins, cette confrontation idéologique ne se fait guère de manière manichéenne et ouvre à la réflexion. Difficile donc de ne pas se creuser les méninges face aux questions que nous posent le film, que ce soit donc sur ce thème ou bien d’autres sur notre mode de fonctionnement, que ce soit sur le système éducatif, notre manière de consommer ou même d’évoluer par rapport aux mœurs, tiraillés entre volonté et refus de passage vers l’âge adulte (d’où cette scène de départ de chasse).

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Est-ce le meilleur rôle de Viggo Mortensen ?

Monsieur Popcorn/ Liam : Pour le grand public, Viggo Mortensen ne se résume qu’à un seul rôle : Aragorn dans la trilogie du « Seigneur des anneaux ». L’acteur a donc fait de son mieux pour se débarrasser de ce genre de prestation valant la célébrité et en même temps collant férocement à la peau. Et même s’il est devenu la muse de David Cronenberg le temps de trois films et qu’il a accumulé les prestations excellentes, on peut qualifier son rôle de père de famille perdu comme l’une de ses meilleures. Il faut le voir dégageant de charisme mais aussi d’amour pour sa progéniture, tout en étant également perdu suite à la mort de sa femme. Père cherchant à préparer ses enfants à un univers compliqué, c’est un homme meurtri et brisé mais essayant de le dissimuler pour aider au mieux sa famille. Mortensen représente donc l’un des meilleurs atouts de « Captain Fantastic » et y trouve dans ce rôle habité une prestation de grande qualité.

City Zen : A bientôt 60 ans, Monsieur Mortensen peut se targuer d’une filmographie longue comme un bras ! Trente ans de carrière pour cet acteur américain d’origine danoise durant laquelle il a su alterner les grosses productions (la trilogie de Peter Jackson), les films d’action (Les Promesses de l’Ombre, History of violence) mais aussi les films d’auteurs (le Psycho de Gus Van Saint, The Two faces of January)… il incarne même Sigmund Freud dans A dangerous method ! Avec Captain Fantastic, j’ai trouvé que ce rôle de la maturité lui permettait de montrer toutes ces facettes en un seul film. Disposant d’une présence physique impressionnante, Viggo n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour en imposer. Cela lui permet de jouer sur la retenue et d’explorer son intériorité en guide spirituel et intellectuel. Alors meilleur rôle, je ne sais pas, mais en tout cas très grande prestation !

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Quelle est la place de « Captain Fantastic » dans le cinéma américain actuel ?

Monsieur Popcorn/Liam : Alors que le système hollywoodien laisse de moins en moins de liberté à ses auteurs dans le moule du blockbuster, les films indépendants arrivent à subsister comme dernier bastion de la liberté artistique et d’action. C’est ainsi que les personnages n’hésitent guère à lâcher des « Fucks », qu’importe leur âge, on explique de manière à une enfant la reproduction humaine de manière sèche, on voit une partie de chasse  assez crue et le sexe de Viggo Mortensen (Un argument en plus pour ses fans ?). Bref, ce genre de choses réprimées dans les plus grosses productions américaines. Mais outre cela, « Captain Fantastic » se permet de tendre aux Etats-Unis un miroir peu reluisant dans de nombreux domaines. Il est d’ailleurs amusant de constater que si les enfants reçoivent des armes en tous genres de la part de leur père, aucune n’est un fusil (de quoi faire râler les membres de la NRA un peu plus ?). Bref, le film de Matt Ross est également une interrogation sur l’Amérique actuelle.

City Zen : angle intéressant proposé par Monsieur Popcorn ! Alors que l’on a l’habitude d’opposer les blockbusters calibrés décérébrés mode reboot remake spin off et les films d’auteur ouzbek intégralement tournés en plan séquence pour rafler des trophées à Cannes, Matt Ross propose à la fois un film attrayant et distrayant, mais également réflexif et exigeant techniquement. J’entends déjà les haters se demander « pour mieux ratisser large ? ». Et bien à mon sens, pas du tout ! La scène de la chasse dérangera Brigitte Bardot et ses associés. La scène de l’enterrement pourrait fâcher les plus cathos d’entre vous. Surtout, Captain Fantastic choque parfois, mais pas pour le plaisir de concurrence la rebelle attitude de Deadpool. Ici, les choix de mise en scène servent le propos. Quand Viggo s’exhibe dans son plus simple appareil, c’est pour mieux dénoncer les apparences. En résumé, Captain Fantastic se pose en véritable bouée d’oxygène dans le cinéma américain aseptisé actuel !

captain-4 Quelle est la place de la famille dans « Captain Fantastic » ?

Monsieur Popcorn/Liam : La structure familiale est importante dans « Captain Fantastic ». C’est même d’ailleurs par cela qu’arrive l’intrigue du film avec le décès de la mère. En nous introduisant directement dans une famille désormais incomplète, Matt Ross nous plonge avec des personnages déjà désemparés. Le réalisateur confronte néanmoins cette famille à plusieurs autres modèles lors de certaines scènes, comme avec le personnage de Kathryn Hahn. Il existe donc conflit entre ces deux visions de la famille bien opposées et à laquelle notre attirance se dirige naturellement vers nos héros. Néanmoins, les choses ne sont pas aussi roses et les personnages se verront confrontés aux limites de leur système de fonctionnement. Mais alors que ceux-ci évoluent, la famille subsistera en restant soudée. Bien que proche d’une certaine manière de la mise en avant de la structure familiale américaine digne de n’importe quelle production hollywoodienne, « Captain Fantastic » n’hésite pas à la remettre en question, prônant moins le schéma que l’entraide interne entre proches.

City Zen : à l’image de la scène initiale, la famille se présente comme une tribu, au sens indien du terme. La famille est un cercle, le père se pose en chef défenseur des valeurs, mais pas en patron écrasant. Il doit permettre à chacun de trouver sa voie. Et pour cela, il doit permettre de dépasser toutes les normes de la société, prisonnière du capitalisme. La majorité – la norme – apparait comme stéréotypée et sans recul sur elle-même, à l’image de la famille idéale de la sœur du Captain. Chez elle, pas question de parler du suicide de leur mère, on préfère protéger les enfants en les abreuvant de lieux communs commodes. Viggo préfèrera toujours parler vrai à ses enfants, comme lorsqu’il explique à sa fille de 5 ans comment on fait les bébés d’une manière très pragmatique. Cette vision décalée – qui se heurte parfois violemment à l’extérieur, et même à l’intérieur de la tribu – suscite la réflexion. La fin apporte de belles réponses… aux spectateurs de trouver les siennes !

 


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