Comparaison : Les Proies de Siegel (1971) / Les Proies de Copolla (2017)

46 ans séparent les deux propositions : a-t-on le droit à deux versions identiques, ou est-ce que les choix des deux réalisateurs diffèrent ?

Approfondir ou laisser plus de marge aux spectateurs ?

Les deux structures narratives sont les mêmes, avec deux durées sensiblement identiques et un élément perturbateur qui arrive quasiment dans le même timing. Les événements s’enchainent presque de la même manière du début à la fin.

En revanche, là où Siegel fait le choix de vraiment développer ses personnages, Coppola opte pour moins de détails. Dans le film de 1971, on nous propose à des flashbacks qui nous permettent de cerner facilement les problématiques des différents protagonistes. On comprend mieux les réactions des unes et des autres et leurs relations. En 2017, on en sait peu, ce qui peut ouvrir la voie vers plus de liberté et de subtilité.

Le rapport à la Guerre de Sécession est également très différent. Dans le premier film, on parle souvent des conflits entre Sudistes et Nordistes, on sent que ça affecte le quotidien de chacun. En revanche, dans le deuxième opus, on a quelques évocations rapides, mais on retient plus qu’il y a une guerre en général, sans considérer cet événement en particulier.

Thriller rythmé ou contemplation feutrée ?

Ces choix divergents contribuent à une différence de rythme entre les deux films. Chez Siegel, on sent une vraie tension du début à la fin. L’ouverture à base de photos, la découverte du sang et du caporal bien abîmé montrent d’emblée des partis-pris différents. Les corbeaux semblent être un avertissement que tout cela va mal tourner. Coppola choisit une mise en scène beaucoup plus contemplative, avec un extérieur plus propre et aéré, là où les scènes d’intérieur sont vite étouffantes, malgré un rythme plus lent.

Les musiques appuient cette tendance. Dans la version originale, elle est omniprésente et créé une vraie mélodie dramatique, avec des musiques entrainantes, parfois limite cavalcade de western. L’ouverture se fait sur une petite ritournelle qui viendra également clore le film, donnant du sens à l’ensemble : ne laissez pas vos hommes partir à la guerre. Dans le remake, il y a peu de sons, ça reste très sur la réserve, comme si on voulait nous laisser entrer dans le film à notre rythme.

Si les structures narratives sont presque identiques, le timing du partage de digestifs entre le caporal et la maîtresse de maison diffère. Ce détail n’en est pas un. En effet, chez Copolla, cet événement intervient bien avant. On sent que Nicole Kidman pourrait se laisser tenter par cet homme, mais elle reprend finalement bien vite le contrôle. Chez Siegel, ce moment a lieu juste avant le drame. Après un baiser enflammé (absent dans la 2ème version), elle ne ferme pas la porte à clef, invitation non voilée pour que bellâtre vienne la rejoindre. Cette différence apporte un éclairage différent dans le débat « Etait-il indispensable de lui couper la jambe, ou est-ce une vengeance personnelle ? ».

Peut-on être encore transgressif à l’époque des réseaux sociaux ?

Je n’ose imaginer le déferlement de critiques sur facebook en 1971… Les journaux de la bien-pensance auraient bondi ! Si Clint Eastwood se montre bien plus charismatique que le très verbeux Colin Farrell, il multiplie cependant les transgressions. Il ne lui faut même pas dix minutes pour embrasser sur la bouche une fillette de 12 ans. De nos jours, on crie à l’apologie de la pédophilie pour bien moins que ça…

Notre charmant militaire y va également de sa charmante logorrhée expliquant à la servante noire qu’il veut lui faire l’honneur du plaisir donné par l’homme blanc. En 2017, on ne peut pas se permettre ce genre de propos raciste. C’est tellement impossible que dans le remake, le personnage de la servante noire n’existe même pas !

Pour compléter ce joli tableau de chasse, les flashbacks nous apprennent que la maîtresse de maison n’a pas eu de relation intime depuis celle passionnelle qu’elle a entretenue avec… son frère ! On se croirait dans Game of throne ! Pédophilie, racisme, inceste… Copolla préfère développer l’axe du féminisme, beaucoup plus d’actualité.

Au final, j’ai nettement préféré le film original. Si le remake propose un casting féminin de haute volée, le manque d’épaisseur des personnages m’a gêné. Le rythme très lent ne m’a également pas permis de me sentir dans un thriller, là où le film de Siegel est beaucoup plus immersif. Pour être tout à fait complet, il ne nous reste plus qu’à lire le roman de Thomas Cullinan dont sont issues ces deux propositions !

City Zen

Nicolas, 37 ans, du Nord de la France. Professeur des écoles. Je suis un cinéphile éclectique qui peut alterner entre blockbusters, films d’auteur, films français, américains, petits films étrangers, classiques du cinéma. J’aime quand les films ont de la matière : matière à discussion, à interprétation, à observation, à réflexion… Quelques films que j’adore pour cerner un peu mes goûts : Matrix, Mommy, Timbuktu, la Cité de la Peur, Mission Cléopâtre, Ennemy, Seven, Fight Club, Usual Suspect, Truman Show, Demain, Big fish, La Haine, La Vie est belle, Django, Rubber, Shutter Island...

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