Regarder un film autrement : prendre la pilule rouge ?

Matrix 4 est sorti depuis quelques semaines et voici les « débats » incessants : MOI je pense que c’est un bon film, MOI je pense que c’est un mauvais film. Et ceci est vrai pour n’importe quel film, surtout ceux qui font parler d’eux… Et si nous allions plus loin que notre « j’aime/j’aime pas » personnel pour savoir vraiment ce qui se cache derrière notre perception première ? Parce qu’au-delà des affects, n’oublions ni les percepts, ni les concepts… Et si nous prenions la pilule rouge ?

On en reste à la pilule bleue ?

Il faudrait déjà prendre le temps de se poser la question « Qu’est-ce qu’un bon film ? », mais j’ai déjà écrit un article il y a quelques temps dessus. On pourrait aussi se demander : « Qu’est-ce qu’un bon spectateur ? » A cette époque où on note tout, de la course du Uber à la prestation du bar de l’hôtel (alors que l’on répète souvent qu’il ne faut pas être dans le jugement), on pourrait envisager de mettre une note aux spectateurs ? Parce que si on y pense, quel est l’intérêt pour quelqu’un qui a bien aimé un film d’écouter ou de « débattre » avec quelqu’un qui n’a pas aimé ? Se faire du mal en écoutant quelqu’un lui expliquer qu’en fait il a aimé un mauvais film ? Débattre, ça veut dire quoi : convaincre l’autre qu’il a raison d’avoir aimé ou ne pas avoir aimé ? Ou alors on échange pour se rassurer d’avoir aimé, ou de ne pas avoir aimé ? On peut poser la question dans l’autre sens : quel est l’intérêt pour une personne qui n’a pas aimé un film d’écouter quelqu’un qui a aimé ? S’ouvrir à une autre approche ? (en cohérence si on considère que respecter vient du latin respetare « Regarder avec un nouveau regard »). Et là, on en arrive à une autre approche du film, de la culture, du rapport à l’autre : en tant que spectateur, qu’écouteur, que récepteur, que vais-je faire du film ? Si un bon film est un film dont on parvient à faire quelque chose, un bon spectateur ne serait-il pas quelqu’un qui arrive à faire quelque chose du film qu’il voit ?

Le choix existe-t-il ?

Morphéus est face à vous, il vous propose la pilule bleue ou la pilule rouge. Souhaitez-vous continuer de regarder le film avec cette Matrice que l’on a créée pour nous depuis le plus jeune âge, en créant des codes influant sur nos goûts ? Percepts. La base de Matrix, c’est ça : peut-on se fier à nos perceptions, à ce que l’on met devant nos yeux ? Est-ce que le plus important dans un film c’est la campagne marketting qui va avec ? Est-ce parce qu’il passe dans un vrai cinéma ? Est-ce parce qu’il y a de l’action, du rythme, car en une décennie la longueur moyenne d’un plan a fort diminué ? N’a-t-on pas influé notre perception des films ? On veut consommer du film rapidement, on regarde en streaming en faisant autre chose, en ayant le téléphone à côté, en étant de plus en plus marqué par le format série… Est-ce qu’un bon film est un film qui ressemble à tous les autres que j’ai déjà vus, à l’image de cet Agent Smith qui se dédouble à l’infini ? A-t-on le droit de penser autre chose que ce que l’on veut nous faire penser ? Sommes-nous libres ? Avons-nous le libre-arbitre ? Si nous voulons avoir le choix, alors il convient de cultiver son indépendance d’esprit.

The One : accéder au libre-arbitre ?

Prendre la pilule rouge, c’est lutter contre tous les biais de confirmation. A quoi bon regarder toujours les mêmes choses, avoir toujours le même regard, s’enfermer dans son propre avis de départ sans essayer de voir plus loin ? Et si prendre la pilule rouge, c’était explorer toute la diversité de la vie, en explorant la diversité des films, pour éduquer ses goûts cinématographiques comme on demande aux enfants de tout goûter lorsque l’on mange ? Ce n’est pas mal d’aimer le McDo, mais ce n’est pas parce que l’on aime le McDo que l’on est obligé de manger tout le temps au McDo. L’un n’empêche pas l’autre, mais trop souvent, l’autre empêche l’un : certains films prennent le monopole du box office pendant que de très bons films n’existent même pas, dans le sens où 99% des gens ne les connaissent même pas. Ils ne sont pas perçus, ils sont invisibles, ils n’existent pas dans cette Matrice. Si on s’ouvrait à d’autres films que ceux qui sont affichés sur le bus que l’on vient de croiser ? Si on ne se limitait pas à voir ces films juste parce que l’on aime cette acteur célèbre ? Et si on apprenait à regarder les films autrement pour en faire quelque chose ? A l’heure où les intelligences artificielles sont de plus en plus développées, et si on réfléchissait nous-mêmes en tant qu’humain ? A l’heure où tout va si vite, et si on prenait le temps pour ne pas subir ce rythme effréné ? A l’heure où les téléphones sont de plus en plus intelligents, et si nous nous faisions en sorte de faire nos propres mises à jour pour être de plus en plus smarts ? Affects, percepts, concepts…

Y a pas que le bullet time dans la vie…

Fin du XXème siècle, Matrix est une révolution, l’un des plus gros films culte encore à ce jour pour une grande majorité de spectateurs. Sûrement parce qu’il est un sacré cocktail entre l’action qui rassemble et la réflexion philosophique plus ou moins abordable. Fort logiquement, faire des suites à un tel monument, c’est très compliqué car on ne peut pas reloader à chaque fois la méga claque. On a le droit, évidemment, de trouver les suites moins originales, moins abouties, moins tout. Mais l’angle que je vous propose ici, c’est de prendre la pilule rouge pour réfléchir aux dessous. Mon but n’est pas de faire la leçon, je propose simplement un questionnement, et chacun en fera ce qu’il veut.

Et si on regardait la trilogie originelle comme un triptyque naissance, vie et mort. Regarder donc le 2 comme une métaphore de ce qui fait vivre, ce qui fait vibrer ? Le pouvoir des sens, des corps, du sexe ? (Perséphone qui veut juste un baiser, ressentir… La scène de poursuite avec les sensations du motard… La grande orgie à Sion…) Et si on regardait le 3 comme l’illustration de ce qui mène à la fin, irrémédiable ? La fin pour mieux renaitre, comme le cycle bouddhiste ?

Ne laissons pas la Matrice nous faire croire que nous ne sommes pas capables d’entrer dans les concepts. Tout le monde peut aller plus loin que les affects. Réfléchir. Parce que si quand on regarde un film on ne réfléchit pas, quand on lit un livre on ne réfléchit pas… alors quand est-ce que l’on réfléchit ? Sans être dans l’affect du j’aime/j’aime pas de la fin de la dernière trilogie Star Wars, on peut se dire que l’on a peut-être tous de la Force en nous, l’important c’est d’y croire et de se donner les moyens.

Matrix en concepts

Matrix, de 1 à 3, et maintenant à 4, ne serait-ce pas la quête de soi ? Comment devenir The One dans une société Binary qui impose d’être tous pareils ? De façon plus personnel, en lien avec les Wachowski, n’est-ce pas la lutte entre sa part masculine et sa part féminine ? Matrix 1 s’ouvre par 7 minutes de Trinity (qui fuit qui plus est…). Ce n’est peut-être pas Néo le héros… Et le 4 semblerait pouvoir confirmer cette assertion. On peut voir Néo-Trinity comme un couple, comme l’amour. Mais n’est-ce pas la lutte interne entre notre part genrée homme et notre part genrée femme ? On peut voir plus loin en se disant que la quête de soi, c’est juste de se questionner sur ce qui nous anime, sur ce qui fait que nous sommes nous-mêmes. S’accepter soi, être accepté des autres. Même si on est différent, même si on réfléchit trop !

Matrix, n’est-ce pas une grande métaphore sur le capitalisme ? Cette idéologie qui nous propose des divertissements pour nous distraire, nous empêcher de réfléchir pour ne pas voir ce qui se cache derrière la Matrice ? (altération des percepts) Un capitalisme qui ne veut pas tuer son Peuple car il a besoin de son énergie et qui préfère l’endormir dans des caissons, bien sagement, pour qu’ils continuent de faire le travail et de consommer. Une société où il y a le contrôle des Agents. Là où dans le 4, le contrôle n’est plus vertical, mais bien horizontal avec ces Bots qui se cachent partout autour de nous. Avec cet Agent Smith qui n’est plus un mélange flic/technocrate effrayant mais qui est un patron charmant qui sait convaincre tout le monde avec un large sourire (et c’est vrai que dans les jeux vidéo, le grand méchant, c’est le « boss »…).

Matrix, n’est-ce pas une réflexion sur le héros en lui-même ? Dans la trilogie, un héros qui s’ignore, qui a besoin des autres, qui a ses doutes et ses faiblesses. Un héros qui porte le sort du monde sur ses épaules pendant les 3 épisodes. Et comme quoi le 4 ne sert pas à rien, il montre ce héros qui finalement n’est plus intéressée par ce poids du monde, mais qui se « contente » de sauver son amour, ou même se sauver soi-même si on embrasse la théorie que Néo et Trinity ne forment qu’un.

Méta du méta du méta du méta…

Grâce au 4, on pourrait reprendre tous les thèmes de la trilogie originale et les regarder avec ce nouveau regard une vingtaine d’année plus tard. Ca montre à quel point en 1999 Matrix était visionnaire. Il célèbre le 1, qui évidemment restera inégalé en termes de grandeur. Le lien capitalisme/Hollywood y apparait plus explicite que jamais, avec cette mise en abime de première partie du film. Toute la réflexion sur l’altération des percepts fait du lien avec notre société des années 2020 sur les théories du complot. A partir de quand la réalité est un complot ?

Evidemment, on peut voir Matrix de 1000 façons différentes, et je n’ai rien inventé non plus.  On peut réfléchir à notre société virtuelle où nous finissons par nous confondre avec notre avatar, on peut réfléchir au métavers, on peut faire des parallèles avec l’écologie (peut-être que les Machines nous sauveront du désastre écologique, nous ne sommes plus dans l’opposition manichéenne humains/machines, l’Agent Smith aide même Néo à la fin), avec les jeux vidéo, on peut parler du sens des scènes d’action, etc. Peut-être que je développerai encore un peu plus une prochaine fois. Mon article est comme Matrix 4 : il a trop à dire, il mériterait une nouvelle trilogie !

Je trouvais qu’il était intéressant de se questionner, j’espère n’avoir pris personne de haut : j’ai souvent remarqué que lorsque l’on parlait de « réfléchir », cela pouvait être mal pris, comme si l’interlocuteur se sentait pris pour quelqu’un qui justement ne réfléchissait pas. Alors que je crois sincèrement que nous avons tous les moyens de questionner nos percepts si on prend le temps d’approfondir les concepts. Un film n’est pas forcément qu’une intrigue, il peut aussi avoir valeur de métaphores.

En espérant ne pas être apparu (tout n’est que perception…) hautain, je vous laisse, cher lecteur, prendre le temps de réfléchir aux « quelques » questions que je pose ici. Faites-en ce que vous voulez, pilule bleue, ou pilule rouge. A vous de décider si vous pouvez faire quelque chose de cet article, à vous de décider si c’est un bon article ou pas. A vous d’être un bon lecteur, ou pas.

Lien vers mon article Être un bon film ou ne pas l’être

 

City Zen

Nicolas, 37 ans, du Nord de la France. Professeur des écoles. Je suis un cinéphile éclectique qui peut alterner entre blockbusters, films d’auteur, films français, américains, petits films étrangers, classiques du cinéma. J’aime quand les films ont de la matière : matière à discussion, à interprétation, à observation, à réflexion… Quelques films que j’adore pour cerner un peu mes goûts : Matrix, Mommy, Timbuktu, la Cité de la Peur, Mission Cléopâtre, Ennemy, Seven, Fight Club, Usual Suspect, Truman Show, Demain, Big fish, La Haine, La Vie est belle, Django, Rubber, Shutter Island...

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