Critique de l’Arche Russe de Alexandre Sokourov

Mercredi dernier, l’Arche Russe, gigantesque fresque historique réalisée par Alexandre Sokourov et sorti initialement en 2003, a été repris au cinéma en étant distribué par Carlotta Films.

Origine : Russie
Date de reprise : 20 mars 2019
Sortie initiale : 2003
Réalisateur : Alexander Sokurov
Durée : 1h39
Genre : Historique

Synopsis

Invisible pour ceux qui l’entourent, un réalisateur contemporain se retrouve comme par magie dans le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg au début du XVIIIe siècle. Il y rencontre un cynique diplomate français du XIXe siècle. Les deux hommes deviennent complices au cours d’un extraordinaire voyage dans le temps, à travers le turbulent passé de la Russie, qui les conduit jusqu’à nos jours.

L’Arche Russe est un objet filmique éminemment particulier, qui n’appartient à aucun style ou genre facilement définissable.

Partant d’un projet qui devait se baser sur l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, c’est une immense fresque historique que reconstitue le cinéaste, tout en présentant aux spectateurs les trésors russes que renferme ce somptueux musée. Ces derniers ne sont dès lors pas que purement matériels, car c’est aussi ce lieu qui servira de décor aux différentes époques évoquées. C’est, dès lors, sans étonnement que l’on lit que le réalisateur voue une « grande admiration, (une) révérence presque religieuse envers ce musée » lequel semble en effet disposer (ou auquel le cinéaste parvient à conférer) une aura que l’on pourrait qualifier de « mystique ». Le musée devient ainsi non pas qu’un lieu d’Histoire à travers la monstration des œuvres qu’il possède, mais également de l’Histoire que Sokourov choisit de nous montrer.

Deux personnages, dont un dont on ne verra jamais le visage, font office de « fils conducteurs » au « scénario ». Ce fil n’est pas à comprendre au sens où l’on suivrait leurs actions, mais, car ils reprennent le rôle habituel des spectateurs : Voyageant dans le temps, ils sont premièrement invisibles aux yeux des (nombreux) autres personnages, ainsi que perdus face aux lieux qu’ils découvrent. L’un est un réalisateur contemporain, l’autre un diplomate français du 19èmesiècle qui s’étonne de savoir parler le russe. Ainsi, alors que nous les suivons, leurs différentes perceptions et connaissances se verront également confrontées au fil du temps et de l’œuvre.

Il n’y aura donc pas d’histoire en tant que telle, mais bien des bribes d’actions, se succédant, parfois se superposant et des grands noms de l’Histoire de la Russie : Pierre le Grand, Nicolas Ier, Nicolas II ou même Anastasia. L’Arche Russe est comme une gigantesque ligne du temps entremêlée, constituée d’individus, d’objets, de fêtes. Bien loin de se vouloir documentaire historique, les moments exacts qui se déroulent sous nos yeux ne seront pas clairement mentionnés. Ce procédé permet à Sokourov de « jouer » avec le temps et d’une certaine manière, de rendre ces évènements intemporels. Cette impression de simultanéité, doublée paradoxalement d’une impression de continuité constante, est sublimée par le fait que le film se déroule en un seul et unique plan séquence. Le but du réalisateur ce faisant était précisément d’apporter une dimension différente à l’emploi habituel du temps dans le cinéma, en visant « une coopération naturelle avec le temps », exempte de toute coupure qui entraînerait une manipulation factice de la temporalité « pure ».

Ainsi, l’on ouvre les portes et se déplace dans les pièces de l’Ermitage, croisant tantôt des soldats, tantôt des princesses richement vêtues, tantôt un bal … L’on rencontre des personnages de manière fugace dans leur quotidien. Par ailleurs, rien n’est laissé au hasard en matière de détail et de reconstitution historique à ce niveau ; un soin particulier est apporté aux coiffes, aux bijoux et parures, à la décoration des pièces ou encore aux costumes.

Les jeux temporels que Sokourov opère sont aussi fascinants que déroutants, et l’on peut se perdre facilement entre toutes les pièces qui constituent l’Ermitage et tous les événements qui constituent le métrage, surtout si l’on connaît mal l’histoire du pays le plus grand du monde. Néanmoins, le tout semble forme des cercles qui communiquent les uns avec les autres, et si l’on n’en ressort pas forcément en ayant l’impression d’avoir appris ou compris 300 ans d’histoire russe, l’on est tout de même persuadé d’avoir vu un film qui ne laisse rien au hasard, maîtrisé de bout en bout, et extrêmement original dans son traitement du temps, et donc de l’Histoire.

 

Les propos entre guillemets et en italique sont issus du petit flyer distribué par Carlotta, lequel reprend les propos du dossier de presse du film lors de sa sortie française en 2003.

Anne-Laure

Passionnée de culture en général et notamment de cinéma. J’apprécie autant découvrir et parler de grands classiques, de films « à succès » ou de petites pépites (presque) inconnues, de toute époque et de tout genre, avec sans doute un amour plus particulier pour le cinéma d’animation. Les découvertes, leur transmission et leur partage m'intéressent plus que tout et j'aime me dire que je peux y contribuer.

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