Alors que Jurassic World Dominion vient de débarquer sur grand écran, ce nouvel opus s’annonce comme une fin de règne pour la fameuse licence. Initiée en 1993 par le monumental Jurassic Park, la saga a connu des difficultés avant de revenir en 2015 et 2018 dans une mouture marquée entre autres par l’installation des effets numériques dans le paysage hollywoodien. Et si on a abordé encore et encore l’opus original (à raison vu son impact sur la pop culture), il nous semblait intéressant de revenir sur les deux épisodes précédents, tiraillés entre bonnes idées et accomplissements perfectibles.

C’est en 2015 qu’Universal accomplit le rêve d’Hammond : un parc de dinosaures fonctionnel, ouvert à tous. L’idée paraît logique pour relancer la licence, des années après un troisième opus sympathique mais sans l’ambition visuelle ni narrative du film original. Il fallait donc bien l’ouverture du parc pour relancer les hostilités et tenter d’attirer un public devenu bien plus blasé par rapport aux dinosaures et aux effets numériques en général. Le film de Colin Trevorrow ne s’en cache même pas et surfe sur ce parallèle déjà instauré par Spielberg. Ainsi, on pouvait se demander en 1993 si l’usage du numérique n’allait pas mettre fin à la production de trucages tels que l’on connaît. 22 ans après, que dire de plus sur cette propension désormais longuement installée ? Eh bien, pas grand-chose si l’on suit le film. En effet, cette piste ne s’avère pas réellement exploitée bien qu’elle dirige l’axe principal de la narration : l’ennui de l’audience face à ce qu’elle a déjà vu et revu. Tout cela amène ainsi à la création de l’Indominus, créature digne d’un scientifique fou et censée ramener un public lassé. Une nouvelle fois, l’idée est intéressante et s’avère surtout pertinente au vu des ramifications thématiques derrière, perpétuant l’allégorie du traitement du divertissement en général instillé par l’œuvre originale. Malheureusement, le long-métrage posera énormément d’idées passionnantes sans réellement exploiter celles-ci (ce qui est ironique au vu du traitement de l’exploitation dans la société du spectacle inhérent à l’univers).

Le film semble ainsi partagé constamment entre ses bases riches et son traitement inabouti. La mise en scène de Colin Trevorrow est à ce sens exemplaire de cette balance, cherchant à trouver dans son format une hauteur des créatures pour capter leur splendeur tout en tombant dans un rendu proche du télévisuel. Il se crée une distance constante dans ce rendu visuel qui souligne l’écart créé par la réflexion méta textuelle constamment appuyée, notamment par un personnage de geek qui rappellera à plusieurs reprises la réussite du parc original. En ce sens, le film semble vouloir critiquer le marketing à outrance avec une ironie peu subtile tout en perpétuant ce qu’il reproche, principalement par ses nombreux placements de produit. Quand Zach demande ainsi à son frère Gray s’il veut voir quelque chose d’encore plus cool qu’un mosasaure, le film crée un raccord avec une voiture d’une gamme que nous ne citerons pas étant donné qu’elle ne nous a pas payé. On peut donc s’interroger sur la volonté au cœur d’un film qui reproche ce qu’il accomplit, sans plus de rapport critique envers son contenu.

Pourtant, bien qu’il y ait une amertume dans ces mots, il reste un pouvoir de fascination dans le simple retour de dinosaures dans un blockbuster de premier ordre. La variété est présente, profitant justement des évolutions numériques pour tenter de les rendre plus tangibles. Néanmoins, cet autre aspect souffre de trucages ayant vieilli plus rapidement que dans nos souvenirs ainsi que d’une séquence, la seule utilisant un animatronique. Si cet apport amène une certaine émotion face au décès de la créature, il souligne également un autre écart dans les techniques au vu de l’orientation quasi exclusive vers le numérique. Comme un symbole, l’un des premiers dinosaures visibles s’avère être un hologramme, annonçant déjà la couleur dans son aspect technique, et ce malgré la volonté d’affection appuyée envers certaines des espèces.

On pense rapidement à Blue et ses camarades raptors, dont le lien avec Owen amènera ce rapport d’interrogation sur l’exploitation animale en zone de guerre. Encore une fois, l’idée est intéressante au vu de la marchandisation de ces créatures mais elle s’avère affectée par un antagoniste mal écrit auquel Vincent D’Onofrio tente d’apporter un grotesque humoristique au résultat aussi variable que le film. Il y a également le traitement du T-Rex, d’abord capté à distance dans sa première séquence afin de souligner l’habitude engendrée par sa présence régulière dans les différentes productions touchant à ce bestiaire tout en essayant de retenir ses coups pour le climax. Une nouvelle fois, l’intérêt est présent (on repensera par exemple à la façon dont Gareth Edwards se retenait de montrer son Godzilla pour le rendre plus imposant dans les yeux de son public) et s’inscrit vers une réiconisation certaine, peut-être due au sort cruel connu par la créature dans le troisième opus. Pourtant, la libération du T-Rex se voit contrebalancée par la course de Claire, souvent moquée par ce plan la montrant fuir en talons hauts. À ce point, on ne peut nier que l’ironie est volontaire chez Trevorrow, tout en s’interrogeant sur le fait que le dosage ne s’avère pas trop instable, finissant au final par desservir la volonté même du long-métrage.

Il est dommageable que le résultat ne s’avère pas à la hauteur des bases au cœur du film même car  Jurassic World s’avère quand même loin d’être déplaisant, malgré son lot de clichés (la relation entre Owen et Claire sort tout droit d’un film des années 90) et de pistes pas assez exploitées. Le divertissement s’avère plus que plaisant, notamment dans la variété de son bestiaire mais également par ses scènes d’action plutôt réussies. On peut notamment parler de cette attaque en plein cœur d’un parc bondé, amenant à une séquence de mise à mort plutôt cruelle d’un personnage secondaire. Le spectacle est présent et le tout s’avère assez rythmé pour que l’on ne s’y ennuie que très rarement. Néanmoins, on sent, lors de certaines fulgurances, le potentiel de plus grand film qui point çà et là, comme la preuve qu’il y avait moyen de tirer bien plus de ce blockbuster largement perfectible mais néanmoins amusant. Peut-être que pour cela, il faut revenir à des sources plus spielbergiennes et à une orientation visuelle largement plus affirmée.

Trois ans après le succès financier colossal du film débarque sa suite, Fallen Kingdom. Si Colin Trevorrow reste au scénario (ce qui se ressentira largement dans certains personnages), l’arrivée à la mise en scène de Juan Antonio Bayona fait passer un sacré cap au long-métrage. La réalisation s’avère plus incarnée et plus à même de porter cette histoire de fin d’ère pour les dinosaures. Si le film reste largement ancré dans le divertissement familial, une certaine noirceur se montre plus apparente, notamment dans les séquences de destruction de l’île. On sent une certaine incarnation émotionnelle et visuelle passant par un récit plus proche de ses personnages, débarrassés pour la plupart de leurs clichés afin de mieux les confronter à une nouvelle extinction.

Évidemment, le film va subir quelques points, notamment des personnages de jeunes à la caractérisation souvent énervante à force de vouloir appuyer leur nature comique. On peut parler aussi de cette séquence de lave avec Owen, tout en la défendant par la volonté de burlesque qui s’y dévoile. Néanmoins, tout le long-métrage s’avère plus mordant et plus appuyé dans ses ramifications réflexives, quitte à diviser. Le rapport à la génétique va ainsi s’approfondir avec cette peur de la perte, notamment avec une révélation qui aura déstabilisé certains spectateurs. Pourtant, la connexion qui va en découler permettra de définitivement humaniser ses dinosaures en poussant à un choix aux conséquences dévastatrices. La mise aux enchères qui aura eu lieu auparavant soulignera l’avidité de protagonistes qui ne peuvent voir dans ces créatures que des produits et jamais des êtres vivants. En amenant cette distinction plus profondément dans son traitement narratif, Fallen Kingdom touche mais surtout surprend, rendant certaines prises de décision plus audacieuses mais également plus logiques dans la symbolique qui en résultera, le tout dans un équilibre tonal entre film d’horreur grand public, questionnements scientifiques et drame émouvant comme Bayona a su traiter auparavant avec beaucoup de talent.

Ainsi, sa caméra va ramener une certaine splendeur aux dinosaures tout en n’ignorant pas leur nature de menace pour l’être humain. La première séquence joue de cet aspect, notamment par l’introduction du T-Rex comme une créature de film de genre et le débarquement surprise du mosasaure, appuyant un jeu de grandeur déjà initié dans l’un des meilleurs plans du climax du film précédent. Le film captera cela avec un changement de format qui revient à une imagerie plus cinématographique. Cette fascination va permettre une meilleure empathie pour le destin des dinosaures, notamment dans ce plan de brachiosaure disparaissant dans les cendres. Ce rappel avec l’opus original parvient à faire usage d’intertextualité avec une certaine charge émotionnelle sans tomber dans le clin d’œil trop facile. Cette sensibilité visuelle explosera également dans son climax, jouant de l’imagerie du décor pour mieux souligner le rapport horrifique de l’Indoraptor. Cette stylisation rappelle son premier long-métrage, L’orphelinat, qui exploitait pleinement son décor pour mieux s’inscrire dans une forme de fantastique sensible. Si le traitement peut créer un rejet par l’opposition de décor, cela ne fait que renforcer l’idée de l’aberration génétique d’avoir ramené ces créatures à notre époque. Le film introduit d’ailleurs subtilement cette idée lors d’une de ses premières séquences où Claire se voit entourée de squelettes de dinosaures dans un musée, lieu où ils auraient dû rester. On peut également y voir une note d’intention sur le traitement de leurs trucages, installant une plus grande tangibilité dans leur rapport physique. Ce rapprochement se fera également par le biais de la musique de Michael Giacchino, déjà l’un des grands points forts de l’opus précédent.

De quoi excuser les quelques points négatifs d’un film à l’écriture trop perfectible pour réellement exploser comme l’opus original. Ainsi, les motivations des personnages négatifs souffrent du style ironique par moment trop forcé de Trevorrow, ce qui fonctionne pour les rendre pertinemment ridicules tout en imposant une distanciation vis-à-vis de leurs rapports toxiques, à la chasse ou à l’argent entre autres. C’est un point dommageable car cela entraîne la mise de côté d’un protagoniste pourtant passionnant dans l’idée : Benjamin Lockwood, incarné par James Cromwell. Révélé comme proche d’Hammond par rapport à l’envie d’ouvrir un parc de dinosaures, on découvrira surtout que sa distanciation avec celui qui aimait « dépenser sans compter » est due au chagrin engendré par la perte de sa fille, mais surtout sa façon de pallier sa douleur. Si certaines personnes auront abordé cela comme un point ridicule, cela reste pertinent dans l’approche de Michael Crichton par rapport aux manipulations scientifiques au cœur du livre original. Surtout, cela amène le point familial récurrent à chaque opus de la saga. Débarrassé d’une relation fraternelle un poil trop clichée pour se démarquer et d’une relation sororale finalement mise de côté, Fallen Kingdom réinjecte la fibre dramatique familiale de côté, avec un intérêt qui renforce un fond un peu plus réflexif et surtout impactant dans ses critiques, en particulier celle d’un capitalisme destructeur. Sans avoir la virulence de Jurassic Park, cet épisode parvient à montrer que la fin d’un monde tel qu’on le connaît est moins due aux dinosaures qu’au processus qui les aura ramenés sur Terre et l’appât du gain derrière ses personnages négatifs.

Ainsi, entre un opus déséquilibré mais intéressant et un autre plus chargé dans ses idées, la partie Jurassic World de la licence maintient un certain intérêt outre la présence de dinosaures voraces qui sauront faire plaisir aux plus jeunes et aux plus âgés. Néanmoins, avant de partir vers « Le monde d’après », il ne faut pas oublier la présence de Battle at Big Rock, court diffusé sur YouTube qui a le mérite de satisfaire les fans avec un traitement de la fiction débarquant dans le réel efficace, à défaut de théoriser plus sur son propos. On pourrait faire la même remarque sur le prologue coupé de Dominion, également diffusé comme outil promotionnel. Cela en fait de petits moments plaisant qui, espérons-le, compenseront le peu de qualité du dernier opus…


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